Albert Durer a Venise et dans les Pays-Bas autobiographie, lettres, journal de voyages, papiers divers
Albrecht Dürer and Charles [Translator] Narrey
Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
Albert Durer
[Illustration: IMPRIMERIE J. CLAYE RUE SAINT BENOIT 7 PARIS]
[Illustration: Montigneul SC AH-CABASSON D]
Albert Durer
A Venise
Et
Dans Les Pays-Bas
Autobiographie
Lettres, Journal De Voyages
Papiers Divers
Traduits De L'Allemand
Avec Des Notes Et Une Introduction
Par
Charles Narrey
Ouvrage orné de 27 gravures sur papier de Chine
[Illustration: Logo]
Paris
LIBRAIRIE Ve JULES RENOUARD, ÉDITEUR
G. éThiou-PéRou, Directeur-GéRant
6, Rue De Tournon, 6
MDCCCLXVI
A
Monsieur Le Baron Beyens
Ministre de Belgique en France
Hommage affectueux,
Charles Narrey.
Introduction.
[Illustration]
La vie des grands hommes est le flambeau qui éclaire leur œuvre.
Les souffrances et les faiblesses, les luttes et les triomphes de ces génies prédestinés expliquent et commentent leurs ouvrages, et chaque étape de leur existence correspond à une évolution de leur talent. Leur biographie est donc en quelque sorte le lien logique de leurs ouvrages; elle donne la clef de la succession de leurs pensées et démontre comment elles s'enchaînent.
Écrire l'histoire d'un grand artiste, si l'on se place à ce point de vue élevé, c'est faire en même temps l'histoire de ses idées, c'est pénétrer avec lui dans les mystères de son inspiration.
Prenez l'homme le plus profondément original, et le plus rebelle aux influences extérieures; ses relations avec ses contemporains, son commerce avec d'autres artistes, grands comme lui, mais comprenant leur art de façons différentes, ne pourront manquer d'imprimer une modification, si minime qu'elle soit, à ses propres idées.
S'il y a entre les hommes ainsi rassemblés par le caprice du hasard ou par une loi mystérieuse de la création de larges points de contact et des horizons communs, cette influence deviendra décisive et modifiera parfois d'une manière profonde le _faire_ de l'artiste qui la subit. Y a-t-il au contraire une opposition fondamentale entre leur esprit, leur principe réciproque s'accentuera avec plus de vigueur, et leur contact servira à caractériser davantage leur tendance primitive. Grande ou petite, profonde ou superficielle, cette influence doit subsister, et la saisir jusque dans ses manifestations les moins apparentes est l'objet de la critique.
Or, c'est l'histoire de l'artiste, et son histoire de chaque jour, qui peut en fournir les éléments d'appréciation.
Quoi d'étonnant alors que les moindres particularités de la vie privée d'un grand homme acquièrent la plus haute valeur aux yeux de la postérité?
Aussi, dans ces derniers temps, ce genre d'études historiques a-t-il fait l'objet de nombreux et de consciencieux travaux. On a cherché à y introduire la précision et la sévérité de la critique moderne, et l'on a bravement fermé la porte à toutes les fables et à toutes les anecdotes de contrebande, pour y substituer définitivement la vérité dans sa froide et chaste nudité. Mais on ne croit guère que de pareils travaux présentent énormément de difficultés, et beaucoup plus même que ceux qui concernent la grande histoire.
Les faits que recherche le biographe sont presque toujours d'une apparente insignifiance, et par cela même les contemporains des grands hommes, sans prévoir la valeur que ces détails pourront acquérir un jour, ont négligé de les consigner. Aussi quelle bonne fortune extraordinaire, lorsque l'artiste lui-même, soit par une sage prévision, soit dans un but désintéressé, a pris soin de rassembler minutieusement tous les matériaux d'une autobiographie.
C'est précisément ce qui nous arrive pour l'illustre père de l'école allemande.
Albert Dürer a laissé sur sa vie privée un grand nombre de notes et de correspondances qui éclairent d'un jour nouveau sa vie et ses œuvres, et mettent hors de discussion un grand nombre de points qui, pour des artistes beaucoup plus récents même, ne sont ordinairement qu'un stérile sujet de querelles entre les historiens.
Mais avant de donner la parole au maître lui-même et de laisser découler de ses écrits les commentaires qui en dérivent, on nous permettra d'en tirer quelques conclusions générales et quelques conclusions personnelles.
Ce qui résulte d'abord de la vie de cet éminent artiste, telle qu'il l'a simplement racontée lui-même, ce qui ressort de la lecture de sa correspondance intime avec son ami Bilibald Pirkeimer, c'est une profonde estime pour le caractère de l'homme, comme une grande admiration pour l'artiste ressort de la contemplation de ses œuvres.
Albert Dürer est un aussi grand et noble caractère qu'il est un génie original et transcendant. Cette double perfection est une chose trop rare dans le cercle des grands esprits pour ne pas y insister.
On dirait, en vérité, que l'intelligence ne peut se développer qu'au détriment du caractère, et trop souvent l'épanouissement de la pensée a pour corollaire fatal l'atrophie morale du cœur. Si quelque chose, par exemple, pouvait amoindrir notre admiration pour le panthéiste Gœthe, ne serait-ce pas la sécheresse de son âme et l'égoïsme de son caractère. L'esprit humain, qui tend sans cesse à l'idéal et qui prodigue d'instinct aux élus de l'intelligence tous les dons et toutes les qualités, est péniblement déçu en voyant tant de grandeur intellectuelle à côté de tant de petitesse de sentiment. Nous n'aimons pas à apprendre que Virgile était le flatteur d'Auguste et que Horace eut peur à la bataille d'Actium.
Je ne connais que bien peu de génies qui aient été en même temps des héros du cœur. Michel Cervantes dans les lettres et Michel-Ange dans les arts sont pour moi les types de cette double grandeur; notre Albert Dürer peut aussi revendiquer ces deux auréoles. Sa vie a été une lutte continuelle, soyons plus vrai,--un long martyre causé par celle qui aurait dû précisément arracher les ronces et les épines de sa route.
Marié de bonne heure, sans qu'on eût consulté son inclination, à une femme froide et avare, il n'a pas eu la consolation de se reposer dans la douce vie du foyer des tracasseries envieuses auxquelles un homme de sa valeur devait nécessairement se trouver exposé.
Dès l'âge de 23 ans il devenait le seul soutien de sa famille. «Deux ans après la mort de mon père, je pris aussi ma mère avec moi (il s'était déjà chargé de son frère Hans), car elle n'avait plus rien. En 1513 elle tomba subitement malade. Ses souffrances durèrent une année entière, et elle fut mourante du premier au dernier jour.»
Dans ces conditions il fut obligé de se livrer à un travail assidu et pénible; en outre sa femme l'excitait sans cesse au labeur et le stimulait avec ses avaricieuses exigences. Et pourtant c'est à peine si, dans ses écrits, on entend l'écho d'une plainte contre celle qui le faisait tant souffrir; tout au plus dans sa correspondance avec Bilibald Pirkeimer, correspondance si franche et si naïve, hasarde-t-il de temps en temps quelque allusion prudente à ses affaires de ménage. Encore en parle-t-il avec tant de mansuétude et de bonne humeur, qu'on ne soupçonnerait pas la profondeur de sa blessure si ses amis n'avaient pas pris la peine de la sonder.
«Il était fort contre l'adversité, dit Schrober, mais il est vrai qu'il n'avait que trop le moyen de s'exercer à la patience, sa femme se chargeait tous les jours de lui en fournir l'occasion.»
C'est assez clair, et cependant les lettres de G. Hartmann et de Pirkeimer sont encore plus explicites.
En voici des extraits:
G. Hartmann A M. Buchler.
«. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . «Elle était d'une piété et d'une honnêteté si intolérantes, qu'il aurait mieux valu pour Albert Dürer être le mari d'une coquine avec un caractère aimable, que d'avoir à ses trousses une de ces dévotes qui sont d'une humeur si féroce, qu'elles vous laissent à peine des moments suffisants pour respirer. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»
Autre Lettre De Georges Hartmann.
«Il ne faut imputer le décès de Dürer à personne qu'à sa femme. Elle lui avait si bien rongé le cœur, elle lui avait fait endurer de telles souffrances, qu'il semblait en avoir perdu la raison. Elle ne lui permettait jamais d'interrompre son travail, l'éloignait de toutes les sociétés, et par des plaintes continuelles, répétées le jour et la nuit, le tenait rigoureusement enchaîné à l'œuvre, afin qu'il amassât de l'argent pour le lui laisser après sa mort. Elle avait sans cesse la crainte de périr dans la misère, et cette crainte la torture encore maintenant, quoique Dürer lui ait légué près de 6,000 florins. Elle est insatiable: elle a donc été vraiment la cause de sa mort, etc.»
Lettre De Pirkeimer A Tzerte,
_Architecte de l'Empereur, à Vienne_.
«J'ai positivement perdu, dans la personne d'Albert Dürer, un des meilleurs amis que j'aie eus de ma vie. Sa mort m'a fait d'autant plus de peine qu'elle s'est produite sous l'influence de causes bien pénibles. En effet, je ne puis l'attribuer, après Dieu, qu'à sa femme qui lui a causé de si vifs chagrins et l'a tourmenté d'une façon si cruelle, qu'elle l'a poussé vers la tombe, et l'a rendu sec _comme de la paille_. Le pauvre homme n'avait plus de courage et ne recherchait plus aucune société. Cette mégère prenait soin de ses intérêts, et poussait son mari au travail nuit et jour afin qu'il lui laissât le plus d'écus possible. . . . . . . . . . . Je lui ai souvent reproché ses procédés, et je lui ai même prédit ce qui est arrivé; mais cela ne m'a valu que de l'ingratitude. Du reste, tous ceux qui aimaient le pauvre Albert détestent sa femme, qui le leur rend bien. En somme, c'est elle qui a mis le cher homme en terre.»
Dans les premiers temps de son mariage, Albert Dürer avait fait des efforts héroïques pour se soustraire à la domination de sa femme, mais la lutte ne convenait pas à son caractère; peu à peu il avait fini par courber le front, et, aux derniers jours de sa vie, il obéissait comme un enfant à cette nouvelle Xantippe.
Poussait-il la douceur jusqu'à la pusillanimité?--Nous ne le croyons pas,--car plusieurs fois, pendant sa trop courte existence, il a prouvé qu'avec les hommes il savait parler en homme.--Ou puisait-il cette patience angélique dans la religion? En voyant le portrait d'Agnès Frey qu'il a dessiné lui-même, et que l'on trouve encore aujourd'hui à Vienne, nous croyons plutôt qu'il fut toujours amoureux de sa femme,--car elle était fort belle.--Son front était froid, mais l'intelligence s'y jouait comme un rayon de soleil sur une plaque d'acier poli; ses yeux étaient durs, mais grands, veloutés et noirs; sa bouche était hautaine, mais correcte; ses traits étaient sévères, mais remarquablement beaux; ils ne commandaient pas la sympathie cependant: on sentait que celui qui avait aimé cette femme l'aimerait toute sa vie, dût-il mourir de son amour.
Quelle personnalité attachante que celle d'Albert Dürer!
[Illustration: ALBERT-DÜRER P. AH.-CABASSON D. TAMISIER. Sc. 1850.]
Il était beau, et la noblesse de ses traits reflétait la pureté de son âme et la lumière de son intelligence.
Qui a vu une fois un de ses portraits ne peut plus l'oublier. De beaux cheveux blonds cendrés qui flottent sur ses épaules, un front élevé et pur où le génie a imprimé sa sévère majesté, de grands yeux bleus, bien enchâssés dans leur arcade et ombragés de longs cils plus foncés que ses cheveux, une bouche rêveuse, un cou flexible qui porte une tête digne du ciseau de Phidias, comme la tige du lis porte la fleur des rois, tels sont les traits principaux de cette figure ravissante.
Toute sa personne était sympathique et séduisante.
«Il avait de la noblesse et de l'aisance dans les mouvements, et sa haute raison et son rare bon sens perçaient naturellement dans ses discours.» «_Sermonis tanta in eo suavitas et lepor erat_, dit Joachim Camerarius, _ut nihil esset audientibus magis contrarium quam finis_.»
Et Schrober dit aussi:
«Il y avait quelque chose de si doux et de si harmonieux dans sa manière de parler, qu'on l'écoutait avec ravissement.» Du reste son instruction était fort étendue.
Peintre, dessinateur, graveur, orfévre, architecte, statuaire, ingénieur et _géométrien_, comme l'écrit Loys Meygret, le traducteur de son livre _des Proportions humaines_, il fut tout ce qu'il voulut être[1].
[1] Albert Dürer fit une grande quantité de dessins fort remarquables, mais ses tableaux se comptent, on sait où les rencontrer tous; ils sont dans les musées publics ou chez des particuliers qui se font une fête de les montrer aux étrangers.
Voici un petit catalogue rédigé, par ordre chronologique, d'après nos notes de voyage; il n'a pas d'autre prétention que d'être d'une scrupuleuse exactitude et de donner au lecteur le moyen de trouver, sans les chercher, les chefs-d'œuvre du maître.
Nous ne parlerons ici que pour mémoire du portrait d'Albert Dürer qui est conservé précieusement à Vienne dans la collection Albertine;--ce portrait, d'une grâce et d'une naïveté délicieuses, est exécuté à la pointe d'argent sur papier teinté.--Il porte cette inscription, écrite par l'artiste lui-même: «J'ai dessiné ceci d'après moi, dans un miroir, en 1484, quand j'étais encore enfant.
«Albert Durer.»
Il avait donc 13 ans à peine, et il était encore apprenti orfévre; c'est en 1486 seulement qu'il fit son entrée dans l'atelier de maître Wohlgemuth.
La première peinture d'Albert Dürer qui soit parvenue jusqu'à nous, est le portrait de son père. On la voit dans la pinacothèque de Munich, cabinet VII, sous le numéro 128, avec cette légende: «J'ai peint ce tableau d'après la personne de mon père, lorsqu'il avait 70 ans. Albert DURER l'aîné.»
Puis viennent le célèbre monogramme et la date 1497.
Il fit deux fois son propre portrait en 1498: l'un est à Florence, il a été gravé par Hollar et par Édelinck; l'autre est à Madrid, au _museo del Rey_. Dans ce dernier portrait, son visage est un peu maigre et un peu long, mais fort beau et fort distingué. Ses grands yeux bleus, sa barbe naissante, ses cheveux blonds qui s'échappent en grosses boucles d'un bonnet pointu, son costume blanc et noir théâtralement drapé lui donnent un aspect à la fois étrange et charmant. (Voir à la 1re page de ce livre.)
En 1499, il a peint le portrait d'Oswald Krel, qui est à Munich, cabinet VII, sous le numéro 120.
En 1500, il a fait le portrait d'un jeune homme, peut-être Joannes Dürer, son frère (Munich, cabinet VII, no 147), et aussi son propre portrait. Ce n'est plus le même homme que l'on a vu à Madrid; sa barbe est plus touffue, son visage est plus mâle, son front est déjà un peu soucieux, son costume surtout est changé de fond en comble; le bariolage blanc et noir est remplacé par une fourrure de prix. On reconnaît en lui le chef d'une illustre école de peinture, et on voit jusqu'à quel point Camerarius a raison lorsqu'il dit: «Non-seulement Albert Dürer était beau, mais il était très-fier de sa beauté, et il ne négligeait rien pour la faire ressortir.» Ce portrait est fort remarquable, il ne peut être comparé qu'à celui qu'il a fait plus tard de son vénérable maître Wohlgemuth, et qui est dans le même musée.
Nous trouvons dans la galerie du Belvédère, à Vienne, avec la date de 1503, une _Sainte Vierge et l'Enfant Jésus_, deux têtes, deux chefs-d'œuvre.
En 1504, Albert Dürer grava sans doute plus qu'il ne peignit, car nous ne connaissons qu'un seul tableau qui porte cette date, c'est un _Marius sur les ruines de Carthage_. Le grand homme est assis près d'une colonne brisée; il jette un long regard triste sur cette ville autrefois si superbe, et il se dit sans doute que les destinées des hommes et des empires sont souvent les mêmes: plus ils sont puissants, plus leur chute est imminente. Ce tableau est surtout remarquable par la couleur.
C'est en 1506 qu'il fit son voyage à Venise, où il peignit, outre le _Saint Bartholomé_, dont il parle dans sa première lettre à Pirkeimer, un _Christ avec les Pharisiens_, qu'il termina en cinq jours, et une _Sainte Vierge couronnée par les anges_. Albert Dürer ébauchait ce dernier tableau, lorsque Giovanni Bellini vint le voir dans son atelier: «Mon cher Albert, lui dit-il, voudriez-vous me rendre un grand service?--Certainement, dit le peintre nurembergeois, si ce que vous me demandez est en mon pouvoir.--Parfaitement, répondit Bellini, faites-moi présent d'un de vos pinceaux, de celui qui vous sert à peindre les cheveux de vos personnages.» Dürer prit une poignée de pinceaux absolument semblables à ceux dont se servait Bellini, et les lui offrant: «Choisissez, dit-il, celui qui vous plaît, ou les prenez tous.» Le peintre italien, croyant à une méprise, insista pour avoir un des pinceaux avec lesquels il exécutait les cheveux. Pour toute réponse, Albert Dürer s'assit et peignit avec l'un d'eux, le premier qui lui tomba sous la main, la chevelure longue et bouclée de la _Vierge aux anges_ avec une telle sûreté de main, que son ami resta stupéfait de sa facilité.
Nous trouvons dans la galerie du Belvédère, à Vienne, une toile datée de 1507. C'est le portrait d'un jeune homme inconnu, dont les traits sont d'une très-grande beauté.
1508 nous donne un des tableaux les plus célèbres du maître, la _Légende des dix mille saints martyrisés sous le roi de Perse Sapor II_. Malgré la multiplicité des personnages et le beau fini des détails, Albert Dürer le peignit en un an pour le duc Frédéric de Saxe; plus tard il devint la propriété du prince Albert, qui l'offrit au cardinal de Granvelle. Je n'ai trouvé nulle part comment il devint la propriété de l'empereur d'Autriche. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il est depuis longtemps déjà à Vienne, au Belvédère (salle 1re, no 18), où il excite une juste admiration.--Au milieu de la toile, on aperçoit Albert Dürer et son Pylade Bilibald Pirkeimer; tous deux sont vêtus d'habits noirs et suivent avec intérêt les péripéties du drame terrible qui se déroule devant eux: leur attitude est calme et digne; l'artiste tient à la main un petit drapeau sur lequel on lit l'inscription suivante: _Ista faciebat anno Domini, 1508, Albertus Dürer Alemanus_.
Il y a, dans la galerie de Schleissheim, une répétition de cette toile. Un an avant d'exécuter la _Légende des dix mille martyrs_, l'artiste en avait fait un croquis à la plume. C'est le prince royal de Suède qui est l'heureux possesseur de ce petit chef-d'œuvre.
Albert Dürer peignit l'_Ascension de la Vierge_ pour Jacques Heller, de Francfort; il se représenta au second plan, appuyé sur une table qui portait son nom et la date 1509. Je dis qui portait, car cette belle toile a été détruite dans le terrible incendie du château de Munich. Le fameux tableau l'_Adoration des rois mages_, que l'on voit à Florence, porte aussi la date de 1509. C'est une œuvre du plus haut style, malgré son aspect un peu étrange. En effet, on a peine à garder son sérieux devant ses rois d'Orient, vêtus comme des gentilshommes allemands du commencement du XVIe siècle.
Suivant les errements de tous les peintres, ses prédécesseurs, Albert Dürer ne se souciait pas du costume, il habillait ses personnages à la mode de son époque et de son pays.
Revenons au Belvédère, nous ne perdrons pas nos pas, car nous nous trouverons en face d'une des plus belles pages du maître, _la Trinité_. Il fit ce chef-d'œuvre pour une église de Nuremberg, d'où on la porta à Prague; ensuite elle passa à Vienne, où on la voit encore. En haut, au milieu de la toile, Dieu le père presse entre ses bras le Christ attaché à la croix; le Saint-Esprit plane sur sa tête; deux séraphins tiennent le manteau de Jéhovah, tandis que plusieurs anges voltigent autour d'eux, portant les instruments de la Passion. A gauche, on aperçoit des saintes conduites par la Vierge; à droite, des saints conduits par saint Jean-Baptiste; au-dessous, une troupe d'élus de tous les états et de toutes les races se tiennent debout sur des nuages et rendent des actions de grâces au Créateur. A la droite du spectateur, on aperçoit Albert Dürer lui-même, vêtu d'un riche manteau fourré; il tient dans la main gauche un écusson sur lequel on lit: _Albertus Durer Noricus faciebat anno Virginis partu 1511_.
Un beau paysage, baigné par un lac transparent, occupe le bas de la toile.
1511 nous donne un autre tableau qui ne vaut pas le précédent, il s'en faut; c'est une _Vierge allaitant l'enfant Jésus_, que l'on trouve au musée royal de Madrid. On peut reprocher à la mère du Sauveur de n'être qu'une bonne bourgeoise de Nuremberg, mais on doit reconnaître que la toile est d'un bel effet et d'un bon coloris.
1512 ne nous apporte qu'un tableau que l'on voit à Vienne, au Belvédère, c'est une _Madone_ qui se ressent du séjour du maître en Italie. La robe bleue de la Vierge est d'une couleur très-intense, trop intense peut-être; elle écrase un peu les chairs qui sont un peu pâles; l'enfant nu que la Madone tient sur ses genoux est remarquablement beau.
Le musée du roi, à Madrid, renferme un _Calvaire_ daté de 1513, qui peut rivaliser avec les meilleurs morceaux d'Albert Dürer. Ce n'est guère qu'un tableau de chevalet. Mais les œuvres de génie ne se mesurent pas au mètre.
En 1515, il fit à la plume les dessins du célèbre livre de prières destiné à l'empereur Maximilien. Aucun de ces nombreux petits chefs-d'œuvre ne ressemble à son voisin: les uns sont sérieux, les autres spirituels, tous sont admirables, et c'est toujours celui que l'on a sous les yeux qui paraît le meilleur. Ce livre unique est à Munich, dans la bibliothèque de la Cour.
De tous les portraits d'Albert Dürer, le plus beau sans contredit est celui qu'il a fait en 1516, d'après la _ressemblance_ de son vieux maître, Michel Wohlgemuth. Cette œuvre pieuse est conservée à la pinacothèque de Munich, cabinet VII, sous le numéro 139; elle est peinte sur un fond vert uni et porte cette singulière légende: «Albert Dürer a fait ce portrait en 1516, d'après la ressemblance de son maître, Michel Wohlgemuth, qui était âgé de 82 ans et qui a vécu jusqu'en 1519. Il est mort le jour de la Saint-André, avant le lever du soleil.»
A l'âge de quatre-vingt-deux ans maître Wohlgemuth avait encore l'air intelligent, mais il ressemblait plutôt à un moine qu'à un grand artiste.
La _Lucrèce_ que nous trouvons à la pinacothèque de Munich, dans la deuxième salle, sous le numéro 93, passe pour être le portrait de sa femme. On se trompe évidemment; Agnès Frey était belle et distinguée, et cette Lucrèce est laide et sans distinction. La même année, Albert Dürer a peint une _Vierge tenant son fils sur ses genoux_. L'Enfant divin porte au cou un collier d'ambre jaune, et sur une table verte on aperçoit un citron coupé qui fait pâmer d'aise tous les réalistes. La Mère du Sauveur est aussi belle que les plus belles Vierges de Raphaël.--Ce tableau est à Vienne, au Belvédère à côté d'un superbe portrait de l'empereur Maximilien Ier, daté de 1519.
En 1520, Albert Dürer entreprend son voyage dans les Pays-Bas. Chemin faisant, il dessine sur un album qu'il emporte toujours avec lui les personnages et les objets qui lui semblent intéressants. Ce précieux album a été vendu en détail; nous en avons vu quelques feuillets qui appartiennent à un amateur distingué, M. Ambroise-Firmin Didot. Ils nous ont laissé le regret de ne pas connaître les autres.
Dans la pinacothèque de Munich, cabinet VII, numéro 127, nous trouvons _Siméon et l'évêque Lazare_, un petit tableau charmant qui porte la date de 1523, et qui cependant est peint sur un fond d'or, dans le style de l'école de Cologne. A la même date, nous avons non-seulement un magnifique portrait d'homme peint à la détrempe sur toile, que l'on suppose être Jacques Frugger, mais encore trois des meilleurs tableaux du maître: 1º une _Descente de croix_, fort bien composée et d'une vérité qui vous fait froid au cœur; 2º une _Nativité dans la crèche_, où l'on voit sainte Marie et saint Joseph adorer l'enfant Jésus entouré d'un groupe de chérubins, tandis que d'autres anges vont annoncer la bonne nouvelle aux bergers. Cette _Nativité_ formait le centre d'un triptyque dont on a détaché les volets qui contenaient les portraits en pied des frères Baumgartner, dont Albert Dürer parle souvent dans ses lettres à Pirkeimer; 3º la _Sainte Trinité_, qui appartient à un habitant d'Augsbourg. C'est un beau tableau largement peint et fort bien conçu.
Le musée Van Ertborn, d'Anvers, possède une magnifique grisaille; c'est le portrait de l'électeur Frédéric III, de Saxe, conforme à la gravure qu'Albert Dürer en a faite en 1524 et qui porte son monogramme si connu.
1526 nous apporte trois pages superbes. On voit la première à Aix-la-Chapelle; c'est un Christ qui fait ses adieux à sa Mère.
On voit la seconde à Vienne, dans la galerie du Belvédère; c'est le portrait d'un certain Johann Kleeberger, dont les grands yeux noirs et le teint mat sont très-poétiques. Il serait très-beau s'il avait un nez, mais ce détail lui manque presque absolument. Ce Kleeberger épousa Felicitas Pirkeimer, la fille de l'ami de Dürer. En 1532, deux ans après la mort de sa femme, il s'établit à Lyon où on ne l'appela bientôt que _le bon Allemand_, à cause du bien qu'il faisait aux pauvres. Lorsqu'il mourut, en 1546, ses compatriotes d'adoption lui élevèrent, sur le roc de Bourgneuf, une statue en bois, qui fut remplacée en 1849 par une statue en pierre, due au ciseau de M. Bonnaire.
La troisième est le portrait d'un des ancêtres de M. le conseiller et docteur Rodolphe Holzschuler, chef d'une illustre famille de Nuremberg, qui le montre aux étrangers avec une grâce parfaite. Son aïeul a cinquante-sept ans environ; mais malgré ses cheveux blancs, il a l'air fort jeune. Ce portrait est un chef-d'œuvre.
Il ne nous reste plus qu'à parler des tableaux qui n'ont pas de date certaine. Parmi ceux-là nous trouvons, à Venise, le célèbre _Ecce Homo_ qui doit avoir été peint en 1505 ou en 1506.--A Vienne, dans la galerie de Fries, la _Mort de la Vierge_. La tête de la mère du Christ est le portrait fidèle de Marie de Bourgogne, première femme de Maximilien. Au second plan, on reconnaît l'empereur, son fils et un grand nombre de contemporains célèbres. La beauté de la couleur, le fini des détails et la ressemblance des personnages historiques donnent un grand attrait à cette admirable peinture.--A Florence, dans la galerie des Offices, la _Madone avec l'Enfant_. Ce tableau est mal placé; cependant on remarque la grâce et la beauté de la Vierge: on jurerait une de ces belles toiles de Jules Romain ou de son illustre maître. A Schleissheim, _la Vierge, sainte Anne et l'Enfant Jésus endormi_, tableau d'une exécution irréprochable, et une _Mater dolorosa_ debout, les mains jointes.--Citons encore un _Ecce Homo_ qui, pour ne pas valoir celui de Venise, n'est pas moins une fort belle chose dont la chapelle de Moritz, de Nuremberg, peut tirer grande vanité.--_Hercule tuant les Harpies_ est un tableau peint à la détrempe; il en reste juste assez pour faire voir qu'il a été superbe et combien on doit le regretter.--Les _Bustes des empereurs Charles et Sigismond_, du château de Nuremberg, belles figures puissantes et majestueuses, peintes avec une grande sûreté de main.--Dans la galerie de Schleissheim, le _Portrait d'un jeune savant_, bon ouvrage exécuté à la détrempe, infiniment mieux conservé que l'_Hercule_ dont nous avons déploré la fin prématurée.--A Anvers, au musée Van Ertborn, une _Mater dolorosa_. La Vierge, vêtue d'un manteau vert, est assise les mains jointes. Ce tableau est très-beau, très-fini, d'une couleur très-intense et d'une conservation parfaite; Otto Mündler l'attribue à Altdorfer. Il est peut-être d'Albert Dürer; les hommes distingués qui ont rédigé le livret du musée d'Anvers se contentent de dire qu'il appartient à l'école allemande. En Espagne ou en Italie on le donnerait sans hésiter à Albert Dürer. En Belgique, dans le doute, on s'abstient toujours, ce qui est à la fois plus honnête et plus habile.
Faut-il parler ici des peintures dont le musée de Saint-Pétersbourg gratifie trop généreusement Albert Dürer? Comme elles n'ont pas sur elles leur extrait de naissance ou leur passe-port, ce qui n'est pas toujours la même chose, nous aimons mieux les oublier pour n'avoir pas à les débaptiser.
La bibliothèque Ambroisienne de Milan possède la _Conversion de saint Eustache_, dont Albert Dürer a fait une de ses plus belles gravures.
A Rome, il y a un tableau de Dürer, où il nous montre des _Avares_ repoussants, à force d'être vrais, et une copie de l'_Adoration des rois_, que l'on voit à Florence. Tout le monde croit qu'elle est faite par un des bons élèves de Dürer. Le directeur du musée seul déclare avec assurance que c'est un original. Dans trois ans, si Dieu prête vie à ce galant homme, ce que je désire de tout mon cœur, il assurera avec le même aplomb que le tableau de Florence est une simple contrefaçon;--trois ans plus tard, il nommera l'élève de Dürer qui l'a fait d'après celui de Rome; il dira, si on l'exige, combien de temps il a employé à ce travail, où il était logé, ce qu'il mangeait à ses repas, et il ne croira pas mentir. Rien ne peut être comparé à l'imagination d'un propriétaire de tableaux. Et un directeur de musée n'est-il pas propriétaire de tous les tableaux qu'il a sous sa garde?
Nous trouvons, à Turin, une _Déposition de croix_ d'une belle couleur, et un _Ermite en prière_, qui pourrait bien être de Heinrich Aldegrœver.
Dans la galerie du prince de Liechtenstein, à Vienne, il y a deux volets de triptyque dont le panneau central est absent: ce sont deux portraits en pied qui ne manquent pas de majesté et une petite esquisse à peine ébauchée, vrai chef-d'œuvre de naïveté.
A Dresde, on montre un portrait que l'on assure être celui de Lucas de Leyde, qu'Albert Dürer a fait à Anvers, en 1520, et dont il parle dans ses notes de voyage.--Un _Portement de croix_ en figurines et en grisailles, et un _Lapin_ à la gouache sur parchemin, d'une vérité parfaite;--il amuse beaucoup les enfants, les grandes personnes se contentent de l'admirer.
Nous trouvons dans le musée de Madrid deux _allégories_ philosophiques et chrétiennes peintes sur des panneaux longs et étroits. Comme dans l'un et dans l'autre la mort joue le rôle principal, on prétend qu'ils ont été commandés par un seigneur du temps qui avait le spleen.
Et enfin les apôtres Pierre et Jean, Paul et Marc, que l'on admire à Munich, salle première, sous les numéros 71 et 76. Ils ne portent aucune date, mais le livret de la pinacothèque nous apprend qu'ils ont été faits en 1527, c'est-à-dire un an avant la mort d'Albert Dürer. Ces quatre apôtres pourraient être signés: Raphaël ou Fra Bartholomeo. Quelle élévation de style, quelle grandeur imposante et quelle noblesse! On les reconnaît, ce sont bien eux qui ont porté la parole du Christ par la terre entière. En peignant l'apôtre saint Jean, Albert Dürer lui a donné la belle et sympathique figure de Schiller. On dirait que le grand peintre a pressenti la venue du grand poëte et qu'il a voulu d'avance faire son portrait.
On remarquera sans doute que nous n'avons pas cité une seule fois Paris dans ce rapide travail; c'est qu'en effet notre musée impérial, qui contient quelques beaux dessins du Raphaël de l'Allemagne, n'a pas une seule de ses admirables peintures. Je n'accuse personne, je sais combien notre surintendant est artiste; je sais aussi, sans qu'il me l'ait dit, avec quelle joie il payerait, non pas au poids de l'or, ce serait trop bon marché, au poids du rubis, un tableau qui porterait la signature d'Albert Dürer ou son célèbre monogramme. Mais ceux qui ont le bonheur de posséder ces inimitables chefs-d'œuvre les gardent. Il lui serait facile de se procurer quelques-unes des innombrables contrefaçons que l'on fabrique par un procédé qui est d'une déplorable simplicité; le voici: on colle sur une plaque de cuivre une gravure du maître, on la met en couleur; on a soin de respecter le monogramme; on la vernit, on l'envoie en Hollande, d'où elle revient sans toucher terre; on la conduit à l'hôtel Drouot, où on la sert aux banquiers enrichis en un jour qui se font une galerie en une heure.
Si notre surintendant n'était pas lui-même un artiste distingué, il se laisserait prendre à ce piége, car il est quelquefois assez vraisemblablement ourdi, et nous aurions, comme quelques musées étrangers, une demi-douzaine d'Albert Dürer. Mais combien nous préférons l'absence du chef de l'école nurembergeoise à ces toiles douteuses qui font hausser les épaules aux vrais connaisseurs! Il y a encore assez de tableaux authentiques d'Albert Dürer dans les mains des particuliers, pour qu'un bon vent nous en amène un; s'il faut le payer cher, on le payera cher!
Les musées de province ne sont guère plus riches que celui de Paris. Cependant Lyon a un _ex-voto_ de l'empereur Maximilien signé du portrait de Dürer lui-même, et Limoges un magnifique tableau peint sur fond d'or.
Dans la relation de son voyage en Flandre, Albert Dürer passe en revue la plus grande partie de ses gravures. Nous compléterons, chemin faisant, les renseignements qu'il donne lui-même, et nous prierons le lecteur qui voudra de plus amples détails de consulter l'_Abecedario de Mariette_, publié et annoté par MM. de Chenevières et de Montaiglon, M. Charles Blanc, qui parle longuement et savamment de l'œuvre gravé d'Albert Dürer dans son admirable _Histoire des peintres_, Heller, qui a corrigé Bartsch, M. Passavant, qui a corrigé Heller, et M. Émile Galichon qui, lui, n'a voulu corriger personne, et a pourtant écrit un fort bon ouvrage sur les gravures d'Albert Dürer.
Nous l'avons dit, Albert Dürer ne fut pas seulement peintre et graveur, il embrassa tous les arts et excella dans tous. Il fut orfévre, mais aucun de ses travaux n'est resté. Sandrart nous apprend qu'il a ciselé sept sujets de la Passion, mais il ne les a pas vus.
On lira dans le _Voyage en Flandre_ qu'il fit beaucoup de dessins pour les orfévres. On verra, dans la même relation, qu'il s'occupa aussi d'architecture; entre autres travaux, il dessina au lavis le plan d'une maison pour le médecin de dame Marguerite, et le British Museum possède le plan d'une fort belle fontaine qu'il a dessiné à la plume; malheureusement, cette fontaine est restée à l'état de projet.
Il fut aussi ingénieur comme Léonard de Vinci et Michel-Ange. C'est lui qui dirigea les travaux de fortifications de la ville de Nuremberg.
Comme sculpteur, on lui donne: 1º un petit bas-relief en pierre, représentant la naissance de saint Jean-Baptiste (il est conservé au British Museum); 2º deux statuettes, Adam et Ève (au musée de Gotha); 3º deux madones, bas-reliefs sculptés en bois; deux femmes nues, vues l'une de face, l'autre de dos, bas-reliefs en marbre (à Munich); 4º un saint Jean prêchant dans le désert, bas-relief (à Brunswick); 5º divers ouvrages exécutés en ivoire et en bois (à Dresde, dans la collection des Grünes Gewölbe); 6º une arquebuse (à Vienne); 7º plusieurs bas-reliefs en bois et en pierre lithographique, avec le monogramme d'Albert Dürer (à Paris, au Louvre, et à Bruges, au séminaire). Mais nous n'acceptons la plus grande partie de ces ouvrages que sous bénéfice d'inventaire. Les numismates lui attribuent aussi plusieurs médailles.
Voici un pfenning qu'il grava pour Martin Luther:
[Illustration]
Le premier livre d'Albert Dürer est intitulé: _Traité de géométrie, ou Méthode pour apprendre à mesurer avec la règle et le compas_. Cet ouvrage est mûrement pensé et écrit clairement. On voit que l'auteur est convaincu de ce qu'il avance, à savoir «que la géométrie est le vrai fondement de toute peinture, et que, sans posséder à fond cette science, personne ne peut devenir un bon peintre.»
Ce traité était fort estimé au XVIe siècle.--A la demande d'Agnès Frey, Joachim Camerarius en fit une traduction qui fut publiée à Paris, _ex officina Christiani Welcheli_.
_Sub scuto Basilensi_ M. D. XXXV.
A la même époque, le même éditeur mit en vente une traduction latine du _Traité sur les fortifications des villes, châteaux et bourgs_, qu'Albert Dürer avait publié en 1527, et qu'il avait dédié au roi de Hongrie, Ferdinand, frère de Charles-Quint.
L'ouvrage intitulé: _Les quatre livres des proportions humaines_, qui a été écrit en 1523, n'a été publié qu'après la mort d'Albert Dürer, par les soins de sa femme, qui n'a rien négligé pour en retirer un bon prix; il a aussi été traduit en latin par Camerarius, et en français par Loys Meygret, de Lyon. Nous ne dirons rien de cet ouvrage, puisqu'on peut le lire en français; il y en a un exemplaire à la Bibliothèque impériale. Outre les trois traités dont nous venons de parler, on conserve à la Bibliothèque de la Madeleine, à Breslau, un livre sur l'escrime qui doit être authentique. On sait combien Albert Dürer aimait tous les exercices du corps.
Un ouvrage sur les proportions du cheval, qu'on lui attribue, n'est pas de lui, si l'on en croit Camerarius, qui est digne de foi.
On l'a souvent comparé à Raphaël, mais du côté de l'universalité des connaissances, il a bien plus de points de contact avec Michel-Ange.
J'ai vu quelque part qu'on lui reconnaît aussi le talent de l'écrivain. On prétend même qu'il a contribué à fixer la langue allemande,--mais c'est là une assertion que je ne peux admettre. Pour ses traités didactiques, il est certain que Pirkeimer y mettait la main, car ils diffèrent notablement, comme style et comme orthographe, de sa correspondance intime. Dans ses lettres à Pirkeimer, le même mot est écrit parfois de quatre ou cinq façons différentes, et l'on ne peut s'empêcher de rire à la vue de ses essais de versification.
Comme artiste, Albert Dürer est un des esprits les plus originaux que je connaisse. C'est un peintre qui est avant tout de son pays et de son époque, grande qualité, si l'on y réfléchit, et à ce titre il mérite pleinement la qualification de père de l'école allemande.
Vasari, Lambert-Lombart, Mariette, et quelques autres auteurs anciens et modernes ont regretté qu'Albert Dürer ne fût pas né en Italie, et ils lui ont reproché sérieusement de n'avoir pas été à Rome étudier l'antique. Ce sont là des idées étroites et puériles que l'on est étonné de trouver chez des écrivains d'une valeur réelle. S'il fallait en croire certains critiques trop exclusifs, l'art ne serait bientôt plus qu'une formule, car pour eux le beau n'a qu'un type unique en qui réside une perfection absolue. Ce serait un moule où les esprits les plus divers viendraient prendre une empreinte fastidieusement uniforme. C'est une folie que ce nouveau lit de Procruste, car le beau est dans tout, dans l'harmonie des proportions, comme dans la profondeur du sentiment, dans l'éclat de la couleur, comme dans la correction du dessin.
Ces dernières idées étaient aussi celles d'Albert Dürer.
«L'homme qui cherche le beau, dit-il, rencontre le multiple et le divers, et il y a plusieurs voies pour atteindre à la beauté.»
Il a entrevu l'accord et l'agrément de la nature, jusque dans ses difformités, et il a deviné la beauté des diverses races. «Il y a des corps d'Éthiopiens, ajoute-t-il, où la nature a mis une telle convenance et une telle harmonie, qu'on ne peut rien concevoir de plus parfait.» On le voit, il n'a pas inventé, comme on l'a prétendu, la fameuse phrase: Le beau, c'est le laid. Quand son modèle est beau, il le fait beau, témoin le _Jeune homme_ de la galerie de Vienne, témoin le _Saint Jean_, de Munich.
Du reste, mille circonstances viendraient empêcher cette fusion, si quelqu'un était assez fou pour la tenter, et pour n'en citer qu'une seule, la variété des climats maintiendra toujours une différence fondamentale entre le peintre allemand et le peintre italien. Du temps de Dürer, une autre cause encore venait accentuer cette différence entre les deux écoles. Les anciens peintres allemands procédaient des Byzantins comme les Italiens; cependant, le développement de l'art se faisait de part et d'autre dans des conditions toutes différentes.
Les Italiens, ayant sous les yeux les trésors de la statuaire antique, ont pu acquérir rapidement la pureté et la correction du dessin. Ils ont appris à donner à leurs figures cette souplesse et cette élégance de pose, et à les revêtir de draperies artistement disposées. Les Allemands, au contraire, n'avaient qu'un modèle: la nature. Aussi, si leurs poses ont quelque roideur, si leurs têtes sont presque toutes des portraits, ils ont un grand charme et une délicieuse naïveté dans l'expression. Ils sont, en quelque sorte, restés plus près de la vérité.
Albert Dürer a conservé quelques-uns des défauts de ses prédécesseurs, mais il a recueilli le riche héritage de leurs qualités; c'est non pas un réaliste, dans le sens moderne du mot, mais un _naturaliste_.
Du reste, en laissant de côté ces préoccupations d'école, Albert Dürer est encore un génie de premier ordre. Ce qui le prouve, c'est que les plus grands peintres, Andrea del Sarto, le Pontorme, le Guide, n'ont pas dédaigné de lui faire de larges emprunts.--Le Guide a copié plusieurs figures du char de Maximilien dans la fresque de l'_Aurore_ qu'il a faite au palais Rospigliosi.
Raphaël l'estimait fort, il lui envoya son portrait et quelques dessins précieux; il disait aussi avec franchise et naïveté:
«En voilà un qui nous dépasserait tous, s'il avait pu contempler, comme nous, les chefs-d'œuvre de l'art.»
Et pour que cet éloge parût plus sincère, tout partisan qu'il était de l'antique, il exposa plusieurs estampes du graveur allemand dans son atelier.
Bernard Palissy connaissait et estimait les gravures d'Albert Dürer; voici ce qu'il en dit dans son livre intitulé: _de l'Art de terre_.
«As-tu pas veu aussi combien les imprimeurs ont endommagé les peintres pourtrayeurs sçavans? J'ay souvenance d'avoir veu les histoires de Notre-Dame imprimées de gros traits, après l'invention d'un Alemand nommé Albert, lesquelles histoires vindrent une fois à tel mepris, à cause de l'abondance qui en fut faite, qu'on donnait pour deux liards chascune desdites histoires, combien que la pourtraiture fust d'une belle invention[2].»
[2] OEuvres de Bernard Palissy, page 10 (_édition Ruault_,--1777); dans une note, on lit ceci: «En 1777, les pièces capitales se vendent jusqu'à 15 et 16 livres.» Que dirait donc l'auteur de la note, s'il savait que j'en ai vu vendre une, dernièrement, 1,200 francs?
Albert Dürer est né à Nuremberg, le 20 mai 1471, au moment où cette ville était dans toute sa splendeur; mais cédons la parole au chef de l'école allemande et laissons-le se présenter lui-même tenant toute sa famille par la main.
Nous traduisons mot à mot les notes de famille, recueillies par Albert Dürer et laissées dans ses papiers. Elles diront mieux qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour l'origine et les commencements du célèbre artiste.
Nous sommes tellement sûrs que rien de ce qui a été écrit par un homme comme Albert Dürer ne peut être indifférent au public, que nous donnons ces notes sans en élaguer les passages qui pourraient peut-être paraître un peu longs, s'ils venaient d'un personnage moins sympathique.
Notes De Famille
Recueillies Par Albert Durer.
Moi, Albert Durer le jeune, j'ai appris par les papiers que j'ai trouvés chez mon père, où il est né, comment il est venu à Nuremberg et comment il est mort saintement.
Que Dieu lui soit miséricordieux! _Amen!_
AnnéE 1524.
Albert Dürer le vieux est né dans le royaume de Hongrie, près de Jula, à 8 milles au-dessous de Wardein, dans un petit village appelé Eytas, où sa famille élevait des bœufs et des chevaux.
Mon grand-père se nommait Antony Durer; jeune encore, il vint habiter Jula et se mit en apprentissage chez un orfévre. Il épousa une jeune personne appelée Élisabeth dont il eut une fille, Catharina, et trois garçons. L'aîné, mon père, est aussi devenu un très-honnête et très-habile orfévre. Ladislas, le second, se fit sellier; il est le père de mon cousin Nicolas Durer qui demeure à Cologne et qu'on appelle Nicolas le Hongrois; il a appris le métier d'orfévre à Nuremberg chez mon père. Le troisième fils, Jean, eut la permission d'étudier; il fut ordonné prêtre et desservit pendant plus de trente ans la cure de Wardein.
Mon père, Albert Durer, est d'abord venu en Allemagne, puis il a séjourné assez longtemps dans les Pays-Bas, où il a vécu dans l'intimité des grands artistes, et définitivement il s'est fixé à Nuremberg, l'an 1454, à la Saint-Louis, le jour même que Philippe Pirkeimer avait choisi pour faire ses noces sur les remparts; on dansa longuement et allégrement sous les grands tilleuls.
Mon cher père entra chez Jérôme Haller qui est devenu depuis mon grand-père; il est resté à son service jusqu'en 1467. Alors il lui demanda la main de sa fille Barbara, une jeune personne jolie et éveillée, à peine âgée de quinze ans. Haller la lui accorda et les noces furent faites huit jours avant _viti_.
Il est bon de savoir que ma grand'mère maternelle était fille d'Oellinger de Weissenburg, et qu'elle s'appelait Cunégonde.
Du mariage de mon cher père et de ma chère mère sont nés les enfants dont les noms suivent:
_Tout ce qu'on va lire maintenant, je l'ai copié mot à mot dans le livre de mon père._
I.--L'année 1468 après la naissance de Jésus-Christ, le jour de Sainte-Marguerite, ma femme Barbara accoucha de ma fille aînée. La vieille Marguerite de Weissenburg fut sa marraine; elle donna à l'enfant le nom de sa mère.
II.--_Item._ En 1470, à la Sainte-Marie du carême, vers deux heures du matin, ma femme accoucha d'un fils. Il fut tenu sur les fonts par Frédéric Roth de Bayreuth, qui l'appela Hans[3].
[3] Jean.
III.--_Item._ L'année 1471, à six heures du soir, un vendredi de la croix (la semaine avant la Pentecôte), le jour de Sainte-Prudence, un autre fils nous arriva. Son parrain Antoine Koberger[4] le nomma Albert, pour m'être agréable.
[4] Célèbre imprimeur de Nuremberg.
IV.--_Item._ En 1472, vers trois heures du matin, à la Saint-Félix, ma femme me donna un quatrième enfant. Il se nomma Sebald, comme son parrain, Sebald Hotzle.
V.--_Item._ En 1473, le jour de Saint-Ruppert, à six heures, Barbara accoucha d'un cinquième enfant que son parrain, Hans Schreiner de Laufer Thor, appela Jérôme, comme mon beau-père.
VI.--_Item._ L'année 1474, à la Saint-Domitien, vers sept heures, ma femme me donna mon sixième enfant. Son parrain Ulric Mank, l'orfévre, le nomma Antoine.
VII.--_Item._ En 1476, à la Saint-Sébastien, vers une heure, Barbara me fit cadeau d'une fille. Sa marraine, demoiselle Agnès Bayrin, lui donna son nom.
VIII.--_Item._ A une heure de là ma femme accoucha, au milieu de douleurs intolérables, d'une seconde fille que l'on crut devoir baptiser immédiatement. On lui donna le nom de Marguerite.
IX.--_Item._ En 1477, le premier mercredi après la Saint-Louis, ma ménagère me donna encore une fille, qui s'appela Ursule comme sa marraine.
X.--_Item._ L'année 1478, à trois heures de la nuit, le lendemain de Saint-Pierre et Saint-Paul, Barbara accoucha d'un fils que son parrain, Hans Sterger, un ami de Sohmbachs, nomma Hans.
XI.--_Item._ En 1479, à trois heures du matin, à la Saint-Arnold, un dimanche, ma femme me fit présent d'une fille à qui Agnès Fritz-Fischer, sa marraine, donna son nom.
XII.--_Item._ L'année 1481, à une heure, le jour de Saint-Pierre, Barbara mit au monde notre douzième enfant,--un garçon.--Nicolas, le commis de Josse Haller, fut son parrain et l'appela Pierre.
XIII.--_Item._ En 1482, à quatre heures du matin, le mardi avant la Saint-Bartholomé, ma femme accoucha d'un enfant du sexe féminin.--Sa marraine, Catherine, la fille de Brintwar, lui donna son nom.
XIV.--_Item._ En 1484, le jour de la Saint-Marc, à une heure après minuit, Barbara me donna mon quatorzième enfant; il s'appelle André, parce que son parrain André Stromayer a voulu lui donner son nom.
XV.--_Item._ L'année 1486, la veille de la Saint-Georges, à midi, ma femme accoucha d'un fils; Sebald de Lochheim fut son parrain et l'appela Sebald.
C'est le second de mes enfants qui porte ce nom.
XVI.--_Item._ En 1488, le vendredi avant l'Ascension, à midi, Barbara mit au monde une fille, à qui sa marraine, la femme de Bernard Walter, donna le nom de Christine, qu'elle portait elle-même.
XVII.--_Item._ L'année 1490, le dimanche du Carnaval, à deux heures après minuit, ma femme donna le jour à un enfant du sexe masculin; M. George, le digne vicaire de Saint-Sebald, fut son parrain et l'appela Hans.
C'est le troisième de mes enfants qui porte ce nom.
XVIII.--_Item._ En 1492, le jour de la Saint-Cyriac, à deux heures avant le soir, Barbara me donna mon dix-huitième et dernier enfant. M. Charles d'Oehsenfurt, son parrain, l'appela Charles.
A l'heure qu'il est, presque tous ces frères et sœurs, enfants de mon cher père, sont morts, les uns tout jeunes, les autres un peu plus tard. Trois d'entre nous ont survécu et vivront tant qu'il plaira à Dieu.--C'est mon frère André[5], mon frère Jean[6], et moi, Albert.
[5] Celui-ci a survécu à Albert, et fut son héritier.
[6] Jean fut peintre du roi de Pologne.
Albert Durer le vieux a passé sa vie au milieu des plus grandes privations et des plus rudes labeurs. Pour nourrir sa femme et élever ses enfants, il n'avait pas d'autres ressources que le travail de ses mains. Aussi n'a-t-il jamais été bien riche.--Mais comme il eut le courage de supporter honorablement et chrétiennement l'adversité, il fut loué et estimé de tous ceux qui l'ont connu. Il fut un homme patient, pieux et doux; plein de bienveillance pour tout le monde et très-reconnaissant envers Dieu, malgré sa misère. Il fuyait les plaisirs, n'aimait pas la société et parlait fort peu.
Mon cher père avait grand soin de ses enfants, qu'il élevait d'une façon très-convenable, afin qu'ils fussent agréables à Dieu et aux hommes; il nous recommandait sans cesse d'honorer le souverain créateur de toutes choses et de vivre honnêtement avec notre prochain.
Il nous aimait tous, mais il avait principalement de l'affection pour moi. Voyant que j'étais studieux, il me laissa aller à l'école; quand je sus lire et écrire, il me fit rester à la maison et m'apprit l'état d'orfévre. Je travaillai bientôt très-convenablement. Cependant, mon inclination me portait vers la peinture; je m'en expliquai avec mon père, qui me reçut d'abord fort mal; il regrettait le temps que j'avais perdu à apprendre l'état d'orfévre; il céda néanmoins à mes instances, et l'année 1486, le jour de la Saint-André, il me plaça pour trois ans comme apprenti chez un grand peintre, nommé Michel Wohlgemuth[7].
[7] Né à Nuremberg en 1434, mort en 1519 dans sa ville natale. On l'appelle généralement le Pérugin du Raphaël de l'Allemagne. Lorsque Albert Dürer entra chez Michel Wohlgemuth, ce peintre illustrait la _Chronique de Nuremberg_, livre célèbre, qui fut imprimé, pour la première fois, en 1493, par le parrain d'Albert, Antoine Koberger.
[Illustration: ALBERT-DURER, P. AH. CABASSON, D. TAMISIER. Sc.]
Pendant ces trois ans, Dieu me donna un grand courage; aussi mes progrès furent rapides,--mais j'eus beaucoup à souffrir de mes condisciples, qui auraient voulu en savoir plus que moi en travaillant moins.
Quand mon apprentissage fut terminé, mon père me fit voyager; je restai absent jusqu'au jour où il lui plut de me rappeler. En 1490, après Pâques, je partis de nouveau, et je revins en 1494. Quand je fus à la maison depuis quelques jours, Hans Frey proposa à mon père de me donner sa fille Agnès, avec une dot de 200 florins;--il accepta, et les noces furent faites le lundi avant la Sainte Marguerite de la même année.
Peu de temps après mon mariage, mon père tomba malade d'une dyssenterie, contre laquelle personne ne put rien.--Voyant approcher son heure dernière, il se résigna, me recommanda ma mère, et nous supplia de continuer à vivre en honnêtes gens; il reçut les saints sacrements et mourut en vrai chrétien, en 1502, la veille de la Saint-Matthieu, vers minuit, comme je l'ai déjà écrit longuement dans un autre livre. Dieu veuille avoir son âme! Je pris mon frère Hans chez moi, et nous mîmes André en pension.
Deux ans après la mort de mon père, je pris aussi ma mère avec moi, car elle n'avait plus rien. En 1513, elle tomba subitement malade.
Sa maladie dura une année entière, et elle fut mourante du premier au dernier jour, le 17 mai 1514, deux heures avant la nuit; après avoir été administrée, elle succomba.
J'ai prié Dieu de l'avoir en sa sainte garde.
En 1521, le dimanche avant la Saint-Barthélemy, dix-huitième jour du mois d'août, ma chère belle-mère se mit au lit, et le 29 septembre, à neuf heures de la nuit, elle mourut pieusement.
En 1523, à la fête de la Présentation, de grand matin, est mort, après avoir reçu les saints sacrements, mon honoré beau-père Hans Frey, qui a été malade près de six longues années, et qui a aussi eu à essuyer de grandes adversités dans cette vie.
Dieu tout-puissant, sois-lui miséricordieux!
Rien dans les papiers de Dürer ne dit positivement où il a voyagé de 1490 à 1494; mais Roth (J.-F.), diacre de l'église Saint-Jacques à Nuremberg, dans un livre intitulé _Leben Albrecht Dürer_, publié en 1791, nous dit: «En 1490, Albert Dürer voyagea à travers l'Allemagne, les Pays-Bas et poussa jusque dans la Vénétie.»
Une phrase de la deuxième lettre à Pirkeimer nous fait penser que Roth a raison; du reste un voyage de Nuremberg à Venise était chose très-peu extraordinaire à la fin du XVe siècle. Les relations des deux villes étaient très-suivies; une grande quantité de marchands de Nuremberg avaient une succursale de leur maison à Venise, et un messager partait chaque semaine de Nuremberg et un autre de Venise.
Beaucoup de jeunes gens visitaient l'Italie pour compléter leurs études; ajoutons que l'on voit dans une des gravures du maître, faite avant 1506, une gondole comme celles que l'on ne rencontre que sur l'Adriatique, et le marinier la conduit trop bien à la façon des Vénitiens, pour n'avoir pas été dessiné d'après nature.
Sandrart assure qu'il séjourna dans les Pays-Bas; mais dans ses notes de voyage, Albert Dürer ne fait pas une seule fois allusion à une visite antérieure.
En 1492, il traversa Colmar, nous dit Scheurl, qui prétend le tenir d'Albert Dürer lui-même; il fut fort bien reçu par les trois frères de Martin Schongauer (Martin le Beau), mais il eut le regret de ne pas voir le célèbre artiste qui, le premier, osa s'affranchir de l'imitation des peintres hollandais et remplacer la roideur et la sécheresse par la distinction et la grâce. Il était mort depuis quatre ans.
De 1494 à 1505, Albert Dürer ne quitta pas Nuremberg, sa ville natale; il y vécut à l'ombre, dans l'étude, sans autre distractions que ses longs entretiens avec son ami Pirkeimer, qu'il appelait son second père et qui était un peu son professeur, à leur insu à tous les deux.
J'ai visité sa triste maison[8]; j'y ai rencontré à chaque pas l'ombre exécrée de sa femme, cette abominable Agnès Frey, si belle, si honnête, si pieuse, si acariâtre, si intolérante et si avare. J'avais le cœur gros en pensant à ce qu'avait dû souffrir ce pauvre homme de génie pendant les longues années qu'il a passées avec ce monstre charmant qui le tuait à petit feu.
[8] Cette maison ou plutôt cette cage n'est intéressante que parce qu'elle a été habitée par le célèbre artiste pendant la plus grande partie de sa vie, et qu'il y a composé presque tous ses chefs-d'œuvre.--Elle est située à l'extrémité de la rue Albert Dürer et porte le numéro 376. Les murs sont construits avec des soliveaux entre-croisés, dont les intervalles sont remplis par la maçonnerie; les fenêtres sont nombreuses et larges; elle est coiffée d'un énorme toit rouge percé d'une grande quantité de lucarnes longues et basses comme ses voisines, dont elle n'a pas l'air de chercher à se distinguer.
La tradition rapporte que, sur le pignon, à la hauteur du premier étage, s'avançait autrefois en saillie une loge vitrée qui servait d'atelier au maître; elle a été démolie, parce qu'elle menaçait ruine, et on a eu le tort de ne pas la reconstruire.
La ville de Nuremberg a acquis cette maison et lui a donné une noble destination en la réservant aux assemblées de la _Société Albert Dürer_ et aux expositions permanentes d'objets d'art.--Les étrangers qui désirent visiter ce pieux souvenir historique sont fort bien accueillis par un artiste délégué, qui leur montre avec une grâce parfaite le rez-de-chaussée où Dürer faisait poser ses modèles; la grande salle du premier étage où le maître recevait ses élèves et ses amis, après ses longues journées de labeur, lorsque la belle Agnès l'autorisait à ne pas travailler le soir, ce qui était fort rare; et enfin le second étage où on voit la chambre à coucher d'Albert Dürer. C'est un réduit situé sur la cour, où le soleil n'a jamais daigné venir le saluer, et où un homme de moyenne taille peut à peine se tenir debout. Si j'offrais à mon domestique quelque chose de pareil, il m'aurait bientôt donné mon compte.
Vers la fin de 1505, il partit pour Venise où il séjourna un an environ; c'est de là qu'il adressa à Bilibald Pirkeimer les huit lettres intimes que l'on trouvera plus loin.
De 1506 à 1520, il ne sortit guère de son atelier.
En 1520, il fit dans les Pays-Bas le célèbre voyage dont nous publions ici _in extenso_ la relation.
A son retour en Allemagne, Albert Dürer reprit sa vie de travail presque en tête-à-tête avec son acariâtre épouse, car la mégère avait réussi à faire le vide autour de lui; mais une telle existence ne pouvait être longue. Le 6 avril 1528, le pauvre grand homme mourut d'épuisement et de chagrin, dans toute la force de son talent, à l'âge de 57 ans, sans enfants, laissant ses objets d'art à son frère André et sa fortune à sa femme, que ses compatriotes auraient tant voulu voir déshériter.
La mort d'Albert Dürer affligea sérieusement ses nombreux amis.
Nous avons cité des fragments de lettres, citons aussi quelques mots d'Érasme, qui était lié avec lui, mais qui était avant tout philosophe:
_Quid attinet Dureri mortem deplorare, quum simus mortales omnes? Epitaphium illi paratum est in libello meo._
Traduction:
A quoi bon pleurer la mort d'Albert Dürer, puisque nous sommes tous mortels? Je lui ai fait une épitaphe dans mon petit livre.
Avons-nous besoin de dire à ceux qui connaissent le cœur humain qu'Albert Dürer était admiré plus par les princes[9] que par ses égaux,--par les étrangers que par ses compatriotes, prouvant ainsi une fois encore l'éternelle vérité du proverbe: _Nul n'est prophète en son pays._
[9] Un jour, l'empereur Maximilien fit pour Albert Dürer ce que Charles-Quint fit plus tard pour le Titien, et François Ier pour Benvenuto Cellini, il maintint en équilibre l'échelle sur laquelle le peintre était monté, et dit aux gentilshommes de sa suite: «Vous le voyez, messieurs, le génie d'Albert Dürer le place même au-dessus de l'empereur.»
Un autre jour, Albert Dürer, dessinant sur une muraille, allait devoir interrompre son travail, parce qu'il ne se trouvait plus assez élevé, lorsque l'empereur Maximilien, qui était présent, ordonna à un de ses gentilshommes de se poser de façon que l'artiste pût se servir de lui pour s'exhausser. Le gentilhomme représenta humblement qu'il était prêt à obéir, bien qu'il trouvât cette posture fort humiliante; il ajouta qu'on ne pouvait guère plus avilir la noblesse, qu'en la faisant servir de marchepied à un peintre.
«Ce peintre, reprit l'empereur, est plus que noble par ses talents; je peux d'un paysan faire un noble, mais d'un noble je ne ferais jamais un artiste comme Albert Dürer.» Le soir même, Albert Dürer fut anobli par l'empereur, qui lui donna pour armes trois écussons d'argent, deux en chef et un en pointe sur champ d'azur.
Nous laissons la responsabilité de ces anecdotes à Karle de Mander, qui a fait des comédies charmantes et des fables fort spirituelles, dont il s'est un peu trop souvent souvenu quand il a écrit son histoire des peintres.
[Illustration: Leon Gauchenel Sct. LA SAINTE TRINITE Dessin d'ALBERT DURER Collection de M. F. Reiset Imp. A. Salmon Gazette des Beau-Arts]
Voici deux lettres qui attestent suffisamment ce que j'avance:
Lettre De L'Empereur Maximilien
Aux Magistrats De La Ville De Nuremrerg.
«Honorables et chers fidèles,
«Le soin qu'a toujours montré notre fidèle Albert Dürer dans l'exécution des dessins et des gravures que nous lui avons demandés; l'offre qu'il a faite de continuer de nous servir avec le même zèle, et dont nous avons ressenti un plaisir tout particulier; sa célébrité bien connue entre tous les peintres, nous ont fait résoudre de lui venir en aide et de le récompenser par une faveur toute spéciale.
»Nous vous demandons donc avec instances sérieuses de vouloir bien l'exempter de tout impôt communal de ville et de toute autre contribution, en témoignage de notre amitié pour lui et en faveur de son art merveilleux auquel il est juste qu'il puisse s'adonner librement.
«Nous espérons que dans aucun cas vous ne refuserez la demande que nous vous adressons, comme du reste il est convenable que vous le fassiez, tant pour nous être agréables, qu'en considération de l'art dont il importe de favoriser le développement parmi vous.
«Vous reconnaîtrez ainsi la bienveillance particulière que nous vous avons toujours témoignée à vous et à votre ville.
«Donné dans notre ville impériale de Landau, le douzième du mois de décembre 1512, de notre règne le vingt-septième.»
_Ad mandatum Dmi imperatoris Mppria._
Lettre D'Albert Durer
Aux Magistrats De La Ville De Nuremberg.
«Honorables, sages et gracieux seigneurs,
«Par mes travaux et avec l'aide de Dieu, pendant une longue suite d'années, j'ai acquis la somme de mille florins du Rhin, que je voudrais placer pour mon entretien.
«Comme je sais que vous n'avez pas l'habitude de donner un intérêt très-élevé, et que vous avez souvent refusé un florin sur vingt, j'ai hésité longtemps à vous demander ce service; je m'y suis cependant résolu, par besoin d'abord, et aussi en songeant à la faveur toute particulière avec laquelle vos seigneuries m'ont traité en toute circonstance.
«Vos seigneuries savent combien j'ai été dévoué et prêt à rendre service au conseil, dans les affaires publiques et particulières, partout où il a eu besoin de moi.
«Dans notre ville, pour ce qui est de mon art, j'ai travaillé plus souvent gratis que pour de l'argent, et, depuis trente ans que j'habite ce pays, je puis le dire avec vérité, les travaux dont j'ai été chargé ne se sont pas élevés à 500 écus; somme peu considérable et sur laquelle je n'ai pas eu un cinquième de bénéfice.
«J'ai gagné ma fortune, je veux dire ma pauvreté, qui, Dieu le sait, m'a été amère et m'a coûté bien des labeurs, avec les princes, les seigneurs, et d'autres personnes du dehors. Je suis le seul de cette ville qui vive de l'étranger.
«Vos seigneuries n'ont pas oublié que feu l'empereur Maximilien, de glorieuse mémoire, m'avait exempté des charges de cette ville,--de son propre mouvement, et pour reconnaître les loyaux services que je lui avais rendus; depuis, j'ai renoncé à ce privilége, suivant les avis de quelques-uns des membres les plus anciens du conseil; je l'ai fait en l'honneur de mes maîtres et pour me conserver leurs bonnes grâces.
«Il y a dix-neuf ans, le doge de Venise m'écrivit de venir demeurer dans cette ville, en m'offrant 200 ducats par an de provision.
«Plus tard, la commune d'Anvers, pendant le peu de temps que je suis resté dans les Pays-Bas, m'a aussi offert 300 florins de Philippe par an, et elle y ajoutait le don d'une belle maison.
«Dans l'une comme dans l'autre ville, tous mes travaux m'eussent été payés à part.
«J'ai refusé tout cela par l'inclination et l'amour particulier que j'ai pour vos seigneuries, pour notre ville et pour ma patrie. J'ai préféré vivre simplement ici, que d'être riche et puissant ailleurs.
[Illustration]
«Je vous prie donc respectueusement de prendre en considération toutes ces choses, d'accepter les mille florins, que j'aime mieux savoir entre vos mains que partout ailleurs, et de m'en donner, comme une grâce particulière, cinquante florins d'intérêt par an, pour moi et ma femme qui, tous deux, devenons de jour en jour vieux, faibles et infirmes.
«Je reconnaîtrai en cela l'intérêt que votre sagesse m'a témoigné jusqu'à ce jour et que je m'efforcerai sans cesse de mériter.
«De vos seigneuries, le très-dévoué concitoyen,
«Albert Durer.»
Nous l'avons dit, nous le répétons, lorsqu'en 1528 la mort vint frapper Albert Dürer, il était arrivé à l'apogée de son génie.--Sa manière s'éloignait de plus en plus des peintures flamandes et allemandes, pour se rapprocher de celles des grands maîtres de l'Italie, qu'il allait peut-être égaler bientôt. Les lettres de Mélanchthon nous apprennent qu'Albert Dürer disait lui-même n'avoir connu la vraie beauté de la nature que fort tard; il comprit alors que la simplicité est le plus bel ornement de l'art. Il soupira en songeant à ses premières œuvres si compliquées, et il se plaignit de ne pouvoir plus atteindre son admirable modèle[10].
[10] Memini virum excellentem ingenio et virtute Albertum Durerum pictorem dicere, se juvenem floridas et maxime varias picturas amasse, seque admiratorem suorum operum valde lætatum esse, contemplando hanc varietatem in sua aliqua pictura.
Postea se senem cœpisse intueri naturam, et illius nativam faciem intueri conatum esse.
Quam cum non prorsus adsequi posset, dicebat se jam non esse admiratorem operum suorum ut olim, sed sæpe gemere intuentem suas tabulas et cogitare de infirmitate sua, etc., etc.
(_Epistolæ Ph. Melancthonis._, Ep. XLVII, page 42.) Albert Dürer est un grand peintre, mais c'est surtout à son œuvre gravé qu'il doit le premier rang qu'il occupe dans l'art.
Comme graveur, personne ne peut lui être comparé, ni Marc-Antoine, ni Lucas de Leyde, ni Martin Schongauer, qui a été son premier maître, en dépit de l'éloignement, en dépit de la mort même qui l'enlevait le jour où Dürer père se décidait à envoyer son fils à Colmar pour suivre ses leçons.--C'est donc à la fin prématurée de cet homme, justement célèbre, que Wolhgemuth doit l'honneur d'avoir conservé un élève qui l'a fait connaître plus que ses ouvrages.
Comme Martin Schongauer, le maître de Colmar, Albert Dürer réunit autour de lui de nombreux élèves: Hans Springinklie et Hans Schauflein, qui ont fourni d'admirables dessins aux graveurs sur bois; Barthélemy Beham, son cousin, Hans-Sebald Beham, Georges Penz, Henri Aldegraever, Jacob Binck, Albert Altdorfer, Hans Wagner de Kulmback, Mathias Gruenewald et Melchior Feselen, qui se servirent avec un égal talent du burin et du pinceau. Mais à la mort du maître, tous, excepté Henri Aldegraever, abandonnèrent la manière purement allemande; trois d'entre eux se firent même admettre dans l'atelier de Marc-Antoine et contribuèrent, après leur retour en Allemagne, à y répandre le style italien.
Albert Dürer fut enterré à Nuremberg, dans le cimetière Saint-Jean, à quelques pas du Calvaire sculpté par Adam Kraft pour le compte du praticien Martin Kœtzel[11].
[11] En 1477, un patricien de Nuremberg, nommé Martin Kœtzel, fit un voyage en Palestine. Pendant son séjour en Terre Sainte, il compta le nombre de pas qui séparent la maison de Pilate du Golgotha. Son dessein était de mesurer une distance égale, à partir de sa maison de Nuremberg jusqu'au cimetière Saint-Jean, et de faire sculpter, par l'illustre statuaire Kraft, sept stations dans l'intervalle et un calvaire avec le Christ, et les deux larrons à l'extrémité.--Qu'arriva-t-il?--Le patricien perdit-il la mémoire ou ses notes? On l'ignore. Ce que l'on sait, c'est que, revenu chez lui, il n'avait plus ses mesures. Onze ans après, en 1488, il entreprit un nouveau pèlerinage pour pouvoir faire de nouveau son calcul sur place, et au retour il fut assez heureux pour trouver Adam Kraft plein de vie et dans toute la force de son talent. Cette fois, il ne perdit pas une seconde, son œuvre pie fut exécutée et fort bien, si l'on en juge par les morceaux que le temps n'a pas dévorés.
Pirkeimer fit inscrire ces mots sur la tombe de son ami:
_Me. al. du. Quidquid Alberti Dureri mortale fuit, sub hoc conditur tumulo. Emigravit VIII. idus aprilis. M. D. XXVIII._
[Illustration]
Lorsque Sandrart visita le cimetière Saint-Jean à Nuremberg, il fut fort ému en trouvant la tombe d'Albert Dürer délaissée et dans un état complet de délabrement. Il s'en plaignit avec amertume, et ne s'en tint pas aux plaintes comme cela arrive trop souvent; il eut la pieuse pensée de faire réparer les dégâts et de graver sur une plaque de bronze cet éloge que l'on peut lire encore aujourd'hui sur la pierre, qui n'a pas été changée depuis 1681:
_Vixit Germaniæ suæ decus Albertus Durerus, Artium lumen, sol artificum, Urbis patriæ nor. Ornamentum, Pictor, chalcographus, sculptor Sine exemplo, qui omniscius Dignus inventus exteris, Quem imitandum censerent,_ _Magnes magnatum, eos ingeniorum Post sesquiseculi requiem, Quia parem non habuit, Solus hic cubare jubetur, Tu flores sparge viator. A. R. S. MDCLXXXI. Opt. mer. F. cur. J. DE. S._
A côté de cette légende latine s'en trouve une seconde en vers allemands:
_Die ruhe Künsler Fürst du mehr als grosser Mann In Vielkunst hat es dir noch keiner gleich gethan Die Erd ward ausgemalt der Himmel dich jetzt hat Du maltest (malest) Heilig pum dort an der Gottes stadt Die Bau-Bild-Malerkunst die neppen Dich Patron Und setzen dir nun auf im Tod die Lorbeerkron_
Traduction:
Repose ici, prince des artistes, toi qui fus le plus grand des hommes. Dans plus d'un art, personne ne t'a encore égalé; Tu as peint la terre, et maintenant le ciel te possède; Devenu saint, tu peins là-haut dans la cité de Dieu. Les maîtres de l'architecture, de la sculpture et de la peinture te nomment leur maître Et maintenant, dans la mort, te couronnent de lauriers.
En 1840, la Bavière reconnaissante a élevé un monument à la mémoire d'Albert Dürer, dont le génie multiple fut l'étincelle qui illumina l'Allemagne entière et la fit, à la fin du XVe siècle, la rivale sérieuse de l'Italie.
Au bas de la rue de la Montagne (Berg-Strasse), entre la maison de Pilate et la maison d'Albert Dürer, on voit une statue de onze pieds de haut, modelée, à Berlin, par Rauch, et fondue, en 1839, à Nuremberg.
Albert Dürer est vêtu d'une longue robe fourrée de belles pelleteries; il porte les cheveux pendants sur ses épaules, en boucles soyeuses. Quant au caractère de la figure, le sculpteur s'est inspiré des nombreux portraits peints par le maître lui-même.
Les personnes qui ne connaîtraient que le portrait de face, que l'on voit aujourd'hui à la pinacothèque de Munich, admettraient peut-être difficilement d'abord les profils de la statue de Rauch.--On en pourrait dire autant de celles qui n'auraient vu que celui du musée de Lyon, où Albert Dürer s'est peint de trois quarts.--Dans l'un, le premier, il a vingt-cinq ans à peine; il est pourtant déjà rêveur; sur son visage amaigri et mystique, on n'aperçoit aucune saillie qui annonce la force; tout est douceur et mélancolie. On le prendrait volontiers pour un des disciples de Jésus-Christ, ou pour Jésus-Christ lui-même.
Dans l'autre, au contraire, on trouve une figure mâle, à laquelle les arêtes vives du nez et les lignes nettes des lèvres et du front donnent une incontestable expression de vigueur.
Rauch a pris un moyen terme entre ces deux types si dissemblables. Sa statue est plus idéalisée que la peinture réaliste de Lyon, et moins extatique que celle de Munich; c'est un chef-d'œuvre parmi les chefs-d'œuvre du maître prussien.
Un mot encore avant de terminer cette étude, qui est déjà un peu bien longue.
La gloire d'Albert Dürer est un tout éblouissant, mais dont les rayons sont distincts: son imagination est inépuisable, sa naïveté est pleine de grâce, sa touche est savante, son dessin est humain et vigoureux. Son exécution est large et puissante; sous sa couleur délicate et vive on discerne la science anatomique aussi facilement qu'on distingue la couche calcaire d'un coquillage sous la nacre irisée qui la recouvre. Son bonheur est extrême dans le choix de ses sujets; il y groupe savamment les personnages; mieux que personne de son temps et du nôtre, il sait allier dans les plis de ses draperies l'élégance et le goût à je ne sais quelle grandeur sauvage; ses ciels sont lumineux comme son génie. Ses paysages sont pittoresques et accidentés; on comprend, en les regardant, que l'artiste est allé au delà de la réalité chercher, grâce à son imagination, le doux rêve qu'il ne trouve pas sous son toit.
Les critiques n'ont pas manqué à sa gloire; on lui a reproché ses femmes nues, qui sont plutôt une tristesse qu'une défaillance. Puis, comme si l'honnête homme ne devait pas avoir souci d'achever son œuvre, on lui a reproché encore le fini précieux de ses peintures: à notre époque, on lui reprocherait d'être grand.
Ses portraits respirent la vie: nouveau Pygmalion, il les anime de par sa volonté. La volonté d'un grand artiste n'est-elle pas une étincelle du feu divin? Hélas! aussi puissant qu'il soit, ce souffle de Dieu s'amoindrit et se dissipe en arrivant vers la terre; heureux les élus qui savent, comme Albert Dürer, en garder les reflets pour étonner le monde et faire rêver l'humanité!
Charles Narrey.
[Illustration: AH-CABASSON, D. CH-JARDIN SC.]
[Illustration: BILIBALDI PIRKEYMHERI EFFIGIES AETATIS SVAE ANNO L III VIVITVR INGENIO CAETERA MORTIS ERVNT M D XX IV ALBERT DURER SCULP. FAC SIMILE DE A. DURAND. BILIBALD PIRKEYMHER. Gazette des Beaux Arts Imp A. Salmon, Paris]
Lettres Confidentielles D'Albert DüRer A Bilibald Pirkeimer
Lettres Confidentielles D'Albert DüRer A Bilibald Pirkeimer[12]
Lettre I.
[Illustration]
Mon cher monsieur Pirkeimer, je vous offre mes services et j'espère que votre santé est meilleure que la mienne.--Je vous souhaite une bonne et heureuse année à vous et aux vôtres. Pour ce qui est des perles et des pierreries que vous m'avez chargé d'acheter, je vous annonce que je n'ai rien pu trouver, même pour bon argent. Les Allemands ont tout accaparé, et pour leur en racheter il faudrait les payer plus qu'elles ne valent, car ils sont très-peu accommodants. Ce sont du reste les plus vilaines gens que la terre ait portés[13]. Il ne faut pas compter sur eux pour le moindre service, et des amis sérieux m'ont assuré qu'il est prudent de se garer d'eux,--ils se moquent de tout, attendu qu'ils sont maîtres de la place.--Tout le monde est d'accord pour déclarer que l'on trouve à Francfort de plus beaux objets à meilleur prix qu'à Venise.
[12] Willibald ou Bilibald Pirkeimer, sénateur de Nuremberg, homme de lettres distingué et l'un des amis intimes d'Albert Dürer.--Il a fait son portrait sur cuivre en buste vu de trois quarts avec cette épigraphe: _Bilibaldi Pirkeymheri. effigies. œtatis. suæ, anno_ L. III. _Vivitur. ingenio cætera. mortis erunt_ M. D. XX. IV. Ce portrait admirable est celui dont nous donnons, dans ce livre, une copie exécutée par M. Durand, d'après une épreuve de la collection de M. Ambroise-Firmin Didot. Dürer a aussi peint les armoiries de Pirkeimer, deux écus soutenus par deux génies ailés au-dessus desquels on lit: _Sibi et amicis_ P., et dans la marge du bas: Liber _Bilibaldi Pirkeimer_: dans celle du haut est une inscription en hébreu, une seconde en langue grecque et la suivante en latin: _Initium sapientiæ timor Domini_.
[13] Il parle certainement des Allemands qui habitent la _Giudecca_ ou _Zuecca_ (quartier des Juifs), dans l'île de _Spinalonga_.
Les livres que vous m'avez demandés sont expédiés, vous les recevrez bientôt, et si vous avez besoin d'autres choses, faites-le moi savoir, je me ferai un plaisir de vous les envoyer. Fasse le ciel que je puisse vous rendre un jour un vrai service, car je reconnais que je vous dois beaucoup. Je vous en prie, ne vous impatientez pas trop, cette dette me préoccupe plus que vous, j'en suis certain. Si Dieu me vient en aide, je vous payerai prochainement en vous conservant une éternelle reconnaissance. Car les Allemands[14] m'ont commandé un tableau[15] qu'ils me payeront cent dix florins rhénans, et je n'aurai que cinq florins de frais.
[14] Il veut parler sans doute d'une communauté allemande qui existait alors à Venise.
[15] C'était le _Martyre de saint Bartholomé_. Ce tableau fut acheté plus tard par le roi de Bohême Rodolphe II, qui le plaça dans la galerie de Prague.
Je me mettrai à l'ouvrage tout de suite, j'esquisserai mon tableau en huit jours, et dans un mois il pourra figurer sur l'autel. En épargnant tout cet argent, je serai en mesure de vous payer, car je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'envoyer rien en ce moment à ma mère et à ma femme. J'ai laissé à ma mère dix florins, elle en a reçu neuf ou dix pour des objets d'art, le marchand de fil d'archal lui en a payé douze. Je lui en ai encore envoyé neuf par l'entremise de Bastien Imhoff, et elle n'a dû payer que sept florins à Gartner pour ses gages. Quant à ma femme, je lui ai donné douze florins, elle en a reçu treize autres, ce qui fait vingt-cinq. Je pense donc également qu'elle n'a besoin de rien; et s'il lui manque quelque chose, le beau-frère n'a qu'à l'aider jusqu'à mon retour; alors je le rembourserais intégralement.
Sur ce, je me recommande instamment à votre bon souvenir.
Datée de Venise, le saint jour des Rois 1506.
Saluez de ma part Étienne Baumgartner et les autres personnes qui s'informeront de moi.
Albert Durer.
Lettre II.
Je vous présente mes respects, mon cher monsieur Pirkeimer, j'espère que vous jouissez d'une bonne santé, et je le souhaite aussi sincèrement que s'il s'agissait de la mienne propre.
Je vous ai écrit dernièrement, faites-moi savoir si ma lettre vous est parvenue. Ma mère m'a grondé parce que je ne vous envoyais pas de mes nouvelles, et elle m'a donné à entendre que vous étiez furieux contre moi.
Voici mon excuse: je suis paresseux quand il s'agit d'écrire, je croyais que ma lettre ne vous trouverait pas chez vous, et enfin j'avais recommandé à _Castel_, le messager, de vous présenter particulièrement mes hommages. Je vous prie donc humblement de me pardonner, car je n'ai pas d'autre ami que vous en ce monde.
Je ne crois pourtant pas que vous soyez sérieusement irrité contre moi, car je vous considère comme un second père.
Je voudrais que vous fussiez à Venise auprès de moi, vous trouveriez une quantité de joyeux compagnons parmi les Italiens qui s'attachent de plus en plus à moi. Ce sont des gens de cœur, d'un commerce agréable, instruits, honorables, et bons musiciens. Ils m'ont en grande estime et me témoignent beaucoup d'amitié. Par contre, il y en a parmi eux qui sont les plus fieffés coquins du monde, mais des coquins bien séduisants, et celui qui ne verrait que superficiellement les choses serait tenté d'avoir d'eux la meilleure opinion. Je ris souvent dans ma barbe quand ils me parlent; ils n'ignorent pas qu'on sait de belles méchancetés d'eux, mais ils s'en moquent.
J'ai beaucoup d'excellents amis parmi les Italiens, qui m'engagent à ne pas vivre trop familièrement avec leurs peintres.--Il est vrai que j'ai aussi beaucoup d'ennemis qui critiquent mes ouvrages dans les églises et partout où ils les trouvent. Ils disent qu'ils ne valent rien parce que je ne peins pas à la manière antique, ce qui ne les empêche pas de les copier. Giovani Bellini[16] a fait les plus grands éloges de mon talent devant beaucoup de gentilshommes; il désire avoir une de mes œuvres, il est venu me voir et il a insisté pour que je lui fisse une composition, promettant de la bien payer. Plusieurs personnes considérables m'ont assuré que c'est un homme excellent, et qu'il m'est très-favorable. Il est vieux, excessivement vieux même; cependant aucun des peintres de Venise ne peut se vanter d'être aussi vert que lui. Ce qui me plaisait il y a onze ans ne me plaît plus aujourd'hui, je l'avoue franchement, bien que cela paraisse extraordinaire.
[16] Le plus jeune et le plus illustre des deux frères Bellini, le maître de Giorgion et du Titien.
Il est né à Venise en 1426, il y est mort en 1516 et il y est enterré à côté de son frère Gentile, dans l'église des apôtres saint Jean et saint Paul.
Il y a ici des artistes qui ont beaucoup plus de talent que maître Jacob[17]; Antoine Kolb seul jure ses grands dieux qu'il n'y a pas de meilleur peintre au monde que Jacob. Ici on se moque de lui, et cependant il reste de son opinion.
[17] Albert Dürer parle-t-il de Jacob Walch ou de Jacob Elsner, l'artiste universel dont Neudörffer dit: «Ce Jacob Elsner était un homme d'un commerce agréable que les patriciens recherchaient fort. Il jouait admirablement du luth et vivait dans l'intimité des habiles organistes Sébastien Imhoff, Guillaume Haller et Laurent Stauber. Il peignit leurs portraits, illumina leurs beaux livres, dessina les blasons que l'empereur et les rois leur avaient donnés et fit nombre d'autres petits travaux pour eux. Personne de son temps ne savait peindre l'or comme lui.» Le docteur Frédéric Campe croit qu'il est question d'Elsner. «Albert Dürer, dit-il, parlerait avec plus de respect de son honorable prédécesseur Jacob Walch ou le Walche.» Le respect n'a rien à faire ici. Albert Dürer donne son opinion sur les peintres italiens, et s'il attaque quelqu'un, c'est Antoine Kolb, dont le zèle amical est en effet un peu bien exagéré.
M. Passavant déclare nettement qu'il s'agit ici d'un tableau de Jacob Walch qui venait, grâce à Kolb, d'obtenir une situation auprès de Philippe de Bourgogne. Il ajoute qu'Albert Dürer avait peut-être sollicité cette situation. Pourquoi cette supposition toute gratuite? L'appréciation d'Albert Dürer n'était que juste. «Jacob Walch, dit Jacob de Barbarj, dit le Maître au caducée, avait du talent, mais il était loin d'égaler les maîtres italiens.» (Voir le travail de M. Émile Galichon sur ce peintre. _Gazette des Beaux-Arts_, t. XI, p. 314, no 456.)
J'ai commencé à travailler à mon tableau, c'est-à-dire que je l'ai esquissé, mais mes mains ont été si malades qu'il m'a été impossible de travailler sérieusement. J'ai laissé passer cette mauvaise disposition; ne m'en veuillez pas et devenez rangé comme moi, mais vous ne voulez jamais suivre mes conseils.
Mon cher, il me serait agréable de savoir si aucune des personnes que vous aimez n'est morte, celle qui habite près de l'eau, ou celle qui ressemble à ceci [Illustration] ou celle qui ressemble à cela [Illustration] ou la fille de [Illustration].
Écrite à Venise, à 9 heures[18] du soir, le samedi après la Chandeleur, 1506.
Présentez mes services à Étienne Baumgartner, à Harstorfer et à Falkamer.
Albert Durer.
[18] Minuit et demi de notre temps.
Lettre III.
Mes salutations empressées à mon cher monsieur Pirkeimer.
Je vous expédie en même temps que cette lettre la bague ornée d'un saphir que vous m'avez demandée; il m'a été impossible de vous l'envoyer plus tôt. Pendant deux jours j'ai couru chez tous les orfévres allemands et italiens de Venise dans la compagnie d'un habile homme que j'ai défrayé; nous avons longtemps cherché avant de trouver ce qu'il nous fallait, et à la fin, en marchandant beaucoup, j'en ai acheté une pour dix-huit ducats et quatre martzels à un particulier qui ne fait pas le commerce de bijoux et qui la portait lui-même; il me l'a vendue pour me rendre service. Je lui ai dit que c'était une acquisition que je faisais pour mon usage. Je l'avais à peine payée qu'un orfévre allemand m'en a offert trois ducats de bénéfice; j'espère donc que vous la trouverez à votre gré, car tous ceux à qui je la montre prétendent que c'est une _pierre trouvée_, et qu'en Allemagne on la payerait cinquante florins. Mais vous verrez bien s'ils disent vrai ou s'ils mentent; quant à moi, je n'y connais rien.
J'ai acheté une améthyste à un ami intime pour douze ducats; il m'a volé comme dans un bois, car elle n'en vaut pas sept. Mes camarades et moi nous avons tant fait qu'il a consenti à rompre le marché, et je lui ai payé un dîner au poisson. J'ai repris mon argent et je suis fort satisfait de cet arrangement. De bons amis ont estimé la bague, et s'ils ne se sont pas trompés, la pierre ne revient pas à plus de dix-neuf florins rhénans, car elle pèse environ cinq florins d'or. Je n'ai donc pas dépassé vos ordres, puisque vous m'avez écrit de ne pas dépenser plus de quinze ou vingt florins.
Quant à l'autre pierre que vous m'avez demandée, je n'ai pas encore pu me la procurer, mais je déploierai tout mon zèle à ce travail.
On me dit qu'en Allemagne on ne pourrait pas avoir ces pierres, même à la foire de Francfort, car les Italiens les accaparent toutes aussitôt qu'il y en a quelque part. Les marchands se sont moqués de moi lorsque je leur ai offert deux ducats pour des jacinthes; écrivez-moi donc le plus tôt possible, et dites-moi ce que j'ai à faire. J'ai vu un beau diamant, je ne sais pas encore ce que l'on en demande; je vous l'achèterai, si votre lettre m'en donne l'ordre.
Les émeraudes sont excessivement chères, mais on peut avoir une améthyste de moyenne grandeur pour vingt ou vingt-cinq ducats.
D'après toutes les commissions que vous m'avez données, je présume que vous avez pris une maîtresse. Prenez garde que ce ne soit un maître! Du reste vous êtes assez grand et assez sage pour vous conduire.
Endres Künhoffer vous présente ses respects; il vous écrira sous peu de jours; en attendant, il vous prie de l'excuser auprès de son maître s'il ne reste pas à Padoue; il n'y a rien à apprendre là pour lui. Ne m'en veuillez pas, je vous en prie, si je ne vous expédie pas toutes vos commandes à la fois; malgré mon zèle il m'a été impossible de les rassembler pour le départ du messager.
Mes amis vous conseillent de faire remonter la pierre: ils prétendent qu'elle est belle et que la bague est vieille et démodée. Je vous prie d'engager ma mère à m'écrire et à continuer ses bons rapports avec vous. Sur ce, je me recommande à votre bonne amitié.
Venise, le deuxième dimanche du Carême 1506.
Rappelez-moi au souvenir de votre servante.
[Illustration]
Lettre IV.
Avant tout j'offre mes services à mon cher ami Pirkeimer. J'ai reçu le jeudi avant la semaine des Rameaux une lettre de vous, et la bague avec l'émeraude. Je me suis rendu à l'instant chez l'homme de qui je la tenais: il consent à me rendre mon argent, bien qu'il ne le fasse pas volontiers; il prétend qu'il a été trompé lui-même par le bijoutier.
Mes amis m'ont assuré qu'une des deux autres bagues vaut bien six ducats et qu'elles sont bien conditionnées et d'un or pur; ils ajoutent que vous ne vous repentirez pas de l'affaire. Je ne me suis donc trompé que de deux ducats sur les trois bagues. Du reste Bernard Holdtzbock voulait me les prendre pour le prix d'achat.
Depuis je vous ai envoyé un saphir par Hans Imhoff. J'espère que vous l'avez reçu. Je crois que j'ai fait une bonne affaire. On m'a offert un bénéfice; c'est bien un hasard, car vous savez que personnellement je ne connais pas la valeur de ces objets et que je suis obligé de me fier à ceux qui me conseillent.
Décidément les peintres ne me veulent pas de bien; ils m'ont déjà fait venir trois fois devant le magistrat, et cependant j'ai donné trois beaux florins pour leur caisse.
J'aurais pu gagner beaucoup d'argent, si je n'avais pas entrepris le tableau pour les Allemands. Cet ouvrage demande beaucoup de soin, et je ne pourrai pas l'achever avant la Pentecôte; on ne m'en donnera pourtant pas plus de quatre-vingt-cinq ducats, et cela se dépense vite.
J'ai acheté une foule d'objets et j'ai envoyé beaucoup d'argent chez moi, de sorte qu'il ne m'en reste guère. Je vois bien que je ne pourrai pas encore m'acquitter envers vous. Sans cette commande, j'aurais pu facilement gagner cent florins, car, excepté les peintres, tout le monde ici est excellent pour moi.
Quant à ce qui concerne mon frère, dites à ma mère qu'elle parle à mon vieux maître Wohlgemuth; s'il a besoin de lui, qu'il soit assez bon pour lui donner de l'ouvrage jusqu'à mon retour, ou qu'il aille en chercher chez les autres. J'aurais bien voulu le prendre avec moi à Venise; voyager lui aurait été très-utile, il aurait pu y apprendre la langue du pays. Mais ma mère eût craint que le ciel ne tombât sur nous deux. Je vous en prie, veillez à ce qu'il ne se perde pas avec les femmes. Causez avec le gaillard et tâchez qu'il reste sage et raisonnable au moins jusqu'à ma rentrée. Qu'il ne tombe pas à la charge de ma mère. Je ne peux pas tout faire pour les miens, mais je suis prêt à faire ce qui dépend de moi.
Pour ce qui est de moi personnellement, je ne suis pas inquiet; cependant il n'est pas absolument facile de gagner sa vie ici, car personne n'aime à jeter son argent par les fenêtres.
Dites, je vous prie, à ma mère, qu'elle veille à la vente des œufs de Pâques[19]. Je pense du reste que ma femme aura eu soin de lui transmettre toutes mes instructions, car je lui ai écrit à ce sujet.
[19] La mère de Dürer faisait cuire des œufs et Hans les peignait. Cette coutume existe encore aujourd'hui à Nuremberg et à Prague. Ces œufs, qui sont artistement peints, amusent toujours les petits enfants et même les grandes personnes.
Je n'achèterai pas le diamant avant que vous ne m'ayez répondu à son sujet. Je ne compte pas retourner à Nuremberg avant l'automne, même si mon tableau était fini à la Pentecôte.
J'espère conserver une grande partie de ce que je gagnerai.
Comme je suis indécis sur le jour de mon départ, n'en dites rien à ma femme, je lui écrirai de temps en temps: je reviens...
Ayez la bonté de répondre quelques mots à cette lettre.
Venise, le jeudi avant la semaine des Rameaux 1506.
Lettre V.
Mes services à mon cher ami Pirkeimer.
Si votre santé est bonne, j'en suis fort aise; moi je me porte bien aussi, et je travaille ferme; cependant je n'espère pas être prêt avant la Pentecôte.
J'ai vendu toutes mes esquisses, sauf une seule. J'en ai donné deux pour vingt-quatre ducats, et les trois autres pour trois bagues qui ont été évaluées à vingt-quatre ducats, mais je les ai fait voir à mes amis qui disent qu'elles n'en valent que vingt-deux. Comme vous m'avez écrit de vous acheter des pierreries, j'ai cru vous être agréable en vous les expédiant par Frantz. Faites-les estimer chez vous par des gens qui s'y entendent, et conservez-les pour leur prix d'estimation. Si cependant elles ne vous conviennent pas, retournez-les-moi par le prochain messager. Car à Venise on m'offre douze ducats pour l'émeraude et dix pour le diamant. Seulement, comme je ne désire pas perdre deux ducats, je ne veux pas les donner. Je voudrais bien que vous pussiez venir en Italie, mais je sais tout le prix de vos instants.
Le temps s'envole rapidement ici; il y a beaucoup de gens fort aimables qui viennent me distraire dans mon atelier. Je puis consacrer si peu d'heures à la peinture, que je suis parfois obligé de me cacher. Les gentilshommes me veulent tous du bien; je n'en dirai pas autant des peintres depuis qu'ils savent que je sais peindre.
Endres Künhoffer vous présente ses civilités; il vous écrira par le prochain courrier.
Je me recommande à votre bon souvenir et je vous prie de dire à ma mère que je suis très-étonné de rester si longtemps sans recevoir de ses nouvelles; ma femme non plus ne m'écrit pas, je crois l'avoir perdue.... Je suis aussi très-chagrin de ne pas recevoir de lettres de vous, cher monsieur. J'ai lu le billet que vous avez écrit à Bastien Imhoff, où vous lui parlez de moi.
Soyez assez bon pour donner les deux lettres ci-incluses à ma mère. Oubliez un peu ma dette, et soyez sûr que j'y penserai, moi, pour vous payer honorablement.
Saluez de ma part Étienne Baumgartner et d'autres bons amis. Faites-moi savoir si vos amours sont toujours de ce monde, et tâchez de pouvoir lire mon écriture, car j'ai affreusement griffonné.
Faite à Venise le samedi avant le dimanche blanc[20]. Demain il est bon de se confesser.
[20] Le premier dimanche après Pâques.
Lettre VI.
Magnifique seigneur Pirkeimer, très-grand et premier homme du monde, votre serviteur et esclave Albert Dürer vous donne le salut[21]. Il est enchanté et honoré d'apprendre que votre santé est excellente, mais il s'étonne qu'un homme de votre sorte ne trouve que la grâce de Dieu pour combattre le savant _Trasibul_[22] d'après ce que me dit votre lettre de ce _monstre étrange_. J'ai eu peur, car cela me paraît en effet une grande affaire.
[21] La première partie de cette lettre est écrite un peu en italien de cuisine, un peu en espagnol, un peu en portugais et beaucoup en patois indéchiffrable.--Pirkeimer, qui était un homme fort instruit, a dû rire beaucoup en la recevant.--Voici le texte original, original est le mot.
«Grandissimo primo homo de mondo, woster servitor ell schiavo Alberto Dürer disi salus suo magnifico miser Willibaldo Pircamer my fede el aldy Wolentiri cum grando pisir woster sanita et grando honor el my maraweio como ell possibile star uno homo cosi wu contra thanto sapientissimo Tirasibuly milites non altro modo nysy una gracia de dio quando my leser woster littera de questi strania fysa de catza my habe thanto pawra et para my uno grando kosa.»
[22] Pirkeimer avait envoyé à son ami un dessin un peu intime, en effet.
Vous n'êtes donc pas devenu plus raisonnable. Vous faites toujours l'aimable, mais y songez-vous donc, mon cher, l'amabilité vous sied comme la civette aux lansquenets. Vous vous habillez de satin et vous vous pavoisez de rubans pour courir les ruelles comme un étourdi; décidément vous voulez devenir irrésistible, et vous croyez que tout est dit lorsque vous êtes parvenu à plaire à quelques femmes de mœurs faciles. Si encore vous étiez un homme comme moi, mais vous avez beaucoup de maîtresses, et lorsque vous leur avez embrassé le bout des doigts, vous êtes sur les dents pour un mois et plus. C'est vraiment bien la peine d'en changer si souvent.
[Illustration: ALBERT DURER. AH CABASSON DEL. L. DUJARDIN SC.]
Je vous remercie de la façon dont vous avez traité mes affaires avec ma femme, et j'avoue que vous êtes plein de sagesse. Si seulement vous étiez aussi calme que moi, vous auriez toutes les vertus. Vous méritez aussi des remercîments pour la loyauté que vous avez montrée à propos des bagues. Après tout, si elles ne vous conviennent pas, cassez-leur la tête et les jetez sur le fumier, comme dit Peter Weisbeker.
Petit à petit je deviens un véritable gentilhomme de Venise, et j'ai appris avec plaisir que vous composez de beaux vers. Vous seriez bien ici, avec nos violons qui jouent si tendrement qu'ils en pleurent eux-mêmes. Plût à Dieu que notre maîtresse de calcul[23] pût les entendre, elle s'attendrirait peut-être un peu.
[23] Il parle de sa femme.
Du reste je suivrai votre conseil, j'apaiserai ma colère et resterai indifférent aux ennuis qu'elle me cause, comme je l'ai toujours fait jusqu'à présent.
Comme je ne pourrai pas songer au retour avant deux mois, car rien n'est encore prêt, je vous prie de prêter à ma mère une dizaine de florins, jusqu'au moment où Dieu me tirera de la gêne. Je vous payerai honnêtement le tout ensemble. Je vous envoie la glace de Venise par le courrier. Quant aux deux tapis, Antony Kolb me prêtera son expérience pour les acheter, et aussitôt que je les aurai je les remettrai au commis du messager qui vous les fera parvenir. Je n'ai pas encore pu trouver les plumes de grue que vous m'avez demandées; mais il y a ici beaucoup de plumes de cygne avec lesquelles on écrit et que vous pouvez mettre à votre chapeau en attendant. J'ai causé avec un imprimeur qui m'a assuré qu'aucun nouvel ouvrage grec n'avait paru récemment; si par hasard on édite quelque chose d'intéressant dans ce genre, il me le dira, et je vous le ferai savoir.
Dites-moi combien de papier vous voulez. Vous avez bien fait de me donner cette commission, car jamais je n'en ai vu de plus beau que celui que l'on vend ici.
Pour ce qui est des travaux historiques, les Italiens n'ont rien fait de bien remarquable et qui soit digne d'être lu par un homme comme vous. Il y a toujours quelque chose à critiquer dans leurs ouvrages sur l'histoire, vous le savez vous-même mieux que moi.
Je vous ai écrit brièvement par le messager Kantengysserle. Je voudrais savoir si vous êtes toujours d'accord avec le messager Kuntz.
Je me recommande à votre bon souvenir; présentez aussi mes amitiés à notre bon prieur[24], et dites-lui de m'accorder quelques prières; qu'il fasse que le bon Dieu me préserve de toute maladie et surtout du mal français; il n'y a rien sur la terre que je craigne davantage, presque tout le monde ici en est infecté et beaucoup de gens en meurent.
[24] Eucharis Karll, prieur des Augustins.
Saluez aussi de ma part Étienne Baumgartner, Lorentz et tous ceux qui demandent amicalement de mes nouvelles.
Écrit à Venise 1506, le 18 août.
ALBERTUS DURER. Noricorius Sivus (textuel).
_Post-scriptum._--Andreas est ici et il me prie de vous offrir ses amitiés, il n'est pas encore bien fort; il a eu et il a des embarras d'argent à cause de la longue maladie qu'il a faite. Je vous dirai même, entre nous, que je lui ai prêté huit ducats; mais n'en parlez à personne, il pourrait croire que je n'ai pas confiance en lui; du reste, il saura se procurer de quoi me rembourser, car il se conduit très-honorablement, et tout le monde lui veut du bien.
Si le roi vient en Italie, j'ai le projet d'aller avec lui à Rome.
Lettre VII.
Savant, sage, instruit en beaucoup de langues, homme habile à discerner la vérité du mensonge, honorable et honoré Bilibald Pirkeimer, votre humble serviteur Albert Dürer vous souhaite toutes sortes de prospérités. Cependant, avec cette belle diable de chance qui le tient, il semble qu'il veuille renoncer à votre cœur[25], vous allez croire que lui aussi est un orateur à cent finesses comme vous. La chambre qu'il habite devrait avoir plus de quatre coins où il pourrait placer les dieux de la mémoire....; mais je ne veux pas me casser la tête à m'excuser plus longtemps, je me contenterai de me recommander à votre indulgence. Pour me souvenir de toutes vos commandes, il faudrait que mon cerveau eût autant de cases différentes que vous avez de pois chiches dans votre jardin; mais en voilà assez sur ce sujet. Le margrave[26] lui-même ne donnerait pas une si longue audience. J'ai calculé que cent articles, en ne mettant que cent mots par article, demandent un travail de neuf jours, sept heures, cinquante-deux minutes, et notez que je n'ai pas encore compté les soupirs. Voilà pourquoi on ne s'improvise pas orateur, comme dit Tettels.
[25] Les quelques premiers mots de cette phrase sont écrits en italien, un peu moins indéchiffrable que celui que l'on trouve au commencement de la lettre précédente.
[26] A l'époque dont parle Albert Dürer, Pirkeimer fit partie de l'ambassade qui fut envoyée au conseil de la Confédération souabe par la ville de Nuremberg. L'histoire de cette négociation est conservée dans les archives de Nuremberg sous ce titre: Conventions conclues entre le margrave Frédéric de Brandenbourg et l'ambassade de Nuremberg, etc., 1506, in-folio.
Je déploie tout mon zèle, et cependant je ne peux pas mettre la main sur des tapis larges; ils sont tous étroits et longs. Je continue mes explorations avec l'aide d'Antony Kolb. Bernard Hirsffogel vous salue et vous offre de nouveau ses services; il est très-triste, car il a perdu son fils, l'enfant le plus amusant que j'aie vu de la vie. Je ne peux pas trouver les plumes de fou que vous demandez. Oh! si vous étiez ici, vous verriez de crânes lansquenets italiens. Je pense souvent à vous et à l'intérêt que vous prendriez à examiner leurs armes. Ils ont des _roncani_ avec deux cent dix-huit pointes; lorsqu'ils touchent un homme avec cette arme, il est mort, car toutes les pointes sont empoisonnées. Les Vénitiens mettent beaucoup de soldats sous les armes, le pape et le roi de France aussi; je ne sais pas ce qui en résultera.
On se moque beaucoup ici de notre roi.
Bonne chance à Étienne Baumgartner (je ne suis pas étonné qu'il ait pris femme). Rappelez-moi au souvenir de Borcht, de M. Lorentz, et même de notre maîtresse de comptes. Remerciez votre fille de chambre de m'avoir souhaité le bonjour, mais dites-lui qu'elle est un monstre.
[Illustration]
J'ai expédié du bois de palmier de Venise à Augsbourg, où je le laisse en dépôt; il pèse dix quintaux.
Mon tableau est enfin terminé; je gage un ducat que si vous le voyiez vous le trouveriez bien composé et d'un bon coloris. Cet ouvrage m'a valu beaucoup d'honneur, mais peu de profit. Pendant le temps que j'ai mis à le peindre j'aurais bien pu gagner deux cents ducats, car j'ai refusé beaucoup de commandes pour pouvoir m'en occuper exclusivement. Ma seule consolation est d'avoir fermé la bouche aux peintres qui disaient: C'est un habile graveur, mais il n'entend rien au maniement des couleurs. Maintenant tout le monde s'accorde à dire que l'on n'a jamais vu plus beau coloris.
Mon manteau français vous présente ses respects, et mon habit italien vous tire sa révérence.
Vous passez toujours votre vie chez les femmes légères. Vous êtes en si mauvaise odeur à Nuremberg, que je vous sens d'ici. On me dit que lorsque vous courez à vos amours, on ne vous donnerait pas plus de vingt-cinq ans. Oui-da! multipliez-les par un chiffre quelconque, et alors je vous croirai. Il y a ici beaucoup d'italiens qui vous ressemblent sous ce rapport; je ne sais pas comment cela se fait.
Le doge[27] et le patriarche de Venise[28] sont venus voir mon tableau.
[27] Leonardo Loredano, doge de Venise de 1500 à 1521.
[28] Antonio Suriano.
Maintenant je suis votre serviteur, il faut que j'aille me coucher, il sonne sept heures de la nuit. Je vous ai écrit, j'ai écrit au prieur des Augustins, à ma belle-sœur la marchande de couleur et à ma femme; donc j'ai déjà barbouillé une belle quantité de papier, et je pense qu'il est plus amusant pour vous de causer avec des princes qu'avec moi.
Venise, le jour de la sainte Vierge en septembre.
A propos, ne prêtez pas un sou à ma mère et à ma femme; elles ont assez d'argent.
Albert Durer.
Lettre VIII.
Comme je sais que vous êtes convaincu de mon attachement pour vous, je me dispense de vous en parler. Cependant je ne puis vous dissimuler combien je suis heureux de la grande réputation dont vous jouissez et que vous avez su acquérir par votre sagesse et votre instruction. C'est chose vraiment surprenante et rare de voir tant d'esprit dans un corps si chétif. C'est une grâce particulière que Dieu vous a faite comme à moi.
Nous sommes donc deux personnages remarquables, vous par votre esprit et moi par mon talent. Combien de fois ne nous est-il pas arrivé pourtant, lorsque nous y réfléchissons bien, de nous être retournés et d'avoir vu des gens qui se moquaient de nous pendant que d'autres nous comblaient d'éloges! Ne croyez donc pas aveuglément tous ceux qui vous complimentent; mais peut-être êtes-vous trop peu modeste pour ne pas les croire. Il me semble que je vous vois en présence du margrave, et que vous mettez autant d'élégance dans vos discours que dans votre manière de toucher vos thalers.
J'ai bien vu dans votre neuvième lettre que vous êtes encore une fois très-occupé de femmes; vous devriez avoir honte de n'être pas plus raisonnable à votre âge. Sachez que vous avez autant de grâce à faire toutes ces fredaines qu'un gros bouledogue à jouer avec un petit chat. Je voudrais apprendre que vous êtes devenu aussi rangé que moi. Si j'étais bourgmestre, je vous ferais mettre en prison et j'enfermerais avec vous la Rech..., la Ros..., la Gart..., la Ech..., et d'autres encore que je ne veux pas nommer: elles sauraient bien vous mettre à la raison. Vous me dites finement que beaucoup de femmes honnêtes ou légères demandent de mes nouvelles: cet intérêt ne prouve rien contre ma vertu.
Si Dieu me ramène à Nuremberg, je ne sais vraiment pas comment je ferai pour vivre avec vous qui êtes illustre maintenant. Je me réjouis cependant de votre gloire et de votre nouvelle dignité. Vous ne battrez plus vos chiens jusqu'à ce qu'ils en soient perclus; mais peut-être ne voudrez-vous plus vous montrer dans les rues avec un pauvre barbouilleur comme Albert Dürer; vous trouverez peut-être que c'est une honte pour un seigneur de votre importance.
[Illustration]
Notre cher ami Baumgartner est aussi enchanté que moi de votre bonne réputation.
Pendant que je suis en train de vous écrire allégrement, un incendie dévore six maisons chez Petre Pender; j'y perds une pièce de laine que j'avais achetée hier pour huit ducats: de cette façon j'éprouve du dommage par suite de ce désastre.
Il est beaucoup question d'incendies ici. J'attends que vous m'écriviez pour rentrer à Nuremberg; je partirai le plus tôt possible, car je dépense beaucoup d'argent pour ma nourriture. J'ai donné environ cent ducats pour des couleurs et d'autres objets. J'ai commandé pour vous deux tapis que je payerai demain, mais je n'ai pas pu les avoir à bon marché. Je les emballerai avec mes hardes, et aussitôt que vous m'écrirez je reviendrai.
Vous tourmentez vraiment trop ma femme. Je vous fais savoir aussi que je m'étais mis dans la tête d'apprendre à danser; j'ai été deux fois à l'école, et il m'a fallu payer un ducat au maître; après cela vous me connaissez assez pour savoir qu'il n'y a de force humaine qui pourrait m'y faire retourner. Je dépenserais lestement tout l'argent que j'ai gagné et je ne saurais rien par-dessus le marché.
Le messager Ferbre vous apportera la glace de Venise. Je n'ai pu découvrir aucun ouvrage grec nouvellement paru, mais je vous rapporterai une rame de votre papier; pour les plumes, je n'ai pas pu me procurer celles que vous m'avez demandées, j'en ai acheté de blanches, et si j'en trouve de vertes je les rapporterai également. Étienne Baumgartner m'a écrit de lui envoyer cinquante grains de cornaline pour un rosaire; je les ai achetés, mais cher, et je n'ai pas pu les avoir gros: je les lui expédierai par le plus prochain messager.
Je vous ferai savoir au juste, d'après votre désir, le jour de mon départ, pour que _mes maîtres_ puissent prendre des dispositions en conséquence.
J'irai avant à Bologne pour une raison d'art: quelqu'un m'a promis de m'apprendre le secret d'une perspective; je resterai huit ou dix jours dans cette ville, je retournerai à Venise et je reviendrai à Nuremberg par le prochain messager.
Hélas! j'ai mangé mon pain blanc avant mon pain noir. Que je regretterai le soleil de Venise! Ici je suis un grand seigneur, chez moi je ne serais plus qu'un pauvre diable!
J'aurais encore beaucoup de choses à vous écrire, mais je vous verrai prochainement.
Écrite à Venise, je ne sais pas la date du mois, mais environ quinze jours après la Saint-Michel, 1506.
Albert Durer.
_Post-scriptum._--Faites-moi savoir si aucun de vos enfants n'est mort. Vous m'avez écrit une fois que Joseph Rumell a épousé votre fille, et vous ne dites rien de plus; comment voulez-vous que je sache à laquelle vous faites allusion.
Ah! si j'avais seulement ma pièce de laine! Mais je crains maintenant que mon manteau ne soit aussi brûlé; si cela est, j'en deviendrai fou. J'ai vraiment du malheur, car il y a trois semaines un de mes débiteurs s'est sauvé emportant huit ducats qu'il me devait.
Ces lettres portent l'empreinte du cachet d'Albert Dürer et la suscription suivante:
A l'honorable et savant Bilibald Pirkeimer, bourgeois de Nuremberg, mon gracieux seigneur.
Voici le cachet d'Albert Dürer:
[Illustration]
Ses principaux monogrammes,
[Illustrations]
Son écriture et sa signature,
[Illustration]
Traduction:
Écrite à Venise, à 9 heures du soir, le samedi après la Chandeleur.
Albert Durer.
C'est la fin de la deuxième lettre à Pirkeimer.
JOURNAL DU VOYAGE D'ALBERT DÜRER DANS LES PAYS-BAS ÉCRIT PAR LUI-MÊME PENDANT LES ANNÉES 1520 ET 1521.
Journal Du Voyage
Dans Les Pays-Bas
éCrit Par Lui-MêMe Pendant Les AnnéEs 1520 Et 1521.
Nuremberg, 1520.
[Illustration]
A mes frais et dépens, le jeudi après la Saint-Kilian, moi, Albert Dürer, je quitte Nuremberg avec ma femme[29] pour me rendre dans les Pays-Bas. Après avoir passé le même jour par Erlangen, nous logeons à Baiersdorf, et j'y dépense trois sous moins six deniers. De là, nous partons par la route la plus courte pour Forchheim, où nous arrivons le vendredi; là, pour un sauf-conduit, je paye vingt-deux deniers. Je pars pour Bamberg où j'offre à l'évêque[30] une peinture de la Vierge, la Vie de Notre-Dame[31], une Apocalypse[32] et des gravures pour la valeur d'un florin.
[29] Agnès Frey, fille d'Hans Frey de Nuremberg, épousa Albert Dürer en 1494. Le journal de Dürer prouve qu'il n'avait pas laissé à Nuremberg son avare et querelleuse femme, comme l'ont prétendu jusqu'ici ses biographes, entre autres J. Sandrart, qui l'écrit en toutes lettres dans le deuxième volume de l'_Académie allemande_, page 225 (_imprimé à Nuremberg en 1675_). Du reste, Albert Dürer, dans son journal, ne dit pas un mot du caractère de sa femme. Il résulte aussi de ce document qu'en 1520 il se rendit pour la première fois dans les Pays-Bas. Il n'avait donc pas visité précédemment ce pays avec l'empereur Maximilien I, comme Quadens le prétend à tort dans les _Fastes de la nation allemande_, page 428. S'il est vrai qu'Albert Dürer alla dans les Pays-Bas pour fuir des chagrins domestiques, malheureusement trop réels, il faut que ce voyage nouveau ait eu lieu en 1523 ou en 1524 seulement.
[30] Georges III, sacré en 1505, mort en 1522, protecteur des arts. Albert Dürer a fait son portrait.
[31] Suite de 20 estampes. Hauteur, 11 pouces; largeur, 7 pouces 9 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, D. VII, no 76-95.
[32] L'Apocalypse de saint Jean, 15 estampes. Hauteur, 14 pouces 6 lignes; largeur, 10 pouces 3 à 6 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, 60-75.
Cette œuvre gigantesque est digne de l'homme de génie qui l'a exécutée, et digne du livre étrange qui l'a inspirée.
Il me fait quitter mon auberge où j'avais dépensé environ un florin, m'invite à venir chez lui, et me donne un laisser passer pour la douane et trois lettres de recommandation. Je paye six florins d'or[33] au voiturier qui va me mener de Bamberg à Francfort.
[33] Le florin d'or valait 8 fr. 60 de notre monnaie d'aujourd'hui.
Maître Nicolas Laux, Benedict et Hans le peintre[34] me versent le coup de l'étrier; je bois et je pars.
[34] Hans Wolfgang Ratzheimer vivait à Bamberg, de 1492 à 1527.
Je donne quatre sous pour du pain et treize sous pour des pourboires. Je vais rapidement de Bamberg à Eltman; de là, je me rends à Zeil, je dépense vingt et un sous, et j'arrive à Hasfurth où je montre ma lettre de douane, après quoi on me laisse partir.
Je dépense un florin dans la chancellerie de l'évêque de Bamberg. A Theres, au couvent, j'exhibe mes papiers et continue ma route.
Nous arrivons au bord du Rhin, où nous passons la nuit pour un denier; de là, nous allons à Maynberg. A Schweinfurth, je suis invité par le docteur Georges Rebart qui me donne du vin que nous mettons dans notre bateau. On m'exempte des droits de douane.
J'avais dépensé dix deniers pour un poulet rôti et dix-huit deniers pour le cuisinier et son fils. De là, nous nous rendons à Volkach, et ensuite à Zwartzach où nous passons la nuit et dépensons vingt-deux deniers.
Le lundi, nous nous levons de grand matin pour nous rendre à Fettelbach. A Ritzing, nous dépensons trente-sept deniers.
Par Seilzfeldt, nous arrivons à Markbreit, d'où on me laisse partir après avoir vu mes papiers.
En passant par Frickenhaussen et Ochsenfurth nous gagnons Eivelstadt, puis Murzburg. De là, nous arrivons à _Erla-Brunn_ où on nous donne un lit pour vingt-deux deniers.
En passant par Relzbach et Zelling nous gagnons Karlstadt et puis Gemûnd; nous y dînons assez bien pour vingt-deux deniers.
Nous voyons successivement Hofstetten, Lohr et Nevenstadt où j'ai dû montrer ma lettre de transit; je dépense dix deniers pour du vin et des écrevisses. Le mercredi matin, après avoir laissé derrière nous Rotenfels, nous arrivons à Saint-Écarig, d'où nous nous rendons à Heudenfeldt, Triffelstein, Homburg, Wertheim, et puis à Brodselten, Freudenberg, Miltenberg, Klingenberg, Worth, Obernburg, Asschaffenburg, Selgenstadt et Steinheim, où je montre mes papiers.
Nous passons la nuit près de Johansen. Le matin, on nous ouvre les portes de la ville et l'on nous fait beaucoup d'amitiés; j'y dépense six weispfenning.
Le vendredi, nous nous rendons à Kesselstadt pour gagner Francfort où je montre ma lettre de douane. Je dépense six sous pour un lit, et je donne deux sous au garçon. Jacob Heller me régale de vin à l'auberge, et je fais accord avec un homme qui consent à me conduire de Francfort à Mayence pour un florin, deux sous. La nuit, nous dépensons huit sous.
Le dimanche, je prends le bateau du matin qui va de Francfort à Mayence. Arrivé à mi-chemin, c'est-à-dire à Hochst, je montre ma lettre de transit et on me laisse passer. Je dépense huit deniers francfortois. De là, nous allons à Mayence; je dépense un albus[35] pour faire décharger mes effets, plus dix-huit deniers pour les courroies.
[35] Albus, ou pfennig blanc, monnaie d'argent mise en circulation vers 1360. Sous l'empereur Charles IV, elle avait surtout cours dans l'électorat de Cologne et dans la Hesse-Cassel; elle valait 9 pfennigs. On n'en trouve plus que dans les cabinets des numismates.
Je fais accord avec le capitaine du bateau de Cologne qui s'engage à me transporter, avec mon bagage, pour trois florins. J'avais dépensé dix-sept albus à Mayence.
Peeter, l'essayeur de la corporation des orfévres, me fait cadeau de deux bouteilles de vin. Veith Farnpuhler m'invite, mais l'aubergiste refuse de recevoir son argent et veut lui-même être mon hôte. On me rend beaucoup d'honneurs. Je pars de Mayence, où le Mein se jette dans le Rhin, le jour de sainte Marguerite, et je dépense dix-neuf hellers pour de la viande, du pain et des œufs que je prends avec moi sur le bateau. Léonhard, l'orfévre, me fait présent de vin et de gibier; il me donne aussi du charbon, qui me servira à faire la cuisine sur le bateau. Le frère de Joostes m'offre une bouteille de vin, et la corporation des peintres deux. Après avoir passé devant Erfeld et Rudisheim, nous arrivons à Erenfels. Là je montre mon passavant, mais on exige deux florins d'or qu'on promet de me rendre si dans les deux mois je rapporte une lettre d'exemption. Nous arrivons à Bacharach où je dois également m'engager à acquitter les droits dans les deux mois ou à présenter une exemption.
A Caub, on ne me laisse passer que sous les mêmes conditions.
A Saint-Goar, le percepteur me demande où j'ai acquitté les droits; je me contente de lui répondre que je n'ai pas d'argent à lui donner.
A Bopart, la douane de Trèves ne me laisse passer sur la vue de ma lettre de transit que lorsque j'ai déclaré, écrit et signé que je n'ai avec moi aucune espèce de marchandise. De là, nous nous rendons à Lahnstein où je montre mon passavant; non-seulement le percepteur me laisse passer, mais il me prie de le recommander au seigneur de Mayence et il me fait cadeau d'une bouteille de vin; il connaît beaucoup ma femme, et il désirait me voir depuis longtemps.
A Engers, ma lettre de transit suffit pour me donner passage. Cette place appartient au duché de Trèves.
A Andernach, je dépense onze hellers, et je quitte cette ville le jour de la Saint-Jacques pour me rendre à Bonn. De là, je vais à Cologne; nous avons dépensé neuf sous dans le bateau, un sou quatre deniers pour des fruits et du charbon, sept sous pour le déchargement, et quatorze hellers pour les domestiques des bateliers. Je fais cadeau à mon cousin Nicolas[36] de ma redingote doublée et bordée de velours; je donne un florin à sa femme. Jérôme Fugger, Jean Ghrosserpeck et mon cousin me régalent de vin. Je dîne au couvent des Chartreux, où un frère m'offre un coupon de drap. M. Jean Ghrosserpeck me fait cadeau de douze mesures de vin fin. Je dépense cependant à Cologne deux florins quatorze sous, plus trois sous pour des fruits, un sou de pourboire, et un sou pour le messager.
[36] Le fils du sellier, l'élève du père d'Albert Dürer.
[Illustration]
Le jour de la Saint-Pantaléon, nous partons pour Postorff où nous passons la nuit pour trois sous. Le dimanche, nous dînons à Rodingen. Le lendemain, de bonne heure, nous quittons Freendorf pour nous rendre à la petite ville de Sangelt, nous dînons dans un village nommé Systerkylen pour deux sous et deux hellers. Nous passons par Sittard, jolie petite ville, pour nous rendre à Starkem, un endroit charmant où nous descendons dans une excellente auberge. Nous mangeons fort bien, nous nous couchons dans un bon lit, et la dépense ne s'élève pas à plus de quatre sous.
Le vendredi matin, nous passons la Meuse et faisons notre entrée à Marten Lewbehrn; je donne un sou pour un jeune poulet. De là, nous partons pour Stoffer, et, le mercredi, nous sommes à Merpeck où, pour trois sous, j'achète du pain et du vin. En passant par Brantenmuhl et Culenberg, nous arrivons le mardi matin à La Croix où, pour trois sous deux deniers, on nous sert un assez bon repas.
Nous prenons le chemin d'Anvers[37]. Aussitôt arrivé, je me rends à l'auberge de Joost Plankfeld. Le même soir, le factor Bernard Stecher me donne un souper splendide; ma femme reste à l'auberge, et je donne trois florins au voiturier.
[37] On sait que du temps d'Albert Dürer, cette ville était appelée Antorff par les Allemands.
Le samedi après la Saint-Pierre-aux-Liens, mon hôte me mène chez le bourgmestre d'Anvers[38]; sa maison[39] est grande et bien distribuée, avec des chambres très-vastes et très-belles. Elle est flanquée d'une tour précieusement travaillée et entourée d'immenses jardins; en somme, c'est une demeure princière. Je n'ai pas vu sa pareille dans toute l'Allemagne. Une grande rue toute neuve donne accès de deux côtés à cette maison, qu'il a fait bâtir ainsi à sa fantaisie.
[38] Le chevalier Arnold de Liere, qui fut successivement bourgmestre de l'extérieur et de l'intérieur, de 1506 à 1529, date de sa mort.
[39] Cette maison, située rue des Princes, devant la cour de Liere, est aussi appelée la Maison Anglaise. Aujourd'hui, c'est un hôpital militaire. L. Guicciardyn dit, dans sa _Description des Pays-Bas_, Amsterdam 1612, page 69, qu'elle fut bâtie par le seigneur Aert, né de la branche noble de Liere, pour servir de résidence à Charles V.
Le dimanche, jour de la Saint-Oswald, les peintres m'invitent dans leur cercle avec ma femme et ma servante. Nous mangeons un excellent dîner, dans un service complet d'argent. Toutes les femmes des peintres sont là; et, lorsque l'on me mène à ma place, l'assemblée entière, debout, fait la haie comme si j'étais un grand seigneur. Il y a à ce banquet des personnages très-considérables qui se courbent devant moi et me font mille politesses, me disant qu'ils veulent tout faire pour m'être agréable. Lorsque je suis assis, le pensionnaire du Conseil d'Anvers vient à moi avec deux valets et me fait présent, de la part de ces messieurs de la ville, de quatre pots de vin, en me disant qu'ils veulent m'honorer par là et me témoigner leur estime. Je le prie de leur transmettre mes remercîments, et lui offre mes très-humbles services.
Après lui vient maître Pierre[40], qui me présente, avec ses hommages, deux autres pots de vin. Après avoir passé gaiement à table une grande partie de la nuit, on me reconduit aux flambeaux, en me faisant mille et mille démonstrations amicales. Je remercie chaudement, et vais me mettre au lit.
[40] Maître Pierre, charpentier de la ville.
Je suis allé voir Quentin Metsys[41] dans sa maison[42].
[41] Quentin Metsys, peintre fameux, né à Louvain vers 1466, mort à Anvers en 1530.
Nous disons en 1530. En effet, il résulte d'une communication faite à M. Pierre Génard par le chevalier Léon de Burbure, et insérée à la page 196 de la _Vlamsche School_, volume de 1857, que maître Quentin Metsys est décédé entre le jour de la Noël 1529 et la veille de cette fête 1530. C'est en cette dernière année qu'il est mort, puisqu'il avait assisté encore, le 8 juillet 1530, à la passation d'un acte.... (_Livret du musée d'Anvers_).
Le célèbre ferronnier-peintre avait donc seulement 64 ans et non 84 comme on le croyait avant la découverte de son acte de naissance faite récemment par M. Edward Van Even, l'infatigable archiviste de la ville de Louvain. M. Paul Mantz, qui est à l'affût de tout ce qui peut donner un attrait nouveau à son _Histoire des peintres flamands_, publiera, j'en suis sûr, ce précieux document dans la prochaine édition de son excellent livre.
[42] Quentin Metsys habitait alors une maison appelée le Singe (de Simme), dans la rue des Tanneurs (Huidevetters-Straet, section 3, no 1037).
Plus tard il alla habiter la rue du Jardin dans les Arbaletriers (Schutters-hof-Straet). C'est cette deuxième demeure qui avait encore, en 1658, pour enseigne, un saint Quentin forgé en fer par maître Quentin Metsys lui-même, si l'on en croit Van Fornenberg.
J'ai aussi visité les trois grandes places de tir[43]. Je fais un excellent dîner chez Haber et un autre chez le consul de Portugal, dont je dessine le portrait. Je fais aussi le portrait de mon hôte Joost Planckfeld, qui m'offre une branche de corail. Je donne deux sous pour du beurre, et la même somme aux charpentiers des peintres. Mon hôte me mène dans l'atelier où les peintres pensionnés par la ville d'Anvers travaillent aux arcs de triomphe qui seront élevés sur le passage du roi Charles V[44]. Il n'y en aura pas moins de quatre cents, de quarante pieds de long chacun; ils régneront des deux côtés des rues, seront bien peints et auront deux étages, sur lesquels on donnera des représentations allégoriques. La menuiserie et la peinture coûteront ensemble quatre cents florins. Cette décoration sera d'un bel effet.
[Illustration: C. BOGDURT. D. ALBERT-DURER. E. SOTAIN. JC]
[43] Les places de tir étaient alors situées, les deux premières, où sont aujourd'hui le marché au blé et le nouveau théâtre; la troisième, près des rues des Tapissiers et du Jardin-du-Tir. Elles furent toutes les trois rebâties en partie par Gillibert van Schoonbeke, en 1552.
[44] Le 23 décembre 1520, Charles V fit son entrée triomphale à Anvers, où se tenait alors le conseil de toutes les provinces, pour offrir à Sa Majesté deux cent mille couronnes (_Chronique anversoise_, page 14).
Je dîne de nouveau chez le consul de Portugal et chez Alexandre[45].
[45] Orfévre et amateur de Nuremberg, né en 1504, mort en 1546, reçu de la gilde de Saint-Luc en 1546.
Sebald Fischer m'achète seize petits dessins de la Passion[46] pour quatre florins; trente-deux grands livres pour huit florins; six gravures de la Passion[47] pour trois florins; vingt demi-feuilles, différents sujets, l'un parmi l'autre, un florin; il m'en prend pour trois florins. Je vends aussi des quarts de feuille pour cinq florins et demi, plus huit grandes feuilles pour un florin.
[46] 37 estampes. Hauteur, 4 pouces 8 à 10 lignes; largeur, 3 pouces 7 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, 16-52.
[47] Suite de 16 pièces gravées sur bois. Hauteur, 4 pouces 4 lignes; largeur, 2 pouces 9 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, 3-18. Vasari dit qu'Albert Dürer a été à Venise pour porter plainte contre Marc-Antoine, qui avait fait et vendu des copies de la grande et petite Passion de Jésus-Christ. Cette assertion est fausse. Ce qui le prouve mieux que tous les raisonnements, c'est que les cinquante-trois pièces qui composent les deux séries de la Passion ont été commencées en 1507 et terminées en 1513, lorsque Albert était revenu depuis longtemps de Venise. S'il y a été une autre fois, c'est avant 1506 et non après.
J'avais remis à mon hôte une figure de la Vierge peinte sur toile; il l'a vendue pour mon compte deux florins du Rhin.
Je fais le portrait de Félix, le joueur de luth[48]. Je dépense deux sous pour de la bière et du pain, deux sous pour un bain, et quatorze sous pour trois petits panneaux.
[48] Félix Hungersberg, musicien célèbre et capitaine de l'empire.
Je dîne chez l'orfévre Alexandre, et aussi chez Félix.
Maître Joachim[49] a dîné chez moi hier, ainsi que son élève. Pour les peintres, je fais en demi-teinte un écusson; j'accepte un florin pour les débours. Je donne mes quatre nouvelles pièces à Pierre Wolfgang, et à Joachim des dessins pour la valeur d'un florin, parce qu'il m'a prêté son domestique et ses couleurs; du reste, j'avais retenu son domestique à dîner, et je lui avais donné pour trois sous de dessins. J'envoie à l'orfévre Alexandre quatre nouvelles pièces. Je fais au fusain les portraits du Génois Tommaso Florianus, de Romanus, qui est de Lucques, et des deux frères de Tommaso, Vincent et Gérard, tous trois de la famille des Pombelli. Je dîne douze fois chez Tommaso.
[49] Joachim Patenier ou de Patenir, né à Dinant, vers la fin du XVe siècle, célèbre comme peintre et comme ivrogne. Il a fait quelques batailles; mais c'est comme paysagiste qu'il s'est illustré. Il mettait dans un coin de tous ses tableaux un petit bonhomme accroupi et ...... C'était le coin du maître. Albert Dürer estimait beaucoup sa peinture; mais il voyait avec chagrin un homme de son mérite _vivre misérablement dans la crapule_.
Le trésorier me donne une tête d'enfant peinte sur toile, et une arme en bois de Calcutta. Tommaso me fait cadeau d'un chapeau de paille. Je dîne chez le consul de Portugal, et l'un des frères de Tommaso me fait accepter des gravures pour la valeur de trois florins.
Érasme[50] m'offre un manteau espagnol, et trois dessins représentant des portraits d'hommes. Je reçois du frère de Tommaso une paire de gants, et je fais un deuxième portrait de Vincent. Je donne à maître Augustin Lumbarth[51] les deux parties des _imagines cœli_[52]. Je dessine le portrait d'Opiius au nez tordu. Ma femme et ma servante Susanne ont dîné chez Tommaso.
[50] Desiderius Erasme, né à Rotterdam le 28 octobre 1467, mort le 11 juillet 1536 à Basel.
[51] Peut-être le frère de Lumbardus, le peintre.
[52] _Imagines cœli septentrionalis._ Hauteur et largeur, 15 pouces 10 lignes. _Imagines cœli meridionalis._ Hauteur et largeur, 15 pouces 8 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, no 151-152.
Notre-Dame d'Anvers est très-grande. On y dit plusieurs messes à la fois sans produire de confusion; ses autels ont de riches fondations. Les meilleurs musiciens y sont attachés; l'église possède plusieurs ornements et sculptures remarquables, ainsi qu'une jolie tour.
J'ai visité la riche abbaye de Saint-Michel, dont le chœur est garni de beaux fauteuils taillés dans la pierre.
A Anvers, quand il s'agit d'art, on ne se laisse pas arrêter par les frais, car l'argent n'y est pas rare.
Je fais le portrait de Nicolas[53], astronome du roi d'Angleterre; c'est un Allemand né à Munich, qui m'a été fort utile dans diverses circonstances.
[53] Nicolas Kratzer, chimiste et astronome fameux, florissait à Oxford en 1517. Holbein fit aussi son portrait en 1528.
Hans Pfaffroth me donne un florin de Philippe pour son portrait que j'ai dessiné. Je dîne de nouveau chez Tommaso; le beau-frère de mon hôte m'a invité avec ma femme. Je change deux mauvais florins contre vingt-quatre sous. Je donne un sou à quelqu'un qui me montre un tableau. Le dimanche après l'Assomption, j'ai vu la grande procession de Notre-Dame d'Anvers; c'est un spectacle féerique; toutes les corporations et tous les métiers habillés somptueusement étaient présents. Chaque profession et chaque gilde avaient ses attributs particuliers, quelques personnes portaient d'énormes cierges et de longues trompettes antiques en argent massif. Il y avait un grand nombre de joueurs de flûte et de tambour vêtus à l'allemande qui, avec leurs instruments, faisaient un terrible vacarme, je les ai aperçus qui circulaient dans les rues par bandes séparées. Voici dans quel ordre on marchait: les orfévres, les peintres, les sculpteurs, les brodeurs sur soie, les statuaires, les menuisiers, les charpentiers, les bateliers, les pêcheurs, les maçons, les tanneurs, les teinturiers, les boulangers, les tailleurs, les cordonniers et divers autres métiers. Il y avait aussi un grand nombre d'hommes de peine et de négociants, des boutiquiers et des marchands de toute espèce avec leurs commis. Après ceux-là venaient les tireurs avec leur carabine, leur arc ou leur arbalète, des cavaliers et des fantassins, la garde des fonctionnaires, et enfin une troupe très-belle qui était précédée de tous les ordres représentés par des gens costumés d'une façon spéciale. J'ai remarqué aussi dans cette procession une troupe de veuves qui vivent de leur travail et suivent une règle claustrale; elles sont couvertes des pieds à la tête de longs vêtements de toile blanche, c'est très-curieux à voir;--parmi ces femmes il y a des personnes fort distinguées. On y remarquait aussi le chapitre de Notre-Dame, une masse de prêtres, d'écoliers et de boursiers qui fermaient la marche. Vingt personnes portaient les images de la Vierge et de l'enfant Jésus splendidement ornées. Pour cette procession on avait construit à grands frais des objets très-remarquables, c'est-à-dire un grand nombre de chars et quantité de bateaux mobiles sur lesquels on représente des scènes de tout genre. J'ai remarqué les allégories suivantes: l'ordre des Prophètes, le Nouveau Testament, la salutation de l'Ange, les trois rois Mages sur des chameaux et d'autres animaux rares fort curieusement costumés, la fuite en Égypte et beaucoup d'autres choses que je passe pour abréger. Enfin venait un grand dragon conduit en laisse par sainte Marguerite et ses vierges qui étaient extrêmement jolies, puis saint Georges, un fort beau garçon et ses pages; un grand nombre de jeunes gens et de jeunes filles costumés de différentes façons représentaient des saints et des saintes.
Cette procession mit deux heures pour défiler devant notre maison, et elle présentait trop de particularités pour pouvoir être relatées toutes ici[54].
[54] Ces quelques lignes ont inspiré au grand peintre belge, Henri Leys, un tableau qui est un chef-d'œuvre.
J'ai été dans la maison que Focker s'est fait construire[55] récemment, elle est fort belle, flanquée d'une jolie tour et entourée de jardins immenses. J'ai surtout admiré ses magnifiques écuries.
[55] Cette maison existe encore aujourd'hui; elle est située, rempart des tailleurs de pierre, W. 4, no 794; mais elle est entièrement défigurée. Les Focker ou Fugger étaient, en ce temps-là, les plus riches marchands de l'Europe. Ils étaient originaires d'Augsbourg et s'étaient fixés à Anvers en 1505.
Tommaso a donné à ma femme quatorze aunes de gros damas d'Arras pour s'en faire une robe, et de plus, deux aunes et demie de demi-satin pour la doublure. J'ai fait, à la demande des orfévres, une esquisse d'une couronne pour la tête de Notre-Dame. Le consul de Portugal m'a offert dans son hôtel[56] des vins de France et de Portugal. Roderigo[57] m'a donné un petit tonneau de sucreries de toute sorte, où se trouvent une boîte de sucre candi, deux plats de sucrerie fine, des massepains et même quelques cannes à sucre, telles qu'elles croissent naturellement. J'ai gratifié son domestique d'un florin et changé un mauvais florin contre douze sous.
[56] L'hôtel de Portugal, situé au _Kipdorp_, W. 2, no 1668, acheté par la ville à M. Gilles de Schermere, le 20 novembre 1511, et donné au facteur et consuls ordinaires du Portugal, «et ce tant et durant que les dicts facteur ou consuls se tiendront en ceste ditte ville, et que le facteur tiendra sa demeure en la ditte maison.» En 1817, on en fit la caserne des pompiers.
[57] Rodrigo Fernandès, très-gros commerçant, facteur de Portugal en 1528. Cette année, il acheta le splendide hôtel d'Immerseele, appelé plus tard le Vetkot, situé rue Longue-Neuve W. 2, no 1468. Il l'acheta au seigneur Jan d'Immerseele, bailli d'Anvers et marquis du pays de Ryen, et à demoiselle Marie De Lannoy, sa femme. La rue du Marquisat qui est près de là en a pris son nom. La jolie chapelle qui existe encore fut bâtie par le marquis en 1496.
Les colonnes de l'église paroissiale du couvent de Saint-Michel sont toutes faites d'un seul morceau de belle pierre noire.
Je donne à M. Gilgen, chambellan du roi Charles, et à maître Conrad[58], excellent sculpteur qui est au service de Mme Marguerite, fille de l'empereur Maximilien, les objets suivants:
Saint Jérôme en prière[59], la Mélancolie[60], trois nouvelles Marie, saint Antoine[61] et sainte Véronique[62]; de plus, à maître Gilgen un saint Eustache[63] et une Némésis[64].
[Illustration: ALBERT-DURER P. AH CABASSON D. CH-JARDIN SC.]
[Illustration]
[58] Conrad Meyt, né à Malines, reçu à la gilde de Saint-Luc, en 1536.
[59] Cette estampe est gravée à l'eau-forte sur fer. Hauteur, 7 pouces 9 lignes; largeur, 6 pouces 10 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, no 59.
[60] Il y a tout un poëme dans cette figure, qui revient sans cesse, et peut-être malgré lui, dans l'œuvre du maître. Ce sont les traits de _la jalousie_ d'une grande quantité de ses vierges terrestres, et sans doute de ce monstre charmant, Agnès Frey, qu'il déteste et qu'il adore. Voir page XIV.
[61] Gravure que l'on trouve assez facilement belle. Hauteur, 3 pouces 7 lignes; largeur, 5 pouces 3 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, no 58.
[62] Cette petite merveille que nous donnons ici est gravée au burin sec. Albert Dürer en avait fait tirer très-peu d'exemplaires. Aussi était-elle déjà rare de son vivant, et ne l'offrait-il qu'aux personnes dont il faisait grand cas.
[63] Cette gravure, dont l'empereur Rodolphe II a fait dorer la planche, est une des plus fines et des plus remarquables du maître. On la nomme aussi _saint Hubert_, parce que l'on y voit dans une forêt un chasseur à genoux devant un cerf qui porte une croix lumineuse au-dessus de la tête. On croit, généralement que l'artiste a fait le portrait de Maximilien Ier. Peut-être est-ce celui de son ami Reiter, qui ressemblait à l'empereur. Hauteur mesurée du côté gauche, 13 pouces 3 lignes; du côté droit, 13 pouces seulement; largeur, 9 pouces 7 lignes. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, no 57.
[64] On ne trouve plus ce titre dans les catalogues de l'œuvre d'Albert Dürer; il s'agit ici de la _justice_ ou de la _grande fortune_.
Le dimanche qui précède la Saint-Barthélemy je devais déjà à mon hôte sept florins vingt sous et un heller.
Mon salon, ma chambre à coucher et la literie me reviennent à onze florins par mois.
Le 27 du mois d'août, qui est le lundi qui suit la Saint-Barthélemy, je fais un nouveau contrat par lequel je dois payer deux sous par repas, y compris la boisson; ma femme et ma servante feront la cuisine et mangeront dans leur chambre. J'offre au facteur de Portugal un petit bois représentant un enfant, Adam et Ève[65], saint Jérôme en prière, Hercule, saint Eustache, la Mélancolie et une Némésis, puis sur demi-feuilles trois nouvelles figures de la Vierge, Véronique, saint Antoine, la Nativité[66] et le Crucifix[67]; mes meilleurs dessins sur quart de feuilles (huit pièces), les trois livres de la vie de Notre-Dame, l'Apocalypse, la grande Passion, la petite Passion et la Passion sur cuivre.
[65] Cette gravure, très-belle et très-rare, porte cette inscription: Albertus Dürer Noricus faciebat 1504. C'est la première fois que le maître signe en toutes lettres. Il a compris sans doute que l'œuvre est digne du grand nom qu'il se fera. Dès ce moment, en effet, son dessin et son exécution technique sont irréprochables. Il n'a plus ni dureté, ni sécheresse, il n'est plus l'élève d'aucun maître. Il est lui! Hauteur, 9 pouces 2 lignes; largeur, 7 pouces 1 ligne. Voir Bartsch, _le Peintre-Graveur_, no 1.
[66] Voir page CL.
[67] Le Christ expirant sur la croix. On dit que cette estampe a été gravée sur le pommeau de l'épée de l'empereur Maximilien. C'est un petit chef-d'œuvre extrêmement rare.
Tout cela vaut bien cinq florins.
Je fais le même cadeau au Portugais Rodrigo qui a donné à ma femme un petit perroquet vert. Le dimanche après la Saint-Barthélemy je pars d'Anvers avec M. Tommassin pour aller à Malines, où nous passons la nuit.
J'invite à dîner un peintre et maître Conrad, l'excellent sculpteur de Mme Marguerite. De Malines, en passant par Vilvorde, nous nous rendons à Bruxelles où nous arrivons le lundi 3 septembre. Je donne trois sous au messager. Je dîne avec ces messieurs de Bruxelles, et une autre fois avec M. Bonisius[68], à qui j'offre une Passion en cuivre. Je remets au margrave Hans la lettre de recommandation de l'évêque de Bamberg, plus une Passion en cuivre. Je dîne une seule fois avec ces messieurs de Nuremberg.
[68] Agent d'une maison de commerce du royaume à Bruxelles.
Dans la chambre d'or du conseil de Bruxelles j'ai pu admirer quatre tableaux du grand peintre Rudier[69]. Derrière le palais du roi, j'ai vu les fontaines, le labyrinthe et le jardin zoologique, toutes choses si belles que je n'en avais jamais contemplé de pareilles; je me croyais en paradis.
[69] Rogier de Bruges, ou plutôt Rogier van der Weyden, peintre, né à Bruxelles, suivant les uns, à Tournay, suivant les autres, vers 1400, et mort à Bruxelles le 16 juin 1464, d'une maladie épidémique appelée le _mal anglais_, qui ravageait alors le pays.
Trois des tableaux dont parle Albert Dürer sont d'une grande naïveté, mais le quatrième est d'un effet très-saisissant: c'est Herkenbaldt, mourant dans son lit, qui embrasse son neveu, convaincu d'un viol, et qui en même temps l'égorge pour le soustraire à l'ignominie du supplice.--La tête du vieillard est du plus haut style. M. Alphonse Wauters croit que ces tableaux ont été détruits dans le bombardement de Bruxelles, en 1695. Quatre magnifiques tapisseries de 26 pieds de longueur sur 13 pieds 6 pouces de hauteur, conservées précisément dans la sacristie de l'église de Berne, les reproduisent de la manière la plus complète, et nous font voir combien Lampsonius avait raison quand il s'écriait avec admiration: «O maître Rogier, quel homme vous étiez!
La maison du conseil à Bruxelles est magnifique et fort grande, bâtie en belles pierres, avec une superbe tour découpée à jour. A Bruxelles, j'ai fait à la lueur de la chandelle trois portraits, celui de maître Conrad qui était mon hôte, celui du fils du docteur Lampaters et celui de mon hôtesse.
J'ai vu parmi les curiosités qu'on a apportées au roi du nouveau pays de l'or[70], un soleil d'or de la grandeur d'une brasse et une lune d'argent de la même dimension. J'ai admiré deux chambres pleines de toutes espèces de curiosités venant du même endroit, des armes, des harnais, des engins de guerre, des habillements fort bizarres, des literies et bien d'autres choses encore à l'usage des gens de ce pays-là. Il est à remarquer que tous ces objets sont infiniment plus beaux et plus riches que ce que nous trouvons chez nous. Ils sont tellement précieux qu'on les évalue à cent mille florins. J'avoue que jamais rien n'a excité autant ma curiosité que ces produits extraordinaires qui prouvent combien les habitants de ces contrées lointaines ont l'esprit ingénieux et inventif.
[70] Le Mexique.
A Bruxelles, j'ai vu bien d'autres belles choses, et spécialement une gigantesque arête de poisson, qui paraît construite en pierres de taille. Cette arête a une brasse de largeur et pèse environ quinze quintaux. Sa forme est à peu près celle-ci:
(Le dessin n'est pas dans le manuscrit.)
Cette arête se trouve derrière la tête du poisson.
J'ai visité l'hôtel de Nassau; c'est un splendide bâtiment, luxueusement décoré.
J'ai dîné encore deux fois avec ces messieurs de Bruxelles. Mme Marguerite de Flandre m'a envoyé chercher et m'a promis de me recommander au roi Charles. Elle a été avec moi d'une grâce charmante. Je lui ai offert ma Passion sur cuivre. J'ai fait le même cadeau à son trésorier Jean Marini, et, de plus, j'ai dessiné son portrait. J'ai donné deux sous pour un anneau de buffle, et deux sous pour faire ouvrir le tableau de l'autel de Saint-Luc.
Lors de ma visite à l'hôtel de Nassau, j'ai vu dans la chapelle la belle peinture de maître Hugo[71]. J'ai remarqué aussi deux belles salles et tous les objets précieux qui sont dispersés dans l'hôtel; enfin l'immense lit qui peut contenir cinquante personnes. J'ai examiné avec attention le quartier de roc que l'orage a jeté aux pieds du seigneur de Nassau. Cet hôtel est situé sur une hauteur et jouit d'une vue admirable qui, je crois, n'a pas sa pareille dans l'Allemagne entière. Maître Bernard[72], le peintre, m'a invité à sa table et m'a fait servir un dîner si recherché, qu'à mon avis il ne doit pas en avoir été quitte pour dix florins. Pour me tenir compagnie, le trésorier de dame Marguerite, l'intendant de la cour Meteni, et le trésorier de la ville Pufladis, s'étaient fait inviter à ce dîner. J'ai donné à Pufladis une Passion sur cuivre, et il m'a remis en échange une bourse espagnole noire de la valeur de trois florins. J'ai envoyé une Passion sur cuivre à Érasme de Rotterdam. J'ai fait le même cadeau à Érasme, le secrétaire de Bonisius. L'Anversois qui m'a donné une tête d'enfant s'appelle Laurent Sterk[73]. J'ai dessiné le portrait de maître Bernard, le peintre de dame Marguerite, et j'ai recommencé celui d'Érasme de Rotterdam[74]. J'ai offert à Laurent Sterk un saint Jérôme assis et la Mélancolie.
[71] Hugues Vandergoes, peintre distingué, que Vasari nomme Hugo d'Anversa. Pourquoi? Ce n'est sans doute pas parce qu'il est né à Gand vers 1430.--En 1476 il se fit ordonner prêtre, devint chanoine régulier au monastère de la Croix-Rouge, dans la forêt de Soignes, aux portes de Bruxelles, et mourut en 1482.
Ses compagnons de retraite gravèrent cette inscription sur sa tombe:
Pictor Hugo van der Goes humatus hic quiescit. Dolet ars, cum similem sibi modo nescit.
[72] Bernard van Orley, ou Barend van Brussel, né à Bruxelles en 1471, mort dans sa ville natale en 1541, peintre de Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas. Il eut la gloire d'être un des rares peintres flamands qui accueillirent Albert Dürer sans jalousie.
[73] Receveur du Brabant pour le quartier de la ville d'Anvers.
[74] Il est représenté à mi-corps dans son cabinet. Il écrit. Érasme ne fut pas content de ce portrait comme il l'avait été de celui fait par Holbein, qu'il avait gardé dix jours chez lui avant de le rendre, pour qu'il pût paraître dans la célèbre édition de l'_Éloge de la folie_, dite édition d'Holbein, parce que ce grand peintre l'avait illustrée de quatre-vingt-trois dessins, gravés sur cuivre, sans compter son portrait, celui de Morus et celui d'Érasme sur une seule planche. Oh! oh! s'était écrié le philosophe de Rotterdam en voyant ce portrait, si je ressemblais encore à cet Érasme-là, en vérité, je voudrais me marier. Albert Dürer a gravé ce portrait sur cuivre, avec cette inscription: «Imago Erasmi Roterodami ab Alberto Durero ad vivam effigiem delineata, MDXXVI.» Hauteur, 9 pouces 3 lignes; largeur, 7 pouces 2 lignes.
[Illustration]
Six personnes de Bruxelles, dont j'ai fait le portrait, ne m'ont rien donné.
J'ai acheté deux cornes de bœuf pour trois sous, et deux uilenspiegels[75] pour un sou.
[75] Albert Dürer parle-t-il de l'estampe de Lucas de Leyde, ou du petit livre populaire intitulé _Aventures de Thyl Uylenspiegel_, qui fut traduit en 1483 du néerlandais en allemand, selon les Flamands, ou de l'allemand en néerlandais, selon les Allemands? En 1613, Van der Hoeven, de Rotterdam, fit une nouvelle édition de cette bonne bouffonnerie avec ce titre: «Histoire de Thyl Uylenspiegel, relation des farces ingénieuses qu'il a faites; très-amusante à lire, avec de belles gravures.» Depuis on en a publié bon nombre corrigées et considérablement augmentées. Pour ma part j'en connais bien dix, en comptant celle qui est spirituellement illustrée par Paul Lauters. Je crois qu'Albert Dürer parle du livre, car de son temps la gravure devait déjà être très-rare. A peine gravée, la planche avait été perdue; peut-être Lucas l'avait-il détruite lui-même, car cette estampe n'était pas à la hauteur de ses autres ouvrages.
Le graveur Henri Hondius en a fait une copie en 1644, avec cette inscription:
Dees eerste vorm is wech, men vinter geen voor ons, Want een papiere Druck gelt vyftich Ducatons. «Cette forme première est perdue, on ne peut la retrouver; et un exemplaire sur papier se paye cinquante ducatons.»
Le dimanche après la Saint-Gilgen, je prends congé de Hans Ebner[76]. Il ne veut rien recevoir de Hans Gender pour les sept jours que j'ai passés chez lui. Je donne un sou à son domestique, et nous partons, M. Tommaso et moi, pour Malines. Le soir, je dîne avec Mme de Nieuwkerk, et le lundi de bonne heure je retourne à Anvers.
[76] Ambassadeur nurembergeois; fut conseiller et bourgmestre de sa ville, et mourut en 1553.
Je déjeune le matin avec le facteur de Portugal, qui me donne trois Porzolana[77], et Roderigo me prie d'accepter quelques objets en plumes venant de Calcutta. J'achète pour Susanne une cape de deux florins dix sous. Pendant mon absence, ma femme a dépensé quatre florins rhénans pour un lessivage, un soufflet, une terrine, des pantoufles, du bois, des bas, une cage de perroquet, deux gobelets et des pourboires; ses repas, sa boisson, et d'autres choses de première nécessité, ont en outre coûté vingt et un sous.
[77] Tasses de Majolica. Poterie italienne.
Le lundi après la Saint-Égide, je rentre chez mon hôte Joost Plankfeld et j'y dîne seize fois. Je donne au domestique de Nicolas Tommaso un sou pour lui et six sous pour un cadre. Mon hôte me fait cadeau d'une poule indienne et d'un fouet turc. Je dîne treize fois chez Tommaso. Les seigneurs de Rogendorf m'invitent à dîner. J'accepte leur invitation et je peins en grand leur écusson sur bois, pour qu'on pût le graver. Je dépense un sou, et ma femme change un florin contre vingt-quatre sous. Je dîne un jour avec Jacob Rechlinger dans la maison de Ficker, et, une autre fois, avec toute la famille.
Je donne à Guillaume Havenhüth, le valet de pied du duc comte palatin Frédéric, un saint Jérôme sur cuivre et les deux demi-feuilles représentant Marie et saint Antoine; à Jacques Bonisius, une bonne figure de sainte Véronique, un saint Eustache, la Mélancolie, saint Jérôme assis, saint Antoine, les deux nouvelles Vierges et le Nouveau paysan; à son secrétaire Érasme, qui a remis ma pétition, un saint Jérôme assis, la Mélancolie, saint Antoine et les deux nouvelles Vierges, le tout d'une valeur de sept florins. J'offre à l'orfévre Merx une Passion sur cuivre, et je lui vends des gravures pour trois florins; je vends, d'un autre côté, pour trois florins vingt sous d'objets d'art. Je donne au peintre sur verre Honig quatre petites pièces sur cuivre. Je dîne trois fois chez Bonisius. J'achète du fusain et du crayon noir pour quatre sous, du bois pour un florin huit sous, et trois sous disparaissent sans que je puisse dire où ils sont passés. Je dîne dix fois chez ces messieurs de Nuremberg.
Maître Diderik, peintre sur verre, m'envoie de la couleur rouge que l'on trouve à Anvers dans les briques nouvellement cuites. Je dessine le portrait de maître Jacques de Lubeck. Il donne un florin de Philippe à ma femme. Je le change pour avoir de la monnaie. J'offre à dame Marguerite un saint Jérôme assis sur cuivre, je vends une Passion sur bois pour douze sous, et un Adam et Ève pour quatre sous. Félix, le joueur de luth, achète tout mon œuvre sur cuivre, ma Passion sur bois, ma Passion sur cuivre, deux demi-feuilles, deux quarts de feuilles, pour huit florins d'or. Je fais le portrait de Bonisius. Rodrigo m'envoie de nouveau un perroquet; je donne deux sous de pourboire à son domestique. Je fais présent au j
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