Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3
marquis de Sade
Aline Et Valcour,
_Ou_
Le Roman
Philosophique.
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Tome III. ________________________________________
CinquièMe Partie.
[Illustration: _Fuis, lache! dès que tu es assez vil pour nous refuser tes services, fuis et ne nous outrage point._]
Aline Et Valcour,
_Ou_
Le Roman
Philosophique.
_Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France._
Orné De Seize Gravures.
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_À PARIS,_ Chez la Veuve GIROUARD, Libraire maison Égalité, Galerie de Bois, n°. 196.
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1795.
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Aline Et Valcour,
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Lettre Trente-SixièMe,
_Déterville à Valcour._
Verfeuille, le 17 Novembre.
N'est-ce donc point une chose odieuse, mon cher Valcour, qu'un malheureux jeune homme, uniquement coupable du sentiment qui fait naître les vertus. . . . Après avoir parcouru la terre, après avoir bravé tous les périls qui peuvent s'affronter, ne rencontre d'écueils, de tourmens; de malheurs, qu'à la porte de sa patrie: et bientôt au centre de cette même Patrie, qu'il ne peut revoir qu'en la maudissant . . . Oui, j'ose le dire, ces fatalités font naître bien des réflexions, et j'aime mieux les taire que les dévoiler. L'amitié qu'inspire l'infortuné Sainville y répandroit trop d'amertume.
C'était Aline et lui, Valcour, c'était tous deux que ce train avait pour objet . . . Aline et lui, t'entends-je dire? Eh quelle bisarrerie les rassemble? écoute, et tout va s'éclaircir.
Il est inutile de te peindre la frayeur de nos dames quand elles ont vu la maison se remplir d'exempts, d'espions, de gardes, de toute cette dégoûtante canaille, dont le despotisme effraye l'humanité aux dépens de la justice et de la raison, comme s'il fallait au gouvernement d'autres sûretés que des vertus, et à l'homme d'autre lien que l'honneur. . . . Je n'ai pas besoin de te dire ce que toute cette charmante société est devenue, quand on a vu paraître, au milieu du trouble général, un petit homme laid, court et gros, bien hébêté, bien tremblant, l'épée d'une main, le pistolet de l'autre, s'intitulant _conseiller du Roi_, et de plus, _officier supérieur_ du tribunal de la sûreté de Paris; disant que pour la sûreté de l'État, il fallait qu'il s'assurât d'un officier, sous le nom de Sainville, nom qu'il usurpait, comme on le verrait par l'ordre, dont il était porteur, que ledit sieur de Sainville étant de présent au Château de Verfeuille, près d'Orléans; il lui était enjoint à lui, _Nicodême Poussefort_, officier supérieur, d'arrêter ledit militaire dans ledit Château, ainsi qu'une demoiselle qu'avait enlevée cet officier, et qu'il faisait passer pour sa femme, le tout à l'effet de les conduire l'un et l'autre au lieu de sûreté que son ordre indiquait [1].
Tu devines, à ce préambule, ce que chacun a pu penser, il ne s'agit que de t'apprendre et ce qui a suivi, et la part singulière qu'a le président à tout ceci.
Le compliment débité, le petit homme suant, palpitant, infectant comme un capucin qui descend de chaire; nos dames revenues à elles à force de soins, le malheureux Sainville et sa femme confondant leurs larmes et leurs gémissemens. Le comte de Beaulé s'est avancé vers l'exempt et lui ordonnant avec cet air de noblesse et de supériorité qu'il avait en menant autrefois les Français aux ennemis, lui ordonnant, dis-je, de remettre ses armes au repos, et de faire sortir ses gens du salon, il lui a demandé; comment il s'avisait de s'introduire avec aussi peu de formalités dans le Château d'une femme honnête. À cette demande, à l'air de maître, dont elle était faite, aux titres, aux décorations qui la soutenaient, _Nicodême Poussefort_, officier supérieur de la sûreté de Paris, a répondu avec un peu de confusion, qu'il s'était cru autorisé dans ses démarches, et par son ordre, et par les différentes consignes particulières qu'il avait reçues de ceux que cela concernait; mais le comte après lui avoir lavé la tête une seconde fois, et lui avoir dit que les ordres de parens ne s'annonçaient pas comme ceux de Mandrin, mais se signifiaient par l'organe des officiers préposés dans chaque généralité à cet effet, la prépondérance _chimérique_ ou l'autorité _illusoire_ du tribunal de la sûreté de Paris ne s'étendant pas au-delà des barrières, lui a demandé encore s'il savait de qui venait l'ordre, et à la sollicitation de qui il était obtenu. . . . Pour toute réponse, l'exempt lui a remis ses papiers et le comte les ayant reçu, lui a dit avant que d'ouvrir, soyez tranquille monsieur, je me charge de tout. . . . puis s'adressant à monsieur et madame de Sainville, vous voilà l'un et l'autre mes prisonniers, leur a-t-il dit, donnez-moi vos paroles d'honneur de ne point vous écarter de cette maison sans moi. . . . Vous vous trompez monsieur, a dit précipitamment l'officier de police, cette dame dont vous exigez la parole, n'est point la personne que je dois arrêter, celle que mon signalement indique, a-t-il poursuivi, en montrant Aline, est la demoiselle que voilà. Et c'est elle qui doit être madame de Sainville . . . Vous seul commettez l'erreur, a repris le comte, ou votre signalement est faux; la jeune personne que vous désignez, est la fille de madame de Blamont. --Et montrant Léonore. . . . Celle-ci seule est madame de Sainville, . . . Monsieur le comte, a répondu l'exempt, la chose est d'autant moins probable, que ce signalement dont je m'autorise, est l'ouvrage même de monsieur le président de Blamont, m'aurait-il ordonné d'arrêter sa fille? Confrontons monsieur, le voilà.
Assurément, il était difficile de mieux peindre Aline, et comme aucun trait ne la rapproche de Léonore, il était impossible de s'y méprendre. . . . Ah! je démêle tout, a dit impétueusement madame de Blamont, puis, s'adressant à l'exempt: achevez, monsieur, achevez de jetter du jour sur ceci; aviez-vous quelqu'ordre particulier relatif à cette jeune personne. . . . Celui de la laisser au couvent des bénédictines, en passant à Lyon, madame, a répondu l'exempt; de lui dire quelle attendit là sa famille, qui viendrait bientôt en disposer, et de poursuivre ma route avec monsieur de Sainville jusqu'aux isles Sainte-Marguerite, où il devait être enfermé dix ans. --Et quelles personnes vous ont expliqué ces différentes commissions, a repris madame de Blamont? --J'ai d'abord reçu, madame, a répondu l'exempt, un ordre général et vague du magistrat, de me conformer à tout ce qui me serait prescrit par le père de monsieur de Sainville, lequel n'a pas voulu prendre sur lui de faire arrêter son fils chez madame de Blamont, où il le savait, sans se concerter avec monsieur le président; en conséquence de cette délicatesse, rien ne se terminant le même jour, on m'a indiqué un second rendez-vous pour le lendemain au matin; là j'ai trouvé réunis les deux personnes auxquelles j'avais affaire, et j'ai reçu d'elles différents détails, qui m'étaient utiles pour agir.
Voilà, mon cher Valcour, tout ce que nous avons pu savoir sur cette partie, et comme rien n'en est encore éclairci, j'imagine qu'avant d'achever la lecture de ma lettre, tu vas te livrer à mille combinaisons; formons-en donc quelqu'unes avec toi, quelqu'interruption qu'il en doive résulter aux choses intéressantes qu'il me reste encore à t'apprendre.
Il paraît d'abord assez clairement, que monsieur de Blamont s'est confié au père de Sainville, qu'il lui a demandé sans doute avec instance, de laisser profiter sa fille, bien plus coupable que Léonore, de la lettre de cachet destinée à cette Léonore; que celle-ci n'étant actuellement réclamée par personne, il se chargeait d'en répondre, que l'important était de la séparer de Sainville, objet qui se trouvait également rempli, puisque madame de Blamont la retiendrait vraisemblablement chez elle, et que sous peu, il irait la chercher lui-même, pour la placer dans quelque couvent, où elle serait toujours en état d'être représentée aussitôt qu'elle serait requise; que le père de Sainville prenant peu d'intérêt à cette Léonore, et ne désirant que de la séparer de son fils, a tout accordé au président, pourvu que celui-ci permît de faire arrêter le jeune homme dans le Château de Verfeuille. . . . Définitivement qu'Aline, ainsi arrêtée, ainsi conduite à Lyon, y serait bientôt devenue la femme de Dolbourg, avec lequel le président n'aurait pas manqué de l'aller joindre; voilà mes conjectures mon ami, voilà celles de toute la société; revenons maintenant à des détails qui ne peuvent plus souffrir de retard.
Vous pouvez sortir monsieur, a dit le comte à l'exempt, dès que ses éclaircissemens ont été donnés; retournez dire à ceux qui vous ont envoyé, que le comte de Beaulé, commandant dans l'Orléanais et lieutenant-général des armées, se charge de vos prisonniers, vous en dégage, et vous donne sa parole de les conduire sous trois jours, au ministre. Monsieur le comte, a dit l'exempt en se prosternant jusqu'à terre, j'obéis sans réplique assurément, mais vous connaissez nos places, je risque de perdre la mienne, si vous n'avez la bonté de me faire un reçu; le général a demandé un écritoire, et a signé sans difficulté ce que l'exempt désirait. Après quoi, l'alguasil et sa troupe ont déguerpi le Château, non sans escamoter, filouter, voler suivant l'usage de ces coquins-là, tout ce qui a pu tomber sous leurs mains [2].
À peine partis, qu'avant même d'ouvrir l'ordre, on a raisonné prodigieusement sur les manœuvres sourdes et infâmes du président; mais comme tout ce qui a été dit, n'est que ce que je viens de placer en résultat de nos combinaisons tout-à-l'heure, je passe rapidement aux suites essentielles de cette aventure.
Tout étant calme, toutes les réflexions étant faites, le comte a ouvert l'ordre; et après avoir parcouru rapidement quelques lignes. . . . Quoi! monsieur, a-t-il dit avec surprise à Sainville, vous êtes _le comte de Karmeil_? Je connais beaucoup votre père; _le comte de Karmeil_, s'est écrié madame de Blamont toute troublée. . . . Avez-vous bien lu, ne vous trompez- vous point?. . . . Ciel . . . Léonore, non je ne résiste point à ces coups multipliés du sort. . . . Malheureux enfant . . . Ouvre tes bras . . . reconnais ta mère, et trop émue de tout ce qui venait de précéder . . . trop attendrie d'une scène si touchante, elle s'est évanouie sur le sein même de Léonore. Grand Dieu, a dit celle-ci, les bontés de cette aimable dame l'abusent assurément, que veut-elle dire? . . . Moi, sa fille! Ah plût au ciel que cela eût été! Vous l'êtes, mademoiselle, ai-je dit alors, secourons madame de Blamont . . . elle est bien loin d'être dans l'erreur; nous avons tout ce qu'il faut pour vous convaincre. . . . Sainville, aidez-nous à rendre à votre femme la plus adorable des mères.
Je te laisse à juger le trouble universel; le comte nullement au fait, ne savait lui-même où il en était. Madame de Senneval plus instruite, assurait Léonore qu'on ne se trompait pas, enfin, madame de Blamont vivement secourue par Aline, qui ne savait à qui voler, a repris l'usage de ses sens, elle s'est rejetée une seconde fois dans les bras de Léonore, tout s'est éclairci, j'ai produit d'un côté la lettre du chevalier de Meilcourt, de l'autre les dépositions du pré Saint-Gervais, et toutes ces pièces s'enchaînant, se prêtant mutuellement des forces, il est devenu impossible à Claire de Blamont, à qui nous conservons le nom de Léonore pour l'intelligence de cette histoire, il lui est devenu impossible, dis-je, de pouvoir plus long-tems s'aveugler sur sa naissance. . . . Et voilà donc pourquoi j'étais haïe de madame de Kerneuil, a dit cette jeune personne, en se jettant aux pieds de sa véritable mère; voilà donc pourquoi on me détestait. Oh! madame, a-t-elle continué, mais avec plus de manière que de véritable sentiment: (c'est un trait de son caractère qu'il ne faut pas perdre de vue)! oh, madame, laissez- moi vous demander à genoux des sentimens que mon malheureux sort ne m'a jamais permis de connaître; mon ame était faite pour les sentir, et la plus barbare des femmes lui en a toujours refusé la jouissance. Sainville, viens te précipiter, comme moi, aux genoux de cette tendre mère; demandes-lui pardon de nos égaremens, et ne songe plus à m'obtenir que de son aveu. Alors, cet intéressant jeune homme, bien plus vraiment affecté que sa femme, a arrosé les pieds de madame de Blamont de ses pleurs; et prosterné devant elle, oh! madame, lui a-t-il dit, daignerez-vous me pardonner mon crime? . . . . des crimes! . . . Ô grand Dieu, a dit promptement cette mère délicate et sensible! vous n'en avez point commis, tout votre tort est de l'avoir aimée; je l'aurais aimée comme vous; levez-vous Sainville. . . . La voilà, je veux que vous la receviez de ma main . . . Je ne t'esquisserai point la situation de cette femme adorable, au milieu de ce couple charmant . . . Aline embrassant tour-à-tour, et sa mère et sa sœur. . . . Non, mon ami, non, c'est avec les couleurs de la nature même qu'il faut essayer de rendre ce tableau, l'art ne réussirait pas à le tracer.
Pendant ce tems, nous expliquions, le plus succinctement qu'il nous était possible, toute l'histoire au comte de Beaulé. --Voilà des aventures bien singulières, a-t-il dit, en s'approchant de madame de Blamont; ma chère et ancienne amie, continuait-il en lui prenant les mains, en vérité, elles m'intéressent aux larmes, . . . Mais vous êtes d'un mystère. . . . Pourquoi donc ne m'avoir pas dit?. . . . Le voilà devenu mon fils, maintenant ce cher Sainville. . . . Et cette malheureuse Aline à qui l'on en voulait aussi. . . . Quelle horreur! Allons, allons, que tout se calme, je les prends tous trois sous mon aîle, et si la moindre infortune les menace encore, j'y expose plutôt ma tête que de les en voir accablés l'un ou l'autre; et tous les bras unanimement, se sont tournés vers ce tendre et honnête militaire; on l'a entouré, on l'a remercié, caressé; madame de Blamont dans l'excès de sa joie, lui a sauté au col, et lui a dit: «Ô mon cher comte, oui, ou vous ne m'avez jamais aimée, ou vous arracherez au malheur ces trois intéressantes créatures.»--J'en donne ma parole, a répondu le comte tout ému, et comment ne l'entreprendrais-je pas, quand je vois autour de moi, l'hymen, l'amour et l'amitié m'en conjurer au nom de tous leurs droits; Karmeil est mon ami depuis trente ans, nous avons _guerroyé_ ensemble en Allemagne, en Corse. . . . Ce sont les cent mille écus qui le désespèrent. . . . Mais vous vous étiez donc fait passer tous deux pour morts, a-t-il continué en s'adressant à monsieur et à madame de Sainville? . . . Il est vrai, monsieur, reprit le jeune amant de Léonore, c'est une des circonstances de notre histoire que j'avais cru devoir taire; Léonore avait écrit à ses parens que ne pouvant résister à l'horreur de sa situation, elle s'était d'abord sauvée de son cloître, pour se réunir à l'objet de ses vœux; qu'ensuite retenue par la décence, elle n'avait osé achever une telle démarche, que se trouvant par sa conduite entre la perte de tout ce qu'elle aimait, et le deshonneur, elle avait pris le parti d'abréger ses jours, pour qu'on doutât moins de ce qu'elle annonçait, elle avait placé ce billet au fond d'une boëte, arrangé dans une de ses robes, et nous avions envoyé jetter le tout dans la rivière. On aura retrouvé le paquet, on aura reconnu l'habit, lu la lettre, soupçonné sans doute le corps dévoré, et il ne doit plus être resté dans la province de doutes sur sa mort. Pour moi, j'écrivis à mon père que je passais en Russie, guidé par le désespoir, et qu'il n'entendrait jamais parler de celui qu'il voulait rendre sa victime; pour mieux constater ma perte totale, dans le dessein d'anéantir les recherches, je priai un ami que j'avais dans ce pays- là, d'apprendre au bout de trois mois ma mort au comte de Karmeil; j'ai su qu'il l'avait fait, et que mon père s'en était beaucoup plutôt consolé que des cent mille écus que je lui ravissais. --Et voilà donc, reprit le comte, ce qui légitime la lettre du chevalier de Meilcourt; courage, courage, mon ami, ajouta le général, avec cet air franc qui lui assure tous les cœurs, . . . courage, nous reviendrons de tout ceci; tenez, je vous le dis encore, il n'y a que les maudits cent mille écus qui désolent votre père; morbleu! si nous pouvions ravoir seulement la moitié des lingots laissés à l'Inquisition. . . . Comme je serais sûr de le faire changer d'avis. . . . Mais je ne renonce pas à ces lingots, en vérité je n'y renonce pas, je parlerai au ministre. . . . Il faut qu'on écrive, . . . c'est une infamie; il faut que le Roi d'Espagne la répare . . . il le doit. Et se retournant vers Aline, ô pour toi, mon enfant, point d'inquiétude, tu es assurément des trois, celle qui doit en prendre le moins; le moyen du président est un subterfuge qui tombe dès que la faute est reconnue, il n'y a aucune lettre de cachet pour toi, la seule qui existe, est contre madame de Sainville, ainsi tu n'as donc rien à redouter, le signalement donné dans les bureaux, est une erreur qui tombe à l'examen; les dangers n'existent donc plus que pour Léonore, . . . et j'en réponds. Les effusions de la reconnaissance recommencèrent à s'épancher ici de nouveau, et l'heure du souper étant venue, on a été se mettre à table, où bientôt l'espérance réveillant dans toutes les ames les sentimens que tant d'évènemens fâcheux venaient d'absorber, a fait renaître la tranquillité et la joie sur tous les visages.
Le lendemain, il a été décidé qu'on cacherait soigneusement au président tout ce qui regardait Léonore; que jamais cette jeune personne ne devait passer dans le public, pour autre que pour la fille de madame la comtesse de Kerneuil; qu'elle avait été élevée par elle, qu'elle en portait le nom, qu'elle en devait réclamer les biens; qu'après avoir arrangé à Versailles, l'histoire de la lettre de cachet, ce que le comte supposait être au plus l'histoire de vingt-quatre heures, on chercherait un homme d'affaires, intelligent et sûr, qui partirait avec les jeunes gens, pour aller à Rennes, travailler à la reddition des biens de Léonore; que votre conscience soit en paix, a dit le comte à madame de Blamont, voyant qu'elle répugnait à cet arrangement; je conçois votre délicatesse et je la crois hors de saison; entre deux maux inévitables, l'homme sage doit toujours préférer le moindre; ou il faut que Léonore soit déclarée votre fille, ce qui est impraticable avec un homme comme le président, qui, après avoir déjà comploté dès le berceau contre le bonheur de cette malheureuse, ne la retrouverait que pour la tourmenter de quelque autre manière; ou il faut qu'elle se fasse reconnaître pour ce qu'on a toujours cru qu'elle était, et dans ce cas, il faut qu'elle réclame les biens. Mais si parmi les héritiers de madame de Kerneuil, a dit madame de Blamont, il se trouvait quelques malheureux que ceci aille ruiner. --Ce serait un malheur, a dit le comte, mais un malheur très-aisé à réparer par des sacrifices que Léonore ferait assurément, et dans tous les cas, un beaucoup moindre mal que de rendre Léonore au président. Songez-vous, a-t-il continué, à la multitude d'explications indécentes, qu'il faudrait donner au public si nous prenions ce parti? Le président n'a aucun besoin, d'avoir encore une fille; il s'en croit une dans Sophie, il en a abusé pour des horreurs; n'éveillons rien de plus dans cette ame perverse; que Léonore déjà malheureuse avec une mère chimérique, ne la devienne pas davantage avec un père réel. . . . Et quelle fortune d'ailleurs feriez-vous à cette jeune femme? Savez-vous à quel point elle m'intéresse? Croyez-vous que je souffrirais, que vous endommageassiez la dot de votre Aline, cette dot qui doit faire la fortune de notre cher Valcour, du plus honnête et du meilleur des hommes! . . .
Oh! monsieur, s'est écrié Aline, que cette considération ne vous arrête pas; ce n'est pas mon bien que Valcour desire, et ce bien je n'en veux pas moi- même, si on ne le partage avec ma sœur. . . . Non, a repris le comte, Léonore n'accepterait cette offre obligeante de son aînée, que dans le cas où elle n'aurait pas une autre fortune; mais elle a de quoi vivre sans vous, il faut qu'elle réclame l'héritage de madame de Kerneuil, et qu'elle en jouisse; rapportez vous en à ce que je vous dis, laissons les choses comme on les croit, cela vaut mieux que comme elles sont. . . . Mais ces héritiers que nous dépossédons me tracassent, a repris encore une fois l'honnête présidente . . . Eh bien! morbleu, a dit le comte, eh bien! nous leur donnerons des délégations sur les lingots de Madrid. Cette saillie a fait rire, et tout le monde revenant enfin à cet avis, on est unanimement convenu des trois points suivans: 1°. Qu'il fallait s'occuper d'abord, de la levée de l'ordre, sans avoir aucune sorte d'inquiétude pour Aline, que cet ordre ne regarde que par une supercherie trop grossière, pour ne pas être anéantie au plus petit mouvement de réflexion; que pour l'honneur du président, il était même sage de taire cette ruse damnable, bien assuré qu'il serait le premier à la cacher sans doute avec le plus grand soin, dès qu'il apprendrait son peu de succès; 2°. Qu'il fallait faire approuver au comte de Karmeil le mariage de Sainville et de Léonore, et le revêtir aussitôt des formalités religieuses et civiles, par le défaut desquelles, il ne se trouvait nullement valide. 3°. Qu'il fallait prouver qu'Elisabeth de Kerneuil, crue morte, n'avait été qu'enlevée par celui qui l'épouse, et la faire à l'instant paraître comme héritière légitime des biens du comte et de la comtesse de Kerneuil.
Ces résolutions prises, les lettres préparatoires écrites, quelques réflexions unanimement faites sur la singularité de la fortune de Léonore, proscrite dès sa naissance par son père, et ne revoyant pour-ainsi dire, un nouveau jour, que pour retomber une seconde fois dans les pièges de ce scélérat; toutes les marques d'attachement, de tendresse et de reconnaissance, délicieusement données de part et d'autre; on ne s'est plus occupé que du plaisir d'écouter les aventures de la belle Léonore, lesquelles, si tu le veux bien, vu la quantité de choses qu'on me fait écrire relativement à tout ceci, ne te parviendront que dans ma première lettre.
[Footnote 1. Tout ce qui est barbare a conservé l'idiôme de la barbarie. Il semble que nous ne devions nécessairement parler que la langue de nos cruels ancêtres, chaque fois que nous imitons leurs attroces coutumes. Voyez le style des arrêts, des monitoires, des assignations, des lettres-de-cachet; il est heureusement impossible de tuer ou d'enfermer un homme, en bon français.]
[Footnote 2. Et voilà ce qu'on appelle en France de la civilisation; c'est à ce prix que nous n'allons plus chercher notre nourriture dans les bois; c'est au prix d'une multitude de crimes tolérés, autorisés, récompensés, que le Gouvernement achète la punition de deux ou trois délinquants, qui seraient bien confus d'avoir autant d'horreurs à se reprocher, que les scélérats qui viennent les arracher du sein de leur famille. . . . Oui, voilà ce que dans notre patrie, on appelle le bon ordre, la sûreté, . . . la police. . . . Ô vertu, comme tes autels s'en honorent, et comme les français s'entendent à te servir! (_note de l'auteur._).
Il ne faut pas oublier qu'il ne s'agit ici que du gouvernement ancien. (_note de l'éditeur._)]
Lettre Trente-SeptièMe,
_Le président de Blamont à Dolbourg._
Paris, ce 18 novembre.
Eh bien, Dolbourg? malgré tes faux systêmes, malgré tes absurdes raisonnemens, conviendras-tu que le ciel favorise souvent ce que tu appelles le crime, et qu'il abandonne fréquemment ce que tu nommes la vertu? Où diable avais-tu pris le contraire? En honneur, tu as encore de certains préjugés de classe, qui me font rougir pour toi tous les jours. J'ai beau dire que tu es mon élève, on ne le croit pas dès qu'on t'entend. Dernièrement je te mene en bonne compagnie, avec des académiciens, avec des sectatrices du Licée, je te produis au milieu des Socrates et des Aspasies du siècle. . . . Ne te vois-je pas prêt à monter en chaire pour nous prouver l'existence de Dieu. . . . On se mit à rire, on me regarda. . . . Vieux comme Hérode, je ne pus malheureusement pas t'excuser sur ton âge; je pris le parti de te renier. . . . Mais forme-toi, je t'en prie. . . . Guerre ouverte et déclarée à toutes les sottes chimères qui t'offusquent encore, et ne m'expose plus à des avances de cette espèce.
Quoi qu'il en soit, dis-moi si tu vis jamais rien de plus plaisant que l'arrivée de cette jolie aventurière chez ma femme; que la sainte et touchante hospitalité que lui accorde la bonne et chère épouse; que la manière subite dont je suis averti de tout cela; que ce père, que ce bon gentilhomme Breton, qui sollicite mon agrément, pour faire enlever son fils chez ma femme, où la renommée lui apprend qu'il existe, et que cette occasion singulière, enfin, de faire tout naturellement capturer notre charmante Aline, au lieu de la dulcinée du fils de notre gentilhomme en colère. Hein . . . qu'ose-tu dire? . . . Ose tu prétendre à présent, que ce n'est pas une main divine, qui vient mettre à la fois dans nos lacs ces deux touchantes créatures.
Or, comme on est maintenant aux prises, et que je ne doute nullement de la réussite, il est à-propos que je t'indique la marche, et que je t'esquisse le plan de nos projets.
Suivant mon calcul, Aline sera le 21 ou le 23 aux bénédictines de Lyon. Comme j'ai écrit à l'abbesse, qui est de mes amies, pour qu'on la tienne très-à- l'étroit jusqu'à notre arrivée, nous la laisserons une semaine ou deux, pour nous assurer de l'autre; le vieux comte Breton m'a eu l'air de se soucier, on ne sauroit moins, de cette demoiselle de Kerneuil, qu'il a plu à son fils d'enlever. Pourvu que je l'en débarrasse, il est content, et pourvu qu'il n'ait point de pension à payer, il est aux nues. Cette jolie fille est ce qu'on appelle une vraie créature abandonnée; ni père, ni mère. . . . Crue morte dans sa patrie . . . , une mauvaise conduite . . . , aucun appui . . . , tu m'entends . . . , n'est-ce pas là, dans toutes les règles, une jolie petite anguille jettée dans nos filets? . . . N'y aurait-il pas de l'injustice à n'en pas profiter. Quand le ciel nous l'abandonne aussi constamment? . . . et avec cela jolie comme un ange, 18 ans . . . Point de prémices, j'en conviens, mais il y a tant de façons de s'en dédommager, il est une sorte de libertins aux yeux desquels toutes ces misères-là doivent être indifférentes. N'est-on pas toujours sûr de voluptés nouvelles et piquantes, quand on en a soi-même à proposer que de cette espèce?
Afin d'éviter l'air du trop grand empressement, nous ne nous rendrons donc à Verfeuil que dans quatre ou cinq jours, et là, avec toute la décence imaginable, avec toutes les politesses requises, nous enléverons la chère Léonore de Kerneuil, qu'inévitablement ma femme, très-étonnée de la méprise, aura gardée par bienséance, et nous la conduirons sur-le-champ dans la petite maison de Montmartre, où la victime restera en dépôt jusqu'à ce qu'il plaise aux sacrificateurs d'en offrir l'hommage à Vénus.
Il y aura encore une scène à Verfeuil, tu le comprends, j'espère, et la Senneval qui clabaudera, et le vertueux Déterville qui froncera le sourcil gauche en élevant la lèvre inférieure sur l'autre, et la présidente qui pleurera . . . qui me redemandera sa fille, qui m'appellera son tyran, son . . . Et toutes les jolies épithètes que les dames prodiguent quand nos fantaisies ou nos goûts ne s'arrangent pas à la stupide monotonie des leurs . . .
Et quelle est ton intention ici. . . . Feindre. . . . À quoi bon? . . . Le chasseur tend-il encore des pièges quand le gibier, sous la dent du chien, n'attend plus que sa main pour le saisir? Il fallait que ce mariage se fît, dirai-je très-résolument, vous y mettez sans cesse de nouveaux obstacles, j'ai dû les vaincre. . . . Votre fille n'est pas morte, vous la reverrez . . . Mais ce ne sera plus que sous le nom de _madame Dolbourg_. . . . Qu'on crie, qu'on pleure, qu'on fasse après tout ce qu'on voudra, très-peu importe, nous tenons, voilà l'important.
Ces soins remplis, la demoiselle de Kerneuil en sûreté, . . . déjà à nous, même si tu veux, nous volons à Lyon, le mariage s'y fait, et l'acte se consomme dans mon impénétrable château de Blamont, où, des bords frais et fleuris du Rhône, nous accourrons tout d'une traite. Eh bien! le projet te plait-il? Le trouve-tu bien raisonné? Par ces nouveaux arrangemens, la demoiselle Augustine, des dispositions de laquelle je commençais à être fort content, nous devient assez inutile comme tu vois; n'importe, c'est un sujet à ménager, il peut survenir tout plein de cas dans la vie où l'on ait besoin d'une fille sûre comme celle-là; une scélérate accomplie n'est jamais un meuble inutile à deux libertins comme nous. Tu n'imagines pas, mon ami, à quel point j'ai la belle Bretonne dans la tête, je ne sais, mais j'éprouve pour elle quelque chose de beaucoup plus vif que pour une autre femme, et sans la connaître, sans l'avoir vue, une voix secrette semble assurer mon cœur que jamais volupté sensuelle n'aura sû le délecter autant. C'est une chose bien plaisante que les inspirations de la nature; un philosophe qui s'attacherait à les scruter toutes, en trouverait de bien extraordinaires, n'est-il pas déjà très-singulier qu'elle nous chatouille intérieurement, d'une manière inexprimable, rien qu'au désir d'un mal projetté; que deviennent donc les loix des hommes si la nature nous délecte au seul projet de les enfraindre.
Eh bien, toujours un peu de morale; il y aurait de la gloire avec un autre, mais avec toi c'est peine perdue; tu as la moitié moins de plaisir à faire le mal, parce que tu ne le raisonnes pas, et qu'il n'est vraiment délicieux que quand on le combine et le savoure; c'est seulement alors qu'il laisse de voluptueux souvenirs dont on jouit mille ans encore après qu'il est commis.
Ne t'imagine pas que tous ces projets me fassent oublier Sophie, jamais de nouveaux désirs n'absorbent en moi les anciens; je flotte indifféremment dans les plus doux; comme l'abeille au milieu des fleurs, je souille et profane tout ce qui se trouve le plus à ma portée, je laisse le reste pour les heures du désœuvrement, et m'arrange toujours de manière à les rendre rares. On cherche, on guette et l'on découvrira, sois en sûr, cette charmante fugitive.
Une fois trouvée, tu t'imagines bien qu'il faut _pour l'exemple_, qu'elle soit traitée à toute rigueur; je tiens étonnamment à l'exemple, moi . . . je te l'avoue; j'ai donné plus de vingt fois dans ma vie, mon opinion, pour faire périr des malheureux, dans le seul dessein de faire des exemples. Je trouve que rien n'est profitable à la société comme _l'exemple_; que de corrections depuis qu'on roue et pend tous les jours; il n'y a que sur nous que ce maudit exemple est muet; en sais-tu la raison? . . . C'est qu'on ne nous pend point, c'est qu'on n'ose pas même nous accuser, il naît de là, une impunité bien délicieuse pour des ames comme les nôtres [1].
Il me paraît d'ailleurs essentiel de punir sévèrement la compatissante madame de Blamont, d'accorder ainsi l'hospitalité à tout ce qu'il pleut par an de jeunes filles dans la province, on finirait par en jaser, et tout honnête époux, avec sa propre réputation, a encore celle de sa femme à ménager.
Oh! pour le coup, adieu tout de bon, il est deux heures du matin et je tombe de sommeil.
[Footnote 1. Il est certain que si l'on condamnoit les juges qui se trompent quand il s'agit de mort, au même supplice que celui qu'ils prononcent, on ne verrait plus tant d'infamie, moins de sang s'éleveroit contre ces bourreaux; et pour une ou deux tignasses au gibet, ce qui ne faisait qu'amuser infiniment le peuple, on conserverait la vie à mille innocens.]
Lettre Trente-HuitièMe,
_Déterville à Valcour._
Verfeuille, le 16 Novembre.
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_Suite de l'Histoire de SAINVILLE et de LEONORE._
Histoire De Leonore.
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SI quelque chose peut excuser, madame, dit cette belle fille en s'adressant à madame de Blamont, la démarche hazardée que m'a fait faire monsieur de Karmeil, auquel vous permettrez que je continue de donner le nom de Sainville, plus connu dans nos aventures, si, dis-je, quelque chose peut me valoir votre indulgence, j'ose la réclamer en raison des traitemens odieux que j'avais toujours reçus de madame de Kerneuil; c'est une faible excuse sans doute; une fille doit tout endurer de ses parens, je le sais, mais quand rien ne dédommage des duretés, quand la femme qu'on croit sa mère, nous dit à tout instant qu'elle ne nous est rien, qu'elle a été trompée, qu'on a changé son enfant en nourrice, que celle qu'on lui a rendue à la place, n'est que la fille d'une paysanne, et qu'à de tels propos se joignent des menaces et des coups, la patience échappe, vous le concevez; quand à la suite de cela, on se voit enlevée à un homme qu'on adore, pour être sacrifiée à celui qu'on déteste, qu'on a quinze ans et ma tête, on doit faire bien des étourderies.
Votre tête, dit madame de Blamont? --Oui madame, reprit Léonore, je vais vous donner trop de preuves de sa vivacité, pour ne pas vous prévenir avant tout d'en vouloir bien pardonner les écarts.
Je ne vous répéterai point, madame, poursuivit notre héroïne, ce que vous savez du commencement de mon histoire, je vois trop combien vous désirez d'apprendre quel fut l'événement affreux qui me sépara de Sainville à Venise, pour ne pas en venir tout d'un coup au développement de cette catastrophe.
Une prudence mal-entendue, et que je me suis reprochée bien des fois depuis, devint la seule cause de ce malheur. Le noble Fallieri, qui troubla si cruellement notre union, ne m'avait point caché ses projets; je les avais appris dans une lettre signée de lui, qu'il m'avait fait tenir par un de nos gondoliers; et m'étant contentée de dire à cet émissaire, qu'il pouvait assurer celui qui le faisait agir, qu'il perdait et son tems et ses peines; pour éviter des querelles et des éclaircissemens; j'avais déchiré ce billet sans jamais en parler à Sainville, puis sans rien revéler de mes motifs, j'avais engagé mon époux à congédier, comme suspects, tous les gens qui nous entouraient. Il le fit, tout fut inutile; le complot était trop bien formé; Fallieri était trop riche, et avait trop de monde à ses ordres, pour que sa proie pût lui échapper. Et quel était l'homme, grand Dieu! quel était le monstre qui voulait me ravir à mon amant! Je ne saurais vous le peindre sans dégoût, ni me le rappeller sans horreur. Tout ce que la nature peut réunir de traits difformes, elle l'avait à plaisir rassemblé, pour en composer cet homme effrayant; et si quelque chose pouvait l'emporter encore sur ce physique épouvantable, c'étoit et l'esprit et le cœur de ce libertin de profession. Ne vous imaginez point que l'amour eût part aux démarches de ce vilain homme; il avouait hautement qu'il ne l'avait jamais connu. Guidé par son intempérance, n'aspirant qu'à la contenter, tout ce qui avait quelques attraits, devenait égal à ses yeux; le billet que j'avais reçu était un écrit circulaire, dont le style était toujours le même, et après lequel on employait d'autres moyens, si celui-là ne réussissait pas.
Ce fut quatre jours après la mauvaise réponse que lui avait valu son impudent écrit, que Sainville imagina de me laisser seule au jardin des figues de l'isle de Malamoco, de noirs pressentimens m'agitaient sans que je pusse en démêler la cause; vingt fois je fus tentée d'arrêter Sainville, tantôt je voulais lui tout avouer, l'instant d'après je voulais lui inspirer de la jalousie, sans lui dévoiler mes motifs. . . . Je chancelais . . . je balbutiais, mes pleurs l'inondaient malgré moi, sa vertueuse sécurité n'entendait rien, et il partit sans que j'eusse trouvé le courage de lui dévoiler ce perfide secret. Il ne fût pas plutôt éloigné, que je sentis l'horreur de ma position, et qu'un mouvement involontaire m'avertit que j'allais bientôt y succomber.
La malheureuse propriétaire de ce jardin que nous supposions honnête, avait elle-même donné les plus sûrs renseignemens de nos démarches, elle seule avait persuadé à Fallieri, que l'enlèvement, (mon époux même y fût-il), devenait dans son enclos la chose du monde la plus aisée.
Elle m'aborda dès que Sainville fût loin, et quittant l'air respectueux qu'elle avait toujours eu jusqu'alors, elle m'avertit insolemment ou de partir, ou d'entrer dans sa maison si je ne voulais pas être vue, ainsi que je lui en avais témoigné le désir, parce que d'autres personnes allaient arriver pour se promener dans son jardin.
Ce discours, le ton dont il était prononcé, l'air de celle qui me l'adressait, tout me fît frémir de colère et d'effroi, eh! comment donc madame, dis-je à cette arrogante créature, ne vous rappelez-vous point de nos conventions? C'est l'affaire d'un instant, mon mari va revenir. Oh! parbleu, oui p . . . . Ton mari, répondit-elle, des maris comme cela se trouvent partout, et je vais t'en donner un qui vaudra mieux . . . À ces cruelles paroles une sueur froide me saisit, je me vis perdue sans ressource. . . . Je me laisse tomber à genoux les mains élevées vers elle. . . . Oh madame! m'écriai-je, ô! ma chère dame, voulez-vous m'abandonner. . . . Voulez-vous donc me livrer vous-même, j'ose vous implorer comme ma protectrice. . . . Ne sacrifiez pas l'innocence . . . Mais il n'était plus tems. . . . Elle était déjà loin de moi, six hommes m'entourent aussitôt et me portent presqu'évanouie dans une gondole, qui s'éloignant de l'isle avec rapidité, gagne le canal de la Brenta [1], et aborde après quatre heures de marche, au pied d'un palais solitaire, où m'attendait mon ravisseur.
On m'apporta à ses pieds, plus morte que vive, et quelque fût l'excès de son libertinage, quelque peu de délicatesse qui put rester dans cette ame grossière, il comprit bien pourtant que mon état ne lui permettait point de satisfaire ses desirs; que pour leur intérêt même, il était bon d'attendre quelques heures, afin de pouvoir exciter au moins des sensations quelconques dans l'objet malheureux qu'il immolait aux siennes. Il ordonna qu'on me fît mettre au lit, etc. . . .
Ici Léonore balbutia et rougit extraordinairement. . . . Madame, reprit-elle toute confuse, s'adressant toujours à la présidente, vous m'avez ordonné de ne rien vous cacher, j'ose tout avouer pour vous obéir, j'ai été sage tant que je l'ai pu, mais vous ne me condamnerez pas au moins pour des larcins qui tournent tous à la honte des ennemis de ma pudeur, sans qu'il y ait une seule faiblesse de ma part.
Eh! mais vraiment, qui ne connait pas ces choses là, a dit le vieux général, on sait bien qu'une fille abandonnée ou évanouie, ne peut pas se garantir de l'impudence d'un homme, il n'y a pas dans tout cela pour votre compte le soupçon même d'un péché véniel, une femme n'est jamais coupable que par volonté, tout ce que la force lui enlève, est à la charge du ravisseur et jamais de sa conscience; mais il y a de ces coquins-là, qui ne se soucient point du tout d'un tort de plus ou de moins, et qui, pourvu qu'ils ayent ce qu'ils désirent, ne sont nullement difficiles sur la manière dont ils l'obtiennent.
Hélas! monsieur, reprit Léonore, ce libertin sans doute était du nombre de ceux dont vous parlez. . . . Il obligea une femme entre les mains de qui je venais d'être confiée, de me mettre au lit devant lui, et tout ce que ses yeux purent découvrir, il leur permit de le dévorer. . . . On vous mit nue, dit le comte? . . . Et Léonore rougissant. --Monsieur. --Oh! nous lui faisons grace de ces détails, dit Madame de Senneval, en vérité comte, vous êtes trop curieux, vous voyez bien que ce vénitien est un impudent qui se permet tout, excepté ce qu'il croit devoir attendre pour le plus grand intérêt de son plaisir. . . . C'est cela, n'est-ce pas ma belle? . . . Oui, madame, reprit Léonore, votre adroite honêteté dit tout en m'en épargnant la honte, c'est le comble de l'esprit et de la délicatesse. . . . Il y a pourtant encore quelque chose que je voudrais savoir, dit le comte. . . . Et que vous ne saurez pourtant pas, interrompit madame de Blamont, voyez comme vous faites rougir toutes ces jeunes personnes, poursuivez, poursuivez Léonore, vous avez assez peint le personnage pour que nous devinions ce qu'il peut faire.
La révolution que j'avais éprouvé, reprit notre belle aventurière, le chagrin dévorant qui me consumait, les larmes que je ne cessais de répandre, tout rendit bientôt mon état plus grave que ne l'avait cru Fallieri, et lorsqu'il se présenta le lendemain, pour jouir du succès de sa criminelle entreprise, il me trouva dans une telle agitation, tourmentée d'une fièvre si violente, qu'il lui devint encore impossible de remplir l'objet de ses désirs; cet accident lui inspirant beaucoup plus d'humeur que d'intérêt, il se retira en grumelant, en pestant contre les Françaises qui, plus mignonnes ou plus délicates que les autres, lui faisaient, disait-il, toujours de pareilles scènes. Qu'on ne m'en amène plus, ajoutait-il, je ne puis souffrir ces prudes qui s'évanouissent de douleur, pour une chose qui ferait accourir les autres, et il disparut, laissant des ordres, pour qu'on l'avertit dès que ma santé serait meilleure.
On prétend que c'est dans l'excès de l'infortune, que le génie trouve les plus sûres ressources contre le sort qui nous tourmente, je m'y confiai, et n'eus pas à m'en repentir.
Dolcini, c'était le nom du chirurgien qui me soignait, était un homme d'environ trente ans, d'une belle figure et d'un caractère doux et honnête; sitôt que je crus m'apercevoir que son ame s'ouvrait en ma faveur, que non- seulement il plaignait ma situation, mais qu'il s'attendrissait même sur les maux qui devaient suivre mon rétablissement, je lui peignis ma reconnaissance avec des termes si vifs, que les expressions pénétrant son cœur, finirent bientôt par l'embrâser. . . . Dolcini devint amoureux. --Je m'en aperçus, je lui permis de me parler de sa passion, je fis tout ce que je pus pour lui faire croire que je n'y étais pas insensible; me sortir à quelque prix que ce dût être, du danger éminent où j'étais, me paraissait d'abord la chose la plus essentielle, si la providence me tire de celui-ci, me disais-je, elle ne m'abandonnera pas dans un autre, elle m'inspirera d'autant plus aisément ce qu'il faut, pour sortir du plus faible, qu'elle ne m'aura pas refusé son secours quand il fallait s'affranchir du plus grand, et je trouverai sans doute, toujours bien plutôt à m'échapper des mains de cet homme-ci que de l'autre.
Daignez prendre garde à cette manière de raisonner de ma part, dit Léonore en s'interrompant, toute sophistique qu'elle peut vous paraître, c'est elle qui m'a toujours guidée et je n'ai jamais craint de me précipiter dans un second péril, pour éviter le sort du premier.
Sitôt que Dolcini me vit approuver sa flamme, il ne s'occupa plus que des moyens qui pouvaient l'assurer de m'y voir répondre encore mieux.
L'essentiel serait de vous tirer d'ici, me dit-il, un jour avec empressement. --Hélas! c'est tout ce que je desire. --Cela n'est pas aussi facile que vous l'imaginez . . . pas si aisé que je le voudrais, nous sommes entourés d'espions, cette femme qui vous soigne en est un . . . que nous ne devons même pas penser à pouvoir écarter, quant à moi . . . que le coup réussisse ou non, sur la seule entreprise, je suis perdu sans ressource, moyennant quoi le plus sûr, si réellement vous avez un peu d'amitié pour moi, est de consentir à passer en Sicile, ma patrie, où je vous donne ma parole de vous épouser aussitôt que nous y serons, mais pour y passer, comment faire? --Si vous m'aimez réellement, devez-vous me le demander? Votre tendresse ne doit-elle pas applanir toutes les difficultés qui vous effarouchent? --Ah! croyez qu'il faut qu'elles soient insurmontables, puisqu'elles m'arrêtent un moment. Puis au bout d'un peu de réflexion. --Je ne vois qu'une chose, c'est de profiter de votre maladie même, pour réussir à nous évader. --Et de quel secours prétendez-vous donc qu'un tel accident puisse nous être? --Écoutez-moi, et surtout ne vous effrayez pas du moyen, il est affreux sans doute, mais c'est le seul possible au milieu de tout ce qui nous environne. --Expliquez-vous. --Nous allons changer les nouvelles de votre état, et les simptômes de votre maladie, je vais dire que vous êtes dans le plus grand danger, je vais vous supposer à l'agonie, peu-à-peu vous empirerez . . . Vous aurez enfin l'air de mourir; moi seul recevrai votre dernier soupir. Je suis bien sûr que votre ravisseur ne laissera pénétrer ici, ni d'autres gens de l'art que moi, ni de prêtres pour vous exhorter: nous n'aurons plus que votre garde à éblouir. . . . Nous ne l'éloignerons pas . . . mais nous la tromperons; je réponds presque de cette circonstance. . . . Vous, morte, ou du moins crue telle, je serai seul chargé du soin de vous faire enterrer dans la paroisse voisine de ce Château. Le fossoyeur est un drôle qui m'a des obligations; il vous placera dans un caveau dont je serai maître. La même nuit j'irai vous en retirer, et nous gagnerons promptement la Sicile. . . . Mon projet vous répugne-t-il? --Il est un peu violent. . . . Un malheur imprévu . . . un oubli. . . . --Ô juste ciel! tous ces cas sont-ils présumables avec l'amour que vous m'inspirez. . . . Seroit-ce pour vous laisser là, que j'entreprendrai une telle chose? J'irai vous en arracher, tous les périls possibles dussent-ils se présenter à moi. --Soit, mais il faut tout prévoir en pareille aventure, une fois déposée dans ce caveau, s'il vous arrive un accident à vous même, l'infortune est toujours sur la tête des hommes, elle y peut cheoir à tout moment, possédant seul votre secret, vous voyez bien que je risque tout. --Le fossoyeur ne sera-t-il pas dans la confidence? Est-il possible qu'il n'y soit pas, et s'il m'arrivait quelque chose dans cet intervalle, n'irait-il pas vous délivrer? --Eh bien! je me livre, je m'abandonne, et ma parfaite confiance en vous, détruit absolument toutes mes craintes. --Mais belle Léonore, reprit amoureusement Dolcini en se précipitant à mes pieds, daignerez-vous récompenser au moins tant d'amour et de zèle? À ces mots je lui tendis la main et détournai la tête, de peur que mon visage ne vînt à trahir les sentimens de mon cœur: il accabla cette main des plus tendres caresses, et sortit à l'instant pour tout préparer.
Il revint le même soir, j'arrive, me dit-il, de commander dans la ville même, une bierre à jour, rembourrée à trois pouces d'épaisseur de crins et de plumes, doublée de satin blanc, et dans l'un des coins de laquelle, j'ai fait pratiquer deux tiroirs, dont l'un contiendra des sels, des eaux spiritueuses, et l'autre quelques confitures sèches, des biscuits et du vin d'Espagne, vous y respirerez à l'aise, vous aurez sous votre main tout ce qu'il faut pour vous secourir et vous sustenter vingt-quatre heures: et vous y serez aussi mollement que dans une chaise longue. Cette bierre faite par un ouvrier de mes amis, s'enverra chez un de mes parens à Padoue, et c'est là que j'irai la chercher pour la porter ici pendant la nuit, afin que les espions se trouvent déroutés par cette manœuvre, et que rien ne puisse se découvrir jamais. Votre courage est-il toujours le même . . . ne chancelez-vous point? --Non, lui dis-je, vos délicates attentions me convainquent trop bien des sentimens de votre cœur, je me livre entièrement à vos soins, comptez sur ma reconnaissance. Dolcini qu'enflammaient ces paroles, me remercia mille et mille fois, et me protesta qu'il se rendrait toujours digne des sentimens que je lui accordais, je ne suis qu'un pauvre chirurgien, me dit-il, mais je suis honnête homme . . . confus . . . humilié, plein de remords de servir depuis si long-tems les fantaisies grossières du maître où m'a placé mon étoile, et trop heureux de trouver une telle occasion de le quitter à jamais. Ô Léonore, quel changement dans ma fortune! j'étais hier l'esclave et l'agent du vice, je deviens aujourd'hui le vengeur et le soutien de la vertu!
De ce moment: les bulletins que Fallieri envoyait prendre chaque jour, changèrent absolument de style, ma maladie devenait dangereuse, elle pouvait tourner mal, il était impossible de répondre de ma vie, et Dolcini bien sûr d'être refusé, demandait l'assistance d'un médecin. . . . Ne m'en parlez plus, répondit enfin le cruel Fallieri, (tant il est vrai que le libertinage étouffe tous les sentimens de la nature;) [2] quand elle sera morte vous la ferez secrètement enterrer, et vous direz au curé qu'il ait à se taire, à recevoir son argent, et à réciter quelques patenôtres pour l'ame de cette pauvre créature, que je n'ai pas même eu le plaisir d'envoyer en enfer.
Voyez quelle ame, me dit Dolcini, en me faisant voir ce fatal billet, il aurait obtenu vos dernières faveurs, qu'il n'eût pas pensé différemment, enfin, vous avez la permission de mourir, n'est-ce pas beaucoup pour un tel monstre?
Il s'agissait maintenant de tromper ma garde, elle était fine, adroite. . . . c'était une surveillante dangereuse; mais je remplis mon rôle avec tant d'art, j'imitai si bien les syncopes, les frissons, les angoisses, les évanouissemens, que je la rendis totalement ma dupe. Une dernière crise eut l'air de m'enlever tout-à-fait. Dolcini lui déclara que j'étais morte, et qu'il allait en conséquence exécuter les ordres de son maître; il lui recommanda le plus grand silence; la bierre fut apportée, tous deux m'ensevelirent. . . . Allez vous reposer, dit alors Dolcini à la garde; votre devoir est rempli; on viendra la prendre au milieu de la nuit, et nous l'enterrerons . . . un seul homme et moi pour que le secret soit plus exact. . . . Allez.
La bonne femme qui ne demandait pas mieux que d'avoir son congé, se retira, et délivré d'elle, Dolcini put m'arranger plus à l'aise dans le cercueil qu'il avait fait préparer.
Il était impossible d'être mieux, excepté ce que l'esprit pouvait avoir à souffrir dans une telle situation, le corps assurément, s'y trouvait à l'abri de tous maux, on y était commodément couché, on y respirait à merveille, mais je ne sais quoi de lugubre, rendait quoiqu'il en fut la position cruelle.
L'instant du départ arriva, Dolcini qui n'avait pu remplir les derniers soins nécessaires à notre embarquement avant que d'être tout-à-fait sûr de moi, me demanda seize heures pour y vaquer, nos montres se réglèrent l'une sur l'autre, on m'emportait à quatre heures du matin le lundi, je devais donc être délivrée le même jour à 8 heures du soir, on compte les minutes dans une telle situation, le fossoyeur qui s'était bien assuré que j'étais en vie, et à qui j'avais fait promettre de me secourir au bout des 16 heures justes, que Dolcini fut ou non de retour, prit une des clefs de la boîte, mon amant l'autre, et ils m'enlevèrent. Le curé, suivant ses ordres, m'attendait sans cérémonie à la porte de l'église, le caveau préparé s'ouvre, on m'y descend, il se referme, et me voilà vivante dans l'abîme des morts.
On avait eu soin de pratiquer de légères ouvertures dans le caveau, qui, communiquant un peu d'air par les trous faits à mon cercueil, me procurait la facilité de respirer , mais en même-tems ils me donnèrent du froid; et quoique Dolcini m'eût fait prendre un deshabiller, chaud, pas encore rétablie, je me sentis prise d'un frisson violent; la frayeur s'en mêla, mon imagination se noircit; je me crus prête à perdre connoissance; heureusement je pense aux cordiaux, j'entrouvre un des tiroirs que m'avait indiqué Dolcini. . . . Juste ciel! quel est mon étonnement quand au lieu des secours que je crois y trouver, ma froide main ne saisit qu'un poignard.
Si jamais je me suis crue au dernier moment de ma vie, je puis bien assurer que c'est dans cette cruelle circonstance; hélas! me dis-je, je suis trahie, je suis abandonnée, cette arme m'est offerte pour m'en servir, c'est encore un service que me rend la barbarie de ce monstre, il ne veut pas que je meure de désespoir; ne balançons pas, toute autre mort serait affreuse, celle-ci l'est moins. . . . Un instant de réflexions me ramena pourtant, je voyais des soins décidés, était-il présumable qu'ils fussent pris pour un être qu'on sacrifiait? Cette bierre faite avec tant d'art, ces jours si bien ménagés, tout cela pouvait-il s'allier au dessein de me faire périr si misérablement? L'effroi que j'avais ressenti à cette affreuse découverte, m'avait fait revenir de cette défaillance dans laquelle j'étais tombé d'abord, . . . un peu plus de forces me fit faire de nouvelles recherches, je sondai la boîte encore une fois, un tiroir s'ouvrit à l'instant, il était rempli de toutes les provisions que m'avait annoncées Dolcini. . . . Oh! dis-je, je suis rassurée, plus je verrai de preuves d'attentions, plus j'acquerrerai la certitude qu'on n'a pas voulu me perdre; c'est un oubli que ce poignard, quelle apparence qu'il soit placé pour moi. Je pris en même tems un petit flacon de vin d'Espagne, et en ayant avalé quelques gouttes, je me sentis en état d'attendre l'heure indiquée par mon ravisseur. . . . Mais elle sonna cette heure fatale, elle sonna par-tout et rien ne parut. . . . Oh ciel! n'en doutons plus, m'écriai-je, c'est ici ma dernière demeure, je vais recevoir la mort dans toute son horreur, elle va me frapper au milieu de son temple, déjà en proie aux reptiles de cet affreux caveau, peut-être vont-ils me dévorer vive, ah! prévenons cette fin épouvantable, hâtons-en l'instant, périssons. . . . Ressaisissant le poignard, j'en essayais la pointe, je la présentais sur mon cœur, et des larmes amères coulaient de mes yeux en abondance, ô! Sainville, continuai-je au désespoir, à quel âge t'est enlevée celle que tu aimais? Combien d'années eût-elle pu faire encore ta félicité et la voilà perdue pour toi. --Déplorable confiance, nation traîtresse . . . mais mon malheur est ma propre faute, je ne dois m'en prendre qu'à moi.
Je m'anéantissais dans ces cruelles réflexions . . . quand tout à coup, j'entends lever la pierre. . . . non, rien ne peut rendre la multiplicité des mouvemens qui vinrent m'assaillir alors, espoir . . . inquiétude . . . joie . . . frayeur, tous ces sentimens contraires vinrent bouleverser mon cœur à la fois, sans qu'il me fût possible de démêler, lequel m'affectait avec le plus d'empire. . . . On enlève la bierre, et Dolcini paraît. . . . pressons-nous, me dit-il, votre garde s'est aperçue de quelque chose, elle a donné avis au noble, nous sommes perdus si nous ne nous hâtons. . . . tout est prêt, la felouque nous attend à cent pas d'ici, le fossoyeur et moi nous allons vous transporter dans cette même bierre, il faudra vous y tenir pendant notre route, cette toile que j'apporte va donner à notre caisse l'air d'un ballot de marchandise, et notre projet ainsi déguisé, ne peut manquer de réussir. --Non, non, cruel, je ne pars point que vous ne m'ayez expliqué ce poignard. . . . quel était donc votre projet, à quel dessein était-il là? --Oh! Ciel, il vous a effrayé. . . . fatale étourderie, que ne vous prévenai- je. . . . dans mon premier projet, vous deviez sortir d'ici en homme, cette arme vous devenait nécessaire, je l'avais préparé à cet effet! . . . Ô! coupable imprudence . . . que d'excuses. --Mais partons, Léonore, éloignons- nous, chaque instant perdu peut nous coûter la vie, je réponds de vos jours. . . . j'ai fait serment de les garantir, ne me faites point, par d'inutiles retards, enfreindre une promesse dont mon cœur est garant.
On m'emporte de nouveau, je suis placée dans un coin de la felouque, et l'on met sur-le-champ à la voile.
Trois fois le jour, sous le prétexte de prendre quelque chose dans une de ces caisses, Dolcini ouvrait le cercueil, me donnait de l'air, renouvellait mes provisions, et me consolait par quelques paroles tendres, de tout ce que la crainte qu'il avait d'être poursuivi, l'obligeait à me faire souffrir.
Un orage épouvantable s'éleva sur la fin du quatrième jour, c'était le même qui jetta Sainville sur la côte de Malthe, et qui nous y précipita également; mais le roulis de la felouque, entièrement sur le côté, et qui fit plus de 80 lieues dans cette situation, m'avait tellement harassée, que j'avais perdu connoissance; et voilà qui vous explique la scène que Sainville vous a peint. Voilà qui vous éclaircit l'histoire de la bierre emportée dans une chambre, les regrets de l'homme qui l'ouvrit, n'y croyant plus trouver qu'un cadavre. Sa joie quand il s'aperçut que je n'étais qu'évanouie, et les secours qu'il allait me donner, quand Sainville partit, et s'éloigna de moi pour me chercher.
Dolcini me saigna, je repris promptement l'usage de mes sens, le même vent qui fit partir Sainville, nous fit également remettre à la voile, et mon amant certain de n'avoir plus rien à redouter, me fit enfin, quitter ma fatale demeure.
Nous avions été plus loin que nous ne voulions; il s'agissait de regagner _Catane_; mais malheureusement le tems favorable ne fut qu'apparent pour nous, comme pour Sainville, bientôt un vent d'Est s'élevant avec fureur, nous rejetta dans la mer d'Afrique; en cet instant fatal, un corsaire de Tripoli, voyant notre détresse, fond sur nous avec impétuosité, infiniment trop foible pour penser à la moindre résistance, il ne faut songer qu'à nous voir enchaîner ou périr. Dolcini, que l'amour enflamme, ose un instant disputer sa conquête: il perd la vie en me défendant; on lui abbat la tête à mes côtés, et nous passons sur le bord africain.
Le vent qui s'opposait à notre retour en Sicile, devenant favorable pour toucher l'Afrique, nous y fumes bientôt. Le Corsaire à qui j'appartenais, espérant de me bien vendre, me donnait le moins de chagrin qu'il lui était possible; et je reçus de ce bon turc, par intérêt ou par pitié, bien plus de consolation que je n'en devais attendre.
Nous arrivâmes le lendemain de bonne heure à _Tripoli_; le Consul de France, qui se trouvait sur le port quand nous débarquâmes, me reconnut sur le champ pour être de sa nation; il s'informa de mes aventures, me témoigna le désir de m'être utile, et pour m'en convaincre, conclud le marché de ma vente à l'instant avec le corsaire. Vous voilà dégagée, belle Léonore, me dit-il, en venant sur le champ m'offrir la main pour me conduire chez lui: puisse le nouveau sort que je vous offre, vous devenir plus agréable que celui que vous quittez. Hélas! monsieur, répondis-je, bien humiliée, il ne pouvait en être de plus cruel pour moi que celui auquel votre générosité m'arrache: croyez que ma reconnaissance en doit être éternelle; il ne tiendra qu'à vous de me le prouver, dit Duval, quand on vous ressemble, et qu'on a une dette de cette nature à acquitter, il n'est pas difficile d'imaginer de quelle manière on doit satisfaire au payement.
Je reconnus bientôt au ton leste de Duval, que si je changeais de maître, que si du sérail d'un turc où j'étais à la veille d'entrer, je passais dans la maison d'un français, ce ne serait pas sur un pied très-différent, et qu'en général dans quelques mains qu'une femme de mon âge vînt à tomber, il y avait toujours à-peu-près les mêmes risques.
Cette réflexion . . . bien cruelle pour une femme délicate, qui n'aspire qu'à se conserver pure à l'unique objet qu'elle adore, me fit répandre des larmes que _Duval_ surprit bientôt; il me demanda mon secret, je ne le lui cachai pas. Consolez-vous belle Léonore, me dit-il, quoique sur les côtes d'Afrique vous n'êtes pas tombée chez un barbare, j'ai pour vous tous les sentimens que votre figure inspire, mais je ne ferai point violence aux vôtres, les mériter sera ma seule étude, vous ne me verrez travailler qu'à cela. . . . Hélas! monsieur, répondis-je, émue de l'apparence d'un procédé qui me trompa, qu'espéreriez-vous du tems, puisque ma main ni mon cœur ne sont plus à moi, soyez généreux jusqu'à la fin, daignez vous faire informer du sort de l'époux, dont j'ai été si cruellement séparée à Venise; faites lui dire que je suis dans vos mains, il vous remettra sur-le-champ, soyez en bien sûr, la somme que vous venez de débourser pour moi, et vous aurez fait trois heureux. --Trois? --Oui trois, monsieur, je le répète, et je crois votre ame trop belle, pour que je ne vous place pas au nombre de ceux, dont une telle action doit faire le bonheur. _Duval_, plus animé de cette saillie, me répondit que j'entendais mal mes intérêts, et que quand on voulait dégoûter un homme de soi, il ne fallait pas lui montrer tant d'esprit. N'imaginez pas, continua-t- il, que les sentimens que vous avez fait naître en moi puissent me permettre ce désintéressement que vous semblez vouloir m'inspirer, je ne ferai point valoir les droits que j'ai sur vous, mais je n'y renoncerai pourtant point jusqu'à vous céder à mon rival; je n'ai plus que vingt-quatre heures à rester dans cette ville, je suis nommé au consulat d'_Alexandrie_, mille fois plus avantageux et plus agréable pour moi que celui-ci, j'espère que vous voudrez bien m'y suivre, je vous laisse à vos réflexions jusques-là; mais à mon arrivée dans cette ville d'Égypte, quelque soit le parti que vous ayiez pris, je vous préviens qu'il y faudra soutenir la qualité de femme que mon intention est de vous donner. . . . Oh! monsieur, dis-je, confondue, et vous venez de me promettre de ne point abuser de vos droits. --Sans doute, reprit impérieusement _Duval_, en abuser, serait vous traiter en esclave . . . ; en profiter est vous prier de me donner la main. --Quel subterfuge! . . . Cruel! --N'imaginez pas que je change; je vous laisse y penser. --Et vous jugez si ce dernier propos prononcé du ton d'un homme qui n'avait pas envie d'entendre de nouveaux refus . . . ; vous jugez, dis-je, et de l'effet qu'il fit sur moi, et de l'affreuse manière dont il me replongea dans toute ma tristesse. . . . Hélas! me disai-je, douloureusement, peut-être ai-je perdu au change; peut-être eussai-je obtenu plus de pitié du barbare qui m'avait enlevée. Ô! malheureuse Léonore, quel sort affreux le ciel te réserve-t-il donc?
Je déguisai mon trouble, il le fallait; et toujours d'après mes premiers principes, je me déterminai à me livrer aveuglément à ce danger, pleine d'espoir, d'en trouver bientôt un autre qui m'affranchirait de celui-là.
Les vingt-quatre heures expirées, _Duval_ ayant fini ses affaires à Tripoli; nous nous embarquâmes pour l'Égypte, mon nouvel amant joua l'indifférence pendant la route, il crut peut-être affliger mon amour propre par cette conduite; il ne se doutait pas que la tranquillité de mon cœur, y gagnait bien plus que ne pouvait y perdre ma vanité, et que je préférais l'humiliation à l'amour, dans le triste état où le ciel me plaçait, cherchant enfin, toutes les manières de piquer mon orgueil; nous arriverons demain, me dit-il, dans une ville où je suis attendu, et dans laquelle je vais jouer un certain rôle, voilà ce me semble assez long-tems que vous me faites attendre votre réponse, je ne veux plus d'incertitude; daignez prendre à l'instant un titre dans ma maison, celui d'aventurière ne convient ni à l'un, ni à l'autre, et n'acceptant point celui de mon épouse, il ne vous reste plus que celui de domestique. --De domestique, m'écriai-je? --J'ai bien senti que ce mot allait vous affecter; vous n'avez pourtant plus que le choix, où vous êtes ma femme en arrivant à Alexandrie, ou vous n'êtes plus que mon esclave. --Homme sans délicatesse, est-ce ainsi que vous savez aimer? Vous vouliez, disiez-vous, mériter mes sentimens; sont-ce donc par de telles propositions que vous croyez les obtenir? Ah! rendez-moi les fers que vous avez cru briser; renvoyez-moi au milieu de ces pirates, dont votre pitié ne m'a sortie que pour les intérêts de votre coupable passion, j'y trouverai des cœurs moins durs; j'y serai moins malheureuse . . . , et mon désespoir m'aveuglant, je m'élançai de la barque avec le dessein de m'abîmer dans les flots. Arrêtez, me dit _Duval_ en me saisissant presque en l'air . . .; arrêtez, que voulez-vous faire? --me jetter dans les bras de la mort, moins affreuse pour moi que l'état que vous me destinez. --Ô Léonore! vous me haïssez donc bien? --Je ne vous hais point, mais vous m'y réduirez si vous continuez de faire violence à un cœur qui ne peut vous appartenir. --Eh bien! je ne vous contrains plus, je vous laisse libre. . . . je ne demande plus qu'une grace, et je l'implore à vos genoux, acceptez seulement le titre de ma femme, je n'en exigerai les droits que quand j'aurai triomphé de votre éloignement, . . . Ayant trop peu d'expérience, encore pour sentir où m'entraînait ce qu'exigeait de moi le consul, je promis tout ce qu'il voulut, sous le serment sacré qu'il me fit de n'en jamais exiger davantage, que mes répugnances ne fussent vaincues, je sentais bien que je lui laissais de l'espoir; mais j'achetais la tranquillité, et me dégageais du titre odieux où sa cruauté me soumettait sans cela.
Nous arrivâmes; _Duval_ fut descendre chez un nommé Duprat, négociant Français, auquel, suivant nos conventions, il me présenta comme sa femme, et le lendemain nous fûmes nous établir dans le logis qui nous était destiné.
À Alexandrie, comme dans toutes les villes étrangères, les Européens se réunissent autant qu'ils peuvent, pour jouir dans leurs assemblées d'un peu plus d'agrémens que ne leur en offriraient celles du pays. Au bout d'un mois le cercle de Duval fut principalement formé de ce Duprat dont je viens de vous parler, du consul d'Espagne, de celui d'Angleterre, d'Hollande, de Portugal, et de quelqu'autres fameux négocians; ils avaient tous leurs femmes, dont je faisais également ma société; et qui, toutes me regardaient comme l'épouse, en titre du consul de France.
Cependant _Duval_ m'aimait de plus en plus, et remplaçant les propos par des procédés, il n'y avait plus rien qu'il n'entreprit pour réussir; ses attentions se portaient même si loin, qu'on le raillait dans la société sur ce qu'il venait donner en Égypte le spectacle plaisant, d'un époux amoureux de sa femme.
Un jeune Portugais des colonies du Zanguébar, neveu du consul de sa nation et envoyé en Égypte pour des affaires relatives au commerce, fut celui qui s'apperçut le premier de cette plaisante intrigue et qui l'en persista le plus agréablement. «Ne vous étonnez pas de cette passion, lui disait quelquefois _Duval_, elle est en moi poussée à l'extrême, je l'avoue et suis bien loin de m'en cacher; eh! n'imaginez pas que la jouissance puisse éteindre la flamme quand elle est l'ouvrage de l'amour, plus une épouse alors nous abandonne ses charmes, plus elle irrite notre ardeur; ce lien qu'on badine quand on n'aime point sa femme, devient si doux quand on l'adore, il est si délicieux d'accorder les mouvemens de son cœur aux vœux du ciel, des loix et de la nature. . . . Non, non, il n'est aucune femme dans le monde qui puisse valoir celle qui nous appartient, s'abandonnant avec liberté aux transports ardents de son ame; on lui prodigue avec tant de délices, tous les titres qui peuvent resserrer celui qu'elle a déjà; elle est à la fois notre épouse, notre maîtresse, notre amie, notre confidente, notre sœur, notre dieu; elle est tout ce qui peut contribuer à la félicité la plus piquante de nos jours, toutes les passions s'échauffent, s'embrasent, se réunissent dans elle et pour elle seule, on n'existe plus que par elle, on ne desire plus qu'elle; ah! mon ami, tu ne sais pas ce que c'est que d'être epoux, il n'est point de liens plus flatteurs, il n'est point de plaisirs qui vaillent ceux de l'hymen, il n'en est pas un seul sur la terre dont les détails soient aussi sensuels, malheur à qui ne les a pas connus, malheur à qui peut en préférer d'une différente espèce; il aura tout effleuré dans la vie, sans jamais avoir trouvé le bonheur.
Tels étaient les sentimens que Duval exprimait à Dom Gaspard, ce jeune Portugais dont je viens de parler, et qui va bientôt jouer un rôle dans mes aventures; c'est ainsi qu'en louant l'hymen, Duval s'excusait d'y mêler l'amour; mais il n'en était encore qu'à l'amour, eût-il pensé de même s'il eut réellement connu les plaisirs qu'il peignait, qui ne connaît pas l'inconstance des hommes!
Quoiqu'il en soit, Duval, jeune, impétueux, aimable, irritant chaque jour sa passion par ces riens d'une délicatesse infinie. --Par ces recherches inconnues aux ames vulgaires et pésamment organisées, qui, peu faites pour la subtilité des détails, ne connaissent comme les bêtes, que le matériel de la jouissance . . . par ces larcins, en un mot, que la plus honnête des femmes, ne saurait refuser à quelqu'un dans la maison duquel elle est obligée d'habiter, parce que ces choses là se volent, se dévorent et ne se demandent jamais; Duval, dis-je, chaque jour plus pressant, ne perdait aucune des occasions qu'il croyait devoir lui assurer son triomphe.
Un jour, qu'épuisée des chaleurs du nouveau climat où je vivais, je m'étais endormie dans un cabinet de jasmin; quel fut mon étonnement de me sentir réveillée par Duval, et de me trouver presque nue dans ses bras. . . . Ciel! m'écriai-je, en cherchant à fuir; est-ce donc ainsi que vous abusez. . . . Ô! divinité de mon cœur, dit Duval, transporté d'amour et de désirs, en me captivant d'une de ses mains, pendant que de l'autre . . . . maîtresse idolâtrée, ne m'envie pas au moins ce que le hazard et mes yeux m'offrent ici de jouissance; laisse . . . laisse-moi m'enyvrer de ces charmes dont tu me refuses la possession. . . . laisse moi respirer à la fois dans chacun d'eux, et l'amour et la volupté. . . . ne les soustraits pas au culte que je leur rends. . . . je jouirai seul puisqu'il le faut, je t'abandonne, cruelle, tout ce que je ne peux obtenir de toi; mais ne m'enlève pas ce que la fortune me donne . . . que de graces, . . . que de fraîcheur, . . . _quels contours savans_ et _délicieux_. --Ah! comme tout est beau, comme tout est délicat en toi. --Ô! Léonore, es-tu l'ouvrage d'un dieu, . . . es-tu donc un dieu toi- même --Ah! juste ciel, n'arrête pas ces effets brûlants d'un amour aveuglé, tu les vois, tu les sens, perfide, le sacrifice est offert, et je n'en suis que plus malheureux!
Quelque résistance que j'eusse pu opposer, il m'était devenu impossible de me soustraire entièrement à cet hommage, mais je m'étais si bien débattue dans les mains de cet amant forcené, qu'il n'eut même pas l'idée de la victoire, et que si l'encens brûla, ce fut si loin des autels, qu'à peine le dieu pût- il y croire, et fuyant aussi-tôt avec rapidité; traître, lui dis-je furieuse, puisque tu es assez lâche pour abuser ainsi de ma situation, pour tromper jusqu'à mon sommeil, je brise tous les liens chimériques qui m'unissent à toi, je vais dire la vérité à tout le monde, et quitter à jamais ta maison. Duval éperdu, vole sur mes pas, j'échappe et vais m'enfermer dans mon appartement où je refuse de le voir de tout le jour.
De ce moment je fis les plus sérieuses réflexions sur les dangers que je courais. --Hélas! me disais-je, je suis au bord du précipice. . . . Comment me flatter de la victoire, le moyen de se dégager d'un homme si violent! je le trouve par-tout sur mes pas; il ne me perd pas de vue, serais-je toujours aussi heureuse qu'aujourd'hui? je n'ai d'autre parti que la fuite, hâtons nous de nous y décider.
Remplie de ce projet, je jettai les yeux sur Dom Gaspard, ne voyant dans la société que lui seul qui pût accomplir mes desseins; je commençai par lui demander sans affectation, quelles étaient ses vues, il m'apprit qu'il devait incessamment retourner au Monomotapa, mais que n'y tenant en rien, uniquement obligé d'y aller pour rendre compte de la commission actuelle dont il était chargé, il comptait redescendre au Cap et repasser tout de suite après en Portugal, le plan me convint assez; le chemin du retour en Europe était un peu long; mais quand on n'est pas libre, il importe peu quelle route on prenne, pourvu que l'on arrive au but; résolue à me confier à ce jeune homme. Je crus que le meilleur moyen de m'en faire entendre, était l'organe de ce dieu puissant dont la voix unit tous les cœurs; rappellez-vous toujours de mes principes et ne me blâmez pas de mes imprudences.
Je laissai donc parler mes yeux: Dom Gaspard vif, sémillant, jeune, plein d'esprit, de candeur et d'honnêteté, comprit au mieux leur langage; les siens m'assurèrent bientôt du sentiment le plus réciproque et le plus sincère; il ne fut plus question que de nous arranger; Dom Gaspard m'écrivit en français, qu'il parlait fort bien, . . . je lui répondis, nous convinmes enfin d'un rendez-vous; là, je me confiai entièrement à ce jeune homme; je ne suis point la femme de Duval, lui dis-je, une fâcheuse aventure m'a fait tomber dans ses mains à Tripoli, il m'a rachetée, . . . il veut abuser de ses droits pour me contraindre à accepter des liens, . . . qui me déplaisent; êtes vous homme à me sortir de cet esclavage? Assurément, me dit Gaspard, j'entreprendrai tout pour briser vos fers et plus généreux que Duval, je vous proteste et de vous ramener en Europe, et de n'exiger que là, la récompense de mes soins. --Ô! Dom Gaspard, je me fie à vous, je vous crois incapable de me tromper, vous rendez la vie à une malheureuse, comptez sur ma reconnaissance, et dès l'instant nous ne travaillâmes plus l'un et l'autre qu'à tout ce qui pouvait assurer notre projet.
L'entreprise n'était pas aisée, indépendamment de la jalousie de Duval, nous avions encore à redouter son crédit dans la ville et dans les environs; Dom Gaspard pour passer d'Alexandrie au Monomotapa, n'avait que la facilité des caravannes qui partent du Caire; il fallait d'abord remonter le Nil jusqu'à cette capitale de l'Égypte, se joindre à la caravanne, la suivre, tout cela était lent, le consul pouvait nous faire arrêter.
Nous imaginâmes donc un stratagême assez bisarre; le jeune Portugais avait à son service un nègre à-peu-près de ma taille et de mon âge; nous convinmes qu'au moyen d'une composition de laquelle Gaspard avait le secret, on me noircirait le visage et les bras, et qu'ainsi peinte, je partirais secrettement avec ce jeune nègre dont je passerais pour le frère, que tous deux, nous remonterions le Nil, et irions attendre Gaspard au Caire qui s'y rendrait exactement la veille du départ de la caravanne, que restant par ce moyen après moi à Alexandrie, il serait à portée et de rompre les recherches de Duval, et de me rendre compte des effets plaisans de ma fuite. Nous décidâmes également qu'en partant secrettement pour le Caire, je ferais recevoir une lettre à Duval, qui lui dirait que ne voulant point écouter son amour, que ne le pouvant pas, je me déterminais à le fuir, que je me rendais à _Damiète_, où un négociant de ma connaissance que j'avais interessée par lettre depuis mon séjour en Égypte, m'offrait les moyens de repasser en Europe, et qu'aussitôt que j'y serais, je lui ferais tenir l'argent qu'il avait déboursé pour moi; par ce moyen, Duval inquiété sur deux endroits, puisque assurément il soupçonnerait aussi mon évasion par le Caire, en multipliant ses recherches, courrait risque d'en perdre le fruit; mais ses poursuites eussent-elles même lieu du côté de la caravanne, quelle apparence qu'il pût m'y découvrir sous le déguisement que je prenais!
L'aventure était périllieuse, je le sentais, à supposer même que l'évasion se fit sans aucun risque, quelle route j'allais entreprendre, était-il sûr que le jeune Portugais dans lequel je plaçais toute ma confiance, en fut certainement digne, ne pouvait-il pas abuser de ma situation? De l'empire que je lui donnais sur moi. --Et si malheureusement je venais à le perdre, que devenais-je seule, isolée, au milieu de cette caravanne, tout cela sans doute, m'offrait de grands dangers; mais ils n'étaient qu'en vraisemblance. . . . ceux que je courrais avec Duval étaient sûrs; un second sommeil sous le berceau de jasmin, j'étais une femme perdue, je ne balançais donc plus, et mes résolutions prises, je ne m'occupai que de l'exécution; J'écrivis ma lettre; je décampai lestement le soir du logis de Duval, et fus me cacher cette première nuit chez mon Portugais, qui, après m'avoir renouvellé ses sermens d'attendre en Europe à exiger la récompense des soins qu'il prenait de moi, me barbouilla le visage et les mains ainsi que nous étions convenus, me revêtit d'habit de nègre, et me confia au sien avec lequel je passai au Caire sans le plus petit inconvénient; cinq jours après, Dom Gaspard arriva, me fit camper sur le chameau qui portait son bagage, toujours comme un de ses gens, nous nous réunîmes au reste de la troupe et nous avançâmes.
Chemin faisant, Gaspard m'apprit tout le train qu'avait fait ma fuite, il me dit que Duval, furieux, ne doutant point du contenu de ma lettre, n'avait tourné ses perquisitions que vers Damiète, malgré son désespoir, ajouta Dom Gaspard, l'histoire n'en avait pas moins amusé toute la ville, les reproches s'adressaient à lui, il fallait, disait-on, qu'il eut eu de mauvais procédés pour moi; je paraissais trop douce pour avoir eu des torts la première, les femmes me plaignaient, les hommes se moquaient de lui; mais abandonnons totalement Alexandrie, et trouvez bon que j'entre dans quelques détails sur la route singulière et peu fréquentée que je faisais.
Quoique cette multitude de voyageurs, rassemblés sous le nom de caravannes, soit composée de gens de toutes sortes de pays et de religion, rien n'est comparable pourtant à l'ordre qui y règne, une armée observe moins de subordination, et c'est par le moyen de cette excellente police qu'on y est en sûreté comme dans nos routes de France. Au seul chef appartient le droit de décider sur le peu de différents qui s'élèvent, et ses jugemens sont toujours équitables. On part ordinairement deux heures avant le jour, et excepté une heure où l'on s'arrête aux environs de midi, la marche se prolonge jusqu'à trois heures de nuit, les guides donnent les signaux sur une timbale; tout alors doit être prêt en même tems; on n'excuse pas le moindre retard, et personne n'est tenté de commettre une faute qui peut coûter la vie; car il est très-difficile de rejoindre lorsqu'une fois on a eu le malheur de se séparer. Quoiqu'on ne suive aucune route tracée, les conducteurs sont si habiles qu'il ne leur arrive jamais d'égarer la caravanne; les rangs indiqués le jour du départ s'observent toute la route avec exactitude; mais le plus curieux, sans doute, est la patience des animaux qui servent à ces entreprises, ils sont tempérans et infatigables; ils semblent se prêter à tous les inconvéniens qui naissent du hasard, ou du tems, et marchent s'il en est besoin plusieurs jours de suite sans prendre aucune nourriture; cependant il en périt plusieurs; les ossemens qui jonchent la route et servent souvent de remarques aux guides, sont une preuve sûre que leur courage et leurs forces s'épuisent quelquefois à la longue.
Ce fut dans cet ordre que nous entrâmes le premier jour dans un désert affreux; à peine y fûmes-nous, qu'il s'éleva un ouragan terrible, les sables enlevés alors à la hauteur des nuës et retombant en pluie, non-seulement aveuglèrent nos guides, mais leur firent même perdre absolument la trace qu'ils devaient suivre, et les contraignirent à une halte qui dura jusqu'au lendemain; cet événement m'inquiétait, quelqu'éloignée que je fus de Duval, quel que fût mon déguisement, je craignais toujours qu'il ne nous fît suivre, et qu'on ne vînt à me reconnaître; mais Dom Gaspard, attentif et prévenant, ne cessait de me calmer et de me rassurer.
Après cette première aventure, nous continuâmes assez tranquillement notre route jusqu'à Hélaoué, ville charmante et qui répond bien à son nom, dont la signification est: _pays plein de douceur_, cette ville est la dernière qui dépende du grand seigneur, on y voit des jardins délicieux arrosés de ruisseaux, d'une fraîcheur bien précieuse pour ceux qui viennent de traverser des déserts arides, où l'eau leur a souvent manqué, nous renouvellâmes nos outres dans ce lieu, et y fîmes aussi quelques provisions de vins.
Entièrement revenue des craintes que m'avaient inspiré les poursuites de Duval, ennuyée de mon déguisement, je proposai à Dom Gaspard de me laisser reprendre ma première forme; mais il craignit que ce changement ne fit bruit parmi les voyageurs, et il me pria pour plus grande sûreté de demeurer comme j'étais jusqu'aux colonies Portugaises.
Au sortir de Hélaoué, nous traversâmes encore des déserts qui n'étaient pas moins arides que ceux que nous quittions.
Léonore me dit un jour, Dom Gaspard en traversant tous ces affreux climats, dans quel dessein croyez-vous que la divinité ait fait de si grandes fautes à la contexture de notre planète? --Je serais bien en peine de le dire. --La faute existe, elle est claire, est-elle faite exprès? ou l'est-elle par inadvertance? Si elle est faite exprès, voilà un dieu méchant, si elle l'est par inadvertance; voilà un dieu faible, et de toute façon un dieu qui a tort. --Votre argument est sans réplique, je ne saurais comment y répondre, je m'en tiens à la sensation produite par l'effet, et vous avoue qu'il est bien difficile de s'enflammer pour la grandeur d'un être dont les torts sont aussi réels. --Le pouvez-vous davantage, si le hasard vous place au milieu d'une troupe de scélérats? --Assurément non. --Tout ce qui existe n'est donc pas parfait, la seule perfection pourtant est digne de notre hommage; cependant cette qualité ne se trouve pas dans les ouvrages de dieu. . . . dieu n'est donc pas digne de nos hommages. Ô! Léonore, tirez vous de ce syllogisme, c'est de toutes les manières de raisonner la plus sûre, retorquez, je vous prie, celui-là.
Ces premiers élans de la philosophie de Gaspard, me firent voir que son esprit mûri par l'étude, était bien loin d'adopter l'erreur, et mon estime pour lui, en redoubla; peut-être aurai-je bientôt occasion de vous mieux développer ces systèmes, continuons notre route maintenant.
De _Hélaoué_ nous fûmes à _Machou_, gros bourg situé sur le bord oriental du Nil, qui forme en cet endroit deux isles remplies de palmiers, de Sené et de Colloquinte; huit jours après, nous arrivâmes à _Dongola_, frontière de la Nubie. À une lieue environ de largeur le pays est superbe, au-delà ce ne sont que sables et que déserts, dont le seul aspect fait frémir. Le Nil traverse cette plaine charmante, mais ici, ce ne sont plus ses débordemens périodiques qui causent la fertilité des terres, cette abondance n'est due qu'à l'industrie des habitans, qui forment des inondations artificielles par des transports d'eau très-pénibles. Dom Gaspard me fit admirer la beauté des chevaux de cette contrée bien supérieure à ceux qu'on vante le plus dans notre Europe. Ces peuples, pour la plupart Mahomêtans, sont enclins à toutes sortes de vices; un de ceux auquel ils sont le plus adonnés, est _le blasphême_; ils ne prononcent pas un seul mot qui n'en soit entremêlés; il est difficile de concevoir l'art qu'ils employent à les varier, ils étaient autrefois chrétiens, mais cette loi beaucoup trop gênante pour leur mœurs, leur a promptement déplu, et leur dérêglement rend leur culte actuel assez difficile à démêler.
Le penchant étonnant de ces peuples au _blasphême_, donna occasion à Dom Gaspard de me développer quelqu'uns de ses principes, je vais continuer de vous les tracer. Comment est-il, me disait ce brave et honnête compagnon de route, que les hommes ayent pu s'imaginer que l'être grand et supérieur qu'ils érigent, que cet être sublime qu'ils regardent comme leur créateur, puisse se trouver offensé des invectives qu'il leur plait de lui adresser? Cet être qu'ils font auteur de tout, qu'ils regardent comme unique principe des choses créées, n'est-il donc pas au-dessus des injures? Est-il jamais présumable qu'elles puissent arriver jusqu'à lui? Mais ces imprécations que lui adresse l'homme, souffrant ou malheureux, ne sont-elles donc pas légitimes? Le premier mouvement de la nature n'est-il pas de se plaindre quand on est lézé? N'est-il pas de s'en prendre à l'auteur de ses maux. En en répandant une si grande quantité sur la terre, dieu ne savait-il pas qu'il s'exposait aux reproches des hommes? En a-t-il pour cela suspendu ses fléaux? S'il les a laissés cheoir, sachant bien que les hommes s'en vengeraient par leurs plaintes, il s'est donc moqué de ces invectives, s'il les a méritées, s'il les brave les ayant méritées, comment se peut-il qu'il s'en fâche? Quand le fort offense le faible, il sait bien que celui-ci se dédommagera par des injures; peut-il avoir craint des paroles qu'il savait bien que sa conduite allait lui attirer? Si dieu avait pu être sensible à nos reproches, maître de tout, n'eût-il pas créé l'univers de façon à ne mériter que des éloges? quand il ne l'a pas fait, quand il n'a pas cru devoir le faire, quand il était bien sûr que de ne le pas faire, devait lui valoir des blasphêmes, il est donc certain que ces blasphêmes lui devenaient indifférens, il n'y a donc aucun risque à lui en adresser, il les entend sans peine et sans courroux, très- convaincu qu'on les lui doit, il rit de notre ignorance, de notre impossibilité à découvrir ses vues, sans s'offenser de ce qui en résulte. C'est une barbare absurdité de notre Europe, que de punir aussi sévèrement qu'on le faisait autrefois et de regarder même encore aujourd'hui comme un crime religieux, l'acte de la faiblaisse contre la puissance; tout ce qui part du premier de ces états, s'émoussant avant d'arriver à l'autre, ne peut plus devenir un outrage, c'est l'acte de la puissance sur la faiblesse qui est dangereux; le contraire n'a jamais d'inconvénient; ne m'objectez pas que le valet armé offense le maître qu'il frappe de son arme; dans le cas supposé, ce n'est plus le maître qui est le fort, c'est le valet armé, la puissance du maître n'est plus qu'illusoire ici, la seule réelle c'est celle du valet; or, ce n'est plus cela dès qu'il s'agit de dieu, cet être est toujours le plus fort, quelque soit l'arme dont nous osions le menacer, il l'emportera toujours sur nous, et de ce moment ce que nous entreprenons, n'étant plus que le frêle élan de la faiblesse sur la force, rien n'en arrivera jusqu'à lui, il ne s'offensera donc point d'injures, qu'il mérite, qu'il veut mériter, et qu'il s'est moqué de mériter. Ô! folie éternelle des hommes, de vouloir toujours juger dieu sur eux-mêmes, ils se croyent offensés d'un mot qui ne frappe que l'air, ils s'imaginent que dieu leur ressemble. --Ah! cessons de faire de dieu un être matériel comme nous . . . courroucé de nos invectives, sensible à nos éloges, facile à nos prières, nous voulons toujours le regarder comme un monarque humain, et qui comme tel, doit nous entendre et nous juger; voilà comme en rapetissant ses vues, le plus célèbre adorateur de dieu, ne se trouve au fond qu'un idolâtre. Dieu est trop grand, dieu est trop spirituel pour toutes ces choses humaines; nous livrant à la faculté qu'il nous a laissée d'être bons ou méchans, de le connaître ou de le nier, de l'adorer ou le haïr; d'après le genre d'organisation que nous avons reçue de lui, il s'embarrasse fort peu du parti que nous prendrons sur l'une ou l'autre de ces choses, indifférent à nos hommages, nullement touché de nos blasphêmes, toujours trop au-dessus de nous, pour en être jamais atteint, tout ce que nous faisons lui est égal, parce que tout est nécessité, et que nous n'agissons que d'après ses loix; n'imaginons donc pas être plus récompensé pour l'avoir prié, que molesté pour l'avoir maudit; il ne nous accordera pas plus de graces pour l'un qu'il ne nous fera subir de tourmens pour l'autre; n'est-ce pas une chose vraiment risible que de voir l'homme, cet être chétif et faible auquel il serait impossible de changer un instant le cours de la plus petite étoile; s'imaginer que ses injures ou ses prières allant bien plus haut, irriteront ou disposeront en sa faveur l'artisan des chefs-d'œuvre, qu'il n'a pas même la faculté de déranger. Étrange aveuglement de sa vanité sans doute, de préférer à se supposer criminel, qu'à convenir de sa faiblaisse; imbécile qu'il est, il aime mieux passer sa vie à trembler de délits impossibles, que de s'affermir et se tranquilliser par la certitude d'une impuissance, dont son orgueil serait humilié.
Ô! Léonore, prions ou blasphêmons, adorons ou profanons, tout est égal aux yeux de l'être assez puissant pour avoir fait bien ou mal tout ce qui frappe nos yeux; un dieu qu'attendriraient nos cultes, ou qu'offenseraient nos erreurs, ne serait qu'un homme comme nous, et comment doué de toutes nos passions, aurait-il l'énergie créatrice, qui ne peut être que le plus sublime assemblage de toutes les vertus? si le blasphême, si cette faible injure, en un mot, que nous adressons à la divinité, ou par colère, ou par ennui de souffrir, ou par quel autre motif que ce puisse être, satisfait un instant notre ame; livrons nous y sans nulle crainte, bien certain qu'il ne s'en irritera point, qu'il est trop grand pour s'en venger, et qu'il nous aurait privés de la faculté de voir ses fautes, ou qu'il n'en aurait pas commis, s'il eût redouté les reproches que lui doit notre raison, et qu'elle peut lui adresser en paix.
Il me semble, dis-je à dom Gaspard, que vos systêmes sur la religion sont commodes et simples. . . . Sur la religion, me répondit Gaspard, vous vous trompez, Léonore, mes systêmes sur la religion ne sont ni commodes ni simples; ils sont nuls; j'ai secoué, toutes ces puérilités, dont on surcharge l'esprit et la mémoire des jeunes gens, j'ai employé ce tems-là à m'instruire, au-lieu de le passer à déraisonner, et je me suis fait quelques principes, tant sur cela que sur quelques autres objets de morale, principes constans dont je ne m'écarte point. J'adopte un agent quelconque assurément, que ce soit la nature ou Dieu, il y a toujours un moteur, à ce qui frappe nos regards, je l'admets, mais je ne le sers par aucun culte. Très-assuré qu'il n'en exige nul, très-incertain s'il en mérite, de quel droit irais-je lui en rendre? J'aime mieux employer à quelques vertus le temps que d'autres perdent en prières, et cet agent, s'il est juste, me saura bien plus de gré d'être utile aux hommes, qu'assidu aux pieds de ses autels; quand je verrai moins de mal sur la terre, quand j'y rencontrerai moins de frippons et plus d'honnêtes gens, peut-être supposerai-je alors, que l'auteur de cet univers, peut mériter quelque reconnaissance; mais quand les maux m'assailliront de toute parts, quand je ne trouverai que travers, cruauté, trahison, perfidie, noirceur, et méchanceté chez les hommes, je croirai me restreindre dans des bornes très-sages, en n'accablant point d'invectives, celui qui permet tant de maux, je ne le fais point, mais je ris de la folie des systêmes religieux, je me moque de la diversité des cultes, et n'écoutant que ma raison et mon cœur, je reste dans l'indifférence sur un être à qui je ne dois rien . . . ou que des reproches . . . que je tais par l'inutilité dont je les crois. --Mais votre morale? --Elle est pure! eh quoi! faut-il absolument révérer des chimères pour avoir le droit d'être honnête homme? J'aime mes frères, je les soulage, la bienfaisance est le sentiment de mon cœur, je ne pleure ma médiocrité, que parce qu'elle me prive du charme de faire des heureux; je respecte les propriétés d'autrui, je ne ravirai jamais ni la femme ni le bien de personne; croyez que je ne vous aurais pas enlevée à Duval, si je vous eu crue son épouse. . . . je suis sensible à l'amour, c'est la jouissance des honnêtes gens; je hais le vice, je suis enthousiaste de la vertu, et finirai tranquillement mes jours dans ses maximes, sans désirer les joies ridicules du paradis, et sans craindre les flammes absurdes de l'enfer.
Ces sentimens me plurent, je trouvais Gaspard estimable et résolus d'en faire mon ami; cependant je voulus le connaître mieux, quelque périlleuse que fût pour moi l'épreuve où je voulais le mettre, quelque peu favorables que fussent les circonstances pour la hasarder, je me sentis pressée de voir si ce jeune homme ayant secoué tant de freins, ne paraissant respecter que ceux de l'honnête homme, tenait vraiment aux principes moraux qu'il affichait; j'avais laissé de l'espoir à Gaspard, je lui avais caché mes nœuds avec Sainville, et ma main d'après nos conventions, devait être le prix de ses soins, sitôt que nous serions en Europe; je saisis l'occasion d'une halte, peu après la conversation que nous venions d'avoir, et là, je lui avouai que je l'avais trompé, . . . que je ne pourrais jamais m'acquitter envers lui, que ma main n'était plus à moi, qu'il devenait d'après cela le maître de mon sort, qu'il devait me punir d'avoir abusé de sa bonne foi, . . . m'abandonner dans ces déserts . . . mais que s'il tenait sa parole, ce procédé, d'autant plus généreux, qu'il devenait sans aucun intérêt, lui assurait à jamais toute ma tendresse; j'aurais peut-être dû vous tromper jusqu'au bout, ajoutai-je, mais la manière dont vous venez de vous faire connaître à moi, les sentimens que vous m'avez montré, votre philosophie, votre mépris pour tous les faux liens qui captivent les hommes, . . . tout, Gaspard, tout enfin me donne une si haute opinion de vous, que j'ai cru ne devoir plus vous rien déguiser, vous voilà maître de moi, je me livre.
Gaspard ému, me fixa d'abord avec étonnement,--et revenant tout de suite à lui . . . Ô! Léonore, s'écria-t-il en me serrant dans ses bras! . . . Que je vous dois de reconnaissance! je ne sacrifiais qu'à l'amour; j'aurai tout fait pour la vertu, et me pressant d'accepter une bourse, que je me défendis de prendre; que cela vous reste au moins, continua-t-il, si je venais à mourir avant l'exécution de ma parole. . . . Quand je ne voyais en vous qu'une maîtresse, je négligeais des soins dont j'imaginais que l'hymen devait m'acquitter . . . mais je dois bien plus à l'amie.
Le premier mouvement de mon cœur fut, je l'avoue, de me laisser tomber aux pieds de cet homme généreux, et j'y répandis un torrent de larmes avant de souffrir qu'il me releva. . . . Généreux mortel, m'écriai-je, vous avez absorbé dans vous toutes les chimères religieuses, mais si vous avez dégagé votre esprit de ces fables inutiles à l'homme, ce n'est, je le vois bien, que pour y laisser plus d'empire à tout ce qui doit faire la félicité de vos semblables. Ah! Laissez moi vous offrir ma reconnaissance et mon cœur, laissez moi vous regarder comme un ami, . . . comme un frère, . . . comme le dieu même auquel vous refusez des vertus, . . . et qui ne serait vraiment digne de nos hommages, que s'il avait celles de votre ame. Ô! Gaspard, je n'eus pas trouvé ces sentimens dans un dévot.
Ici le caractère de Léonore, ou du moins sa façon de penser sur la religion, se trouvant entièrement à découvert, madame de Blamont, quelqu'enthousiasmée qu'elle fût, de l'action de Gaspard, ne put s'empêcher pourtant de faire sentir à sa fille qu'elle était fâchée de lui voir ne soupçonner ce trait que dans un ennemi de nos principes religieux; il était difficile que l'extrême piété de cette femme honnête et sensible, ne s'allarma pas de ce qui venait d'être dit . . . , Léonore fut calme aux reproches de sa mère. . . . Ô! madame, lui dit-elle, vous avez exigé de moi de la sincérité, je la blessais en vous cachant mes principes, je dois-donc en rester là s'ils vous scandalisent, car je serai contrainte en avançant, de vous dévoiler des choses plus fortes, et que vous condamnerez d'autant plus, qu'à la rigueur j'aurais pu ne pas m'y prêter. Ce n'est ni à monsieur de Sainville, madame, ni à dom Gaspard, ni aux autres personnes avec lesquelles vous allez me voir, qu'il faut s'en prendre du peu de conformité de mes systêmes aux vôtres; mon mari vous dira que dès l'âge de 13 ans, il reconnut en moi cette ferme aversion pour toutes idées religieuses; et j'avais déjà lu à cet âge presque tout ce qui a été écrit contre les opinions que vous adoptez; une amie de la comtesse de Kerneuil me prêta ces livres; je les dévorai; elle en raisonnait avec moi, m'affermissait dans les principes dont ces ouvrages m'offraient l'analyse, me les expliquait avec soin, et se plut aussi pendant deux ans, à nourrir mon ame d'une philosophie dont elle était enthousiaste; l'expérience, mes malheurs, l'image du monde ont vivifié dans moi ces systêmes et me les ont rendus si familiers, qu'il me serait bien difficile d'en adopter d'autres aujourd'hui; je les crois compatibles à la plus saine vertu; la suite de mon histoire vous en convaincra peut-être, je n'ai pourtant point anéanti l'idée d'un dieu, ne l'imaginez pas madame, mais je crois ce dieu très-au-dessus de tous les cultes, je suis fermement persuadée qu'il n'en mérite et n'en exige aucun, et que de tous le moins raisonnable étant le nôtre, serait celui qui devrait l'offenser le plus grièvement s'il se mêlait des folies humaines. Malheureux enfant, dit madame de Blamont en pressant Léonore entre ses bras, tu n'aurais pas couru tous ces risques sans les premiers malheurs de ton enfance. --Ah! crois que les vertus morales ne sont que plus actives, étayées par celles de la religion, et que celui qui sert bien son dieu, n'en aimera que mieux ses semblables; . . . quelques larmes coulèrent ici des beaux yeux de cette mère tendre, . . . ceux d'Aline se mouillèrent aussi, elle tenait les mains de sa sœur, elle la regardait avec cette pitié douce qui s'allarme pour tout ce qui ne lui ressemble pas; non, que cette chère fille s'imagine être mieux qu'une autre; mais elle est persuadée de ses maximes, elle y croit lié le bonheur présent et futur. L'être qui ne les adopte pas, lui présente l'idée du malheur, et cet aspect afflige toujours une ame aussi délicate que la sienne.
Le comte vit bien que sa médiation devenait nécessaire à rétablir la paix dans les esprits; madame, dit-il à la présidente, les erreurs de Léonore ne sont point vos fautes, elles ne doivent vous donner aucun remord, il faut la plaindre sans essayer de l'en faire revenir, vous n'y réussirez pas, il n'y a rien à quoi l'on tienne comme à ses idées sur la religion, vous savez que les approches, même de la mort, n'en font point changer. --Oh! non certainement, reprit Léonore avec vivacité, c'est pour assurer le calme de cet instant, qu'on travaille à secouer de bonne heure ce qui peut le rendre horrible; il s'en faut donc bien que je puisse renoncer à ce que je n'ai adopté que pour mon bonheur, à ce qui, j'ose le dire, le fait uniquement après les sentimens que je dois à ma mère et à mon époux, et que trouble seulement aujourd'hui le chagrin qu'en ressent cette mère à qui je suis prête à faire tous les sacrifices qui pourraient lui devenir de quelqu'utilité, aux seules conditions qu'elle n'exigera pas ceux qu'elle ne souhaite que pour me rendre à des liens que je ne prendrais qu'avec horreur.
Eh bien, dit le comte, cela posé, je crois que ce qu'il nous reste de mieux à faire, est d'écouter la suite des aventures de Léonore, et de l'engager plus que jamais à ne nous rien déguiser. Chères et charmantes amies, continua-t- il, en s'adressant à madame de Blamont et à son Aline, quand on a votre solidité, votre vertu, on peut tout entendre sans risques, et quand on a votre sagesse et vos cœurs, on plaint et pardonne la faute sans cesser d'aimer la coupable, et Léonore aussitôt embrassée par sa mère et sa sœur, pressée par elles et par toute la société de continuer le fil de ses aventures, en reprit le récit dans les termes suivans:
Quand nous arrivâmes aux environs de _Dongola_, le conducteur de notre caravanne fut demander au roi la permission de traverser sa capitale, on la lui accorda sur-le-champ, et en vérité la faveur n'était pas grande; rien de plus affreux que cette ville, des maisons désertes ou mal bâties, des rues embarassées de monceaux de sables entraînés par les lavanches, et partout l'image de la désolation; un château assez mal fortifié se présente au milieu de la ville; il est défendu par une garnison d'arabes pasteurs; Dom Gaspard et moi, ainsi que quelques négocians Hollandois de la caravanne, eûmes l'honneur de manger chez le roi de Dongola, à des tables séparées, mais aussi bien servies que la sienne.
Le titre de domestique de Dom Gaspard n'avait duré qu'un jour, dès que nous nous étions crus en sûreté, cet ami m'avait fait passer pour le neveu d'un roi d'Afrique, qu'il ramenait à son oncle, et comme il m'avait appris le Portugais, je ne m'exprimais plus que dans cette langue.
Quatre jours après notre départ de _Dongola_, nous entrâmes dans le royaume de Sennar; la crainte d'être pillés par les peuples qui sont au-dessus de _Korti_ le long du Nil, nous contraignit à nous éloigner des bords de ce fleuve, et à entrer dans le désert de _Bihonda_, un peu moins agreste que ceux de la Libie, et où l'on voit au moins quelqu'arbres; de l'autre côté du désert nous trouvâmes des habitans campés sous des tentes qui ne nous laissèrent manquer de rien. Nous parvinmes enfin à _Hargabi_, où se trouve avec profusion tout ce qui peut flatter les voyageurs; cette abondance délicieuse quand on vient de traverser des pays si incultes, nous engagea à quelque séjour dans cette contrée. Ce fut en la quittant que nous voyageâmes dans des forêts charmantes d'acacias; leur fraicheur, la quantité de petits perroquets verts, de gelinottes et d'autres oiseaux qui peuplent ces bois, ne contribuent pas peu à rendre délicieuse la route qui les traverse; au sortir de là, nous marchâmes dans des plaines très-fertiles, d'où nous découvrîmes la ville de Sennar.
Cette capitale où vous trouverez bon que je vous arrête un instant, à cause de la fatale aventure qui nous y arriva, contient environ trois cent mille ames; mais elle est aussi sale que peu policée; le palais du roi construit de briques cuites au soleil, est un amas confus de bâtiment qui n'a de remarquable que le désordre et le mauvais goût. Les appartemens garnis de tapis, sont meublés à la manière du Levant; quelques jardins les environnent; tout est désagréable dans ce climat brûlant, les chaleurs qui prennent de janvier en avril y sont incontenables, les peuples de la religion mahométane y sont fourbes, méchans, superstitieux, débauchés, et l'on n'est pas plutôt dans ce triste séjour, que l'on désire aussitôt de le quitter.
Le roi auquel nous fûmes présentés, est un homme d'environ cinquante ans, d'un libertinage effréné et d'une cruauté inouie; on ne peut l'aborder que pieds nuds; ses traits ne s'aperçoivent jamais; perpétuellement couverts d'un voile de gaze, on dirait que cet imbécile craint d'éblouir ses peuples, quand il va de sa capitale à une maison de campagne à lui qui en est éloignée de deux lieues, il est précédé de quatre cents gardes à cheval, entouré de deux cents valets, chantant ses louanges, dont douze le portent sur un palanquin, et suivi de sept cents femmes nues, portant sur leur tête des corbeilles remplies des différens mets qui doivent être servis au repas de sa majesté; trois cent cavaliers ferment la marche, et ce cortège forme une ligne d'une telle étendue, que souvent la tête de la colonne est déjà dans la maison de campagne que l'arrière garde n'a pas même encore quitté la ville. Si le souverain s'en tenait à ce faste, dès que ses trésors lui permettent de le soutenir, il ne donnerait aucune prise aux reproches des passagers; mais son extrême cruauté les lui mérite absolument. Elle révolte souvent ses sujets; et comme il les craint, à l'exemple de tous les despotes, ce n'est depuis quelque-tems que sur les caravannes, qu'il fait tomber les traits de sa noirceur. Nous en étions prévenus, mais notre maudite curiosité nous fit, malgré tout cela, tomber dans l'un des pièges qu'il tend ordinairement aux voyageurs, pour se procurer, parmi eux, des victimes à ses scélératesses. Un des goûts le plus vif de ce monstrueux prince, un de ceux qui le chatouille le plus énergiquement, est de faire empaler sous ses yeux, tous les délinquans qu'il peut surprendre en faute, et cela sans distinction d'âge ni de sexe. Placé à une fenêtre de son palais, ouverte à quinze ou vingt pieds du lieu où l'on exécute, le vilain homme au milieu de ses femmes jouit là tout à son aise du cruel plaisir de voir souffrir des malheureux. Afin d'augmenter leur nombre, il surcharge les voyageurs d'impôts et de défenses, dont le défaut de payemens ou l'infraction est toujours punie par le pal. Dans le nombre de ces défenses, celle qui nous fit succomber Gaspard et moi et qui nous précipita ainsi que quelqu'autre de nos compagnons dans le péril que je vais vous raconter, est celle publiée à son de trompe, toutes les fois qu'une caravanne passe dans Sennar; cette défense consiste à ne point approcher d'un petit pavillon situé à une demi-lieue de cette ville, dans lequel, est dit-on, renfermé _l'organe_ de _Mahomet_; mais en même tems que le fourbe fait faire ces défenses, un nombre infini de satellites à lui, conversant avec tous les voyageurs, ne cessent d'exciter leur curiosité sur cette merveille, et ce qu'ils en racontent est si bisarre, que pour peu qu'on soit né avec un peu d'imagination, il est bien difficile de ne pas succomber; quelques-uns de ces fripons offrent de vous conduire, tous vous assurent que la défense publiée est chimérique, que fût-on même surpris, il n'en résulterait aucun danger; on se laisse séduire, on y va, dès qu'on y est, il y arrive ce que vous allez voir.
Vivement pénétrés que cette défense n'était que de forme, chaudement excités à aller admirer une des plus grandes merveilles du monde, en ayant déjà dans nous-mêmes une violente envie, Gaspard, trois femmes arabes, deux turcs, quatre négocians Hollandais ou Portugais et moi, tous voyageurs de la caravanne, nous nous laissâmes entraîner, et à la pointe du jour le surlendemain de notre arrivée à Sennar, conduits par deux de ces fripons qui nous avaient suborné, nous nous rendîmes au pavillon de Mahomet; à peine en fûmes-nous à trente pas, qu'un gros de soldats armés de carabines débusquant à la hâte d'un taillis voisin, dans lequel ils étaient à plat-ventre, nous entoure, nous saisit avec la même facilité qu'un chasseur s'empare du gibier qu'il vient de prendre en son lacet, et nous ramène à l'instant tous les onze au prince, qui se met à éclater de rire, voyant une si bonne capture, en nous promettant que par ses soins nous ne languirons pas sur la terre; il nous examine les uns après les autres, et sans être touché de la jeunesse, de la beauté des trois femmes arabes, qui se jettent à ses pieds pour implorer sa grace, il les condamne comme le reste, en leur assurant qu'il aura le plus grand plaisir à voir, si elles supporteront les douleurs du supplice qui leur est préparé, avec le même courage que les hommes.
Mon sexe n'étant pas découvert, mon déguisement toujours le même, le roi continua comme il avait fait jusqu'àlors de me prendre pour un garçon. . . . Gaspard voulut l'implorer pour moi, lui rappeler les alliances avec un roi d'Afrique, qu'il m'avait supposée (comme partout,) en arrivant dans cette cour, l'attendrir en un mot sur mon sort, en lui disant que j'étais d'un sang royal comme lui, rien ne réussit; parle pour toi, lui dit le barbare, et ne t'inquiète pas des autres.
Cependant on nous donna un excellent dîner, au palais même, et l'on nous laissa tous ensemble dans la salle, où l'on nous avait servi jusqu'à l'heure du spectacle que le roi se préparait à nos dépends.
Je ne vous peins point ma situation, vous comprenez aisément son horreur, toutes mes idées se tournaient vers Sainville. --ô! malheureux amant, m'écriai-je, je ne te verrai donc plus, ceci est bien pis que le poignard du cercueil de Venise, mourir à la bonne heure, . . . mais mourir _empalée_! et mes larmes coulaient en abondance, sans que la main du tendre et bon Gaspard, oubliant tous ses dangers pour moi, cessa jamais de les essuyer. Le même désespoir régnait dans notre petite troupe, les hommes juraient et tempêtaient, les femmes toujours plus douces, même dans leurs douleurs, se contentaient de pleurer ou d'hurler, et l'on n'entendait que des cris, que des imprécations dans cette salle, funeste; mélodie bien flatteuse sans doute aux oreilles du bourreau qui nous sacrifiait, puisque pour les entendre plus à l'aise, le cruel était venu dîner avec ses femmes dans une pièce voisine de la nôtre.
Enfin, elle arriva cette heure fatale, où nous allions devenir la proie de la mort; je ne l'entendis pas sans frissonner, je me serrai contre Gaspard, il me semblait que celui qui allait pourtant périr comme moi, devait encore me servir d'appui; le prince fut se placer, et l'œil fixé sur l'arène sanglante, le monstre vit exécuter d'abord les deux turcs, ensuite les quatre européens et les trois femmes arabes; il ne restait donc plus que Gaspard et moi, on vient me chercher la première, j'embrasse mon ami, je meurs contente, lui dis-je, puisqu'on m'épargne au moins la douleur de vous voir périr à mes yeux, puis réunissant mon courage et mes forces, je m'élance au milieu du cercle; l'exécuteur me saisit. --Oh! madame, dit Léonore, en frémissant de souvenir, si j'ai cru voir la mort de près, j'ose bien dire que c'est dans cette terrible occasion.
Pour l'accomplissement de cette cérémonie à-peu-près comme pour celle où l'on châtie les enfans, la portion de chair que l'on découvre, est celle que la nature a placée au bas de nos reins, et cela, pour que rien ne puisse mettre obstacle à l'introduction du pieu dans la partie destinée au supplice. On dégarnit donc promptement, aux yeux du monarque observateur, ce qui gênait dans moi le local nécessaire à l'action; mais jugez ce que je devins, quand j'entendis, dès qu'on me vit nue, des cris tumultueux retentir dans toute l'assemblée, et le bourreau lui-même me repousser avec horreur. Trop émue de mon sort, je n'avais pas pensé à la surprise que je devais naturellement causer en présentant un derrière assez blanc sous un buste fort noir; la frayeur avait été générale; les uns m'avaient prise pour un dieu, les autres pour un sorcier, mais tous s'étaient enfuis, le roi seul un peu moins crédule, ordonna qu'on me ramena à l'instant à ses yeux; on fait venir Gaspard, les interprètes s'avancent et on me demande ce que signifie cet état mixte dont la nature n'offrait aucun exemple; il n'y eut plus moyen de feindre, il fallait tout avouer; le roi me fit débarbouiller devant lui, me fit prendre des habits à l'usage de ses femmes, et m'ayant malheureusement trouvée de son goût sous cette métamorphose, il me déclara qu'il fallait m'apprêter à recevoir, dès la même nuit, l'honneur de servir ses plaisirs. --Funeste arrêt, me dis-je, différence bien légère entre le supplice qui m'attend et celui où j'échappe. --Ô Sainville! . . . Sainville, ne m'aimerais-tu pas mieux empalée.
En considération des plaisirs que le roi de Sennar se promettait avec moi, il accorda la vie au jeune Portugais, mais on nous sépara aussitôt, il fut placé parmi les esclaves, et moi reléguée dans une petite chambre attenant au harem.
Une émeute affreuse survint heureusement pour moi le même soir, elle était occasionnée par nos compagnons de voyage; furieux de ce qui venait de nous arriver, ils nous vengeaient, et le tumulte devenait si pressant dans la ville, que le roi avait été obligé de marcher en personne à la tête de ses troupes, pour en arrêter le désordre; il rentra fort tard, et se trouvant harassé; il se retira seul dans son appartement, en me faisant dire que je ne jouirais que le lendemain des graces qu'il lui plaisait de m'accorder.
Cette nouvelle me calma, c'est un trésor que le tems pour un malheureux, celui qu'on lui donne quelque court qu'il soit, lui paraît toujours suffisant à se dégager des fers qui lui sont préparés, et son ame s'épanouit en proportion des heureux délais qu'il obtient.
La nuit était déjà très-avancée; anéantie sur mon balcon, je me livrais à mille projets plus singuliers les uns que les autres, pour tacher de me soustraire aux nouveaux maux dont j'étais menacée; encouragée par mon heureuse étoile, je ne doutais pas que le sort ne m'offrit incessamment les moyens de fuir, lorsque tout-à-coup j'entendis prononcer mon nom; qui m'appelle, dis-je? qui peut donc s'occuper encore de la plus malheureuse des femmes? Le meilleur ami qu'elle ait au monde, me répondit-on, l'infortuné Gaspard qui vient pour la sauver. --Gaspard! Dieu, qu'entends-je. --Ô Léonore! laissez-vous glisser, peu de hauteur, nous sépare, je le vois, hasardez tout et n'ayez nulle crainte, un des gardes du tyran gagné par mes largesses, est là qui nous attend, il s'échappe avec nous; fuyons: la caravanne partie tout de suite après l'émeute, n'est pas à deux mille d'ici, nous la rejoindrons aisément; pressons-nous, le beaume qui coule sur des playes brûlantes, la rosée qui rafraîchit le calice des fleurs déssechées par le vent du Midi, produisent des effets moins doux, que ces paroles ne firent sur mon cœur, je ne perdis pas une minute, et sans mesurer des yeux la hauteur, je me précipite dans les bras que me tend Gaspard. Son guide et lui m'emportent à l'instant, et en moins de trois quarts d'heure d'une marche forcée, nous rejoignent à nos camarades, un peu surpris de mon changement d'état, mais dont nous ne fûmes pas moins reçus avec des transports inexprimables de joie. Tous les hommes deviennent frères quand le péril les rassemble; le généreux soldat qui nous sauve, est récompensé de nouveau, j'embrasse mille et mille fois Gaspard, les paroles manquent aux sentimens de ma reconnaissance, notre nègre et nos effets se retrouvent dans le plus grand ordre, et notre route se poursuit.
Ah! je respire, dit le comte, vous m'avez fait une frayeur . . . moi qui connais si peu ce sentiment-là; il n'appartient, je crois, qu'à l'intérêt que vous inspirez de le faire naître dans mon ame; voilà peut-être la première fois de la vie qu'une jolie femme se sauve par de tels moyens; il en est mille qui se seraient perdues pour avoir montré ce que vous fîtes voir. --En vérité, comte, dit la présidente. --Mais madame laissez-moi rire à l'aise, d'une aventure qui n'a point d'exemple, je vous assure que cette partie blanche en contraste avec un mufle noir devait produire un des plus plaisants effets. --Continuez, continuez ma fille, car ce maudit comte est insupportable.
En sortant de Sennar, reprit Léonore, nous gagnâmes Bakas, petit village sur le bord du Nil, que nous trouvâmes à sec en cet endroit. De-là, nous parvinmes à _Giésim_, endroit plus considérable, mais situé dans la même position, relativement au fleuve, et cependant au milieu d'une forêt où nous vîmes des arbres que dix hommes n'embrasseraient pas; une de ces monstrueuses productions de la nature, minée de vieillesse, formait à l'intérieur une chambre où se serait tenu cinquante personnes à l'aise. Ce fut là où nous fûmes obligés de quitter nos chameaux à cause des montagnes qui nous restaient à traverser; entièrement remplies d'herbes qui les empoisonnent dès qu'ils en mangent.
Nous traversâmes en sortant de _Giésim_, des forêts superbes de tamarins toujours verts, portant une espèce de prune dont le goût n'est point désagréable; ces forêts où jamais le soleil ne pénètre à cause de leur épaisseur, sont d'un frais souvent funeste aux passagers; mais la bonté de mon tempérament, et la vigueur de mon âge, me garantirent de tous ces maux, et sans les cruelles inquiétudes de mon esprit, cette route toute dangereuse qu'elle est, ne m'eut offert que de l'agrément; nous arrivâmes de-là, à _Serké_, petite ville au milieu des montagnes, située dans un joli valon, rafraîchie d'un petit ruisseau qui sépare _l'Éthiopie_ du royaume de _Sennar_; partout dans cette nouvelle contrée, nous trouvâmes la plus belle et la plus brillante agriculture: le cotton, les cannes de bambous, les ébeniers et une multitude de plantes aromatiques, varient agréablement les richesses du sol; mais la multitude de lions que l'on entend mugir autour de soi distrait un peu du plaisir que l'on trouve à traverser ce beau pays. On est obligé d'allumer de grands feux pour écarter ces animaux dont la société sans ces précautions pourrait bien n'être pas très-douce. Quelques jours ensuite, nous passâmes plusieurs rivières fort dangéreuses, et peu après nous traversâmes une plaine ombragée de grenadiers, dont nous dévorâmes les fruits.
Là, nos bagages, sous la garde des différents seigneurs de terre où nous passions, étaient portés par leurs vassaux, de territoires en territoires, ce qui dura tout le tems que nous fûmes en éthiopie.
Quoique nous ne pénétrâmes pas jusque dans la capitale de cet empire, j'en vis assez, pour pouvoir vous parler en peu de mots d'un pays qu'on fréquente trop peu et qui par-tout, offre à l'œil du philosophe et du naturaliste, une foule d'objets intéressants. Il n'est sans doute aucune province en Europe plus artistement cultivée, le Cardamomum et le Gingembre en donnant à ces plaines un aspect flatteur, parseme l'air, d'atomes les plus odorifférans; agréablement coupées, par de vastes rivières bordées de lis, de jonquilles, de tulipes et de violettes; on se croit dans le paradis terrestre, on ne s'étonne plus en voyant ce climat que quelques imaginations ardentes ayent placé ce lieu de délices dont notre premier père eut la mal-adresse de se faire chasser pour une pomme, fruit qu'on n'y aperçoit pourtant nulle part. Les forêts plus délicieuses encore que les plaines, sont remplies d'orangers, de citroniers, de grenadiers et de plusieurs autres arbres toujours couverts de fleurs, parmi lesquels on en voit qui portent des roses, d'une odeur bien plus forte et bien plus délicate que les notres.
Les peuples de cette contrée qu'on a long-tems confondues avec ceux de la Nubie leurs voisins, en diffèrent pourtant beaucoup par la figure; ceux-ci sont d'un brun tirant un peu sur l'olive, leur taille est haute et majestueuse, leurs traits agréables, ils ont presque tous les yeux beaux; le nez bien pris, les lèvres minces, et les dents très-blanches, au lieu que ceux que nous quittions sont fort noirs et n'ont absolument d'autres traits que ceux des nègres que vous connaissez.
Les Éthiopiens suivent la religion Copte, sorte de culte mélangé du Catholicisme et du Grec. Ils sont très-dévots, grands adorateurs de saints profondément pénétrés de la possibilité des miracles, et sur-tout de celui de la transubstantiation, quoiqu'ils ayent aussi parmi eux des gens assez raisonnables pour rejeter un dogme, où la foi, le plus trompeur des guides est si nécessaire pour soumettre la raison révoltée.
Eh! comment pouvoir admettre, disait un de ces philosophes à Gaspard, assez heureux pour s'entretenir devant moi quelques instans avec lui en langue latine, comment supposer un dogme aussi impossible que celui de la transubstantiation? N'est-ce donc pas s'aveugler à plaisir que de préférer au sens réel des paroles de Jésus-Christ, un inexplicable mystère qui ne peut se supposer qu'en contrariant toutes les lumières de la raison? Est-il vraisemblable qu'un être bon voulut à ce point abuser de la crédulité des hommes? N'est-ce pas une chose également absurde et dégoûtante que d'imaginer qu'un dieu nous ordonne de manger sa chair; n'est-ce pas une chose ridicule et atroce que d'oser croire qu'un homme, fut-ce même un saint, puisse avoir la faculté d'évoquer son dieu par des paroles, et de le faire descendre à son gré dans des élémens corruptibles et dissolubles? Ou ce Dieu descend dans l'hostie corporellement ou il s'y transporte en esprit, s'il y descend corporellement, comment n'emplifie-t-il pas par la matière? Et comment cette hostie n'est-elle pas d'un volume différent après l'incorporation qu'avant? S'il n'y descend qu'en esprit, comment cette essence divine peut-elle s'introduire dans des portions de matières, sans les vivifier? Ou il faut que l'hostie grossisse après l'incorporation, si elle s'est faite charnellement, ou il faut qu'elle s'anime si la jonction n'est que spirituelle, car la métamorphose totale est absolument impossible; un changement quelconque ne peut s'opérer idéalement, toute mutation suppose une cessation des parties visibles du premier corps, et une prompte jonction des élémens du second corps dans les parties décomposées du premier, procédé qui ne peut s'opérer que par le choc des atômes des premiers élémens sur les atomes des seconds; mais l'opération doit être apperçue, elle n'est sans cela qu'illusoire et dans le cas d'être rejettée de tous les bons esprits. Ce n'est donc que comme incorporation que nous pouvons concevoir l'eucharistie. Or, vous venez de voir que cette incorporation est impossible. Inutilement direz-vous que rien n'est tel à dieu. Ce raisonnement est faux, invinciblement enchaîné lui-même par ses premiers actes, il ne peut plus faire aujourd'hui que les effets de ses créations, ayent des qualités différentes de celles qui leur imprima d'abord; il lui est par exemple impossible de changer la nature des élémens, il ne peut leur ôter leur propriété; celui qui a recours au miracle pour expliquer ce qu'il ne conçoit pas, est un sot qu'on doit plaindre et ne jamais écouter. Un miracle est, selon lui, un effet de la toute-puissance de dieu qui déroge à cet égard aux loix générales qu'il a établies. --Peut-on prêter de pareils sentimens à l'Être-Suprême? S'il a besoin de déroger à ses premières opérations pour se faire croire par l'homme, il convient donc que ce qu'il avait fait avant, n'avait pas assez de puissance pour mériter notre foi? il avoue donc qu'il a mal fait d'abord, et qu'il faut maintenant qu'il fasse mieux, . . . première absurdité; mais qui vous persuade d'ailleurs que dieu raisonne ainsi? Qui vous prouve dans lui cette action de déroger que vous nommez miracle? Quelque puisse être votre mauvaise volonté à l'égard de ce dieu si maltraité de vous, comment pouvez-vous croire qu'il se conduise comme vous le faites agir? Connaissez-vous toutes les loix de Dieu, pour oser soutenir votre systême? et le plus étonnant des phénomênes, s'offrit-il même à vous, qui vous assure que ce qui vous surprend n'est pas une des loix de dieu que vous avez ignoré jusqu'alors? et si c'en est une, de quel droit osez-vous l'appeler miracle? à moins qu'on ne me persuade qu'il est impossible que le phénomène qui me frappe, puisse dépendre des loix générales de la nature; on ne pourra jamais me convaincre que ce phénomène puisse être un miracle. Il ne peut y avoir de miracles que dans l'événement qui contrarie les loix de la nature; or, quel est-il, et quel peut-il être cet événement? Est-ce à nous à le décider? nous qui ne sommes pas encore parvenus à dévoiler le quart des mystères de cette nature incompréhensible. . . . À supposer donc qu'il s'opérât ce changement dont il s'agit . . . ; qu'il s'opérât d'une manière visible, sous les paroles magiques du prêtre, ignorant si cette mutation n'est pas et ne peut pas être une des loix de la nature; je pourrais encore même en la voyant ne pas la supposer un miracle; je pourrais en la reconnaissant, n'en rien conclure en faveur de la cause, mais que sera-ce quand je ne vois rien de cette métamorphose? Quand elle ne s'opère que parce que vous me le dites, sans que rien puisse m'en convaincre, que sera-ce quand je verrai ce que vous m'affirmez, contrarié par des accidens impossibles à supposer si le miracle avait lieu? Quand je verrai cette farine sacrée, identifiée avec le corps d'un dieu, se flétrir, se putréfier, se laisser dévorer aux vers, se brûler, se dissoudre, se digérer, se résoudre en chile et en excrémens, se profaner enfin sans le plus léger risque, puis-je raisonnablement admettre que ce qui contient un dieu, que ce qui est un dieu lui-même puisse être soumis à des effets si humilians? et ne vaut-il pas mille fois mieux que je rejette ce que vous me dites sur cela, que de l'admettre avec des contradictions d'une telle force, que ma raison s'en révolte, que mon cœur y répugne, et que votre dieu même s'y dégrade. Un mystère doit, dites-vous, confondre la raison, il faut qu'elle plie devant l'incompréhensibilité du mystère, et qu'elle s'y soumette; mots vuides de sens que tout cela, ma raison me vient de Dieu, c'est le seul flambeau qu'il m'ait donné pour me conduire et pour le connaître, il est absolument impossible qu'il exige de moi l'adoption de choses qui contrarient ouvertement cette raison; s'il eût voulu que je les crusse, ne m'eût-il pas donné une raison faite pour les adopter; cela était bien plus simple que de me forcer d'admettre ces choses aux dépens de la sorte de bon sens que j'ai reçue de lui; pourquoi voulez-vous qu'entre deux moyens Dieu n'ait pas choisi le meilleur? Il semble que vous preniez à tâche de me peindre ce Dieu, haïssable, moi qui ne cherche qu'à l'adorer; et d'ailleurs, vous en croyez vous le mérite de ce mystère incompréhensible? Détrompez-vous sur cette opinion, plusieurs siècles avant Jésus-Christ, Confucius l'avait introduit dans ses dogmes, les chinois et les mexicains qui descendent d'eux, croyent comme vous que des paroles mystérieuses font incorporer l'esprit saint à du pain et du vin consacrés, on enseignait ces fables dégoûtantes aux écoles égyptiennes, où s'admettaient toutes les métamorphoses et toutes les métempsycoses possibles, et ce fut là où Confucius, Pithagore et Jesus-Christ qui y étudièrent en des temps différens prirent, sur ces points de doctrine, les idées dont ils composèrent leurs systêmes. Mais celui de votre religion, relatif à l'eucharistie, s'explique plus facilement que toutes les autres opinions des grands hommes dont nous venons de parler, et c'est, poursuivit notre philosophe éthiopien, une réflexion échappée à vos déïstes, dont les nôtres m'attribuent ici le mérite. Écoutez-la, et revenez de vos chimères.
Tout est purement symbolique ici comme dans tout ce que proférait Jésus, et quand il dit à ses apôtres, quelque temps avant sa mort: mangez, ceci est mon corps; buvez, ceci est mon sang; il voulait dire: Le repas que vous faites est des deniers que Judas a retirés de la vente de mon corps. --C'est mon corps que vous allez manger, c'est mon sang que vous allez boire. Étudiez bien toutes les autres paroles de ce prophète; cherchez à pénétrer leur sens, vous reconnaîtrez dans toutes, ce même ton de figure, positivement ce même genre symbolique, et c'est sous cet unique sens qu'il est quelquefois admirable; mais prendre ses discours à la lettre, est, non seulement en perdre tout le fruit, c'est s'exposer même, comme dans ce cas-ci, à tomber dans d'exécrables idolâtries, et à commettre des impiétés révoltantes; renonçons donc à des erreurs aussi dangéreuses; adjurons à jamais le système effrayant de la transubstantiation, et n'imaginons pas être athée, pour oser nous écrier du fond du cœur avec le capharnaïte: _Quomodò potest hic nobis dare carnem suam_.
Ainsi raisonnait le philosophe nègre, et Gaspard enchanté me disait avec enthousiasme: je n'aurais jamais cru que tant de lumières pussent pénétrer au sein de l'Afrique. On a beau propager l'erreur, on a beau la porter au bout du monde, on a beau la faire circuler, elle trouvera toujours des ennemis; elle rencontrera toujours des bornes par tout où la raison humaine aura liberté de se faire entendre; et j'approuvais dom Gaspard, et le philosophe noir, parce que je pensais bien intimement comme tous deux.
On admet l'écriture sainte en Éthiopie, et ces peuples font usage des mêmes sacremens que les catholiques; mais ils communient sous les deux espèces, et consacrent absolument à l'usage grec. Leur confession est beaucoup plus simple que la nôtre, peut-être même plus édifiante, ils s'avouent pécheurs, et se prosternent aux pieds de leurs prêtres, implorent de lui l'absolution et la pénitence, mais n'entrent dans aucun de ces détails aussi humilians pour celui qui les fait, que dangereux pour celui qui les écoute, et qu'inutiles à ce que Dieu peut exiger des pécheurs.
Leurs églises sont belles et propres, ils y sont contenus dans les bornes du plus grand respect; on voit dans ces temples quelques peintures, mais ils n'y admettent aucune image en relief, ils ne les peuvent souffrir, et les regardent avec raison comme des preuves sans replique, du plus absurde paganisme. Leur chant de chœur, agréablement mêlé au son des instrumens, est juste et agréable quoiqu'ils n'ayent point de livres notés; ils usent comme les juifs et les turcs de la circoncision, mais ils n'y attachent d'autre idée que celle d'imiter le Dieu qu'ils révèrent et qui s'y est soumis comme eux.
Dès que nous fûmes en Éthiopie, dom Gaspard voulut me faire voir les fameuses sources du Nil dont nous nous trouvions assez près: une petite troupe de la caravane se joignit à nous pour aller admirer cette merveille de la nature.
Du sommet d'une montagne fort élevée, située au nombre de celles que l'on appelle _les Monts de la lune_, sortent avec un bruit épouvantable deux grosses sources d'eau, l'une à l'Orient, l'autre à l'Occident. Ces sources forment deux ruisseaux qui se précipitent avec une impétuosité surprenante, dans un sol marécageux couvert de cannes et de joncs, là elles se perdent et ne reparaissent plus qu'à douze lieues de la montagne où elles forment en se réunissant le fleuve du Nil, qu'augmentent dans sa course une infinité d'autres rivières. Non loin de-là, ce fleuve offre une assez grande singularité, ses eaux majestueuses passent au travers d'un lac fort considérable sans qu'il en résulte aucun mêlange [3]. C'est au milieu des eaux de ce lac que l'empereur d'Éthiopie possède un palais superbe, mais que nous n'eûmes pas le temps d'aller voir. Nous apperçumes dans notre incursion cet animal extraordinaire, à-peu-près de la grosseur d'un chat, qui a le visage d'un homme, une très-belle barbe blanche, et une voix semblable à celle d'une personne qui se plaint; il se tient communément sur des arbres, et ne s'apprivoise que très-difficillement; doué du même amour pour la liberté que l'homme; il dépérit et meurt dès qu'on l'enchaîne.
Presque toutes les villes de l'Éthiopie se ressemblent, elles sont toutes basses, ornées de terrasses au-dessus, et séparées les unes des autres par des haies couvertes de fleurs et de fruits, entremêlées d'arbres plantés à des distances régulières. J'aurais bien desiré de parcourir ces provinces, mais pour exécuter ce projet il eut fallu suivre la partie de notre caravane qui achevait la route dans le milieu des terres, et qui descendait au _Monomotapa_, par le royaume de _Monoëmugi_, en traversant les affreux déserts des _Caffres_. Dom Gaspard ne voulut pas m'exposer aux terribles dangers de cette route, et comme la caravane se séparait ici, nous suivîmes la portion de nos voyageurs, composée d'hollandais et de portugais, qui prit la résolution de gagner les bords du fleuve _Zébé_, et de s'y embarquer pour le descendre jusqu'à _Monbaca_, sur la côte du _Zamguebar_ où nous devions trouver un comptoir portugais; cette manière plus commode de voyager, offrant beaucoup moins d'événemens, vous permettrez que je vous transporte tout de suite à _Monbaca_ où dom Gaspard me présenta à ses compatriotes comme une jeune française que des malheurs sans nombre avaient fait tomber dans ses mains, et qu'il s'était engagé de ramener en Europe dès que les affaires qu'il avait au _Monomotapa_ seraient finies. La noblesse du procédé de dom Gaspard qui ne voulut jamais prendre avec moi d'autre titre que celui d'ami, ni me présenter jamais aux européens qu'il rencontrait, que comme il venait de le faire; cette générosité, dis-je, joint à tout ce qu'il avait déjà fait pour moi, me toucha jusqu'aux larmes; plut au ciel que j'eusse toujours trouvé dans sa nation des gens aussi honnêtes que lui, je n'aurais pas été exposée à tous les malheurs qui me restent encore à vous peindre.
Nous séjournâmes peu dans le premier comptoir portugais; les affaires de dom Gaspard, et plus que tout l'empressement qu'il avait de s'acquitter envers moi en me remettant, le plus vîte possible, en Europe, ne lui permirent pas de s'arrêter à Monbaca; quoique toute cette côte soit garnie d'établissemens portugais, et qu'il nous fut devenu facile de toucher la destination de dom Gaspard, en descendant de l'un à l'autre; il trouva plus simple de profiter d'un vaisseau hollandais qui faisait route vers le Cap, et qui serrant la côte, nous relâcha aux bouches du _Guama_ où de petites barques portugaises qu'on y trouve toujours, nous amenèrent en peu de tems au fort de _Séna_, premier comptoir de cette nation sur les frontières du Monomotapa. Mon ami y conclud quelques affaires dont il était chargé par le consul d'Alexandrie, et nous en partîmes promptement, pour nous rendre au fort de _Tété_ où était notre destination, en attendant la possibilité de regagner l'Europe.
Cet établissement était composé d'un chef, homme d'environ quarante-cinq ans, de quatre commis, et d'une garnison de soixante Portugais ou mulâtres, commandés par trois officiers. _Dom Lopes de Riveiras_, c'était le nom de ce chef, avait avec lui, pour maîtresse, une très-jolie Espagnole de vingt-trois ou vingt-quatre ans, que l'on nommait Clémentine, fille d'esprit, parlant deux ou trois langues, instruite, ayant beaucoup lue, bonne musicienne, d'une vivacité prodigieuse, d'un caractère agréable et enjoué, mais sans religion, sans principes, quoique ses mœurs ne fussent pas encore entièrement corrompues.
Comme vous allez me voir vivre quelque tems avec cette nouvelle amie, vous me permettrez de vous la peindre avec un peu de détails. Clémentine était de Madrid, née dans la classe des courtisanes, elle n'en avait pourtant jamais exercé le métier. Sa mère, autrefois très-célèbre par ses amans, ses friponneries et ses charmes, il était difficile que sa jeune élève pût avoir une morale bien pure; et quoique celle-ci n'eût jamais eu dans sa vie que deux amans, le Duc de Medina-Celi, qui l'avait acheté de sa mère, et l'avait entretenu secrettement dans son palais, depuis l'âge de douze ans, jusqu'à celui de dix-sept; l'autre, Dom-Lope de Riveiras, qui l'avait emmené en Afrique, à la sollicitation du Duc, dont il était protégé, quoique la belle Clémentine, dis-je, n'eût jamais connu que ces deux hommes, elle avait une sorte de libertinage dans l'esprit qui rendait sa société dangereuse pour une femme de mon âge; et comme elle joignait à cela, du liant, de l'esprit, de la complaisance et beaucoup de séduction; il était, on ne peut pas plus facile, que la dépravation de sa tête, pût s'étendre à ce qui l'entourait. Le mot de _vertu_ n'offrait aucune idée à l'imagination de cette fille singulière, celui d'_amour_ n'en donnait que de chimérique. Ce sentiment, prétendait- elle, n'existait plus que dans les vieux romans; une femme devait en donner et n'en jamais prendre. Attachant un peu plus de prix à l'amitié; mais ne la supposant possible qu'entre sexes égaux, elle avouait qu'on pouvait accorder son cœur à une amie, quand la ressemblance des goûts et des caractères était absolument parfaite, et qu'il n'existait aucune rivalité. D'ailleurs, tous liens, tous devoirs étaient nuls aux yeux de Clémentine; la bonté, selon elle, n'était qu'une duperie, la sensibilité qu'une faiblesse dont il fallait se garantir; la modestie une erreur qui n'allait jamais qu'au détriment des charmes d'une jolie personne; la franchise une imbécillité dont on était toujours la dupe; l'humilité une bêtise; la tempérance une privation qui glaçait les plus beaux ans de la vie, et la religion une momerie dont il ne fallait que rire. Cette chère compagne, telle que la voilà peinte au moral, avait de plus un physique très-voluptueux; elle était grande et dessinée comme Vénus; la peau d'une blancheur éblouissante, quoique ses cheveux et ses yeux fussent du plus beau noir; il régnait dans ses yeux fripons que j'esquisse, une langueur qui semblait éveiller l'amour, et l'exciter dans tous les sexes; ses regards d'une incroyable expression, parlaient même sans le vouloir; et vous adressa-t-elle les choses les plus simples, elles avaient toujours l'air du sentiment. Quand elle le voulait, elle avait une manière de les ouvrir à demi, et d'adoucir leur vivacité, qui ne rendait plus qu'intéressant et doux, ce qu'elle avait dessein de leur laisser dire; mais la volupté ou la jouissance les animaient-ils, on ne pouvait en soutenir le feu; elle avait le nez fin, délicat et serré, les lèvres vermeilles et minces, la bouche petite et les plus belles dents qu'on pût voir. Avec une taille svelte et très-peu d'embonpoint, toutes ses masses étaient néanmoins fortement prononcées; sa gorge ronde et même un peu pleine, ainsi que ses hanches, ses bras, ses jambes, et par-dessus tout cela, un air de fraîcheur, de santé qui la faisait desirer de tous les hommes. . . . Malgré tant de graces . . . Vous me pardonnerez ce petit mouvement d'orgueil; par-tout où nous avons parus ensemble, mes succès ont été bien plus sûrs; il est vrai que j'avais sept ans de moins, et une sorte de candeur et d'innocence dans les traits, qu'aucune cause n'avait pu détruire dans moi comme dans elle. . . . On a beau traiter ce-ci de chimère, les sentimens de notre ame influent singulièrement sur le caractère de nos traits; l'habitude où nous sommes de leur faire prendre les différens mouvemens des passions qui nous agitent, fait qu'il est difficile qu'ils ne gardent pas, de préférence, le ton donné par la passion favorite, et à beauté égale; la pudeur imprimera toujours sur eux une sorte d'intérêt et de majesté qu'on ne démêlera point dans une femme immodeste, dédaignant les graces naïves, dont la vertu fait adoucir l'éclat de la beauté.
Une vieille femme servait de duégne à Clémentine; une plus jeune était sa femme de chambre, et Dom Lopes la faisait d'ailleurs servir par ses gens.
Dom Gaspard m'avait présenté dans cette nouvelle société, comme il avait fait par-tout; mais ne se trouvant ici qu'en qualité de subalterne, on mesurait malheureusement à la médiocrité de ce grade, les politesses que nous recevions; et comme on doutait un peu de la manière vertueuse dont nous vivions, mon ami et moi, on ne tarda pas de nous en plaisanter. Six semaines détrompèrent pourtant les esprits, et je fus assez heureuse pour les ramener tous à une manière plus honnête de penser sur notre compte: le respect remplaça la calomnie: on se défit des préjugés; on nous rendit justice, et nous acquîmes bientôt, Dom Gaspard et moi, par cette conduite, la considération de nos chefs.
Mon jeune ami me témoignait chaque jour combien il était désolé que ses affaires missent obstacle à l'empressement qu'il avait de me tenir parole, et m'assurait en même-tems que l'année ne se finirait pas sans qu'il obtint la permission de repasser dans sa patrie.
Cependant je recevais beaucoup d'amitié de Clémentine, et je lui rendais de bon cœur le sentiment qu'elle me montrait. Le premier effet de sa confiance fut de m'avouer qu'elle n'aimait nullement Riveiras, et qu'elle ne desirait, pas moins que moi, de retourner en Europe; mais que bien plus infortunée, sans doute, elle n'en avait pas le même espoir. Je crois pourtant, m'ajouta- t-elle, que Dom Lopes se refroidit; comme je ne l'ai jamais aimé, je le démêle mieux: il faut être froide avec les hommes pour les connaître; et il est bien plus important pour nous de les _savoir_, que de les _aimer_. Je voudrais bien être sûre de l'indifférence de Dom Lopes; ce qui affligerait une autre, me comblerait de joie; une fois que je lui déplairais, il ne s'opposerait plus à mon retour; mais de crainte d'être abandonnée tout-à- fait, je dois ménager les moyens que j'ai d'anéantir sa flamme; et mon rôle est d'autant plus difficile, qu'il faut que j'aie l'air de l'aimer encore, en le contraignant à me haïr.
Les choses étaient en cet état, lorsqu'un événement terrible vint me plonger moi-même dans le plus grand chagrin que j'eusse encore ressenti depuis le fatal instant qui m'avait séparé de Sainville. Dom Gaspard tomba malade; une fièvre ardente s'empara de son sang, et il expira le quatrième jour dans mes bras, toujours occupé de moi, ne s'inquiétant jamais que de mon sort, présageant les malheurs où m'allait entraîner sa perte, et ne regrettant la vie que par le désespoir de ne plus pouvoir m'être utile.
Quelle situation! . . . Au fond de l'Afrique, à plus de deux mille lieues de ma patrie, au milieu de gens à peine connus, sans ressource, ne sachant que devenir, seulement étayée d'une nouvelle amie dont je connaissais déjà le peu de sensibilité . . . Ô juste ciel! quel état! je n'avais pas besoin de ce surcroît de douleur pour pleurer amèrement dom Gaspard; l'honnêteté que j'avais reconnue dans ce jeune homme, la pureté de ses sentimens, ses attentions soutenues lui avaient trop bien mérité mon estime, pour que mes larmes ne fussent pas sincères, ses dernières paroles furent des recommandations et des prières instantes à dom Lopes de l'acquitter de sa promesse, et ne pouvant plus se contraindre en ce fatal instant, le malheureux jeune homme expira, en jurant qu'il n'avait jamais adoré que moi.
Sainville, interrompit ici le comte de Beaulé, après une liaison comme celle là, il ne fallait rien moins, ce me semble, que l'examen fait chez ben Maacoro, pour vous rassurer: monsieur le comte, répondit Sainville, du même ton de plaisanterie, cette preuve de plus de la sagesse d'Eléonore était inutile à qui connaissait son cœur, l'amour délicat et sensible n'est point jaloux des droits de l'amitié. . . . En vérité, comte, dit madame de Senneval, nous vous faisons grace de vos réflexions, car elles sont d'une indécence. --Je le savais. . . . Indécent quand on vous soupçonne, mesdames, comme si malheureusement pour vous on n'en avait pas sujet à tout instant: Je réponds d'Eléonore, dit madame de Blamont, je parie qu'elle n'est pas même coupable d'une seule pensée envers dom Gaspard. Oh! pour des pensées, dit le comte, c'est ce dont les femmes ne s'accusent jamais; ne parlons pas des pensées, je vous prie, il n'y aurait pas au monde une seule femme de chaste, si leurs pensées se mettaient au jour.
Je serais donc cette femme unique, reprit l'épouse de Sainville, car je proteste que depuis que j'existe, mon esprit toujours dirigé par mon cœur, n'a pas conçu une seule idée qui n'ait eu mon mari pour objet. Allons, continuez donc, belle Léonore, dit le comte, vous êtes faite pour les singularités, c'est l'histoire du sang, n'est-ce pas, ma chère présidente. Madame de Blamont baissa ses deux grands yeux, elle rougit, et notre belle aventurière profitant du silence qu'on faisait de nouveau pour l'entendre, continua de la manière suivante:
On s'occupait vivement au fort de _Tété_, quand dom Gaspard mourut, de la réunion de cette colonie avec celle de _Benguele_, par le milieu des terres et d'un établissement dans le royaume de _Butua_. Le cabinet de _Lisbonne_, toujours rempli de ce plan, donné par le comte de _Souza_, ne cessait d'exciter ces deux colonies à se joindre, et dom Lopes qui avait acquis du caractère de _Ben-Maacoro_, souverain de cette partie du centre de l'Affrique, toutes les connaissances nécessaires pour y réussir, songeait sérieusement à entamer la négociation, lorsque huit jours après la perte que je venais de faire, et comme je réfléchissais aux moyens de repasser en Europe, dom Lopes nous fit entrer, Clémentine et moi, dans son cabinet; là, toutes les portes soigneusement refermées, nous ayant dit de l'écouter avec la plus grande attention, il nous tint à-peu-près ce discours.
«Clémentine, dit-il en s'adressant à sa maîtresse, il m'est impossible de ne pas reconnaître le but de vos desirs; vos sentimens pour moi sont anéantis, et vous n'aspirez plus qu'à retourner en Portugal, ne cherchez point à m'abuser, continua-t-il vivement, vous êtes séduisante, vous êtes artificieuse, et vous me tromperiez peut-être encore si je ne m'étais pas dégagé le premier. . . . Quant à vous, mademoiselle, poursuivit-il en me regardant, rien de plus naturel que vos desirs sur le même objet. Aucun lien ne vous attache à nous, vous retourniez dans votre patrie, vous devez donc être dans les mêmes intentions; cependant quelque légitime que puissent être vos volontés sur cela, leur accomplissement depend de moi, je puis ou permettre ce départ ou le rompre suivant que ma fantaisie ou les affaires de ma cour devront ou non s'y opposer; mais l'amour n'y sera pour rien, je vous le déclare; Clémentine, je renonce aux sentimens que j'ai eus pour vous, et vous, mademoiselle, je n'en conçus jamais pour vos charmes. Exécutez toutes deux le projet hardi que je vais vous confier, une fois rempli, un vaisseau vous attend, des fonds sont prêts, et sous trois mois vous êtes à Lisbonne. --Ô ciel! monsieur, que faut-il faire, m'écriai-je avec vivacité, dites, dites, je vous réponds de moi, j'entreprends tout pour obtenir ce que vous m'offrez. --Je fais le même serment, ajouta Clémentine, tu l'as découvert, dom Lopes, j'aspire à revoir ma patrie, ordonne, j'imite Léonore. --Écoutez- moi donc, reprit le portugais.
«Nous ne sommes occupés ici que de nous réunir à la colonie de _Benguele_, par une suite de forts que nous desirons construire à travers les terres, depuis les limites du _Monomotapa_, jusqu'à la baye _Sainte-Marie_, mais le peuple avec lequel il nous faut des alliances pour la réussite de ce dessein, est le plus cruel et le plus féroce de l'affrique; il est de plus très- guerrier, quoique peu nombreux, et comme nous sommes encore bien plus faible que lui, nous devons désespérer d'en venir à bout par les armes, il ne nous reste que la politique et la ruse; _Benmaacoro_ est le nom du souverain de ce peuple, son amour pour les femmes est au-delà de toute expression; les blanches sur-tout ont un pouvoir décidé sur lui; une femme de cette couleur est sûre d'en faire ce qu'elle veut. Je vous destine à ce monarque . . . , vous êtes faites pour l'enchaîner. . . . Je vais lui faire donner de faux avis, l'engager à attaquer mon fort, le lui laisser prendre . . . bien sûr de le ravoir quand je voudrai. Il vous fera prisonnières dans ce fort, ou vous conduira à sa cour. . . . vous irriterez son cœur . . . , vous enflammerez ses passions, vous y céderez, et vous vous servirez de l'empire que vous aurez acquis par elles, pour le décider à l'alliance que desire mon souverain. Mais si vous voulez réussir, bannissez la jalousie d'entre vous, elle troublerait vos manœuvres, elle fairait avorter l'entreprise; que celle qui ne sera point préférée, n'en serve pas moins l'autre avec ardeur; que celle qui aura triomphé, change aussitôt en lauriers les mirthes de l'amour; qu'elle ne se serve de son crédit que pour remplir notre but. Ne cessez jamais d'être unies, de vous secourir, de vous soutenir toutes deux, votre intérêt mutuel le demande, celui du projet l'exige. L'alliance faite, la permission de construire des forts dans le royaume de _Butua_, accordée, vous engagerez ce monarque à me le faire savoir, je m'y rendrai sur-le-champ avec les troupes de ma garnison, augmentées de celles de nos colonies voisines, dont je tirerai des détachemens; une fois à la cour de cet empereur, je saurais trouver les moyens de vous ravoir toutes deux. Vous vous y prêterez, vous me saurez près de vous, votre courage s'en animera, vous vous évaderez, je protégerai votre fuite en ayant l'air de l'ignorer; vous passerez à _Benguele_, vous y trouverez et l'argent et le vaisseau que je vous promets; si l'évasion vous devient impossible, j'exigerai que vous soyez rendues pour première clause de l'alliance. . . . S'il s'y oppose, il s'agira d'attendre quelques mois de plus . . . Je construirai mes forts, je tirerai des détachemens de partout, Benguele se réunira à moi, et maîtres insensiblement du pays, nous saurons obtenir par la force ce qu'il aura refusé aux négociations. J'ai dit: répondez maintenant, mais retenez sur-tout qu'il n'est point pour vous d'autres manières de retourner en Europe, et que vous n'irez sûrement qu'à ce prix.»
Avez-vous bien réfléchi, monsieur, dis-je au portugais, dès qu'il eut fini, à l'atrocité de votre proposition? De quel droit, s'il vous plait, à quels titres prétendez-vous disposer ainsi de deux femmes qui dans le fond, n'ont aucun besoin de vous, de deux femmes libres en un mot. --Libres, répondit fierement dom-Lopes, vous vous trompez, vous ne l'êtes plus, l'instant où je vous ai confié mon projet, a été l'époque de votre esclavage. . . . Essayez de sortir de ce cabinet; Clémentine à ces mots se jette sur la porte avec impétuosité, et recule d'horreur, la voyant hérissée de soldats . . . , monstre, s'écrie-t-elle au désespoir, est-ce là ma récompense de t'avoir tant aimé! ne devais-tu reconnaître ma tendresse qu'en me livrant à un antropophage? . . . Et cette malheureuse que t'a-t-elle fait pour l'envelopper dans la trame de cette politique infernale? Est-elle de ta nation? t'appartient-elle? Ne t'est-elle pas recommandée par un ami? --Tous les sentimens vulgaires que vous m'alléguez là, Clémentine, reprit dom Lopes avec le plus grand flègme, ne sont d'aucune force où parle la raison d'état. . . . Amour . . . Reconnaissance . . . Droits des gens . . . tous ces liens disparaissent à l'organe du devoir, à l'obligation de servir sa patrie, les états ne s'établissent et ne se soutiennent qu'à force de lézer les conventions du faible, toujours nulles dès qu'il s'agit des droits du fort. --C'est une injustice atroce. --Soit, mais quand vous saurez un peu plus de politique, vous vous convaincrez que l'injustice et la violence sont les bases de tous les gouvernemens monarchiques, et que leurs droits ne sont assis que sur une multitude de viols faits à ceux de la société. D'ailleurs, vous avez le choix, rien ne vous oblige à préférer le parti que je vous offre à celui de finir ici vos jours dans les fers. --Ô! dom-Lopes, m'écriai-je, parmi les freins que tu brises, dois-tu te permettre d'anéantir ceux de ta religion? C'est aux autels du dieu que tu sers que j'ai promis fidélité à l'époux que tu veux m'exposer à trahir. --Je prends le crime sur ma conscience, répondit le portugais en souriant avec dédain, ce n'est qu'aux yeux du peuple que l
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