Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)
Jean-François de La Harpe
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BibliothèQue FrançAise.
AbréGé
De
L'Histoire GéNéRale
Des Voyages;
Par J.-F. LAHARPE.
Tome CinquièMe.
[Illustration: Enseigne de l'éditeur]
Paris, MéNard Et Desenne, Fils. 1825.
AbréGé De L'Histoire GéNéRale Des Voyages.
Seconde Partie.
Asie.
Livre Premier.
îLes De La Mer Des Indes.
Chapitre XI.
Voyages et Aventures de Mendez-Pinto, Portugais.
Nous croyons devoir placer ici cette relation très-attachante par la singularité des événemens et l'intérêt des situations. Elle pourra reposer l'attention de nos lecteurs, que nous venons d'occuper de détails qui ne sont pas toujours amusans, s'ils sont toujours instructifs. Si, après avoir trouvé dans les derniers articles de quoi exercer leur raison et leur curiosité, ils désirent des objets faits pour intéresser leur sensibilité et leur imagination, ils pourront se satisfaire en lisant les aventures de Pinto et celles de Bontékoë, qui les suivront. Les premières ont quelquefois un air fabuleux, et il est permis sans doute de s'en défier, sans que cette espèce d'incrédulité nuise au plaisir qu'on y peut prendre. Mais il faut observer aussi que tout ce qui paraît incroyable n'est pas toujours impossible: si dans certaines matières on a commencé à croire moins, à mesure qu'on s'est éclairé davantage, on peut dire aussi que, sur d'autres points, on est devenu moins incrédule à mesure qu'on est devenu plus savant. C'est surtout aux récits des voyageurs, à l'histoire des moeurs et à la description des objets lointains, que cette assertion peut être appliquée; et d'ailleurs elle est prouvée par une infinité d'exemples.
Comme dans le détail des événemens personne ne s'exprime avec plus d'intérêt que celui qui était acteur ou témoin, nous laisserons le plus souvent parler Pinto lui-même, et nous ne prendrons sa place que lorsqu'il faudra abréger son récit.
«J'avais éprouvé pendant dix ou douze ans, dit-il, la misère et la pauvreté dans la maison de mon père, lorsqu'un de mes oncles, formant quelque espérance de mes qualités naturelles, me conduisit à Lisbonne, où il me mit au service d'une très-illustre maison. Ce fut la même année que se fit la pompe funèbre de don Emmanuel, le 13 décembre 1521, et je ne trouve rien de plus ancien dans ma mémoire. Cependant le succès répondit si mal aux intentions de mon oncle, qu'après un an et demi de service, je me trouvai engagé dans une malheureuse aventure qui exposa ma vie au dernier danger. Je pris la fuite avec une si vive épouvante, qu'étant arrivé, sans aucun autre dessein que d'éviter la mort, au gué de Pedra, petit port où je trouvai une caravelle qui partait chargée de chevaux pour Setuval, je m'y embarquai le lendemain. Mais à peine fûmes-nous éloignés du rivage, qu'un corsaire français nous ayant abordés, se rendit maître de notre bâtiment sans la moindre résistance, nous fit passer dans le sien avec toutes nos marchandises, qui montaient à plus de six mille ducats, et coula notre caravelle à fond. Nous reconnûmes bientôt que nous étions destinés à la servitude, et que l'intention de nos maîtres étaient de nous aller vendre à Larache en Barbarie. Ils y portaient des armes, dont ils faisaient commerce avec les mahométans. Pendant treize jours entiers qu'ils conservèrent ce dessein, ils nous traitèrent avec beaucoup de rigueur. Mais le soir du treizième jour, ils découvrirent un navire auquel ils donnèrent la chasse pendant toute la nuit, et qu'ils joignirent à la pointe du jour. L'ayant attaqué avec beaucoup de courage, ils le forcèrent de se rendre, après avoir tué six Portugais et dix ou douze esclaves. Ce bâtiment, que plusieurs marchands de Lisbonne avaient chargé de sucre et d'esclaves, fit passer entre les mains des corsaires un butin de quarante mille ducats. Ils abandonnèrent le dessein d'aller à Larache; et ne pensant qu'à faire voile vers la France avec une partie de leurs prisonniers, qu'ils jugèrent propres à les servir dans leur navigation, ils laissèrent les autres pendant la nuit dans une rade nommée Mélides. J'étais de ce dernier nombre, nu comme tous mes compagnons et couvert de plaies, qui nous restaient des coups de fouet que nous avions reçus les jours précédens. Dans ce triste état, nous arrivâmes à Saint-Jacques de Caçon, où nos misères furent soulagées par les habitans. Après y avoir rétabli mes forces, je pris le chemin de Setuval. Ma bonne fortune m'y fit trouver, presqu'en arrivant, l'occasion de m'employer pendant plusieurs années. Mais l'essai que j'avais fait de la mer ne m'avait pas dégoûté de cet élément. Je considérai qu'en Portugal mes plus hautes espérances se réduisaient à me mettre à couvert de la pauvreté. J'entendais parler sans cesse des trésors qui venaient des Indes, et je voyais souvent arriver des vaisseaux chargés d'or ou de précieuses marchandises. Le désir de mener une vie aisée, plutôt que le courage ou l'ambition, me fit tourner les yeux vers la source de tant de richesses, et je pris la résolution de m'embarquer sur ce seul principe, qu'à quelque fortune que je fusse réservé, je ne devais pas craindre de perdre beaucoup au changement.
»Ce fut le onzième jour de mars de l'année 1537 que je partis avec une flotte de cinq navires, dont chaque vaisseau était commandé par un capitaine indépendant. Le plus considérable était sous les ordres de don Pedro de Sylva, fils du fameux amiral don Vasco de Gama. C'était dans ce même navire que don Pedro avait apporté les os de son père, qui était mort aux Indes; et le roi, qui se trouvait alors à Lisbonne, les avait fait recevoir avec une pompe dont le Portugal n'avait jamais vu d'exemple.
»En arrivant au port de Mozambique, nous y trouvâmes un ordre de Nugno d'Acugna, vice-roi des Indes, par lequel tous les vaisseaux portugais qui devaient arriver cette année étaient obligés de se rendre à Diu, où la forteresse était menacée de l'attaque des Turcs. Trois des cinq navires de la flotte prirent aussitôt cette route. J'étais sur _le Saint-Roch_, qui mit le premier à la voile; et je fus nommé entre ceux qui demeurèrent à Diu pour la défense du fort: cependant, dix-sept jours après mon arrivée deux flûtes partant pour la mer Rouge, dans la vue d'y prendre des informations sur le dessein des Turcs, je ne pus résister aux instances de l'un des deux capitaines avec lequel je m'étais lié d'amitié, et qui me proposa de l'accompagner dans ce voyage.
»Nous partîmes par un temps fort orageux, qui ne nous empêcha point d'arriver heureusement à la hauteur de Maçoua. Là, vers la fin du jour, nous découvrîmes en pleine mer un navire auquel nous donnâmes si vivement la chasse, que nous l'abordâmes d'assez près. Nous l'avions pris pour un navire indien; et, ne pensant qu'à remplir notre commission, nous nous étions avancés jusqu'à la portée de la voix pour demander civilement au capitaine si l'armée turque était partie de Suez; mais, pour unique réponse, on nous tira douze volées de petits canons et de pierriers, qui n'incommodèrent que nos voiles, et nous entendîmes retentir l'air de cris confus, que cette hostilité nous fit regarder comme des bravades. Bientôt elles furent accompagnées d'un grand cliquetis d'armes et de menaces distinctes, avec lesquelles on nous pressait d'approcher et de nous rendre. Cet accueil nous causa moins d'effroi que d'étonnement. Il était trop tard pour s'abandonner à la vengeance. On tint conseil, et on s'attacha au parti le plus sûr, qui était de les battre à grands coups d'artillerie jusqu'au lendemain matin, où à l'arrivée du jour on pourrait les investir et les combattre plus facilement. Ainsi toute la nuit fut employée à leur donner la chasse, en les foudroyant de notre canon, et leur navire se trouva si maltraité à la pointe du jour, qu'il prit pour lui-même le conseil qu'il nous avait donné de se rendre. Il avait perdu soixante-quatre hommes dans cette rude attaque. La plupart des autres, se voyant réduits à l'extrémité, se jetèrent dans la mer; de sorte que, de quatre-vingts qu'ils étaient, il n'en échappa que cinq fort blessés, entre lesquels était leur capitaine. La force des tourmens auxquels il fut exposé aussitôt par l'ordre de nos deux commandans lui fit confesser qu'il venait de Djedda, et que l'armée turque était déjà partie de Suez, dans le dessein de prendre Aden avant de porter la guerre aux Portugais dans les Indes. Il ajouta, lorsqu'on eut redoublé les tortures, qu'il était chrétien renégat, Majorquin de naissance, fils de Paul Andrez, marchand de la même île; et qu'étant devenu amoureux depuis quatre ans d'une belle mahométane, Grecque de nation, il avait embrassé la loi de Mahomet pour l'obtenir en mariage. Nous lui proposâmes _avec douceur_ de quitter cette secte pour rentrer dans les engagemens de son baptême; il répondit avec plus de brutalité que de courage qu'il voulait mourir dans la religion de sa femme. Nos capitaines, irrités de son obstination, _n'écoutèrent plus que leur zèle_: ils lui firent lier les pieds et les mains, et, lui ayant attaché de leurs propres mains une grosse pierre au cou, ils le précipitèrent dans la mer. Après cette exécution, nous fîmes passer nos prisonniers dans une de nos fustes, et leur vaisseau fut coulé à fond. Il ne portait que des balles de teintures, qui nous étaient alors inutiles, et quelques pièces de camelots dont nos soldats se firent des habits.
»Nos commandans résolurent de descendre à Gottor, une lieue au-dessous de Maçoua, dans l'espérance d'y prendre de nouvelles informations. Nous y reçûmes des habitans un accueil fort civil. Un Portugais, nommé Vasco Martinez de Seixas, y séjournait depuis trois semaines par l'ordre de Henri Barbosa, pour y attendre l'arrivée de quelques navires portugais, et lui envoyer une lettre d'avis sur l'état de l'armée turque.
»Nous remîmes à la voile le 6 novembre 1537. Un évêque abyssin, qui se proposait de faire le voyage de Portugal et de Rome, avait demandé passage à nos deux commandans jusqu'à Diu. Il était une heure avant le jour lorsque nous quittâmes le port; et, suivant la côte avec le vent en poupe, nous avions doublé vers midi la pointe de Goçam, lorsqu'en approchant près de l'île des Écueils, nous découvrîmes trois vaisseaux, que nous prîmes dans l'éloignement pour des galères ou des _terrades_, nom des bâtimens ordinaires du pays. Le seul désir de recevoir quelques nouvelles informations nous fit gouverner vers eux. Un calme qui survint tout d'un coup était peut-être une faveur du ciel qui voulait nous dérober au danger; mais nous nous obstinâmes si fort à suivre la même route, qu'ayant joint la rame à nos voiles, nous fûmes bientôt assez près des trois navires pour reconnaître que c'étaient des galiotes turques. Nous prîmes aussitôt la fuite avec un effroi qui nous fit tourner nos voiles vers la terre. C'était avancer notre malheur en donnant à nos ennemis l'avantage d'un vent soudain, dont nous avions cru pouvoir profiter; ils nous poursuivirent à toutes voiles jusqu'à la portée du fusil, et, lâchant toutes leurs bordées à cette distance, ils mirent nos fustes dans un état déplorable. Cette décharge nous tua neuf hommes et nous en blessa vingt-six. Ensuite ils nous joignirent de si près, que de leur poupe ils nous blessaient aisément avec le fer de leurs lances. Cependant quarante-deux bons soldats qui nous restaient encore sans blessures, reconnaissant que notre conservation dépendait de leur valeur, résolurent de combattre jusqu'au dernier soupir. Ils attaquèrent courageusement la principale des trois galères, sur laquelle était Soliman Dragut. Leur premier effort fut si furieux de poupe à proue, qu'ils tuèrent vingt-sept janissaires; mais cette galiote recevant aussitôt le secours des deux autres, nos deux fustes furent remplies en un instant d'un si grand nombre de Turcs, et le carnage s'échauffa si vivement, que, de cinquante-quatre que nous étions encore, nous ne restâmes que onze vivans, encore nous en mourut-il deux le lendemain, que les Turcs coupèrent par quartiers, et qu'ils pendirent pour trophée au bout de leurs vergues. Ils nous conduisirent à Moka, dont le gouverneur était père de ce même Dragut qui nous avait pris. Tous les habitans reçurent les vainqueurs avec des cris de joie. Nous fûmes présentés à cette multitude emportée, chargés de chaînes et si couverts de blessures, que l'évêque abyssin mourut des siennes le jour suivant. Nos souffrances furent beaucoup augmentées par les outrages que nous reçûmes dans toutes les rues de la ville où nous fûmes menés comme en triomphe. Le soir, lorsque nous eûmes perdu la force de marcher, on nous précipita dans un noir cachot. Nous y passâmes dix-sept jours entiers, sans autres secours qu'un peu de farine d'avoine, qui nous était distribuée le matin pour le reste du jour.
»Nous perdîmes, dans cet intervalle, deux autres de nos compagnons, qui furent trouvés morts le matin; tous deux gens de naissance et de courage. Le geôlier, qui nous apportait notre nourriture, n'ayant osé toucher à leurs corps, se hâta d'avertir la justice, qui les vint prendre avec beaucoup d'appareil, pour les traîner par toutes les rues. Après y avoir été déchirés par toutes sortes de violences, ils furent jetés en pièces dans la mer. Enfin la crainte de nous voir périr successivement dans notre horrible prison, porta nos maîtres à nous faire conduire sur la place publique pour y être vendus. Là, tout le peuple s'étant assemblé, ma jeunesse apparemment m'attira l'honneur d'être le premier qu'on mit en vente. Tandis qu'il se présentait des marchands, un cacis de l'ordre supérieur, qui passait pour un saint, parce qu'il était nouvellement arrivé de la Mecque, demanda que nous lui fussions donnés par aumône, et fit valoir en sa faveur l'intérêt même de la ville, à laquelle il promettait la protection du prophète. Les gens de guerre, au profit desquels nous devions être vendus, s'opposèrent si brusquement à cette prétention, que, le peuple prenant parti pour le cacis, il s'éleva un affreux désordre, qui ne finit que par le massacre du cacis même, et par la mort d'environ six cents hommes. Nous ne trouvâmes point d'autre expédient, pour sauver notre vie dans ce tumulte, que de retourner volontairement à notre cachot, où nous regardâmes comme une grande faveur d'être reçus du geôlier.
»Dragut ayant moins réussi par l'autorité que par la douceur à calmer la sédition, nous fûmes reconduits sur la même place, et vendus avec notre artillerie et le reste du butin. Le malheur de mon sort me fit tomber entre les mains d'un renégat grec, dont je détesterai toujours le souvenir. Pendant trois mois que je fus son esclave, il me traita si cruellement, qu'étant réduit au désespoir, je pris plusieurs fois la résolution de m'empoisonner. Je n'eus l'obligation de ma délivrance qu'au soupçon qu'il eut de mon dessein: la crainte de perdre l'argent que je lui avais coûté, si j'abrégeais volontairement mes jours, lui fit prendre le parti de me vendre à un juif du Tor. Je partis avec ce nouveau maître pour Cassan, où son commerce l'appelait. Mon esclavage n'aurait pas été plus doux entre les mains d'un chrétien. De là, il me conduisit à Ormus, où j'appris avec des transports de joie que don Fernand de Lima, dont j'étais connu, était gouverneur du fort portugais. J'obtins de mon maître la permission de me présenter à lui. Ce généreux seigneur, et don Pedro Fernandez, commissaire général des Indes, qui se trouvait alors dans l'île d'Ormus, firent les frais de ma liberté. Elle leur coûta deux cents pardos, c'est-à-dire environ cent vingt écus de notre monnaie.»
Pinto continue de s'étendre sur quantité d'aventures qui n'ont rien d'intéressant. Il se trouve à Malacca, où le gouverneur don Pedro de Faria prend de l'affection pour lui.
«Don Pedro de Faria, cherchant l'occasion de m'avancer, m'envoya dans une _lanchare_ au royaume de Pan, avec dix mille ducats, qu'il me chargea de remettre à Thomé Lobo, son facteur dans cette contrée. De là, ses ordres devaient me conduire à Patane, qui est cent lieues plus loin. Il me donna une lettre et un présent pour le roi de Patane, avec une ample commission pour traiter avec lui de la liberté de cinq Portugais qui étaient esclaves de son beau-frère. Je partis dans les plus douces espérances. Le septième jour de notre navigation, étant à la vue de l'île de Timan, qui est à la distance d'environ quatre-vingt-dix lieues de Malacca, et à dix ou douze lieues de l'embouchure du Pan, nous entendîmes sur mer, avant le lever du soleil, de grandes plaintes, dont l'obscurité ne nous permit pas de connaître la cause. J'en fus tellement touché, que je fis mettre la voile au vent, et tourner, avec le secours des rames, vers le lieu d'où elles paraissaient partir, en baissant tous les yeux pour voir et entendre plus facilement. Après avoir continué long-temps nos observations, nous découvrîmes fort loin de nous quelque chose de noir qui flottait sur l'eau. Il nous était impossible de distinguer ce qui commençait à frapper nos yeux. Nous n'étions que quatre Portugais dans la lanchare, et les avis n'en furent pas moins partagés. On me représentait qu'au lieu de m'arrêter à des recherches dangereuses, je ne devais penser qu'à suivre les ordres du gouverneur. Mais n'ayant pu me rendre à ces timides conseils, et me croyant autorisé par ma commission à faire respecter mes ordres, je persistai dans la résolution d'approfondir un événement si singulier. Enfin les premiers rayons du jour nous firent apercevoir plusieurs personnes qui flottaient sur des planches. L'effroi de mes compagnons faisant place alors à la pitié, ils furent les premiers à faire tourner la proue vers ces misérables, que nous entendîmes crier six ou sept fois: Seigneur Dieu! miséricorde! Je pressai nos matelots de les secourir. Ils tirèrent successivement du milieu des flots quatorze Portugais et neuf esclaves, tous si défigurés, que leur visage nous fit peur, et si faibles, qu'ils ne pouvaient se soutenir. On se hâta de leur donner des secours qui rappelèrent leurs forces. Lorsqu'ils furent en état de parler, l'un d'eux nous dit qu'il se nommait Fernand Gil Porcalho; qu'ayant été dangereusement blessé à la tranchée de Malacca, dans la seconde attaque que les Portugais avaient soutenue contre les Achémois, don Étienne de Gama, qui commandait alors dans cette ville, et qui avait cru devoir quelque récompense à son courage, l'avait envoyé aux Moluques avec divers encouragemens pour sa fortune; que le ciel avait béni ses entreprises jusqu'à le mettre en état de partir de Ternate dans une jonque chargée de mille barres de poivre qui valaient plus de cent mille ducats; mais qu'à la hauteur de Surabaya, dans l'île de Joa, il avait eu le malheur d'essuyer une furieuse tempête, qui avait abîmé sa jonque et tout son bien; que, de cent quarante-sept personnes qu'il avait à bord, il ne s'en était sauvé que les vingt-trois qui se trouvaient sur le nôtre; qu'ils avaient déjà passé quatorze jours sur leurs planches, sans autre nourriture que la chair d'un esclave cafre qui leur était mort, et qui avait servi pendant huit jours à soutenir leurs forces.
»La satisfaction d'avoir sauvé la vie à tant de malheureux me rendit la suite du voyage fort agréable jusqu'à la ville de Pan, où je remis à Thomé Lobo les marchandises dont j'étais chargé. Mais, lorsque je me disposais à continuer mon voyage vers Patane, un accident fort tragique fit perdre au gouverneur de Malacca toutes les richesses qu'il avait entre les mains de Lobo. Coja Géinal, ambassadeur du roi de Bornéo, qui résidait depuis trois ou quatre ans à la cour de Pan, tua le roi, qu'il trouva couché avec sa femme. Le peuple, s'étant soulevé à cette occasion, commit d'affreuses violences, et pilla le comptoir des Portugais, qui perdirent onze hommes dans leur défense. Thomé Lobo n'échappa au massacre qu'avec six coups d'épée, et n'eut pas d'autre ressource que de se retirer dans ma lanchare, sans avoir pu sauver la moindre partie de ses marchandises. Elles montaient à cinquante mille ducats en or et en pierreries seulement. Cette sédition, qui avait coûté la vie à plus de quatre mille personnes dans l'espace d'une seule nuit, se ralluma le lendemain si furieusement, que, pour éviter le danger d'y périr, nous mîmes à la voile pour Patane, où la faveur du vent nous fit arriver en six jours.
»Les Portugais, dont le nombre était assez grand dans cette cour, prirent d'autant plus de part à l'infortune de Lobo, qu'un si terrible exemple de la perfidie des Indiens leur remettait vivement devant les yeux ce qu'ils avaient à redouter pour eux-mêmes. Ils se rendirent tous au palais du roi, et lui ayant fait leurs plaintes au nom du gouverneur de Malacca, ils lui demandèrent, avec beaucoup de fermeté, la permission d'user de représailles sur toutes les marchandises du royaume de Pan qui se trouvaient dans ses états: cette proposition lui parut juste. Neuf jours après on reçut avis qu'il était entré dans la rivière de Calantan trois jonques fort riches, qui revenaient de la Chine pour divers marchands panois. Aussitôt quatre-vingts Portugais s'étant joints à ceux de ma lanchare, nous équipâmes deux fustes et un navire rond, de tout ce qui nous parut nécessaire à notre entreprise, et nous partîmes avec assez de diligence pour prévenir les informations que nos ennemis pouvaient recevoir des mahométans du pays. Notre chef fut Jean Fernandez d'Abreu, fils du père nourricier de don Juan, roi de Portugal; il montait le navire rond avec quarante soldats. Les deux fustes étaient commandées par Laurent de Goez et Vasco Sermento, tous deux d'une valeur et d'une expérience reconnues.
»Nous arrivâmes le lendemain dans la rivière Calantan, où les trois jonques étaient à l'ancre. Leur résistance fut d'abord aussi vive que l'attaque; mais en moins d'une heure nous leur tuâmes soixante-quatorze hommes, sans avoir perdu plus de trois des nôtres. Nos blessés, quoiqu'en grand nombre, ne laissant pas d'agir ou de se montrer les armes à la main, l'ennemi, consterné de sa perte, tandis qu'il croyait encore nous voir toutes nos forces, se rendit en demandant la vie pour unique grâce. Nous retournâmes triomphans à Patane avec un butin qui ne passa que pour le juste dédommagement des cinquante mille ducats de don Pedro, mais qui montait à plus de deux cent mille taëls, c'est-à-dire à trois cent mille ducats de notre monnaie. Le roi de Patane exigea seulement que les trois jonques fussent rendues à leurs capitaines; et nous lui donnâmes volontiers cette marque de reconnaissance et de soumission.
»Peu de temps après, on vit arriver à Patane une fuste commandée par Antonio de Faria Sousa, parent du gouverneur de Malacca, qui venait de sa part avec une lettre et des présens considérables, sous prétexte de remercier le roi de la protection qu'il accordait à la nation portugaise, mais au fond pour achever dans ses états l'établissement de notre commerce. Antonio Faria, dont le nom est devenu célèbre par ses fureurs autant que par ses exploits, était un gentilhomme sans fortune qui était venu la chercher aux Indes sous la protection d'un homme de son sang et de son nom; il apportait à Patane pour dix ou douze mille écus de drap et de toiles des Indes, qu'il avait pris à crédit de quelques marchands de Malacca. Cette espèce de marchandise ne lui promettant pas beaucoup de profit dans cette cour, on lui conseilla de l'envoyer à Légor, grande ville de la dépendance du royaume de Siam, où l'on publiait qu'à l'occasion de l'hommage que quatorze rois y devaient rendre à celui de Siam, il s'était assemblé une prodigieuse quantité de jonques et de marchands. Faria choisit pour son facteur un Portugais, nommé Christophe Borralho, qui entendait parfaitement le commerce, et lui confia ses marchandises dans un petit vaisseau qu'il loua au port de Patane. Seize autres Portugais, soldats et marchands, s'embarquèrent avec Borralho, dans l'espérance qu'un écu leur en rapporterait six ou sept. Je me laissai vaincre aussi par ces magnifiques promesses, et je m'engageai dans ce fatal voyage. Nous partîmes avec un vent favorable, et étant arrivés en trois jours dans la rade de Légor, nous mouillâmes à l'entrée de la rivière pour y prendre des informations. On nous assura qu'en effet il se trouvait déjà dans le port de cette ville plus de quinze cents bâtimens, tous chargés de précieuses marchandises.
»Nous étions à dîner, dans la joie d'une si bonne nouvelle, et prêts à faire voile avant la fin du jour, lorsque nous vîmes sortir de la rivière une grande jonque, qui, nous ayant reconnus pour des Portugais, se laissa dériver sur nous sans aucune apparence d'hostilité, et nous jeta aussitôt des grapins attachés à deux longues chaînes de fer. À peine fûmes-nous accrochés, que nous vîmes sortir de dessous le tillac de la jonque soixante-dix ou quatre-vingts Maures, qui, poussant de grands cris, firent sur nous un feu prodigieux. De dix-huit Portugais que nous étions, quatorze furent tués en un instant avec trente-six Indiens de l'équipage. Mes trois compagnons et moi nous prîmes de concert l'unique voie de salut qui semblait nous rester: ce fut de nous jeter dans la mer pour gagner la terre, dont nous n'étions pas éloignés. Un des trois n'en eut pas moins le malheur de se noyer; j'arrivai sur la rive avec les deux autres. Tout blessés que nous étions, nous traversâmes heureusement la vase, où nous enfoncions jusqu'au milieu du corps. Enfin nous nous approchâmes d'un bois qui nous promit quelque sûreté, et d'où nous eûmes le spectacle de la barbarie des Maures. Ils achevèrent de tuer six ou sept matelots déjà blessés, qui restaient de notre équipage; après quoi, s'étant hâtés de transporter nos marchandises dans leur jonque, ils firent une grande ouverture à notre vaisseau, qui le fit couler à fond devant nos yeux; et dans la crainte d'être reconnus, ils mirent aussitôt à la voile.
[Illustration: «_Notre premier mouvement fut de nous prosterner._»]
»Dans la douleur profonde où je demeurai avec mes deux compagnons blessés, sans espérance de remède, l'imagination troublée de tout ce qui s'était passé à notre vue dans l'espace d'une demi-heure, nous ne pûmes retenir nos larmes; et tournant notre fureur contre nous-mêmes, nous commençâmes à nous outrager le visage. Cependant après avoir considéré notre situation, la crainte des bêtes farouches qui pouvaient nous attaquer dans le bois, et la difficulté de sortir, avant les ténèbres, des marécages dont nous étions environnés, nous firent prendre le parti de rentrer dans la fange et d'y passer la nuit, enfoncés jusqu'à l'estomac. Le lendemain, à la pointe du jour, nous suivîmes le bord de la rivière jusqu'à un petit canal que sa profondeur et la vue de quantité de grands lézards nous ôtèrent la hardiesse de passer. Il fallut demeurer la nuit dans le même lieu. Le jour suivant ne changea rien à notre misère, parce que l'herbe était si haute et la terre si molle dans les marais, que le courage nous manqua pour tenter le passage. Nous vîmes expirer ce jour-là un de nos compagnons, nommé Sébastien Enriquez, homme riche, qui avait perdu huit mille écus dans le vaisseau. Il ne restait que Christophe Borralho et moi, qui nous mîmes à pleurer, au bord de la rivière, le corps à demi enterré; car nous étions si faibles, qu'à peine avions-nous la force de parler, et nous comptions déjà achever dans ce lieu notre misérable vie. Le troisième jour, vers le soir, nous aperçûmes une grande barque chargée de sel qui remontait à la rame. Notre premier mouvement fut de nous prosterner; et, l'espérance nous rendant la voix, nous suppliâmes les rameurs, qui nous regardaient avec étonnement, de nous prendre avec eux; mais ils paraissaient disposés à passer sans nous répondre, ce qui nous fit redoubler nos cris et nos gémissemens. Alors une vieille femme sortie du fond de la barque fut si touchée de notre douleur et des plaies que nous lui montrions, qu'elle prit un bâton dont elle frappa quelques matelots; et, les faisant approcher de la rive, elle les força de nous prendre sur leurs épaules, et de nous apporter à ses pieds. Sa figure n'était distinguée que par un air de gravité qui faisait reconnaître le pouvoir qu'elle avait sur eux; elle nous fit donner tous les secours qui convenaient à notre misère; et tandis que nous mangions avidement ce qu'elle nous présentait de sa propre main, elle nous consolait par ses exhortations. Je savais assez le malais pour l'entendre. Elle nous dit que notre désastre lui rappelait tous les siens; que son âge n'étant que de cinquante ans, il n'y en avait pas six qu'elle s'était vue esclave et volée de cent mille ducats de son bien; que cette infortune avait été suivie du supplice de son mari et de ses trois fils, que le roi de Siam avait fait mettre en pièces par ses éléphans; et que, depuis des pertes si cruelles, elle n'avait mené qu'une vie triste et languissante. Après nous avoir fait le récit de ses peines, elle voulut être informée des nôtres. Ses gens, qui écoutèrent aussi notre malheureuse histoire, nous dirent que la grande jonque, dont nous leur fîmes la peinture, ne pouvait être que celle de Coja-Acem, Guzarate de nation, qui était sorti le matin du port pour aller à l'île d'Aynan. La dame indienne, confirmant leur idée, ajouta qu'elle avait vu à Légor ce redoutable mahométan; qu'il se vantait d'avoir donné la mort à quantité de Portugais, et d'avoir promis à son prophète de les traiter sans pitié, parce qu'il accusait un capitaine de leur nation, nommé Hector de Sylveïra, d'avoir tué son père et deux de ses frères dans un navire qu'il leur avait pris au détroit de la Mecque.
»Nous apprîmes ensuite que cette dame était veuve d'un capitaine général qui s'était attiré la disgrâce du roi et le châtiment qu'elle déplorait. Sa fortune, qu'elle avait réparée par une sage conduite, la mettait en état de faire un riche commerce de sel. Elle venait d'une jonque qui lui était arrivée dans la rade, mais qui était trop grande pour passer la barre, ce qui l'obligeait d'employer une barque pour transporter son sel dans ses magasins. Elle s'arrêta le soir dans un petit village où elle fit prendre soin de nous pendant la nuit. Le lendemain elle nous conduisit à Légor, qui est cinq lieues plus loin dans les terres. Nous lui étions redevables de la vie; mais, ne se bornant point à cette faveur, elle nous donna une retraite dans sa maison. Nous y passâmes vingt-trois jours, pendant lesquels nos blessures furent pansées avec des témoignages d'affection dignes de la charité chrétienne. Lorsqu'elle nous vit en état de retourner à Patane, elle mit le comble à ses bienfaits en nous recommandant au patron d'un navire indien qui nous y conduisit en sept jours, et qui ne nous traita pas avec moins d'humanité.
»Notre retour était attendu avec d'autant plus d'impatience par tous les Portugais de Patane, que la plupart avaient profité d'une si belle occasion pour envoyer quelques marchandises à Légor. Aussi la perte de notre vaisseau fut-elle estimée soixante-dix mille ducats, qui, suivant les espérances communes, devaient produire six ou sept fois la même somme. Antonio de Faria, plus ardent que les autres par son caractère, et parce qu'il avait regardé le succès de notre voyage comme le fondement de sa fortune, tomba dans une consternation inexprimable en apprenant de notre bouche le sort de son vaisseau. Il garda un profond silence pendant plus d'une demi-heure; ensuite, comme s'il eût employé ce temps à former ses résolutions, il répondit à ceux qui entreprirent de le consoler qu'il n'avait pas la force de retourner à Malacca pour paraître aux yeux de ses créanciers; et qu'ayant le malheur de se trouver insolvable il lui semblait plus juste de poursuivre ceux qui lui avaient enlevé ses marchandises que de porter de frivoles excuses à d'honnêtes négocians dont il avait trahi la confiance. Là-dessus s'étant levé d'un air furieux, il jura sur l'Évangile de chercher par mer et par terre celui qui lui avait ravi son bien, et de se le faire restituer au centuple. Tous ceux qui furent témoins de son serment louèrent cette généreuse résolution. Il trouva parmi eux quantité de jeunes gens qui s'engagèrent à l'accompagner; d'autres lui offrirent de l'argent. Il accepta leurs offres; et ses préparatifs se firent avec tant de diligence, que dans l'espace de huit jours il équipa un vaisseau, et s'associa cinquante-cinq hommes qui jurèrent à leur tour de vaincre ou de périr avec lui. Je fus de ce nombre, car j'étais sans un sou, et je ne connaissais personne qui fût disposé à me prêter: je devais à Malacca plus de cinq cents ducats que j'avais empruntés de plusieurs amis. Enfin je ne possédais que mon corps, qui avait même été blessé de trois coups de javelot, et d'un coup de pierre à la tête, pour lequel j'avais souffert deux opérations qui avaient exposé ma vie au dernier danger.
»Après avoir fait ses préparatifs, Faria mit à la voile un samedi, 9 de mai 1540, vers le royaume de Tsiampa, dans le dessein de visiter les ports de cette côte, où son espérance était d'enlever des vivres et des munitions de guerre. Quelques jours de navigation nous firent arriver à la vue de Poulo Condor, île située vers 8 degrés 20 minutes du nord, à l'embouchure de la rivière de Camboge. Nous y découvrîmes à l'est un bon havre nommé Bralapisan, à six lieues de la terre ferme, où se trouvait à l'ancre une jonque de Lequios qui menait à Siam un ambassadeur du Nautaquin de Lindau, prince de l'île de Tosa. Ce bâtiment ne nous eut pas plus tôt aperçus, qu'il fit voile vers nous. L'ambassadeur nous dépêcha sa chaloupe, envoya complimenter Faria, et lui offrit un coutelas de grand prix, dont la poignée et le fourreau étaient d'or, avec vingt-six perles dans une boîte du même métal. Quoique ce présent nous fît prendre une haute idée des richesses de la jonque, et que notre premier dessein eût été de l'attaquer, la générosité prit le dessus dans le coeur de Faria. Il regretta de ne pouvoir répondre aux civilités de l'ambassadeur par d'autres marques de reconnaissance que la liberté qu'il lui laissa de continuer sa route. Nous descendîmes au rivage, où nous employâmes trois jours à nous pourvoir d'eau et de poisson. De là nous étant approchés de la terre ferme, nous entrâmes le dimanche, dernier jour de mai, dans la rivière qui divise les royaumes de Camboge et de Tsiampa. L'ancre fut jetée vis-à-vis d'un grand bourg nommé Catimparu, à trois lieues dans les terres. Pendant douze jours que nous y passâmes à faire des provisions, Faria, naturellement curieux, prit des informations sur le pays et ses habitans. On lui apprit que la rivière naissait d'un lac nommé Pinator, à deux cent cinquante lieues de la mer, dans le royaume de Quirivan; que ce lac était environné de hautes montagnes, au pied desquelles on trouvait sur le bord de l'eau trente-deux villages; que près d'un des plus grands, qui se nommait Chincaleu, il y avait une mine d'or très-riche, d'où l'on tirait chaque année la valeur de vingt-deux millions de notre monnaie; qu'elle faisait le sujet d'une guerre continuelle entre quatre seigneurs d'une même famille, à qui la naissance y donnait les mêmes droits; que l'un d'eux, nommé Raja-Hittau, avait sous terre, dans la cour de sa maison, six cents bahares d'or en poudre; enfin que, près d'un autre de ces villages nommé Buaquirim, on tirait d'une carrière quantité de diamans fins plus précieux que ceux de Lave et de Tanimpoura. Faria jugea, après avoir observé la situation et les forces du pays, qu'avec un peu de courage, trois cents Portugais lui auraient suffi pour se rendre maître de toutes ces richesses; mais ses forces présentes ne lui permettaient pas d'entreprendre une si belle expédition.
»Nous reprîmes la côte du royaume de Tsiampa jusqu'au port de Saley-Jacan, qui est à dix-sept lieues de la rivière. La fortune ne nous offrit rien dans cette route. Nous comptâmes, dans la rade de Saley-Jacan, six bourgs, dans l'un desquels on découvrait plus de mille maisons environnées d'arbres fort hauts, et d'un grand nombre de ruisseaux qui descendaient d'une montagne du côté du sud. Le jour suivant, nous arrivâmes à la rivière de Toobazoy, où le pilote n'osa s'engager, parce qu'il n'en connaissait pas l'entrée; mais ayant jeté l'ancre à l'embouchure, nous découvrîmes une grande jonque qui venait de la haute mer vers ce port. Faria résolut de l'attendre sur l'ancre; et pour se donner le temps de la reconnaître, il arbora le pavillon du pays, qui est un signe d'amitié dans ces mers. Mais les Indiens, au lieu de répondre par le même signe, ne nous eurent pas plus tôt reconnus pour des Portugais, qu'ils firent un grand bruit de tambours, de trompettes et de cloches. Faria, vivement offensé, n'attendit pas plus d'éclaircissement pour leur faire tirer une volée de canon. Ils y répondirent de cinq petites pièces qui composaient toute leur artillerie. Cette audace nous faisant juger de leurs forces, Faria, qui voyait la nuit fort proche, prit la résolution d'attendre le lendemain, pour ne rien donner au hasard dans l'obscurité. Les Indiens, sans rien perdre de leur confiance, jetèrent l'ancre à l'entrée de la rivière.
»Vers deux heures après minuit, nous vîmes flotter sur la mer quelque chose qu'il nous fut impossible de distinguer. Faria dormait sur le tillac. Il fut éveillé; et ses yeux, plus perçans que les nôtres, lui firent découvrir trois barques à rames qui s'avançaient vers nous. Il ne douta pas que ce ne fût l'ennemi du jour précédent, qui faisait plus de fond sur la perfidie que sur la valeur. Il ordonna de prendre les armes et de préparer les pots à feu, recommandant de cacher les mèches pour faire croire que nous étions endormis. Les trois barques s'approchèrent à la portée de l'arquebuse, et s'étant séparées pour nous environner, deux s'attachèrent à notre poupe, et l'autre à la proue. Les Indiens montèrent si légèrement à bord, que dans l'espace de quelques minutes ils y étaient au nombre de quarante. Alors Faria, sortant de dessous le demi-pont avec une troupe d'élite, fondit si furieusement sur eux en invoquant Jésus-Christ et saint Jacques, qu'il en tua d'abord un grand nombre. Ensuite les pots à feu, qui furent jetés fort adroitement, achevèrent de les défaire et de forcer le reste de se précipiter dans les flots. Nous sautâmes dans les trois barques, où il restait peu de monde. Elles furent prises sans résistance. Entre les prisonniers qui tombèrent vivans entre nos mains étaient quelques Nègres, un Turc, deux Achémois, et le capitaine de la jonque, nommé Similau, grand corsaire et mortel ennemi des Portugais. Faria donna ordre que la plupart fussent mis à la torture pour en tirer des connaissances qu'il croyait importantes à nos entreprises. Un Nègre qu'on se disposait à tourmenter demanda grâce, et déclara qu'il était chrétien. Il nous apprit volontairement qu'il se nommait Sébastien, qu'il avait été captif de don Gaspar de Mello, capitaine portugais, que Similau avait massacré deux ans auparavant à Liampo, sans avoir épargné un seul Portugais de l'équipage; que ce corsaire s'était flatté de nous faire subir le même sort; et qu'ayant pris tous ses hommes de guerre dans les trois barques, il n'avait laissé dans sa jonque que trente matelots chinois. Faria, qui n'ignorait pas le malheur de Mello, remercia le ciel de l'avoir choisi pour le venger. Il fit sauter sur-le-champ la cervelle à Similau avec un frontail de cordes, supplice qui avait été celui de Mello. Ensuite s'étant mis avec trente soldats dans les mêmes barques où l'ennemi était venu, il se rendit à bord de la jonque, dont il n'eut pas de peine à se saisir. Quelques pots à feu qu'il fit jeter sur le tillac firent sauter tous les matelots dans la mer; mais le besoin qu'il avait d'eux pour la manoeuvre l'obligea d'en sauver une partie. Dans l'inventaire de cette prise, qu'il fit faire le matin, il se trouva trente-six mille taëls d'argent du Japon, qui valent cinquante mille ducats de monnaie portugaise, avec plusieurs sortes de marchandises. Quantité de feux qui étaient allumés sur la côte, nous faisant juger que les habitans se disposaient peut-être à nous attaquer, nous ne pensâmes qu'à faire voile en diligence.
»On nous avait appris que si Coja-Acem exerçait le commerce, c'était dans l'île d'Aynan qu'il le fallait chercher, parce que tous les vaisseaux marchands s'y rassemblaient dans cette saison. Nous allâmes droit à l'île d'Aynan, où, passant l'écueil de Poulo-Capas, nous commençâmes à ranger la terre, dans la seule vue de reconnaître les ports et les rivières de cette côte. Quelques soldats qui furent envoyés à terre sous la conduite de Borralho rapportèrent qu'ayant pénétré jusqu'à la ville, qui leur avait paru composée de plus de dix mille maisons, et revêtue de murs avec un fossé plein d'eau, ils avaient vu dans le port un si grand nombre de navires, qu'ils en avaient compté jusqu'à deux mille. À leur retour, ils découvrirent à l'embouchure de la rivière une grosse jonque à l'ancre, qu'ils crurent reconnaître pour celle de Coja-Acem. Cette conjecture, qu'ils se hâtèrent d'apporter à Faria, lui causa tant de satisfaction, que, sans perdre un moment, et laissant son ancre en mer, il donna ordre de mettre à la voile, en répétant que son coeur l'avertissait qu'il touchait à l'heure de la vengeance.
»Nous nous approchâmes de la jonque avec une tranquillité qui nous fit passer pour des marchands. Outre le dessein de tromper notre ennemi par les apparences, nous appréhendions d'être entendus de la ville, et de voir tomber sur nous tous les navires qui étaient dans le port. Aussitôt que nous fûmes près du bord de l'Indien, vingt de nos soldats, qui n'attendaient que cet instant, y sautèrent avec une impétuosité qui leur épargna la peine de combattre. La plupart de nos ennemis, effrayés de ce premier mouvement, se jetèrent dans les flots. Cependant quelques-uns des plus braves se rassemblèrent pour faire tête. Mais Faria, suivant aussitôt avec vingt autres soldats, fit un furieux carnage de ceux qui avaient entrepris de résister. Il en tua plus de trente; et d'un équipage assez nombreux le feu n'épargna que ceux qui s'étaient jetés dans la mer, et qu'on en fit retirer, autant pour servir à la navigation de nos propres vaisseaux que pour déclarer quel était leur chef. On en mit quatre à la torture; mais ils souffrirent la mort avec _une constance brutale_. On allait exposer aux mêmes tourmens un petit garçon qu'on espérait faire parler plus facilement, lorsqu'un vieillard qui était couché sur le tillac s'écria la larme à l'oeil que c'était son fils, et qu'il demandait d'être entendu avant que ce malheureux enfant fût livré aux supplices. Faria fit arrêter l'exécuteur. Mais, après avoir promis au père la vie et la liberté, s'il s'expliquait de bonne foi, avec la restitution de toutes les marchandises qui étaient à lui, il jura que, pour le punir de la moindre imposture, il le ferait jeter dans la mer avec son fils. Ce vieillard, que nous prenions encore pour un mahométan, répondit qu'il acceptait cette condition; que s'il remerciait Faria de la vie qu'il accordait à son fils, il lui offrait la sienne, dont il faisait peu de cas à son âge; mais qu'il ne s'en fierait pas moins à sa parole, quoique la profession qu'il lui voyait exercer fût peu conforme à la loi chrétienne, dans laquelle ils étaient nés tous deux.
»Une réponse si peu attendue parut causer un peu de confusion à Faria. Il fit approcher le vieillard, et, le voyant aussi blanc que nous, il lui demanda s'il était Turc ou Persan. La curiosité nous avait rassemblés tous autour de lui pour écouter son histoire. Il nous dit qu'il était Arménien d'origine, et né au Mont-Sinaï, d'une fort bonne famille; que son nom était Thomas Moustangen; que, se trouvant en 1538 au port de Djedda, avec un vaisseau qui lui appartenait, Soliman pacha, vice-roi du Caire, qui allait faire le siége de Diu, l'avait fait prendre avec d'autres vaisseaux marchands pour servir au transport de ses vivres et de ses munitions; qu'après avoir rendu ce service aux Turcs, et lorsqu'il leur avait demandé le salaire qu'on lui avait promis, non-seulement ils lui avaient manqué de parole, mais qu'ils lui avaient pris sa femme et sa fille, qu'ils avaient violées devant lui, et qu'ils avaient jeté son fils dans la mer pour leur avoir reproché cette injure; qu'ensuite, s'étant vu enlever son vaisseau et la valeur de six mille ducats qui faisaient la meilleure partie de son bien, le désespoir l'avait conduit à Surate, avec le fils qui était à bord, et le seul qui lui restait; que de là ils s'étaient rendus à Malacca dans le navire de don Garcie de Saa, gouverneur de Bacaïme, d'où il était parti pour la Chine avec Christophe de Sardinha, qui avait été facteur aux Moluques; mais qu'étant à l'ancre dans le détroit de Sincapar, Quiay Tajana, maître de la jonque dont nous venions de nous saisir, avait surpris le vaisseau portugais pendant la nuit; qu'il s'en était rendu maître par la mort du capitaine et de tout l'équipage, et que, de vingt-sept chrétiens, il était le seul à qui la vie eût été conservée avec celle de son fils, parce que le corsaire avait reconnu qu'il n'était pas mauvais canonnier.
»Faria ne put entendre ce récit sans se frapper le front d'étonnement: «Mon Dieu! mon Dieu! dit-il, il me semble que ce que j'entends est un songe.» Ensuite, se tournant vers ses soldats il leur raconta l'histoire du corsaire qu'il avait apprise en arrivant aux Indes. C'était un des plus cruels ennemis du nom portugais. Il en avait tué de sa propre main plus de cent; et le butin qu'il avait fait sur eux montait à plus de cent mille ducats. Quoique son nom fût Quiay Tajana, sa vanité lui avait fait prendre celui du capitaine Sardinha, depuis qu'il avait massacré cet officier. Nous demandâmes à l'Arménien ce qu'il était devenu: il nous dit qu'étant fort blessé, il s'était caché dans la soute entre les câbles, avec six ou sept de ses gens. Faria s'y rendit aussitôt, et nous ouvrîmes l'écoutille des câbles. Alors ce brigand désespéré sortit par une autre écoutille, à la tête de ses compagnons, et se jeta si furieusement sur nous, que, malgré l'extrême inégalité du nombre, le combat dura près d'un quart d'heure. Ils ne quittèrent les armes qu'en expirant. Nous ne perdîmes que deux Portugais et sept Indiens de l'équipage; mais vingt furent blessés, et Faria reçut lui-même deux coups de sabre sur la tête et un troisième sur le bras. Après cette sanglante victoire, il fit mettre à la voile, dans la crainte d'être poursuivi. Nous allâmes mouiller le soir sous une petite île déserte, où le partage du butin se fit tranquillement. On trouva dans la jonque cinq cents bahars de poivre, soixante de sandal, quarante de noix muscades et de macis, quatre-vingts d'étain, trente d'ivoire, et d'autres marchandises qui montaient, suivant le cours du commerce, à la valeur de soixante-dix mille ducats. La plus grande partie de l'artillerie était portugaise. Entre quantité de meubles et d'habits de notre nation, nous fûmes surpris de voir des coupes, des chandeliers, des cuillères et de grands bassins d'argent doré. C'était la dépouille de Sardinha, de Juan Oliveyra, et de Barthélemi de Matos, trois de nos plus braves officiers, dont les vaisseaux avaient été la proie du corsaire. Mais la vue de tant de richesses ne diminua point notre compassion pour neuf petits enfans âgés de six à huit ans, qui furent trouvés dans un coin, enchaînés par les mains et les pieds.
»Le lendemain Faria, prenant plus de confiance que jamais à sa fortune, ne fit pas difficulté de retourner vers la côte d'Aynan, où il ne désespérait pas encore de rencontrer Coja-Acem. Cependant, quelques pêcheurs de perles dont il reçut des rafraîchissemens dans la baie de Camoy, lui annoncèrent l'approche d'une flotte chinoise; et le prenant d'ailleurs pour un négociant, malgré quelques soupçons qu'ils ne purent cacher à la vue des étoffes et des meubles précieux qu'ils voyaient entre les mains de ses soldats, ils lui firent une peinture si rebutante des obstacles qu'il trouverait à la Chine, où son dessein était d'aller vendre effectivement ses marchandises, qu'il résolut de chercher quelque autre port. Ses vaisseaux étaient déjà si chargés, qu'il leur arrivait souvent d'échouer sur des bancs de sable dont cette mer est remplie. Cependant il était attendu par de nouveaux obstacles à l'embouchure de la rivière de Tanauquir.
»Pendant qu'il s'efforçait d'y entrer, sur l'espérance que les pêcheurs de Camoy lui avaient donnée d'y trouver un bon port, il fut attaqué par deux grandes jonques, qui descendaient cette rivière à la faveur du vent et de la marée. Leur première salve fut de vingt-six pièces d'artillerie; et se trouvant presque sur nous avant que nous eussions pu les découvrir, elles nous abordèrent avec une redoutable nuée de dards et de flèches. Nous n'évitâmes cette tempête qu'en nous retirant sous le demi-pont, d'où Faria nous fit amuser les ennemis à coups d'arquebuse pendant l'espace d'une demi-heure, pour leur donner le temps d'épuiser leurs munitions. Mais quarante de leurs plus braves gens sautèrent enfin sur notre bord, et nous mirent dans la nécessité de les recevoir. Le combat devint si furieux, que le tillac fut bientôt couvert de morts. Faria fit des prodiges de valeur. Les Indiens, commençant à se refroidir par leur perte, qui était déjà de vingt-six hommes, vingt Portugais prirent ce moment pour se jeter dans la jonque de leurs ennemis, où cette attaque imprévue leur fit trouver peu de résistance. Ainsi, la victoire se déclarant pour eux sur l'un et l'autre bord, ils pensèrent à secourir Borralho, qui était aux prises avec la seconde jonque. Faria lui porta sa fortune avec l'exemple de son courage. Enfin les deux jonques tombèrent en son pouvoir. Il en avait coûté la vie à quatre-vingts Indiens; et par une faveur extraordinaire du ciel, il ne se trouva parmi les morts qu'un seul Portugais et quatorze hommes d'équipage, quoique les blessés fussent en très-grand nombre. Les deux jonques appartenaient aux corsaires chinois.
»Le butin fut estimé environ quarante mille taëls. On trouva dans les deux jonques dix-sept pièces d'artillerie de bronze aux armes de Portugal. Quoique ces deux bâtimens fussent très-bons, Faria se vit obligé d'en faire brûler un, faute de matelots pour le gouverner. Le lendemain il voulut tenter encore une fois d'entrer dans la rivière; mais quelques pêcheurs qu'il avait pris pendant la nuit l'avertirent que le gouverneur de cette province avait toujours été d'intelligence avec le corsaire qui lui cédait le tiers de ses prises pour obtenir sa protection, dont il jouissait depuis long-temps. Cette nouvelle nous fit prendre le parti de chercher un autre port. On se détermina pour Mutipinam, qui est plus éloigné de quarante lieues à l'est, et fréquenté par les marchands de Laos, de Pafuaas et de Gueos.
»Nous fîmes voile avec trois jonques et le premier vaisseau sur lequel nous étions partis de Patane, jusqu'à Tillanumera, où la force des courans nous obligea de mouiller. Après nous y être ennuyés trois jours à l'ancre, la fortune nous y amena vers le soir quatre lantées, espèce de barques à rames, dont l'une portait la fille du gouverneur de Colem, mariée depuis peu au fils d'un seigneur de Pandurée. Elle allait joindre pour la première fois son mari, qui devait venir au-devant d'elle avec un cortége digne de leur rang. Mais ceux qui la conduisaient, ayant pris nos jonques pour celles qu'ils espéraient rencontrer, vinrent tomber entre nos mains. Faria fit cacher tous les Portugais; la jeune mariée, paraissant elle-même, demandait déjà son mari, lorsque, pour répondre, une troupe de nos gens sautèrent dans les lantées et s'en rendirent les maîtres. Nous fîmes passer aussitôt notre prise à bord. Faria se contenta de retenir la jeune mariée, et deux de ses frères qui étaient jeunes, blancs, et de fort bonne mine, avec vingt matelots, qui nous devinrent fort utiles pour la manoeuvre de nos jonques. Sept ou huit hommes qui formaient le cortége, et plusieurs femmes âgées, de celles qui se louent pour chanter et jouer des instrumens, furent laissés sur la côte. Le lendemain, étant partis de ce lieu, nous rencontrâmes la petite flotte du seigneur de Pandurée qui passa près de nous avec des bannières de soie, et faisant retentir l'air du bruit des instrumens, sans se défier que nous enlevions sa femme. Dans le dessein où nous étions de nous rendre à Mutipinam, Faria ne jugea point à propos d'arrêter cette troupe joyeuse, et n'avait même été déterminé que par l'occasion à troubler la joie qui régnait aussi dans les lantées.
»Trois jours après, étant arrivés à la vue de ce port, nous mouillâmes sans bruit dans une anse, à l'embouchure de la rivière, pour nous donner le temps d'en faire sonder l'entrée et de prendre des informations pendant la nuit. Douze soldats qui furent envoyés dans une barque, sous la conduite de Martin Dalpoem, nous amenèrent deux hommes du pays qu'ils avaient enlevés avec beaucoup de précaution. Faria défendit d'employer les tourmens pour tirer d'eux les éclaircissemens qui convenaient à notre sûreté. Ils nous apprirent naturellement que tout était tranquille dans le port, et que depuis neuf jours il y était arrivé quantité de marchands des royaumes voisins. Une si belle occasion de nous défaire de nos marchandises nous fit tourner notre reconnaissance vers le ciel. Nous récitâmes avec beaucoup de dévotion les litanies de la Vierge, et nous promîmes de riches présens à _Notre-Dame du Mont_, qui est proche de Malacca, pour l'embellissement de son église. À la pointe du jour, Faria rendit la liberté aux Indiens, et leur fit quelques présens. Ensuite ayant fait orner les hunes de nos vaisseaux, déployer nos bannières et nos flammes, avec pavillon de marchandise, suivant l'usage du pays, il alla jeter l'ancre dans le port, sous le quai de la ville.
»Nous fûmes reçus comme des marchands de Siam, dont nous avions pris le nom; et sans autre difficulté que celle des droits qui furent réglés à cent pour mille, nous nous défîmes en peu de jours de tout le butin que nous avions acquis au prix de notre sang. On en fit la somme de cent trente mille taëls en lingots d'argent. Malgré toute la diligence qu'on y avait apportée, les habitans furent informés, avant le départ de Faria, du traitement qu'il avait fait au corsaire dans la rivière de Tanauquir. Ils commencèrent alors à nous regarder d'un oeil si différent, que, n'osant plus nous fier à leurs intentions, nous nous hâtâmes de remettre à la voile.
»Faria s'était mis dans la plus grande de nos jonques, avec le titre et le pavillon de général; mais on s'aperçut qu'elle puisait beaucoup d'eau. Diverses informations nous faisaient regarder la rivière de Madel, dans l'île d'Aynan, comme un lieu convenable à nos besoins, par la facilité que nous y devions trouver pour échanger cette jonque et pour la radouber. Nous n'étions arrêtés que par l'éclat de nos expéditions, qui devaient nous y avoir fait beaucoup d'ennemis. Cependant deux considérations nous firent passer sur cette crainte: l'une fut celle de nos forces, qui nous mettaient à couvert de la surprise, et qui nous rendaient capables de nous mesurer avec toutes les puissances qui ne seraient pas celles des rois et des mandarins; l'autre une juste confiance aux motifs de notre général, autant qu'à sa valeur, car son intention n'était que de rendre le change aux corsaires qui avaient ôté la vie et les biens à quantité de chrétiens; et jusqu'alors toutes nos richesses nous paraissaient bien acquises. Après avoir lutté pendant douze jours contre les vents, nous arrivâmes au cap de Poulo-Hindor, nom indien de l'île des Cocos. De là, étant retournés vers la côte du sud, où nous fîmes quelques nouvelles prises, nous entrâmes dans la rivière le 8 septembre. Le ciel, chargé de nuages depuis trois jours, annonçait une de ces tempêtes qui portent le nom des _typhons_, et qui sont fréquentes dans ces mers aux nouvelles lunes. Nous vîmes plusieurs jonques qui cherchaient une retraite, et qui mouillaient dans les anses voisines.
»Un fameux corsaire chinois, redouté des marchands sous le nom d'Hinimilau, entra dans la rivière après nous. Sa jonque était grande et fort élevée. En s'approchant du lieu où nous étions à l'ancre, il nous salua suivant l'usage du pays, sans nous avoir reconnus pour des Portugais. Nous le prenions aussi pour un marchand chinois qui redoutait l'approche du typhon; mais, tandis qu'il passait à la portée de la voix, nous entendîmes crier distinctement dans notre langue: Seigneur Dieu, miséricorde! Ce cri, répété plusieurs fois, nous fit juger qu'il venait de quelques malheureux esclaves de notre nation. Faria, qui pouvait se faire entendre des matelots chinois, leur ordonna d'amener leurs voiles: ils passèrent sans lui répondre; et, jetant l'ancre un quart de lieue plus loin, ils commencèrent alors à jouer du tambour et faire briller leurs cimeterres. Quoique ces bravades semblassent marquer du courage et de la confiance dans quelques secours que nous ignorions, Faria dépêcha vers eux une barque bien équipée: elle revint bientôt avec un grand nombre de blessés qui n'avaient pu se défendre contre une nuée de dards et de pierres qu'on leur avaient lancés du bord. Ce spectacle irrita si vivement Faria, que, faisant lever aussitôt les ancres, il s'approcha de l'ennemi jusqu'à la portée de l'arquebuse. À cette distance, il le salua de trente-six pièces de canon, entre lesquelles il y en avait quelques-unes de batterie qui tiraient des balles de fonte. Toute la résolution des corsaires ne les empêcha point de couper leurs câbles pour se faire échouer sur la rive; mais Faria n'eut pas plus tôt reconnu leur dessein, qu'il les aborda avec furie. Le combat devint terrible. Ils étaient en si grand nombre, que pendant plus d'une demi-heure les forces se soutinrent de part et d'autre avec beaucoup d'égalité; mais enfin les corsaires, las, blessés ou brûlés, se jetèrent tous dans les flots; tandis que, poussant des cris de joie, nous continuâmes de presser une si belle victoire. Notre général voyant périr un grand nombre de ces misérables, qui ne pouvaient résister à l'impétuosité du courant, fit passer quelques soldats dans deux barques, avec ordre de sauver ceux qui voudraient accepter leur secours. On en sauva seize, entre lesquels était Hinimilau, capitaine de la jonque.
»Il fut amené devant Faria, qui fit d'abord panser ses plaies; ensuite il lui demanda ce qu'étaient devenus les Portugais que nous avions entendus sur son bord. Le corsaire répondit fièrement qu'il n'en savait rien; mais la vue des tourmens lui fit changer de langage. Il demanda un verre d'eau, parce que la sécheresse de son gosier lui ôtait l'usage de la voix, en promettant de voir ce qu'il aurait à répondre. On lui apporta de l'eau, dont il but avidement une excessive quantité. Alors, paraissant reprendre sa fierté avec ses forces, il dit à Faria qu'on trouverait ces Portugais dans la chambre de proue. Ils y étaient effectivement, mais égorgés. Ceux qui s'y étaient rendus pour finir leur captivité apportèrent huit corps sur le tillac, une femme avec deux enfans de six ou sept ans, à qui l'on avait coupé brutalement la gorge, et cinq hommes fendus du haut en bas, et les boyaux hors du corps. Faria, touché jusqu'aux larmes d'un si triste spectacle, demanda au corsaire ce qui l'avait pu porter à cette cruauté. Il répondit que c'était une juste punition pour des traîtres qui lui avaient attiré sa disgrâce en se montrant à nous; et que, pour les enfans, il suffisait qu'ils fussent de race portugaise pour avoir mérité la mort. Ses réponses à d'autres questions ne furent pas moins remplies d'extravagance et de fureur. Il se vanta d'avoir massacré un grand nombre de Portugais avec des circonstances si barbares, qu'elles nous firent lever les mains d'étonnement et d'horreur. L'indignation saisit Faria, qui, sans l'honorer du moindre reproche, le fit tuer à ses yeux. Il trouva dans la jonque, en soie, en étoffes, en musc, en porcelaines, etc., la valeur de quarante mille taëls, dont nous nous vîmes forcés de brûler une partie avec le corps même de la jonque, parce qu'ayant perdu quantité de braves matelots, il nous en restait trop peu pour la gouverner.
»Tant d'exploits commençaient à rendre le nom de Faria si terrible, que les capitaines des jonques qui se trouvaient dans le port de Madel, apprenant bientôt cette dernière victoire, et se croyant menacés de la visite du vainqueur, lui firent offrir vingt mille taëls pour obtenir sa protection. Il reçut fort civilement leurs députés; et s'engageant par un serment redoutable non-seulement à les épargner, mais à les défendre dans l'occasion contre les corsaires dont ces mers étaient remplies, il leur accorda des passe-ports réguliers qu'il signa de son nom. Outre la somme qui lui avait été proposée, et qui fut payée fidèlement, un de ses gens, nommé Costa, qu'il revêtit de la qualité de son secrétaire, acquit plus de quatre mille taëls pour la simple expédition des patentes. Après avoir passé quatorze jours dans le port de Madel, nous achevâmes de parcourir toute cette contrée, dans la seule vue de découvrir Coja-Acem. Nuit et jour Faria n'était rempli que de cette idée; il employa six mois entiers à prendre des informations, dont il ne tira pas d'autre fruit que d'avoir visité un grand nombre de havres et de ports.
»Nous tenions la mer depuis si long-temps, que les soldats, ennuyés du travail, prièrent Faria de faire un partage exact du butin, comme il s'y était engagé à Patane, chacun dans le dessein de quitter le métier des armes, et d'aller jouir tranquillement de sa fortune. Cette proposition fit naître de fâcheux différends. Cependant on convint de choisir Siam pour y passer l'hiver, et pour y vendre les marchandises qui restaient à partager. Après avoir juré cet accord, on alla mouiller dans une île assez éloignée de l'anse qu'on abandonnait, et pendant douze jours on y attendit le vent qui devait nous conduire au repos. Il se leva aussi favorable que nous l'avions désiré; mais la nouvelle lune d'octobre le fit changer, pour notre malheur, en une si furieuse tempête, que nous fûmes repoussés avec une violence incroyable contre l'île que nous avions quittée. Nous manquions de câbles, et ceux que nous avions encore étaient à demi pouris. Aussitôt après que la mer avait commencé à s'enfler, et que le vent du sud nous eut pris à découvert en traversant la côte, l'idée du péril qui nous menaçait nous avait fait couper les mâts, et jeter dans les flots quantité de marchandises. Mais la nuit devint si obscure, le temps si froid et l'orage si violent, que, n'espérant plus rien de nos propres efforts, nous fûmes réduits à tout attendre de la miséricorde du ciel. Elle n'était pas due sans doute à nos péchés. Vers deux heures après minuit, un épouvantable tourbillon jeta nos quatre vaisseaux contre la côte, et les brisa sans y laisser une planche entière.
»Il y périt cent quatre-vingt-six hommes. À la pointe du jour, nous nous trouvâmes sur le rivage au nombre de cinquante-trois, entre lesquels nous n'étions que vingt-trois Portugais, moins étonnés de notre naufrage que de nous voir à terre, sans savoir à quel hasard nous avions l'obligation de notre salut. Heureusement Faria fut un de ceux à qui le ciel avait conservé la vie. Nous vîmes avec autant d'effroi que de pitié les cadavres de nos compagnons et de nos amis, dont le bord de la mer était couvert. Faria, déguisant sa douleur, nous exhorta par une courte harangue à ne pas perdre l'espérance. Quoique l'île fût déserte, il nous promit que le bois et le rivage nous fourniraient de quoi nous défendre contre la faim; et loin de renoncer à la fortune, il nous représenta que, la misère même devant être un aiguillon pour le courage, nous ne pouvions trop attendre de l'avenir, en proportionnant cette attente à notre situation.
»Nous employâmes deux jours à donner la sépulture aux morts. Quelques provisions mouillées que nous tirâmes des flots servirent à nous soutenir pendant ce triste office; mais comme ces vivres étaient trempés, la pouriture qui s'y mit bientôt ne nous permit pas d'en faire un long usage. En moins de cinq jours, il nous devint impossible d'en soutenir l'odeur et le goût. Nous nous vîmes forcés d'entrer dans les bois, où, nous trouvant sans armes, il nous servit peu de voir passer quantité de bêtes sauvages que nous ne pouvions espérer de prendre à la course. Le froid et la faim nous avaient déjà si fort affaiblis, que plusieurs de nos compagnons tombaient morts en nous parlant. Faria continuait de nous ranimer par ses exhortations; mais un sombre silence, dans lequel il tombait souvent malgré lui, nous apprenait assez qu'il ne jugeait pas mieux que nous de notre sort. Un jour qu'il s'était assis pour nous faire manger à son exemple quelques plantes sauvages que nous connaissions peu, un oiseau de proie qui s'était élevé derrière la pointe que l'île forme au sud, laissa tomber près de lui un poisson de la longueur d'un pied. Il le prit, et l'ayant fait rôtir aussitôt, il nous pénétra de tendresse et d'admiration, lorsqu'au lieu de le manger lui-même, il le distribua de ses propres mains entre les plus faibles ou les plus malades.
»Ensuite, jetant les yeux vers la pointe d'où l'oiseau était parti, il en découvrit plusieurs autres qui s'élevaient et se baissaient dans leur vol; ce qui lui fit juger qu'il y avait peut-être dans ce lieu quelque proie dont ces animaux se repaissaient. Nous y marchâmes en procession pour attendrir le ciel par nos prières et par nos larmes. En arrivant au sommet de la colline, nous découvrîmes sous nos pieds une vallée fort basse, qui nous parut remplie d'arbres chargés de fruits, et traversée par une rivière d'eau douce. La joie nous avait déjà fait rompre notre procession pour y descendre, lorsque nous aperçûmes un cerf fraîchement égorgé qu'un tigre commençait à dévorer. Nos cris firent aussitôt fuir le tigre, qui nous abandonna sa proie. Étant descendus dans la vallée, nous y fîmes un grand festin de la chair du cerf et des fruits qui s'y offraient en abondance. Nous y prîmes aussi quantité de poissons, soit par notre industrie, soit avec le secours des oiseaux de proie, qui, s'abaissant sur l'eau et se relevant avec un poisson dans leur bec ou dans leurs serres, le laissaient souvent tomber lorsqu'ils étaient épouvantés par nos cris.
»Ces rafraîchissemens rétablirent un peu nos forces; et pendant plusieurs jours l'expérience augmenta notre habileté pour la pêche. Le samedi suivant, à la pointe du jour, nous crûmes découvrir une voile qui s'avançait vers l'île; mais l'air étant fort tranquille, il y avait peu d'apparence qu'elle y dût aborder. Cependant Faria nous fit retourner au rivage où nos vaisseaux s'étaient brisés, et nous n'y fûmes pas une demi-heure sans reconnaître que c'était un véritable bâtiment. Après avoir délibéré sur nos espérances, nous prîmes le parti d'entrer dans un bois voisin, pour nous dérober à la vue de ceux qui paraissaient approcher; ils arrivèrent sans défiance, et nous les reconnûmes pour des Chinois. Leur bâtiment était une belle lantée à rames, qu'ils amarrèrent avec deux câbles de poupe et de proue, pour descendre plus facilement par une planche; environ trente personnes, qui sautèrent aussitôt sur le sable, s'employèrent à faire leur provision d'eau et de bois; quelques-uns s'occupèrent aussi à préparer les alimens, à lutter, et à d'autres exercices. Faria, les voyant sans crainte et sans ordre, jugea qu'il n'était resté personne dans le vaisseau qui fût capable de nous résister. Il nous donna ses ordres, après nous avoir expliqué son dessein; et sur le signe dont il nous avait avertis, nous prîmes notre course ensemble vers la lantée, où nous entrâmes sans aucune opposition. Les deux câbles furent aussitôt lâchés; et tandis que les Chinois accouraient au rivage dans la surprise de cet événement, nous eûmes le temps de nous éloigner à la portée de l'arbalète. Quoiqu'il nous restât peu de crainte à cette distance, nous tirâmes sur eux un fauconneau qui se trouvait dans la lantée; ils prirent tous la fuite vers le bois, pour y déplorer sans doute leur infortune, comme nous y avions passé quinze jours à pleurer la nôtre.
»Ils n'avaient laissé à bord qu'un vieillard avec un enfant de douze ou treize ans. Notre premier soin fut de visiter les provisions, qui étaient en abondance. Après avoir satisfait notre faim, nous fîmes l'inventaire des marchandises; elles consistaient en soie torse, en damas et en satins, dont la valeur montait à quatre mille écus; mais le riz, le sucre, le jambon et les poules nous parurent la plus précieuse partie du butin pour le rétablissement de nos malades, qui étaient en fort grand nombre. Nous apprîmes du vieillard que le bâtiment et sa charge appartenaient au père de l'enfant, qui venait d'acheter ces marchandises à Quouaman pour les aller vendre à Combay; et qu'ayant eu besoin d'eau, son malheur l'avait amené pour en faire dans l'île des Larrons. Faria s'efforça par ses caresses de consoler le jeune Chinois en lui promettant de le traiter comme son propre fils; mais il n'en put tirer que des larmes et des marques de mépris pour ses offres.
»Dans un conseil, où tout le monde fut appelé, nous prîmes la résolution de nous rendre à Liampo. Ce port de la Chine était éloigné de deux cent soixante lieues vers le nord; mais nous espérions, en suivant la côte, nous emparer d'un vaisseau plus commode et plus grand que le nôtre; ou, si la fortune s'obstinait à nous maltraiter, Liampo nous offrait une ressource dans quelqu'un des navires portugais qui s'y rassemblaient dans cette saison. Le lendemain nous découvrîmes une petite île nommé Quintoo, où nous enlevâmes, dans une barque de pêcheurs, quantité de poissons frais, et huit hommes pour le service de notre lantée. De là nous étant avancés vers la rivière de Camboy, Faria, qui se défiait de notre lantée pour un long voyage, résolut de se saisir d'une petite jonque qu'il vit seule à l'ancre. Ce dessein ne lui coûta que la peine d'y passer avec vingt hommes, qui trouvèrent sept ou huit matelots endormis; il leur fit lier les mains, avec menace de les tuer, s'ils jetaient le moindre cri; et sortant de la rivière, il conduisit sa prise à Poulo-Quirim, qui n'est qu'à neuf lieues de Tchamoy. Trois jours après il se rendit à Lutchitai, dont on lui avait vanté l'air pour le rétablissement de ses malades, et les commodités pour calfater les deux bâtimens: quinze jours ayant suffi pour l'exécution de ses vues, il gouverna vers Liampo.
»Le vent et les marées semblaient s'accorder en sa faveur, lorsqu'il rencontra une jonque de Patane, commandée par un Chinois, nommé Quiay-Panjam, si dévoué à la nation portugaise, qu'il avait à sa solde trente Portugais choisis dont il s'était fait autant d'amis par ses caresses et ses bienfaits. C'était d'ailleurs un vieux corsaire exercé depuis long-temps au brigandage. La vue de deux bâtimens plus faibles que le sien le disposa aussitôt à les attaquer. Son habileté lui fit gagner le dessus du vent; et s'étant approché à la portée du mousquet, il les salua de quinze pièces d'artillerie. Malgré l'extrême inégalité des forces, Faria ne put se résoudre à la soumission; mais lorsqu'il se préparait au combat, un de ses gens aperçut une croix dans la bannière des ennemis; et sur le chapiteau de leur poupe quantité de ces bonnets rouges que les Portugais portaient alors dans leurs expéditions militaires. Après cette découverte, quelques signes furent bientôt entendus. De part et d'autre on ne pensa plus qu'à se prévenir par des témoignages de joie et d'amitié. Quiay-Panjam, qui aimait le faste, passa sur le bord de Faria, dont il connaissait le mérite par l'éclat de ses actions, avec un cortége de vingt Portugais richement vêtus, et des présens qui furent estimés deux mille ducats. Faria, dans l'abaissement où le sort l'avait réduit, ne put répondre à cette ostentation de richesses; mais, son nom faisant toute sa grandeur présente, il raconta ses malheurs avec une simplicité noble qui lui attira plus d'admiration que le souvenir de sa fortune. Le corsaire, après avoir entendu ses nouveaux projets, lui offrit de l'accompagner dans toutes ses entreprises, avec cent hommes qu'il avait dans sa jonque, quinze pièces d'artillerie, et les trente Portugais qui s'étaient attachés à son service, sans autre condition que d'entrer en partage du butin pour un tiers. Cette offre fut acceptée; Faria ne fit pas difficulté de s'engager par une promesse de sa main, qu'il confirma sur les saints Évangiles, et qui fut signée par les principaux Portugais en qualité de témoins.
»Aussitôt les deux chefs prirent la résolution d'entrer dans la rivière d'Anay, dont ils n'étaient éloignés que de cinq lieues, pour s'y pourvoir de vivres et de munitions. Panjam s'était ménagé par un tribut la protection du gouverneur. De là, leur projet n'était pas moins de se rendre à Liampo; mais Faria se procura près d'Anay une partie des avantages qu'il s'était proposés dans cette route, en s'attachant par ses promesses trente-six soldats qui prirent confiance à sa fortune. Ils remirent à la voile malgré le vent contraire qu'ils eurent à combattre pendant cinq jours. Le sixième au soir, ils rencontrèrent une barque de pêcheurs, dans laquelle ils furent extrêmement surpris de trouver huit Portugais, tous fort blessés et dans le plus triste état. Faria les fit passer sur son bord, où, se jetant à ses pieds, ils lui racontèrent qu'ils étaient partis de Liampo depuis dix-sept jours pour se rendre à Malacca; que, s'étant avancés jusqu'à l'île de Sumbor, ils avaient eu le malheur d'être attaqués par un corsaire guzarate nommé Coja-Acem, qui avait, sur trois jonques et quatre lantées, environ cent hommes, mahométans comme lui; qu'après un combat de trois heures, dans lequel ils lui avaient brûlé une de ses jonques, ils avaient enfin perdu leur vaisseau, et la valeur de cent mille taëls en marchandises, avec dix-huit Portugais de leurs parens ou de leurs amis, dont la captivité leur faisait compter pour rien le reste de leur infortune, et la perte de quatre-vingt-deux hommes qui composaient leur équipage; que, par un miracle du ciel, ils s'étaient sauvés au nombre de dix dans la même barque où nous les avions rencontrés, et que de ce nombre deux étaient déjà morts de leurs blessures.
»Après avoir écouté ce récit avec admiration, Faria, plein de ses idées, leur demanda si le corsaire avait été fort maltraité dans le combat, parce qu'il lui semblait qu'ayant perdu une de ses jonques, et celles des Portugais devant être dans un grand désordre, il était impossible que ses forces ne fussent pas beaucoup diminuées. Ils l'assurèrent que la victoire avait coûté cher à leur ennemi; que, dans l'incendie de sa jonque, la plupart des soldats qui montaient ce bâtiment avaient trouvé la mort dans les flots, et qu'il n'était entré dans une rivière voisine que pour y réparer ses pertes. Alors Faria se mit à genoux, tête nue et les yeux levés vers le ciel, qu'il regardait fixement; il le remercia les larmes aux yeux[1] d'avoir amené son ennemi entre ses mains; et sa prière fut si vive et si touchante, que, le même transport se communiquant à ceux qui l'entendirent, ils se mirent à crier: Aux armes! aux armes! comme si le corsaire eût été présent. Dans cette noble ardeur, ils mirent aussitôt la voile au vent de poupe pour retourner dans un port qu'ils avaient laissé huit lieues en arrière, et s'y équiper sans ménager les frais de tout ce qui leur était nécessaire pour un mortel combat. Un présent de mille ducats leur fit obtenir du gouverneur non-seulement la liberté d'acheter toutes sortes de munitions, mais celle même de se procurer deux grandes jonques, qui furent échangées contre celle de Faria, et d'engager cent soixante hommes pour le gouvernement des voiles. Tous les volontaires, à qui l'espérance du butin fit offrir leurs services, furent reçus et payés libéralement. Quiay-Panjam n'épargna point ses trésors. Ainsi, dans la revue générale qui se fit avant de lever l'ancre, nous nous trouvâmes au nombre de cinq cents hommes, soldats ou matelots, entre lesquels on compta quatre-vingt-quinze Portugais.
[Note 1: Ce mélange continuel de piété et de vengeance, de brigandage et de dévotion, est un caractère trop singulier pour échapper aux lecteurs; et c'est partout dans cette histoire celui des Espagnols et des Portugais.]
»Treize jours nous avaient suffi pour ce redoutable armement. Nous partîmes dans le meilleur ordre. Trois jours après nous arrivâmes aux Pêcheries, où le corsaire avait enlevé la jonque de notre nation. Quelques espions qu'on envoya sur la rivière nous rapportèrent qu'il était à deux lieues de là, dans une autre rivière nommée Tinlau, et qu'il y faisait réparer la jonque portugaise. Faria fit vêtir à la chinoise un de ses plus braves et de ses plus sages soldats, avec ordre de s'avancer dans une barque de pêcheur pour observer la contenance et la situation des ennemis. On apprit bientôt qu'ils étaient sans défiance et dans un désordre qui nous ferait trouver peu de peine à les aborder. Nos deux chefs résolurent d'aller mouiller le soir à l'embouchure de la rivière, et de commencer l'attaque à la pointe du jour.
»La mer fut si calme et le vent si favorable, que Faria crut devoir profiter de l'obscurité pour s'avancer presqu'à la hauteur du corsaire. Cette manoeuvre eut le succès qu'il s'en était promis; et dans l'espace d'une heure nous arrivâmes à la portée de l'arquebuse sans avoir été découverts. Mais les premiers rayons du jour ne tardèrent point à nous trahir. Plusieurs sentinelles qui étaient distribuées sur les bords de la rivière sonnèrent l'alarme avec des cloches; et quoique la lumière ne permît point encore de distinguer les objets, il s'éleva un si furieux bruit parmi les corsaires qui étaient au rivage et ceux qu'ils avaient laissés à la garde de leur flotte, qu'il nous devint presque impossible de nous entendre. Faria saisit ce moment pour les saluer de toute notre artillerie, qui augmenta le tumulte. Ensuite le jour étant devenu plus clair, pendant qu'on rechargeait les pièces, et que les corsaires nous observaient sur leurs ponts, il fit faire une seconde décharge qui en fit tomber un grand nombre. Cent soixante mousquetaires, qu'il tenait prêts à tirer, ne firent pas feu moins heureusement sur ceux qui s'étaient mis dans des barques pour retourner à leurs jonques. Ce prélude parut leur causer tant d'épouvante, qu'on n'en vit plus paraître un sur les tillacs.
»Alors nos deux jonques les abordèrent avec la même vigueur. La mêlée fut effroyable et se soutint pendant plus d'un quart d'heure, jusqu'au départ de quatre lantées qui se détachèrent du rivage pour venir secourir les corsaires avec des gens frais. À cette vue, un Portugais nommé Diégo Meyrelez, qui était dans la jonque de Quiay-Panjam, poussa rudement un canonnier dont il avait remarqué l'ignorance, et pointant lui-même la pièce qui était chargée à cartouches, il y mit le feu avec tant d'habileté ou de bonheur, qu'il coula la première lantée à fond. Du même coup, plusieurs balles qui passèrent par-dessus la première tuèrent le capitaine de la seconde, et six ou sept soldats qui étaient proches de lui. Les deux autres demeurèrent si effrayées de ce spectacle, qu'elles s'efforçaient de retourner à terre, lorsque deux barques portugaises, chargées de pots-à-feu, s'avancèrent fort à propos pour y en jeter un fort grand nombre. Elles y mirent le feu avec une violence qui les fit brûler en un instant jusqu'à fleur d'eau. En vain les corsaires se jetèrent dans l'eau pour éviter les flammes; ils y trouvèrent la mort par les mains de nos gens qui les tuaient à coups de piques. Il n'en périt pas moins de deux cents dans les quatre lantées; car, celle qui avait perdu son capitaine étant tombée sous la jonque de Quiay-Panjam, il ne s'en sauva qu'un petit nombre, qui se jetèrent dans les flots.
»Ceux qui combattaient sur ces jonques ne se furent pas plus tôt aperçus de la ruine des lantées, qu'ils commencèrent à s'affaiblir, et plusieurs ne pensèrent qu'à chercher leur salut à la nage. Mais Coja-Acem, qui ne s'était pas encore fait reconnaître, accourut alors pour les encourager. Il portait une cotte d'armes écaillée de lames de fer, doublée de satin cramoisi, et bordée d'une frange d'or. Sa voix, qui se fit entendre avec une invocation de son prophète et des imprécations contre nous, ranima si vivement les plus timides, que, s'étant ralliés, ils nous firent tête avec une valeur surprenante. Faria, dont cette résistance ne fit qu'échauffer le courage, excita le nôtre par quelques mots _pleins de foi_, et se précipitant vers le chef des corsaires, qu'il regardait comme le principal objet de sa haine, il lui déchargea sur la tête un si grand coup de sabre, qu'il fendit son bonnet de mailles. Ce coup l'abattit à ses pieds. Aussitôt lui en portant un autre sur les jambes, il le mit hors d'état de se relever. Nos ennemis, qui virent tomber leur chef, poussèrent un grand cri. Ils fondirent si impétueusement sur Faria, qu'ils faillirent l'abattre à son tour; tandis que, nous serrant autour de lui, nous redoublâmes nos efforts pour sauver une vie à laquelle chacun de nous attachait la sienne. Le combat devint si furieux, que dans l'espace d'un demi-quart d'heure nous vîmes tomber sur le corps de Coja-Acem quarante-huit de ces désespérés, et nous perdîmes nous-mêmes quatorze chrétiens, entre lesquels nous eûmes la douleur de compter cinq Portugais. Alors nos ennemis, commençant à perdre courage, se retirèrent en désordre vers la proue, dans le dessein de s'y fortifier. Mais Quiay-Panjam, qui venait de ruiner les lantées, se présenta devant eux pour leur couper cette retraite. Ainsi pressés des deux côtés avec la même furie, il ne leur resta plus d'autre ressource que de se jeter dans les flots. Les nôtres, encouragés par la victoire et par le nom de Jésus-Christ, qui retentissait sur toutes les jonques, achevèrent de les exterminer à mesure qu'ils se précipitaient les uns sur les autres. Il en périt cent cinquante par le fer ou par le feu. La plupart des autres se noyèrent dans leur fuite ou furent assommés à coups d'aviron. On ne fit que cinq prisonniers, qui furent jetés à fond de cale, pieds et poings liés, dans le dessein d'en tirer diverses lumières par la force des tourmens. Mais ils se rendirent entre eux le service de s'égorger à belles dents. Le nombre de nos morts ne monta qu'à cinquante-deux, dont huit étaient de notre nation.
»Après avoir employé une partie du jour à leur rendre les honneurs de la sépulture, Faria fit le tour de l'île pour y chercher ce qui pouvait avoir appartenu au corsaire. Il découvrit dans une vallée fort agréable un village d'environ quarante maisons; et plus loin, sur le bord d'un ruisseau, une pagode où Coja-Acem avait mis ses malades. C'était dans le même lieu que ceux qui avaient échappé aux flots avaient pris le parti de se retirer. À la vue de Faria, qu'ils aperçurent de loin, ils députèrent quelques-uns d'entre eux pour implorer sa miséricorde; mais, fermant l'oreille à leurs prières, il répondit qu'il ne pouvait faire grâce à ceux qui avaient massacré tant de chrétiens: ces misérables étaient au nombre de quatre-vingt-seize. Nous mîmes le feu à six ou sept endroits de la pagode, qui, n'étant composée que de bois sec et couverte de feuilles de palmier, fut bientôt réduite en cendres. Les corsaires, attaqués par les flammes et la fumée, jetèrent des cris pitoyables, et quelques-uns se précipitèrent du haut des fenêtres; mais ils furent reçus sur les pointes de nos piques et de nos dards, et nous eûmes la satisfaction de rassasier notre vengeance.
»La jonque que le corsaire avait enlevée depuis peu de jours aux Portugais de Liampo leur fut restituée avec toutes leurs marchandises: ce qui n'empêcha point que le reste du butin ne montât à plus de cent trente mille taëls. Nous passâmes vingt-quatre jours dans la rivière de Tinlau pour y guérir nos blessés. Faria même avait besoin de ce repos: il avait reçu trois coups dangereux dont il avait négligé de se faire panser dans les premiers soins qu'il avait donnés au bien commun, et dont il eut beaucoup de peine à se rétablir. Mais son courage infatigable s'occupa, dans cet intervalle, du projet d'une autre expédition qu'il avait communiqué à Quiay-Panjam, et qu'il ne remettait pas plus loin qu'à l'entrée du printemps. Il se proposait de retourner dans l'anse de la Cochinchine, pour s'approcher des mines de Quanjaparu, où nous avions appris qu'on tirait quantité d'argent, et qu'il y avait actuellement sur les bords de la rivière six maisons remplies de lingots.
»Nous levâmes l'ancre pour nous avancer vers la pointe de Micuy, d'où notre premier dessein était toujours de nous rendre à Liampo. Un orage du nord-ouest qui nous surprit à cette hauteur exposa toute la flotte au dernier danger. La plus petite de nos jonques, commandée par Nunno-Preto, périt avec sept Portugais et cinquante autres chrétiens. Celle de Faria, qui était la plus grande, et dans laquelle nous avions rassemblé nos plus précieuses marchandises, n'évita le même sort qu'en abandonnant aux flots quantité de richesses; et ceux qui furent chargés de ce triste sacrifice apportèrent si peu d'attention au choix, qu'ils jetèrent dans la mer douze grandes caisses pleines de lingots d'argent. Mais rien ne causa plus d'affliction à Faria que la perte d'une lantée qui s'était brisée sur la côte, et dans laquelle il y avait cinq Portugais qui furent enlevés pour l'esclavage par les habitans d'une ville voisine. Tandis qu'il paraissait insensible à la ruine de sa fortune, il ne pouvait se consoler de voir cinq hommes de sa nation dans la misère. Tous ses soins, après la tempête, se tournèrent à les secourir; et lorsqu'il eut appris que la ville où ils avaient été conduits se nommait Noudaï, et qu'elle n'était pas éloignée du rivage, il promit au ciel d'employer sa vie pour leur rendre la liberté.
»Le reste de ses forces consistait en trois jonques, avec une seule lantée. Il ne balança point à s'engager dans la rivière de Noudaï, où il mouilla vers le soir. Deux petites barques, qui portent sur cette côte le nom de _baloès_, furent employées à sonder le fond, avec ordre de prendre des informations sur la situation de la ville. Elles lui amenèrent huit hommes et deux femmes, dont elles s'étaient saisies, et qui furent regardés aussitôt comme des otages suffisans pour la sûreté des Portugais: mais la confiance diminua beaucoup lorsque ces dix prisonniers eurent déclaré que les Portugais captifs passaient dans la ville pour les voleurs qui avaient causé divers dommages sur les côtes, et qu'ils étaient destinés au supplice. Faria, plein d'une vive inquiétude, se hâta d'écrire au mandarin: sa lettre était civile. Il y joignit un présent de deux cents ducats, qui lui parut une honnête rançon; et chargeant de ses ordres deux des prisonniers, il retint à bord les huit autres.
»La réponse qu'il reçut le lendemain sur le dos de sa lettre était courte et fière: «Que ta bouche vienne se présenter à mes pieds. Après t'avoir entendu, je te ferai justice.» Il comprit que le succès de son entreprise était fort incertain; et rejetant toute idée de violence, avant d'avoir tenté les voies de la douceur et les motifs de l'intérêt, il offrit par une autre députation jusqu'à la somme de deux mille taëls. Dans sa seconde lettre il prenait la qualité de marchand étranger, Portugais de nation, qui allait exercer le commerce à Liampo, et qui était résolu de payer fidèlement les droits. Il ajoutait «que le roi de Portugal son maître, étant lié d'une amitié de frère avec le roi de la Chine, il espérait la même faveur et la même justice que les Chinois recevaient constamment dans les villes portugaises des Indes.» Cette comparaison des deux rois parut si choquante au mandarin, que, sans aucun égard pour le droit des gens, il fit cruellement fouetter ceux qui lui avaient apporté la lettre. Les termes de sa réponse n'ayant pas été moins insultans, Faria, poussé par sa colère autant que par ses promesses, résolut enfin d'attaquer la ville. Il fit la revue de ses soldats, qui montaient encore au nombre de trois cents; le lendemain, s'étant avancé dans la rivière jusqu'à la vue des murs, il y jeta l'ancre, après avoir arboré le pavillon marchand à la manière des Chinois, pour s'épargner de nouvelles explications. Cependant le doute du succès lui fit écrire une troisième lettre au mandarin, dans laquelle, feignant de n'avoir aucun sujet de plainte, il renouvelait l'offre d'une grosse somme et d'une amitié perpétuelle. Mais le malheureux Chinois qu'il avait employé pour cette députation fut déchiré de coups, et renvoyé avec de nouvelles insultes. Alors nous descendîmes au rivage, et marchâmes vers la ville, sans être effrayés d'une foule de peuple qui faisait voltiger plusieurs étendards sur les murs, et qui paraissait nous braver par ses cris: nous n'étions qu'à deux cents pas des portes lorsque nous en vîmes sortir mille ou douze cents hommes à cheval, qui entreprirent d'escarmoucher autour de nous, dans l'espérance apparemment de nous causer de l'épouvante. Mais nous voyant avancer d'un air ferme, ils se rassemblèrent en un corps entre nous et la ville. Nos jonques avaient ordre de faire jouer l'artillerie au signal que Faria devait leur donner. Aussitôt qu'il vit l'ennemi dans cette posture, il fit tirer tout à la fois et ses mousquetaires et ses jonques. Le bruit seul fit tomber une partie de cette cavalerie. Nous continuâmes de marcher, tandis que les uns fuyaient vers le pont de la ville, où leur embarras fut extrême au passage, et que les autres se dispersaient dans les champs voisins. Ceux que nous trouvâmes encore serrés proche du pont essuyèrent une décharge de notre mousqueterie, qui fit mordre la poussière au plus grand nombre, sans qu'un seul eût osé mettre l'épée à la main. Nous approchions de la porte avec un extrême étonnement de la voir si mal défendue; mais nous y rencontrâmes le mandarin qui sortait à la tête de six cents hommes de pied, monté sur un fort beau cheval, et revêtu d'une cuirasse. Il nous fit tête avec assez de vigueur; et son exemple animait ses gens, lorsqu'un coup d'arquebuse, tiré par un de nos valets, le frappa au milieu de l'estomac. Sa chute répandit tant de consternation parmi les Chinois, que, chacun ne pensant qu'à fuir, sans avoir la présence d'esprit de fermer les portes, nous les chassâmes devant nous à grands coups de lances comme une troupe de bestiaux. Ils coururent dans ce désordre le long d'une grande rue qui conduisait vers une autre porte, par où nous les vîmes sortir jusqu'au dernier. Faria eut la prudence d'y laisser une partie de sa troupe pour se mettre à couvert de toute sorte de surprise; tandis que, se faisant conduire à la prison, il alla délivrer de ses propres mains les cinq Portugais qui n'y attendaient que la mort. Ensuite, nous ayant tous rassemblés, et jugeant de l'effroi de nos ennemis par la tranquillité qui régnait autour des murs, il nous accorda une demi-heure pour le pillage. Ce temps fut si bien employé, que le moindre de nos soldats partit chargé de richesses. Quelques-uns emmenèrent de fort belles filles liées quatre à quatre avec les mèches des mousquets. Enfin, l'approche de la nuit pouvant nous exposer à quelque désastre, Faria fit mettre le feu à la ville; elle était bâtie de sapin et d'autres bois si faciles à s'embraser, que la flamme s'y étant bientôt répandue, nous nous retirâmes tranquillement dans nos jonques à la faveur de cette lumière.
»Après une si glorieuse expédition, Faria prit deux partis, qui font autant d'honneur à sa conduite que tant d'exploits doivent en faire à sa valeur: l'un, d'enlever toutes les provisions que nous pûmes trouver dans les villages qui bordaient la rivière, parce qu'il était à craindre qu'on ne nous en refusât dans tous les ports; l'autre, d'aller passer l'hiver dans une île déserte nommée Poulo-Hinhor, où la rade et les eaux sont excellentes; parce que nous ne pouvions aller droit à Liampo sans causer beaucoup de préjudice aux Portugais qui venaient hiverner paisiblement dans ce port avec leurs marchandises. Le premier de ces deux projets fut exécuté le jour suivant; mais le second fut retardé par un obstacle qui devint pour nous une nouvelle source de richesse et de gloire. Nous fûmes attaqués entre les îles de Gomolem et la terre, par un corsaire nommé Prémata Goundel, ennemi juré de notre nation, qui, nous prenant néanmoins pour des Chinois, avait compté sur une victoire facile. Ce combat, où nous enlevâmes une de ses jonques, nous valut quatre-vingt mille taëls; mais il coûta la vie à quantité de nos plus braves gens, et Faria y reçut trois dangereuses blessures. Nous nous retirâmes dans la petite île de Buncalon, qui n'était qu'à trois ou quatre lieues vers l'ouest, et nous y passâmes dix-huit jours, pendant lesquels nos blessés furent heureusement rétablis.
»On se détermina à gouverner vers les ports de Liampo. Le Portugal avait alors dans cette ville le même établissement que nous eûmes ensuite à Macao, c'est-à-dire qu'ayant obtenu la liberté d'y exercer le commerce, la nation y jouissait d'une parfaite tranquillité sous la protection des lois. On comptait déjà dans le quartier portugais plus de mille maisons, qui étaient gouvernées par des échevins, des auditeurs, des consuls et des juges, avec autant de confiance et de sûreté qu'à Lisbonne.
»Faria vit bientôt arriver sur la flotte tout ce qu'il y avait de Portugais distingués dans la ville, avec des présens considérables et les mêmes témoignages de respect qu'ils auraient pu rendre à leur propre roi. Ses malades furent logés dans les maisons les plus riches et magnifiquement traités; mais ce n'était que le prélude des honneurs qu'on lui destinait. Le sixième jour, qu'il n'avait pas attendu sans impatience, parce qu'il ignorait le motif du retardement, une flotte _galante_, composée de barques tendues d'étoffes précieuses, vint le prendre au bruit des instrumens, et le conduisit comme en triomphe au port de la ville. Il y fut reçu avec une pompe qui surprit les Chinois; et cette fête dura plusieurs jours. Après les avoir passés dans la joie et l'admiration, son dessein était de retourner à bord; mais on le força d'accepter une des plus belles maisons de la ville, où pendant cinq mois entiers il fut traité avec la même considération.
»L'expédition des mines de Quanjaparu n'ayant pas cessé de l'occuper, nous avions employé ce temps aux préparatifs, et la saison commençait à presser notre départ, lorsqu'une maladie mit en peu de jours Quiay-Panjam au tombeau. Faria parut regretter beaucoup un homme qu'il avait jugé digne de son amitié. Cette perte lui fit prêter l'oreille aux conseils des principaux Portugais qui le dégoûtèrent de l'entreprise des mines. On publiait que ce pays était désolé par les guerres des rois de Chammay et de Tsiampa. Il y avait peu d'apparence que les trésors qu'il se proposait d'enlever eussent été respectés. Un corsaire nommé Similau, ami des Portugais, que sa qualité de Chinois n'avait pas empêché d'exercer long-temps ses brigandages sur sa propre nation, et qui était venu jouir de sa fortune à Liampo, lui raconta des merveilles d'une île nommée Calempluy, où il l'assura que dix-sept rois de la Chine étaient ensevelis dans des tombeaux d'or. Il lui fit une si belle peinture des idoles du même métal, et d'une infinité d'autres trésors que les monarques chinois avaient rassemblés dans cette île, que, s'étant offert à lui servir de pilote, il le détermina facilement à tenter une si grande aventure. En vain ses meilleurs amis lui en représentèrent le danger: la guerre qui occupait les Chinois lui parut un temps favorable. Similau lui conseilla d'abandonner ses jonques, qui étaient de trop haut bord et trop découvertes pour résister aux courans du golfe de Nankin; d'ailleurs ce corsaire ne voulait ni beaucoup de vaisseaux ni beaucoup d'hommes, dans la crainte de se rendre suspect ou d'être reconnu sur des rivières très-fréquentées. Il lui fit prendre deux panoures, qui sont une espèce de galiotes, mais un peu plus élevées. L'équipage fut borné à cinquante-six Portugais, quarante-huit matelots et quarante-deux esclaves.
»Au premier vent que Similau jugea favorable, nous quittâmes le port de Liampo. Le reste du jour et la nuit suivante furent employés à sortir des îles d'Angitour, et nous entrâmes dans des mers où les Portugais n'avaient point encore pénétré. Le vent continua de nous favoriser jusqu'à l'anse des pêcheries de Nankin. De là nous traversâmes un golfe de quarante lieues, et nous découvrîmes une haute montagne qui se nomme Nangafo, vers laquelle, tirant au nord, nous avançâmes encore pendant plusieurs jours. Les marées, qui étaient fort grosses, et le changement du vent, obligèrent Similau à entrer dans une petite rivière dont les bords étaient habités par des hommes fort blancs et de belle taille, qui avaient les yeux petits comme des Chinois, mais qui leur ressemblaient peu par l'habillement et le langage. Nous ne pûmes les engager dans aucune communication. Ils s'avançaient en grand nombre sur le bord de la rivière, d'où ils semblaient nous menacer par d'affreux hurlemens. Le temps et la mer nous permettant de remettre à la voile, Similau, dont toutes les décisions étaient respectées, leva aussitôt l'ancre pour gouverner à l'est-nord-est. Nous ne perdîmes point la terre de vue pendant sept jours. Ensuite, traversant un autre golfe à l'est, nous entrâmes dans un détroit large de dix lieues, qui se nomme Sileupaquin, après lequel nous avançâmes encore l'espace de cinq jours, sans cesser de voir un grand nombre de villes et de bourgs. Ces parages nous présentaient aussi quantité de vaisseaux. Faria commençant à craindre d'être découvert, paraissait incertain s'il devait suivre une si dangereuse route. Similau, qui remarqua son inquiétude, lui représenta qu'il n'avait pas dû former un dessein de cette importance sans en avoir pesé les dangers; qu'il les connaissait lui-même, et que les plus grands le menaçaient, lui qui était Chinois et pilote: d'où nous devions conclure qu'indépendamment de son inclination, il était forcé de nous être fidèle; qu'à la vérité nous pouvions prendre une route plus sûre, mais beaucoup plus longue; qu'il nous en abandonnait la décision, et qu'au moindre signe il ne ferait pas même difficulté de retourner à Liampo. Faria lui sut bon gré de cette franchise; il l'embrassa plusieurs fois, et le faisant expliquer sur cette route qu'il nommait la plus longue, il apprit de lui que, cent soixante lieues plus loin vers le nord nous pourrions trouver une rivière assez large, qui se nommait Sumhepadano, sur laquelle il n'y avait rien à redouter, parce qu'elle était peu fréquentée, mais que ce détour nous retarderait d'un mois entier. Nous délibérâmes sur cette ouverture. Faria parut le premier disposé à préférer les longueurs au péril, et Similau reçut ordre de chercher la rivière qu'il connaissait au nord. Nous sortîmes du golfe de Nankin; et pendant cinq jours nous rangeâmes une côte assez déserte. Le sixième jour, nous découvrîmes à l'est une montagne fort haute, dont Similau nous dit que le nom était Fanjus. L'ayant abordée de fort près, nous entrâmes dans un beau port, qui, s'étendant en forme de croissant, peut contenir deux mille vaisseaux à couvert de toutes sortes d'orages. Faria descendit au rivage avec dix ou douze soldats; mais il ne trouva personne qui pût lui donner les moindres lumières sur sa route. Son inquiétude renaissant avec ses doutes, il fit de nouvelles questions à Similau sur une entreprise que nous commencions à traiter d'imprudence. «Seigneur capitaine, lui dit cet audacieux corsaire, si j'avais quelque chose de plus précieux que ma tête, je vous l'engagerais volontiers. Le voyage que je m'applaudis de vous avoir fait entreprendre est si certain pour moi, que je n'aurais pas balancé à vous donner mes propres enfans, si vous aviez exigé cette caution. Cependant je vous déclare encore que, si les discours de vos gens sont capables de vous inspirer quelque défiance, je suis prêt à suivre vos ordres. Mais, après avoir formé un si beau dessein, serait-il digne de vous d'y renoncer? et si l'effet ne répondait pas à mes promesses, ma punition n'est-elle pas entre vos mains?»
»Ce langage était si propre à faire impression sur Faria, que, promettant de s'abandonner à la conduite du corsaire, il menaça de punir ceux qui le troubleraient par leurs murmures. Nous nous remîmes en mer. Treize jours d'une navigation assez paisible, pendant lesquels nous ne perdîmes point la terre de vue, nous firent arriver dans un port nommé Buxipalem, à 49 degrés de hauteur. Ce climat nous parut un peu froid. Nous y vîmes des poissons et des serpens d'une si étrange forme, que ce souvenir me cause encore de la frayeur. Similau, qui avait déjà parcouru tous ces lieux, nous fit des peintures incroyables de ce qu'il y avait vu et de ce qu'il y avait entendu pendant la nuit, surtout aux pleines lunes de novembre, décembre et janvier, qui sont le temps des grandes tempêtes; et nous vérifiâmes par nos propres yeux une partie des merveilles qu'il nous avait racontées. Nous vîmes dans cette mer des raies auxquelles nous donnâmes le nom de _peixes mantas_, qui avaient plus de quatre brasses de tour et le museau d'un boeuf; nous en vîmes d'autres qui ressemblaient à de grands lézards, moins grosses et moins longues que les autres, mais tachetées de vert et de noir, avec trois rangs d'épines fort pointues sur le dos, de la grosseur d'une flèche. Elles se hérissent quelquefois comme des porcs-épics, et leur museau, qui est fort pointu, est armé d'une sorte de crocs d'environ deux pans de longueur, que les Chinois nomment _puchis-sucoens_, et qui ressemblent aux défenses d'un sanglier. D'autres poissons que nous aperçûmes ont le corps tout-à-fait noir et d'une prodigieuse grandeur. Pendant deux nuits que nous passâmes à l'ancre, nous fûmes continuellement effrayés par la vue des baleines et des serpens qui se présentaient autour de nous, et par les hennissemens d'une infinité de chevaux marins dont le rivage était couvert. Nous nommâmes ce lieu la rivière des serpens. Quinze lieues plus loin, Similau nous fit entrer dans une baie beaucoup plus belle et plus profonde, qui se nomme Calindamo, environnée de montagnes fort hautes et d'épaisses forêts, au travers desquelles on voit descendre quantité de ruisseaux dans quatre grandes rivières qui entrent dans la baie. Similau nous apprit que, suivant les histoires chinoises, deux de ces rivières tirent leur source d'un grand lac nommé Moscombia et les deux autres, d'une province qui se nomme Alimania, où les montagnes sont toujours couvertes de neige.
»C'était dans une de ces rivières que nous devions entrer. Elle se nomme Paatebenam. Il fallait dresser notre route à l'est pour retourner vers le port de Nankin, que nous avions laissé derrière nous à deux cent soixante lieues, parce que, dans cette distance, nous avions multiplié notre hauteur fort au delà de l'île que nous cherchions. Similau, qui s'aperçut de notre chagrin, nous fit souvenir que ce détour nous avait paru nécessaire à notre succès. On lui demanda combien il emploîrait de temps à retourner jusqu'à l'anse de Nankin par cette rivière. Il nous répondit que nous n'avions pas besoin de plus de quatorze ou quinze jours; et que, cinq jours après, il nous promettait de nous faire aborder dans l'île de Calempluy, où nous trouverions enfin le prix de nos peines.
»À l'entrée d'une nouvelle route qui nous engageait fort loin dans des terres inconnues, Faria fit disposer l'artillerie et tout ce qu'il jugea convenable à notre défense. Ensuite nous entrâmes dans l'embouchure de la rivière avec le secours des rames et des voiles. Le lendemain nous arrivâmes au pied d'une fort haute montagne nommée Botinafau, d'où coulaient plusieurs ruisseaux d'eau douce. Pendant six jours que nous employâmes à la côtoyer, nous eûmes le spectacle d'un grand nombre de bêtes farouches, qui ne paraissaient pas effrayées de nos cris. Cette montagne n'a pas moins de quarante ou cinquante lieues de longueur; elle est suivie d'une autre qui se nomme Gangitanou, et qui ne nous parut pas moins sauvage. Tout ce pays est couvert de forêts si épaisses, que le soleil n'y peut communiquer ses rayons ni sa chaleur. Similau nous assura néanmoins qu'il était habité par des peuples difformes, nommés Gigohos, qui ne se nourrissaient que de leur chasse et du riz que les marchands chinois leur apportaient en échange pour leurs fourrures. Il ajouta qu'on tirait d'eux chaque année plus de deux mille peaux, pour lesquelles on payait des droits considérables aux douanes de Pocasser et de Lantau, sans compter celles que les Gigohos emploient eux-mêmes à se couvrir et à tapisser leurs maisons. Faria, qui ne perdait pas une seule occasion de vérifier les récits de Similau pour se confirmer dans l'opinion qu'il avait de sa bonne foi, le pressa de lui faire voir un de ces difformes habitans dont il exagérait la laideur. Cette proposition parut l'embarrasser. Cependant, après avoir répondu à ceux qui traitaient ses discours de fables que son inquiétude ne venait que du naturel farouche des barbares, il promit à Faria de satisfaire sa curiosité, à condition que Faria ne descendrait point à terre, comme il y était souvent porté par son courage. L'intérêt du corsaire était aussi vif pour la conservation de Faria que celui de Faria pour celle du corsaire. Ils se croyaient nécessaires l'un à l'autre, l'un pour éviter les mauvais traitemens de l'équipage, qui l'accusait de nous avoir exposés à des dangers insurmontables; l'autre, pour se conduire dans une entreprise incertaine, où toute sa confiance était dans son guide.
»Nous ne cessions pas d'avancer à voiles et à rames, entre des montagnes fort élevées et des arbres fort épais, souvent étourdis par le bruit d'un si grand nombre de loups, de renards, de sangliers, de cerfs et d'autres animaux, que nous avions peine à nous entendre. Enfin, derrière une pointe qui coupait le cours de l'eau, nous vîmes paraître un jeune garçon qui chassait devant lui six ou sept vaches. On lui fit quelques signes, auxquels il ne fit pas difficulté de s'arrêter. Nous nous approchâmes de la rive en lui montrant une pièce de taffetas vert, par le conseil de Similau, qui connaissait le goût des Gigohos pour cette couleur. On lui demanda par d'autres signes s'il voulait l'acheter. Il entendait aussi peu le chinois que le portugais. Faria lui fit donner quelques aunes de la même pièce et six petits vases de porcelaine, dont il parut si content, que, sans marquer la moindre inquiétude pour ses vaches, il prit aussitôt sa course vers le bois. Un quart d'heure après, il revint d'un air libre, portant sur ses épaules un cerf en vie; huit hommes et cinq femmes, dont il était accompagné, amenaient trois vaches liées, et marchaient en dansant au son du tambour, sur lequel ils frappaient cinq coups par intervalle. Leur habillement était de différentes peaux, qui leur laissaient les bras et les pieds nus, avec cette seule différence pour les femmes, qu'elles portaient au milieu du bras de gros bracelets d'étain, et qu'elles avaient les cheveux beaucoup plus longs que les hommes. Ceux-ci portaient de gros bâtons armés par le bout, et garnis jusqu'au milieu de peaux semblables à celles dont ils étaient couverts. Ils avaient tous le visage farouche, les lèvres grosses, le nez plat, les narines larges et la taille haute. Faria leur fit divers présens, pour lesquels ils nous laissèrent leurs trois vaches et leur cerf. Nous quittâmes la rive; mais ils nous suivirent pendant cinq jours sur le bord de l'eau.
»Après avoir fait environ quarante lieues dans ce pays barbare, nous poussâmes notre navigation pendant seize jours sans découvrir aucune autre marque d'habitation que des feux, que nous apercevions quelquefois pendant la nuit. Enfin nous arrivâmes dans l'anse de Nankin, moins promptement à la vérité que Similau ne l'avait promis, mais avec la même espérance de nous voir en peu de jours au terme de nos désirs. Il fit comprendre à tous les Portugais la nécessité de ne pas se montrer aux Chinois, qui n'avaient jamais vu d'étrangers dans ces lieux. Nous suivîmes un conseil dont nous sentîmes l'importance; tandis qu'avec les matelots de sa nation il se tenait prêt à donner les explications qu'on pourrait lui demander. Il proposa aussi de gouverner par le milieu de l'anse plutôt que de suivre les côtes, où nous découvrîmes un grand nombre de lantées. On se conforma pendant six jours à ses intentions. Le septième nous découvrîmes devant nous une grande ville nommée Sileupeumor, dont nous devions traverser le havre pour entrer dans la rivière. Similau, nous ayant recommandé plus que jamais de nous tenir couverts, y jeta l'ancre à deux heures après minuit. Vers la pointe du jour il en sortit paisiblement, au travers d'un nombre infini de vaisseaux qui nous laissèrent passer sans défiance; et, traversant la rivière, qui n'avait plus que six ou sept lieues de largeur, nous eûmes la vue d'une grande plaine que nous ne cessâmes point de côtoyer jusqu'au soir.
»Cependant les vivres commençaient à nous manquer, et Similau, qui paraissait quelquefois effrayé de sa propre hardiesse, ne jugeait point à propos d'aborder au hasard pour renouveler nos provisions. Nous fûmes réduits, pendant treize jours, à quelques bouchées de riz cuit dans l'eau, qui nous étaient mesurées avec une extrême rigueur. L'éloignement de nos espérances, qui paraissaient reculer de jour en jour, et le tourment de la faim, nous auraient portés à quelque résolution violente, si notre fureur n'eût été combattue par d'autres craintes. Le corsaire, qui les remarquait dans nos yeux, nous fit débarquer pendant les ténèbres auprès de quelques vieux édifices, qui se nommaient Tanamadel, et nous conseilla de fondre sur une maison qui lui parut éloignée des autres. Nous y trouvâmes beaucoup de riz et de petites fèves, de grands pots pleins de miel, des oies salées, des ognons, des aulx et des cannes à sucre dont nous fîmes une abondante provision: c'était le magasin d'un hôpital voisin, et ce religieux dépôt n'était défendu que par la piété publique. Quelques Chinois nous apprirent dans la suite qu'il était destiné à la subsistance des pèlerins qui visitaient les tombeaux de leurs rois; mais ce n'est pas à ce titre que nous rendîmes grâces au ciel de nous y avoir conduits.
»Un secours qu'il semblait nous avoir ménagé dans sa bonté, rétablit un peu le calme et l'espoir sur les deux vaisseaux. Nous continuâmes encore d'avancer pendant sept jours. Quelle différence néanmoins entre le terme que Similau nous avait fixé et cette prolongation qui ne finissait pas! La patience de Faria n'avait pas eu peu de force pour soutenir la nôtre; mais il commençait lui-même à se défier de tant de longueurs et d'incertitudes. Quoique son courage l'eût disposé à tous les événemens, il confessa publiquement qu'il regrettait d'avoir entrepris le voyage. Son chagrin croissant d'autant plus qu'il s'efforçait de le cacher. Un jour qu'il avait demandé au corsaire dans quel lieu il croyait être, il en reçut une réponse si mal conçue, qu'il le soupçonna d'avoir perdu le jugement, ou d'ignorer le chemin dans lequel il nous avait engagés; cette idée le rendit furieux. Il l'aurait tué d'un poignard qu'il avait toujours à sa ceinture, si quelques amis communs n'eussent arrêté son bras en lui représentant que la mort de ce malheureux assurait notre ruine. Il modéra sa colère; mais elle fut encore assez vive pour le faire jurer _sur sa barbe_ que, si dans trois jours le corsaire ne levait tous ses doutes, il le poignarderait de sa propre main. Cette menace causa tant de frayeur à Similau, que la nuit suivante, tandis qu'on s'était approché de la terre, il se laissa couler du vaisseau dans la rivière; et son adresse lui ayant fait éviter la vue des sentinelles, on ne s'aperçut de son évasion qu'en renouvelant la garde.
»Un si cruel événement mit Faria comme hors de lui-même. Il s'en fallut peu que les deux sentinelles ne payassent leur négligence de leur vie. À l'instant il descendit au rivage avec la plus grande partie des Portugais; toute la nuit fut employée à chercher Similau. Mais il nous fut impossible de découvrir ses traces; et notre embarras devint encore plus affreux lorsque étant retournés à bord, nous trouvâmes que, de quarante-six matelots chinois qui étaient sur les deux vaisseaux, trente-quatre avaient pris la fuite, pour se dérober apparemment aux malheurs dont ils nous croyaient menacés. Nous tombâmes dans un étonnement qui nous fit lever les mains et les yeux aux ciel sans avoir la force de prononcer un seul mot. Cependant, comme il était question de délibérer sur une situation si terrible, on tint conseil, mais avec une variété de sentimens qui retarda long-temps la conclusion. Enfin nous résolûmes, à la pluralité des voix, de ne pas abandonner un dessein pour lequel nous avions déjà bravé tant de dangers. Mais, consultant aussi la prudence, nous pensâmes à nous saisir de quelques habitans du pays de qui nous pussions savoir ce qui nous restait de chemin jusqu'à l'île de Calempluy. Si nos informations nous apprenaient qu'il fût aussi facile de l'attaquer que Similau nous en avait flattés, nous promîmes au ciel d'achever notre entreprise; ou, si les difficultés nous paraissaient invincibles, nous devions nous abandonner au fil de l'eau, qui ne pouvait nous conduire qu'à la mer, où son cours la portait naturellement.
»L'ancre fut levée néanmoins avec beaucoup de crainte et de confusion; la diminution de nos matelots ne nous permit pas d'avancer beaucoup le jour suivant; mais, ayant mouillé le soir assez près de la rive, on découvrit, à la fin de la première garde, une barque à l'ancre au milieu de la rivière. Nous nous en approchâmes avec de justes précautions, et nous y prîmes six hommes que nous trouvâmes endormis. Faria les interrogea séparément pour s'assurer de leur bonne foi par la conformité de leurs réponses; ils s'accordèrent à lui dire que le pays où nous étions se nommait Temquilem, et que l'île de Calempluy n'était éloignée que de dix lieues. On leur fit d'autres questions, auxquelles ils ne répondirent pas moins fidèlement. Faria les retint prisonniers pour le service des rames; mais la satisfaction qu'il reçut de leurs éclaircissemens ne l'empêcha pas de regretter Similau, sans lequel il n'espérait plus recueillir tout le fruit qu'il s'était promis d'une si grande entreprise. Deux jours après, nous doublâmes une pointe de terre nommée _Quinai-Taraon_, après laquelle nous découvrîmes enfin cette île que nous cherchions depuis quatre-vingts jours, et qui nous avait paru fuir sans cesse devant nous.
»C'est une belle plaine, située à deux lieues de cette pointe, au milieu d'une rivière. Nous jugeâmes qu'elle n'avait pas plus d'une lieue de circuit. La joie que nous ressentîmes à cette vue fut mêlée d'une juste crainte, en considérant à quels périls nous allions nous exposer sans les avoir reconnus. Vers trois heures de nuit, Faria fit jeter l'ancre assez près de l'île. Il y régnait un profond silence. Cependant, comme il n'était pas vraisemblable qu'un lieu tel que Similau nous l'avait représenté, fût sans défense et sans garde, on résolut d'attendre la lumière pour en faire le tour et pour juger des obstacles. À la pointe du jour, nous nous approchâmes fort près de la terre, et, commençant à tourner, nous observâmes soigneusement tout ce qui se présentait à nos yeux. L'île était environnée d'un mur de marbre d'environ douze pieds de hauteur, dont toutes les pierres étaient jointes avec tant d'art, qu'elles paraissaient d'une seule pièce. Il avait douze autres pieds depuis le fond de la rivière jusqu'à fleur d'eau. Autour du sommet régnait un cordon en saillie, qui, joint à l'épaisseur du mur, formait une galerie assez large. Elle était bordée d'une balustrade de laiton, qui, de six en six brasses, se joignait à des colonnes du même métal, sur chacune desquelles on voyait une figure de femme avec une boule à la main. Le dedans de la galerie offrait une chaîne de monstres ou de figures monstrueuses de fonte, qui, se tenant par la main, semblaient former une danse autour de l'île. Entre ce rang d'idoles s'élevait un autre rang d'arcades, ouvrage somptueux et composé de pièces de diverses couleurs. Les ouvertures laissant un passage libre à la vue, on découvrait dans l'intérieur de l'île un bois d'orangers, au milieu duquel étaient bâtis trois cent soixante-cinq ermitages dédiés aux dieux de l'année. Un peu plus loin, à l'est, sur une petite élévation, la seule qui fût dans l'île, on voyait plusieurs grands édifices séparés les uns des autres, et sept façades semblables à celles de nos églises. Tous ces bâtimens, qui paraissaient dorés, avaient des tours fort hautes, que nous prîmes pour des clochers. Ils étaient entourés de deux grandes rues dont les maisons avaient aussi beaucoup d'éclat. Un spectacle si magnifique nous fit prendre une haute idée de cet établissement et des trésors qui devaient être renfermés dans un lieu dont les murs étaient si riches.
»Nous avions reconnu avec le même soin les avenues et les entrées. Pendant une partie du jour, que nous avions donnée à ces observations, il ne s'était présenté personne dont la rencontre eût pu nous alarmer. Nous commençâmes à nous persuader ce que nous avions eu peine à croire sur le témoignage de Similau et de nos prisonniers chinois, c'est-à-dire que l'île n'était habitée que par des bonzes, et qu'elle n'avait pour défense que l'opinion établie de sa sainteté. Quoique l'après-midi fût assez avancé, Faria prit la résolution de descendre par une des huit avenues que nous avions observées, pour prendre langue dans les ermitages, et régler notre conduite sur ses informations. Il se fit accompagner de trente soldats et de vingt esclaves. J'étais de cet escorte. Nous entrâmes dans l'île avec le même silence qui ne cessait pas d'y régner; et, traversant le petit bois d'orangers, nous arrivâmes à la porte du premier ermitage. Il n'était qu'à deux portées de mousquet du lieu où nous étions descendus. Faria marchait le sabre à la main. N'apercevant personne, il heurta deux ou trois fois pour se faire ouvrir. On lui répondit enfin que celui qui frappait à la porte devait faire le tour de l'édifice, et qu'il trouverait une autre entrée. Un Chinois que nous avions amené pour nous servir d'interprète et de guide, après lui avoir imposé des lois redoutables, fit tout aussitôt le tour de l'ermitage, et vint nous ouvrir la porte où il nous avait laissés.
»Faria, sans autre explication, entra brusquement, et nous ordonna de le suivre. Nous trouvâmes un vieillard qui paraissait âgé de plus de cent ans, et que la goutte retenait assis; il était vêtu d'une longue robe de damas violet. La vue de tant de gens armés lui causa un mouvement de frayeur qui le fit tomber presque sans connaissance: il remua quelque temps les pieds et les mains sans pouvoir prononcer un seul mot; mais, ayant retrouvé l'usage de ses sens, et nous regardant d'un air plus tranquille, il nous demanda qui nous étions et ce que nous désirions de lui. L'interprète lui répondit, suivant l'ordre de Faria, que nous étions des marchands étrangers; que, naviguant dans une jonque fort riche pour nous rendre au port de Liampo, nous avions eu le malheur de faire naufrage; qu'un miracle nous avait sauvés des flots, et que notre reconnaissance pour cette faveur du ciel nous avait fait promettre de venir en pèlerinage dans la sainte île de Calempluy; que nous y étions arrivés pour accomplir notre voeu; que notre seule intention, en le troublant dans sa solitude, était de lui demander particulièrement quelque aumône, comme un soulagement nécessaire à notre pauvreté, et que nous nous engagions à lui rendre dans trois ans le double de ce qu'il nous permettrait d'enlever.
»L'ermite parut méditer un moment sur ce qu'il venait d'entendre; ensuite regardant Faria, qu'il crut reconnaître pour notre chef, il eut l'audace de le traiter de voleur et de lui reprocher sa criminelle entreprise: ce ne fut pas néanmoins sans joindre à ses injures des prières et des exhortations. Faria loua sa piété, et feignit même d'entrer dans ses vues; mais, après l'avoir supplié de modérer son ressentiment, parce que nous n'avions pas d'autre ressource dans notre misère, il n'en ordonna pas moins à ses gens de visiter l'ermitage, et d'enlever tout ce qu'ils y trouveraient de précieux. Nous parcourûmes toutes les parties de cette espèce de temple qui était rempli de tombeaux, et nous en brisâmes un grand nombre, où nous trouvâmes de l'argent, mêlé avec les os des morts. L'ermite tomba deux fois évanoui pendant que Faria s'efforçait de le consoler. Nous portâmes à bord toutes les richesses que nous avions pu découvrir. La nuit qui s'approchait nous ôta la hardiesse de pénétrer plus loin dans un lieu que nous connaissions si peu; mais comme l'occasion seule nous avait décidés à profiter sur-le-champ de ce qui s'était offert, nous emportâmes l'espérance de parvenir le lendemain à d'autres sources de richesses. Faria ne quitta pas l'ermite sans l'avoir forcé de lui apprendre quels ennemis nous avions à redouter dans l'île; son récit augmenta notre confiance. Le nombre des solitaires, qu'il nommait talagrepos, était de trois cent soixante-cinq, mais tous dans un âge fort avancé. Ils avaient quarante valets nommés menigrepos, pour leur fournir les secours nécessaires, ou pour les assister pendant leurs maladies. Le reste des édifices, qui était éloigné d'un quart de lieue, n'était peuplé que de bonzes, non-seulement sans armes, mais sans barques pour sortir de l'île, où toutes leurs provisions leur étaient apportées des villes voisines. Faria conçut qu'en y retournant à la pointe du jour, après avoir fait une garde exacte pendant la nuit, nous pouvions espérer qu'il n'échapperait rien à nos recherches, et que six ou sept cents moines chinois, qui devaient être à peu près le nombre des bonzes, n'entreprendraient pas de se défendre contre des soldats armés.
»Quelque témérité qu'il y eût dans ce dessein, peut-être n'aurait-il pas manqué de vraisemblance, si nous avions eu la précaution de nous défaire de l'ermite, ou de l'emmener sur nos vaisseaux: il pouvait arriver que les menigrepos laissassent passer cette nuit sans visiter son ermitage; et nous serions descendus le lendemain avec l'avantage de surprendre tous les autres bonzes; mais il ne tomba dans l'esprit à personne que notre première expédition pût être ignorée jusqu'au jour suivant, et chacun se reposa sur la facilité qu'on se promettait à réduire une troupe de moines sans courage et sans armes.
»Faria donna ses ordres pour la nuit; ils consistaient principalement à veiller autour de l'île pour observer toutes les barques qui pouvaient en approcher. Mais vers minuit nos sentinelles découvrirent quantité de feux sur les temples et sur les murs. Nos Chinois furent les premiers à nous avertir que c'était sans doute un signal qui nous menaçait. Faria dormait d'un profond sommeil; il ne fut pas plus tôt éveillé, qu'au lieu de suivre le conseil des plus timides, qui le pressaient de faire voile aussitôt, il se fit conduire à rames droit à l'île. Un bruit effroyable de cloches et de bassins confirma bientôt l'avis des Chinois. Cependant Faria ne revint à bord que pour nous déclarer qu'il ne prendrait point la fuite sans avoir approfondi la cause de ce mouvement; il se flattait encore que les feux et le bruit pouvaient venir de quelque fête, suivant l'usage commun des bonzes; mais, avant de rien entreprendre, il nous fit jurer sur l'Évangile que nous attendrions son retour. Ensuite repassant dans l'île avec quelques-uns de ses plus braves soldats, il suivit le son d'une cloche qui le conduisit dans un ermitage différent du premier. Là, deux ermites, dont il se saisit, et que ses menaces forcèrent de parler, lui apprirent que le vieillard auquel nous avions fait grâce de la vie avait trouvé la force de se rendre aux grands édifices; que, sur le récit de son aventure, l'alarme s'était répandue parmi tous les bonzes; que, dans la crainte du même sort pour leurs maisons et pour leurs temples, ils avaient pris le seul parti qui convenait à leur profession, c'est-à-dire celui d'avertir les cantons voisins par des feux et par le bruit des cloches, et qu'ils espéraient un prompt secours du zèle de la piété des habitans. Les gens de Faria profitèrent du temps pour enlever sur l'autel une idole d'argent qui avait une couronne d'or sur la tête et une roue dans la main; ils prirent aussi trois chandeliers d'argent avec leurs chaînes, qui étaient fort grosses et fort longues. Faria, se repentant trop tard du ménagement qu'il avait eu pour le premier ermite, emmena ceux qui lui parlaient, et les fit embarquer avec lui. Il mit aussitôt à la voile, en _s'arrachant la barbe_, et se reprochant d'avoir perdu par son imprudence une occasion qu'il désespérait de retrouver.
»Son retour jusqu'à la mer fut aussi prompt que le cours d'une rivière fort rapide, aidé du travail des rames et de la faveur du vent. Après sept jours de navigation, il s'arrêta dans un village nommé Susequerim, où, ne craignant plus que le bruit de son entreprise eût pu le suivre, il se pourvut de vivres, qui recommençaient à lui manquer. Cependant il n'y passa que deux heures, pendant lesquelles il prit aussi quelques informations sur sa route, qui servirent à nous faire sortir de la rivière par un détroit beaucoup moins fréquenté que celui de Sileupamor, par lequel nous y étions entrés. Là, nous fîmes cent quarante lieues pendant neuf jours; et, rentrant ensuite dans l'anse de Nankin, qui n'avait dans ce lieu que dix ou douze lieues de large, nous nous laissâmes conduire pendant treize jours par le vent d'ouest jusqu'à la vue des monts de Conxinacau.
»Cette chaîne de montagnes stériles qui forment une perspective effrayante, l'ennui d'une longue route, la diminution de nos vivres, et surtout le regret d'avoir manqué nos plus belles espérances, jetèrent dans les deux bords un air de tristesse qui fut comme le présage de l'infortune dont nous étions menacés. Il s'éleva tout d'un coup un de ces vents du sud que les Chinois nomment typhons, avec une impétuosité si surprenante, que nous ne pûmes le regarder comme un événement naturel. Nos panoures étaient des bâtimens de rames, bas de bords, faibles et presque sans matelots. Un instant rendit notre situation si triste, que, désespérant de pouvoir nous sauver, nous nous laissâmes dériver vers la côte, où le courant de l'eau nous portait. Notre imagination nous offrait plus de ressource en nous brisant contre les rochers qu'en nous laissant abîmer au milieu des flots; mais ce projet désespéré ne put nous réussir. Le vent, qui changea bientôt au nord-ouest, éleva des vagues furieuses qui nous rejetèrent malgré nous vers la haute mer. Alors nous commençâmes à soulager nos vaisseaux de tout ce qui pouvait les appesantir, sans épargner nos caisses d'or et d'argent. Nos mâts furent coupés, et nous nous abandonnâmes à la fortune pendant le reste du jour. Vers minuit, nous entendîmes dans le vaisseau de Faria les derniers cris du désespoir. On y répondit du nôtre par d'affreux gémissemens. Ensuite n'entendant plus d'autre bruit que celui des vents et des vagues, nous demeurâmes persuadés que notre généreux chef et tous nos amis étaient ensevelis dans l'abîme. Cette idée nous jeta dans une si profonde consternation, que pendant plus d'une heure nous demeurâmes tous muets. Quelle nuit la douleur et la crainte nous firent passer! Une heure avant le jour, notre vaisseau s'ouvrit par la contre-quille, et se trouva bientôt si plein d'eau, que le courage nous manqua pour travailler à la pompe. Enfin nous allâmes choquer contre la côte; et déjà presque noyés comme nous l'étions, les vagues nous roulèrent jusqu'à la pointe d'un écueil qui acheva de nous mettre en pièces. De vingt-cinq Portugais, quatorze se sauvèrent. Le reste, avec dix-huit esclaves chrétiens et sept matelots chinois, périt misérablement à nos yeux.
»Nous nous rassemblâmes sur le rivage, où, pendant tout le jour et la nuit suivante, nous ne cessâmes point de pleurer notre infortune. Le pays était rude et montagneux: il y avait peu d'apparence qu'il fût habité dans les parties voisines. Cependant, le lendemain au matin, nous fîmes six ou sept lieues au travers des rochers, dans la triste espérance de rencontrer quelque habitant qui voulût nous recevoir en qualité d'esclaves, et qui nous donnât à manger pour prix de notre liberté. Mais, après une marche si fatigante, nous arrivâmes à l'entrée d'un immense marécage, au delà duquel notre vue ne pouvait s'étendre, et dont le fond était si humide, qu'il nous fut impossible d'y entrer. Il fallut retourner sur nos traces, parce qu'il ne se présentait pas d'autre passage. Nous nous retrouvâmes le jour suivant dans le lieu où notre vaisseau s'était perdu, et découvrant sur le rivage les corps que la mer y avait jetés, nous recommençâmes nos plaintes et nos gémissemens. Après avoir employé le troisième jour à les ensevelir dans le sable, sans autre instrument que nos mains, nous prîmes notre chemin vers le nord, par des précipices et des bois que nous avions une peine extrême à pénétrer. Cependant nous descendîmes enfin sur le bord d'une rivière que nous résolûmes de traverser à la nage; mais les trois premiers qui tentèrent ce passage furent emportés par la force du courant. Comme ils étaient les plus vigoureux, nous désespérâmes d'un meilleur sort. Nous prîmes le parti de retourner à l'est en suivant le bord de l'eau, sur lequel nous passâmes une nuit fort obscure, aussi tourmentés par la faim que par le froid et la pluie. Le lendemain avant le jour, nous aperçûmes un grand feu vers lequel nous nous remîmes à marcher; mais, le perdant de vue au lever du soleil, nous continuâmes jusqu'au soir de suivre la rivière. Le pays commençait à s'ouvrir. Notre espérance était de rencontrer quelque habitant sur la rive: d'ailleurs nous ne pouvions nous éloigner d'une route où l'eau, qui était excellente, servait du moins à soutenir nos forces. Le soir nous arrivâmes dans un bois, où nous trouvâmes cinq hommes qui travaillaient à faire du charbon.
»Un long commerce avec leur nation nous avait rendu leur langue assez familière. Nous nous approchâmes d'eux, nous nous jetâmes à leurs pieds pour diminuer l'effroi qu'ils avaient pu ressentir à la vue de onze étrangers. Nous les priâmes au nom du ciel, dont la puissance est respectée de tous les peuples du monde, de nous adresser dans quelque lieu où nous pussions trouver du remède au plus pressant de nos maux. Ils nous regardèrent d'un oeil de pitié. «Si votre unique mal était la faim, nous dit l'un d'entre eux, il nous serait aisé d'y remédier; mais vous avez tant de plaies, que tous nos sacs ne suffiraient pas pour les couvrir.» En effet, les ronces, au travers desquelles nous avions marché dans les montagnes, nous avaient déchiré le visage et les mains; et ces plaies, que l'excès de notre misère nous empêchait de sentir, étaient déjà tournées en pouriture.
»Les cinq Chinois nous offrirent un peu de riz et d'eau chaude, qui ne pouvait suffire pour nous rassasier. Mais, en nous laissant la liberté de passer la nuit avec eux, ils nous conseillèrent de nous rendre dans un hameau voisin, où nous trouverions un hôpital qui servait à loger les pauvres voyageurs. Nous prîmes aussitôt le chemin qu'ils eurent l'humanité de nous montrer. Il était une heure de nuit lorsque nous frappâmes à la porte de l'hôpital. Quatre hommes qui en avaient la direction nous reçurent avec bonté; mais, s'étant réduits à nous donner le couvert, ils attendirent le lendemain pour nous demander qui nous étions. Un de nous lui répondit que nous étions des marchands de Siam à qui la fortune avait fait perdre leur vaisseau par un naufrage. Ils voulurent savoir où nous avions dessein d'aller. Notre intention, leur dîmes-nous, était de nous rendre à Nankin, où nous espérions de nous embarquer sur les premières lantées qui partiraient pour Canton. Ils nous demandèrent pourquoi nous préférions Canton à d'autres ports. Nous leurs dîmes que c'était dans la confiance d'y trouver des marchands de notre nation, à qui l'empereur permettait d'y exercer le commerce. Soit prudence, soit curiosité, ils continuèrent de nous faire un grand nombre de questions qui lassèrent notre patience. La faim nous pressait si vivement, que, malgré la commodité du lieu où nous avions passé la nuit, il nous avait été impossible de fermer les yeux. Nous leur représentâmes que c'était le plus pressant de nos besoins, et que depuis six jours nous avions manqué de nourriture. «Il est juste, nous dirent-ils avec autant de douceur que de gravité, de vous accorder un secours que vous demandez avec tant d'instance et de larmes; mais cette maison étant fort pauvre, c'est un obstacle qui ne nous permet pas de satisfaire pleinement à ce devoir.» Alors ils commencèrent à nous raconter par quels accidens leur hôpital s'était appauvri après avoir été fort riche. Les plus affamés d'entre nous, ne pouvant résister à leur indignation, nous proposèrent en portugais de ne pas souffrir plus long-temps qu'on se fît un jeu de notre misère, et d'employer l'avantage que nous avions par la supériorité du nombre. Christophe Borralho, dont j'ai déjà loué la modération naturelle, nous fit comprendre les suites de cette violence; mais interrompant les Chinois, il les conjura d'abandonner un instant tout autre soin pour soulager la faim qui nous dévorait. Une prière si vive ne parut pas les offenser. Au contraire, ils se jetèrent dans des excuses qui traînèrent encore en longueur, et qui aboutirent à nous prier de sortir avec eux pour solliciter la charité des habitans. Le hameau était composé de quarante ou cinquante pauvres maisons dispersées, que nous fûmes obligés de parcourir pour tirer en aumône un demi-sac de riz, un peu de farine, des fèves, des ognons, et quelques méchans habits qui servirent à la réparation des nôtres. Les directeurs de l'hôpital nous donnèrent deux taëls en argent. Nous leurs demandâmes la liberté de passer quelques jours dans leur maison; ils nous répondirent qu'à l'exception des malades et des femmes enceintes, les pauvres n'y demeuraient pas si long-temps, et qu'on ne pouvait violer en notre faveur une loi établie par de savans et religieux personnages; mais qu'à trois lieues du village de Cathiotan, où nous étions, nous trouverions, dans la grande ville de Siley-Jacau, un hôpital fort riche où tous les pauvres étaient reçus. Ils nous offrirent une lettre de recommandation que nous acceptâmes. Elle était conçue en des termes si pressans et si tendres, qu'en nous plaignant de leurs lois et de leurs usages, nous fûmes forcés de rendre justice à leurs intentions.
»Nous arrivâmes le soir à Siley-Jacau, où nous apprîmes à connaître encore mieux le caractère des Chinois. On nous y reçut avec une charité digne du christianisme; mais il fallut essuyer de longues et incommodes formalités, et protester que notre dessein était de quitter la Chine après notre guérison.
»Dix-huit jours que nous passâmes dans le repos et l'abondance rétablirent parfaitement notre santé. Nous partîmes dans l'intention réelle de nous rendre à Nankin, dont nous étions éloignés de cent quarante lieues, et de nous y embarquer pour Liampo ou pour Canton. Le soir du même jour nous arrivâmes à la vue d'un bourg nommé Suzoanganée, où la fatigue nous força de nous asseoir sur le bord d'une fontaine. Quelques habitans qui venaient y puiser de l'eau, surpris de remarquer que nos figures ne ressemblaient pas à celles du pays, s'en retournaient avec des marques de frayeur ou d'admiration, qui attirèrent bientôt autour de nous une partie des habitans. Après nous avoir regardés long-temps sans oser s'approcher, ils nous firent demander ce qui nous amenait dans leur pays. Nous nous donnâmes, comme nous l'avions déjà fait, pour des marchands siamois qui se rendaient à Nankin. Cette réponse leur parut si peu suspecte, qu'ils nous laissèrent la liberté de nous reposer; mais ils avaient eu le temps de faire avertir un de leurs prêtres qui, sortant du bourg, vêtu d'une longue robe de damas rouge, vint à nous jusqu'à la fontaine, avec une poignée d'épis de blé dans la main. Il nous ordonna de mettre les mains sur les épis; nous le satisfîmes volontiers, dans le dessein de nous concilier son affection et celle des habitans. «Par ce serment, nous dit-il, que vous faites en ma présence sur ces deux substances d'eau et de pain, que le ciel a formées pour la conservation de tout ce qui existe au monde, il faut que vous me confessiez s'il est vrai que vous soyez des marchands étrangers qui vont à Nankin. À cette condition, nous vous accorderons la liberté de passer la nuit dans ce lieu, conformément à la charité que nous devons aux pauvres. Au contraire, si vous n'êtes pas tels que vous l'avez dit, je vous commande de la part du ciel de vous éloigner sur-le-champ, sous peine d'être mordus et dévorés par les dents du serpent qui fait sa demeure au fond de l'abîme enfumé.» Nous confirmâmes notre récit sans balancer. Aussitôt, se tournant vers le peuple qui l'accompagnait, il déclara qu'on pouvait nous traiter avec indulgence, et qu'il en accordait la permission. Nous fûmes conduits dans le village, et logés sous le portail du temple, où nous reçûmes en abondance tout ce qui était nécessaire à nos besoins.
»Ces exemples d'humanité nous rassurèrent beaucoup sur les dangers d'une longue route. Nous quittâmes Suzoanganée pour nous rendre à Chiangulay, qui n'est qu'à deux lieues; mais nous eûmes bientôt l'occasion de nous défier du jugement favorable que nous avions porté des Chinois. En approchant du lieu où nous comptions passer la nuit, nous nous reposâmes sous un arbre, où notre malheur nous fit trouver trois hommes qui gardaient un grand nombre de vaches, et qui ne virent pas onze étrangers sans être alarmés pour leur troupeau. Ils se mirent à pousser des cris qui firent sortir tous les habitans armés de bâtons et de pierres. Dans leurs premiers transports nous fûmes blessés de plusieurs coups; et cette chaleur n'ayant fait qu'augmenter à notre vue, parmi des furieux qui ne reconnaissaient point les traits du pays sur notre visage, ils nous lièrent les mains derrière le dos, et nous emmenèrent prisonniers dans le bourg. Nous faillîmes d'y être assommés. On nous plongea dans une citerne d'eau pourie, qui était remplie de sangsues. Nous y étions jusqu'à la ceinture, et pendant deux jours nous y restâmes sans aucune sorte d'alimens. Enfin le ciel amena de Suzoanganée un habitant qui nous y avait vus. Il apprit notre disgrâce; il fit honte à nos ennemis de nous avoir pris pour des voleurs; et, sur son témoignage, on nous délivra de notre prison, tout sanglans de la morsure des sangsues. Nous partîmes fort irrités, sans vouloir entendre les excuses par lesquelles on s'efforça de nous consoler.
»Le lendemain, après avoir passé la nuit sur un peu de fumier, nous découvrîmes du haut d'une colline, dans une grande plaine remplie d'arbres, une fort belle maison qui nous parut environnée de plusieurs tours, surmontées d'un grand nombre de girouettes dorées. Nous nous en approchâmes avec une sorte de respect. Bientôt nous vîmes arriver à cheval un jeune homme de seize ou dix-sept ans, accompagné de quatre valets de pied, qui portaient des oiseaux de proie sur le poing, et qui conduisaient une meute de chiens. Il s'arrêta pour nous demander qui nous étions. Nous satisfîmes sa curiosité par le récit de notre naufrage. Il parut sensible à nos infortunes; et, nous recommandant d'attendre ses ordres dans la première cour du château, il entra dans la seconde. Bientôt une vieille femme en robe fort longue, avec un chapelet pendu au cou, vint nous avertir que le fils du seigneur nous faisait appeler. Nous passâmes dans la seconde cour, qui était environnée d'un beau péristyle. Le frontispice était une grande arcade ornée de riches gravures, au milieu desquelles s'offrait un écusson d'armes suspendu par une chaîne d'argent. On nous fit monter un escalier fort large, qui nous conduisit dans une grande salle, où nos premiers regards tombèrent sur une femme d'environ cinquante ans, qui était assise sur un riche tapis. Elle avait à ses côtés deux fort belles filles, et, sous ses yeux un vénérable vieillard, couché sur un petit lit, qu'une des deux filles rafraîchissait d'un éventail. Près de lui était le jeune gentilhomme qui nous avait fait appeler; et plus loin, sur un autre tapis, neuf jeunes filles vêtues de damas blanc et cramoisi, qui s'occupaient d'un travail convenable à leur sexe. Nous nous mîmes à genoux devant le vieillard pour lui exposer notre situation. Il ordonna que nous fussions bien traités; et prenant occasion de nos disgrâces pour instruire son fils, il lui fit un discours fort touchant sur les misères humaines, et sur le bonheur qu'il avait d'en être à couvert par sa naissance et sa fortune. Ensuite, nous ayant fait donner trois pièces de toile de lin et quatre taëls en argent, il nous proposa de passer la nuit dans sa maison, parce que le jour était trop avancé pour nous mettre en chemin. Nous acceptâmes ses offres avec autant d'admiration que de reconnaissance pour une générosité dont les exemples sont rares en Europe.»
Ils continuent à voyager dans l'empire de la Chine, de pays en pays; mais n'ayant pu éviter une ville nommée Taïpol, ils y furent aperçus par un de ces intendans de justice que la cour envoie quelquefois dans les provinces, et saisis par son ordre comme des vagabonds qui pouvaient troubler la tranquillité publique. Il était arrivé dans ce canton quelques désordres dont ils furent accusés. Ils furent enfermés dans une étroite prison, où pendant vingt-six jours ils éprouvèrent les plus rigoureux traitemens. Cependant, comme le droit des sentences capitales n'appartient point aux tribunaux inférieurs, ils furent conduits par différens degrés jusqu'à la ville impériale, et condamnés enfin, suivant les usages du pays, à servir l'état en qualité d'esclaves pendant l'espace d'un an. Cette sévérité fut toujours accompagnée d'un mélange de douceur. Lorsqu'ils avaient été déchirés à coups de fouet dans leur prison, on les faisait passer dans des chambres plus commodes, où diverses personnes associées pour les exercices de charité, venaient panser leurs blessures, et ne leur refusaient aucune sorte de soulagement; mais les châtimens n'en étaient pas moins recommencés après leur guérison, et de onze qu'ils étaient encore, deux moururent dans cette alternative de caresses et de tourmens.
On les conduisit à Pékin, où ils restèrent deux mois, et le treize janvier 1544, en vertu d'une sentence du tribunal suprême, Pinto est mené avec ses compagnons dans la ville de Quansy, pour y servir pendant le temps auquel ils étaient condamnés. Il paraît qu'après avoir été justifiés des principales accusations, le seul crime qui leur attirait ce châtiment, était d'avoir pénétré dans l'intérieur de l'empire sans une permission de la cour. En arrivant à Quansy, un prince tartare, qui faisait sa résidence en cette ville, souhaita qu'ils lui fussent présentés, et, leur ayant fait diverses questions, ils les mit au nombre de quatre-vingts hallebardiers que l'empereur lui accordait pour sa garde. C'était une faveur du ciel, parce que cet emploi n'était pas pénible, et qu'outre la douceur de leur condition, ils étaient sûrs de la liberté à l'expiration du terme. Mais, tandis qu'ils attendaient une meilleure fortune et qu'ils vivaient entre eux avec une intelligence fraternelle, l'enfer, que Pinto accuse toujours de ses disgrâces, comme il fait honneur au ciel de toutes ses prospérités, leur fit trouver en eux-mêmes la source d'une infinité de nouveaux malheurs. Deux des neuf Portugais prirent querelle sur l'extraction des Mandureyras et des Fonsécas, deux illustres maisons de Portugal auxquelles ils étaient bien éloignés d'appartenir; et sans autre intérêt que celui de la dispute, ils s'échauffèrent tellement sur la prééminence de ces deux noms, qu'après s'être emportés à quelques injures, l'un donna un soufflet à l'autre, qui lui répondit par un coup de sabre, dont il lui abattit la moitié de la joue. Le blessé prit une hallebarde avec laquelle il perça le bras de son adversaire; les autres prenant parti, suivant leurs affections, dans un si ridicule démêlé, en vinrent aux mains à leur tour; et de neuf, sept furent dangereusement blessés. Ce combat ne manqua point d'attirer un grand nombre de spectateurs, entre lesquels le prince tartare accourut lui-même. Il fit saisir les Portugais, et leur ayant fait donner sur-le-champ trente coups de fouet qui furent plus sanglans que toutes leurs blessures, il ordonna qu'ils fussent enfermés dans un cachot souterrain, où ils demeurèrent chargés de chaînes l'espace de quarante-six jours. Rien ne leur fut plus sensible que les reproches qu'on leur fit essuyer. On leur répétait continuellement «qu'ils étaient sans crainte et sans connaissance du ciel, pires que des bêtes féroces, et sans doute d'un pays et d'une nation barbare, puisque avec un même langage et les mêmes usages, ils avaient été capables de se blesser et de s'entre-tuer sans raison; qu'ils méritaient d'être bannis du commerce des hommes, comme les plus dangereux serpens, et qu'ils devaient s'attendre d'être confinés dans les mines de Chabaquaï, de Sumbor ou de Lamau, lieux faits pour des monstres de leur espèce, et dans lesquels ils auraient le plaisir de hurler avec les animaux, qui n'étaient pas plus farouches et plus vils qu'eux.» Ce discours peut servir à faire connaître les idées des Chinois sur les qualités sociales et sur les lois de la police.
Ils parurent ensuite devant un tribunal fort majestueux, qui leur fit donner encore trente coups de fouet, mais qui les renvoya dans une prison plus douce, où ils passèrent deux mois entiers. Enfin, dans une fête publique, où l'usage est de faire beaucoup d'aumônes pour les morts, le prince se ressouvint d'eux avec quelques sentimens de pitié. Il leur fit grâce de la vie en faveur de leur misère et en qualité d'étrangers; mais ce ne fut que pour être conduits dans une forge de fer, et pour y être employés aux ouvrages les plus pénibles. Ils y passèrent six mois nus et presque sans nourriture. Une maladie dont ils furent tous attaqués, et dont on craignit la contagion, leur fit obtenir la liberté de sortir pour se faire traiter, et celle de mendier les nécessités de la vie jusqu'à leur guérison. Dans cette extrémité, ils promirent entre eux, par un serment solennel, de vivre en bonne intelligence et de reconnaître pour leur chef un des neuf, qui serait choisi chaque mois par les huit autres, avec le pouvoir de régler leur conduite. Cet ordre se soutint constamment et servit beaucoup à soulager leur misère. Ce choix étant tombé sur Christophe Borralho, sa prudence leur fit distribuer les emplois qui se rapportaient au bien commun. Deux furent chargés de mendier dans la ville, deux autres d'aller à l'eau et d'apprêter les alimens. Le reste devait s'employer à couper du bois dans une forêt voisine, non-seulement pour l'usage domestique, mais pour tirer quelque profit de ce qu'on pourrait vendre.
Ils étaient à Quansy depuis plus de huit mois, lorsqu'un mercredi, troisième jour de juillet 1544, un peu après minuit, il se répandit dans la ville un bruit et des mouvemens si terribles, qu'on aurait cru le monde au dernier moment de sa ruine. On était informé par des voies certaines que le khan de Tartarie venait fondre sur Pékin avec la plus nombreuse armée qu'on eût jamais vue depuis que les hommes s'entre-déchirent par des guerres[2]; et qu'un détachement de soixante-dix mille chevaux était déjà venu se poster dans la forêt de Malicataran, éloignée de Quansy d'environ deux lieues, sous la conduite d'un général tartare, ou nauticor, dont le dessein était apparemment d'attaquer la ville, où l'on pouvait arriver dans l'espace de deux ou trois heures. Le tumulte ne fit qu'augmenter le reste de la nuit. Au lever du soleil, les ennemis se firent voir avec une contenance effroyable. Ils étaient divisés en seize escadrons; leurs drapeaux écartelés de vert et de blanc, qui sont les couleurs du khan de Tartarie. Dans cet ordre, ils s'approchèrent des murailles en poussant des cris affreux; ils dressèrent plus de deux mille échelles qu'ils avaient apportées; et montant de toutes parts avec autant de légèreté que de courage, ils commencèrent un assaut si terrible, que toute la résistance des assiégés ne put les arrêter long-temps. Les portes furent enfoncées, et toute la ville fut bientôt remplie de ces barbares, qui firent main basse sur les habitans, sans distinction d'âge ni de sexe. Le massacre dura sept jours, après lesquels, s'étant contentés jusque-là d'enlever l'or et l'argent des maisons et des temples; ils achevèrent de les détruire par le feu.
[Note 2: Pinto confesse que, _depuis Adam, on n'avait pas vu d'armée semblable_. «Il y avait, dit-il, vingt-sept rois qui, tous ensemble, menaient dix-huit cent mille hommes, dont six cent mille étaient de cheval, avec un prodigieux nombre de _rhinocéros_ qui tiraient les chariots du bagage. Quant aux douze cent mille
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