Angelinette
Neel Doff
PARIS LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21 MCMXXIII
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: 25 exemplaires sur verge pur fil Lafuma (dont 5 hors commerce) numérotés de 1 à 20 et de 21 à 25
Copyright by Les Éditions G. Crès et Cie, 1923.
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Angelinette
La tête appuyée contre la poitrine de l’homme, la figure levée vers lui, d’une pâleur bleutée, de grands cercles autour des yeux fermés, le haut chignon blond filasse orné de peignes et d’épingles d’écaille blonde incrustés de pierreries, elle était entraînée dans les lourds bras du matelot danois, en une valse tournoyée que soufflait un orchestrion mécanique.
De temps en temps le matelot se penchait et baisait la figure décolorée, qui alors ouvrait des yeux pervenche pâle. Ses pieds touchaient à peine terre; lui, le matelot, faisait toute la besogne; ses énormes pieds chaussés de jaune exécutaient consciencieusement les pas: son fardeau ne lui pesait guère. Quand la danse fut finie, il la souleva tout à fait et la porta à leur table, où les verres d’alcool, à moitié vidés, les attendaient.
--Là, tu danses comme un ange: on ne te sent pas.
--J’aime la danse et, appuyée contre toi, ça va tout seul.
Elle se glissa sur les genoux de l’homme et, un bras autour de son cou, elle lui murmura de douces ordures dans la figure.
Elle était menue, fragile, flexible; elle ignorait le dégoût de l’homme; elle préférait les grands, parce qu’elle pouvait s’appuyer contre eux en dansant et se faire porter; les petits l’agaçaient, elle n’y trouvait aucun refuge, et sa fatigue était harassante. Au lit, elle se laissait manier et la flexibilité nerveuse de son corps insensible à la volupté se pliait et s’incrustait contre l’homme, de manière que tous en étaient dupes et la croyaient douée pour le plaisir. Il n’y avait que l’alcool qui lui répugnait, elle le buvait en frissonnant; mais il ne l’enivrait pas, il la rendait plus pâle et plus creusée, et d’un abandon plus pliant.
Elle portait des bas invisibles, des souliers de peau blanche à hauts talons, une robe jusqu’aux genoux en mousseline blanche, le corsage kimono décolleté, les manches au-dessus des coudes, une ceinture de satin mauve: toilette de petite fille, d’un rare goût pour l’endroit.
Le patron avait fini par la laisser faire: n’importe sous quel attifement, elle était sa meilleure pensionnaire.
Sa grand’mère avait été la première pensionnaire, quand la maison avait été fondée, il y avait quarante ans, par le grand-père du patron actuel; elle y était entrée en sortant de la Maternité, avec son enfant sur les bras. La petite y avait grandi; sa mère l’avait laissé aller à l’école jusqu’à quinze ans. Elle n’avait jamais voulu faire le métier dans la maison et, au sortir de l’école, elle était partie avec un pilote qui l’avait mise en chambre, pour l’y abandonner au bout de deux ans. Cependant _La ville de Stockholm_ restait sa maison d’origine; mais il fallait que sa mère l’entretînt entre deux lâchages et elle décampait dès qu’un homme voulait l’emmener. Elle eut Angelinette d’un fils de famille tombé dans la basse crapule, puis disparut avec un capitaine de navire, après avoir confié l’enfant à sa mère, pour quelques heures, avait-elle dit.
La grand’mère garda la petite Angelinette. Elle avait de l’argent: le bruit courait qu’elle vidait les poches des matelots quand elle les avait enivrés et que cet argent-là, elle l’avait toujours placé. Maintenant elle ne travaillait plus que les jours de grande presse, quand ça manquait de femmes et que toute la clientèle, entraînée en une bordée inconsciente, ne se rendait plus compte de la marchandise qu’on lui fournissait. Pour ne pas devoir quitter, elle avait placé de l’argent dans la maison. Elle était encore nourrie et se rendait utile aux femmes et au patron, qui lui confiait l’établissement quand il allait faire du canotage ou des excursions à la campagne avec l’une ou l’autre donzelle qui n’était pas du quartier, car, chez soi, il faut de la tenue si l’on veut se faire obéir. Ce principe, son père le lui avait inculqué et il en avait compris l’efficacité.
La petite Angelinette grandissait à son tour. Elle avait fait le métier naturellement, dès qu’elle avait été en âge. Son père venait la voir de temps en temps pour la taper. On l’annonçait de loin; les femmes, sur les portes, dès qu’elles voyaient poindre sa silhouette branlante, criaient: «Angelinette, voilà le seigneur!»
Et il arrivait.
Quand Angelinette avait une robe à son goût:
--On voit bien que tu es ma fille: ta toilette est parfaite.
Et pour la millième fois il lui répétait:
--Tu es tout à fait ma plus jeune sœur, comme elle apparaissait aux bals donnés par mes parents: non, je ne pourrais te renier.
«Ma sœur, aussitôt mariée, a pris des amants; l’un comme l’autre lui était bon, elle y apportait la même indifférence que toi; puis, pour payer ses dettes de toilette, elle a pris des protecteurs; maintenant elle en est à ses valets. Elle avait des robes de rien du tout, comme celle que tu portes en ce moment, mais qui lui coûtaient des mille et des mille.»
Et il suivait Angelinette des yeux, abandonnée sur la poitrine d’un matelot, soulevée en un tourbillon aux accords de l’orgue mécanique.
--Puisque tu n’aimes pas l’alcool, invite-moi à ta table, je viderai tes verres.
Il vidait même des fonds de verre des tables voisines, pendant que les couples dansaient. Le patron le tolérait aussi longtemps que les clients ne disaient rien, mais, quand il y avait des réclamations, il le poussait dehors.
C’était l’heure avant la coiffure qu’Angelinette préférait: ni lavée, ni peignée, elle voisinait. Elle faisait le tour du quartier pour faire la causette avec les femmes. Elle traînait son corps las, son esprit engourdi, sa volonté défaillante; la fatigue ne la quittait jamais, mais quand un homme l’avait laissé dormir quelques heures, elle souriait à travers sa lassitude et trouvait la vie bonne.
Elle préférait à tout aller bavarder chez la vieille Hélène: la belle Hélène, comme on l’appelait dans sa jeunesse.
Elle la trouvait toujours dès le midi coiffée et en toilette, assise devant la fenêtre, culottant une pipe en écume de mer. Elle en tirait de larges bouffées, puis la regardait longuement en la tournant dans tous les sens. Quand une pipe était culottée à son goût, elle en faisait cadeau à l’un ou l’autre capitaine de navire, client de jadis, qui l’aidait encore quand elle se disait dans la dèche. Actuellement elle avait une petite boîte à elle, et même des économies, et la spécialité des collégiens et des mousses de navire: son vaste corps leur était le paradis. Elle était haut coiffée et avait ses doigts gourds ornés de bagues en toc, cadeaux des petits.
--Ah! te voilà! Tu n’engraisses pas: fatiguée?
--Mais cela existe-t-il de n’être pas fatiguée?
--Moi, je ne le suis jamais.
--Tu ne danses pas. Il est vrai que tu bois sec, mais rien ne te touche.
--Manquerait plus que cela, j’ai la clientèle la plus gourmande qui soit. C’est une bonne clientèle: obéissante et commençant toujours par vider ses poches.
Angelinette riait.
--Tu iras jusqu’à cent ans.
Piquée, Hélène voulait répondre: «C’est pas comme toi, tu n’en as plus pour deux ans.» Mais prise de pitié, et aussi par respect pour sa grand’mère et sa mère, qui étaient ses amies, elle se contenta de dire qu’elle voudrait bien vivre jusqu’à cent ans, que la vie en valait la peine.
Quand l’heure de la toilette approchait, Angelinette devenait de plus en plus languissante et disait à la vieille Hélène:
--Tout de même, quelle corvée de s’habiller, de danser et de boire!
--C’est ça qui te dégoûte? Les autres, ce sont les hommes qui les exaspèrent.
--Mais ils sont toujours gentils avec moi: ils croient, quand je me colle contre eux, que c’est parce que je les aime bien, et c’est simplement pour faire le moins de mouvements possible, sinon je m’écroulerais. Papa dit que je tiens ça aussi de sa sœur, car maman était vive.
--Oh! ta mère n’a pas voulu de la maison. Elle se collait: il n’y en avait alors que pour celui-là; elle n’a jamais eu qu’un homme à la fois. Et toi, on ne t’en a jamais connu aucun?
--Pourquoi préférerais-je l’un à l’autre? Ils sont tous les mêmes: ils entrent, vous empoignent, vous font danser et boire, puis coucher. Les uns en prennent plus que les autres; moi, je laisse prendre: pour la fatigue qu’ils me donnent tous, je n’irai pas préférer celui-ci plutôt que celui-là. Je comprends qu’on préfère une femme à une autre, comme je te préfère à toutes, parce que tu connais mes mères et que tu ne me joues jamais de sales tours comme les autres femmes, mais préférer un homme à l’autre, pourquoi? Il n’y a que le patron qui soit différent: c’est le seul que je déteste.
--Parce que celui-là, tu le vois dans la vie de tous les jours; les clients, tu les vois en ribote. Toi, comme je te connais, tu ne resterais pas huit jours avec un homme si tu devais le voir tel qu’ils sont tous: égoïstes, exigeants, et, quand ils vous ont eue un petit temps, vous trompant comme si vous étiez une guenille et vous lâchant de même. Tandis que les clients arrivent après un embêtement ou après un jeûne, assoiffés, et doivent repartir avant d’en avoir pris à leur appétit. Du reste, tous les événements de leur vie, bons ou mauvais, sont couronnés d’une visite chez nous. A _La toile d’araignée_, il nous venait de temps en temps une bande de messieurs de la haute: des professeurs, des magistrats, des musiciens; ils nous amenaient un bonhomme qui se mettait au piano après le premier verre de champagne et jouait pendant des heures. Les autres l’avaient amené pour cela, car nulle part ailleurs il ne voulait jouer. Il ne jouait que dans son atelier, en composant, et chez nous. Puis il montait avec l’une de nous: après, il était si vanné qu’il fallait le reconduire.
«C’est nous qui avons le meilleur des hommes: jamais de mauvaise humeur; du moment que l’on ne s’étonne de rien avec eux, ce sont les meilleurs enfants du monde. Cependant ce n’est plus comme autrefois: la clientèle se disperse; il y a les bars, beaucoup de femmes clandestines, d’autres qui marchent pour un chapeau, un chiffon, puis les dancings.
«Je me rappelle un soir où toute une bande de jeunes gens qui venaient de passer des examens nous sont arrivés. Leur président s’adresse au patron: «J’ai cinq cents francs, nous voulons les grands spectacles.» Le patron le renvoya à Mlle Gertrude, la gouvernante; quand elle sut l’importance de la somme, elle dit qu’elle allait fermer l’établissement et le mettre à la disposition de ces messieurs, ce qui fut fait. Ils s’assirent et nous dûmes toutes aller sur l’estrade former des tableaux vivants. Tu les connais, ces scènes, bien que tu n’en aies jamais été, étant trop maigre. Quand ils furent tous hors de leurs gonds, ils nous empoignèrent, et ce furent des galopades dans les escaliers et les corridors, chacun portant une femme.
«Ces choses-là se voient moins à présent: la haute fête s’est déplacée. Il est vrai que, dans des boîtes comme la tienne, ça ne se fait guère.»
Elle regarda longuement Angelinette.
--Tout de même, tu m’étonnes: pas de petit homme! Et pourquoi restes-tu dans cette boîte à matelots?
--Mais c’est ma maison: j’aurais peur ailleurs. Le patron est une rosse, mais, en fin de compte, il me laisse faire: comme pour mes robes, ma coiffure et le refus de me farder... puis je suis autant de la maison que lui et il sentirait aussi bien que moi qu’il lui manque quelque chose si je n’étais plus là; moi, je serais désorientée.
Et elle s’en allait, les membres engourdis, le teint terreux et les deux cercles violets lui cernant les yeux.
Elle dînait de viande blanche, de légumes et de pâtisseries, car, rien à dire, la table était bonne. Puis elle livrait sa tête à la coiffeuse, mais ne manquait jamais, quand c’était fini, de défaire d’un tour de main le tout et d’y donner un mouvement qui la coiffait comme personne. Elle passait alors sa robe-chemise et apparaissait comme une sirène blanche que les hommes s’arrachaient, parce qu’elle leur donnait l’illusion d’une enfant.
* * * * *
--Angelinette, mon blanc rêve.
--Que me veux-tu encore, Migemouchi?
--Prête-moi quelque argent; il lui faut du lait, il ne peut plus digérer autre chose.
Et la petite prostituée japonaise s’agenouilla sur le tabouret de pied d’Angelinette et mit ses petites mains gourdes, jointes, sur ses genoux.
--Mais, Migemouchi, je n’ai pas d’argent: la grand’mère est féroce, elle m’a répondu qu’elle l’a gagné trop durement et que ton Karatata n’a qu’à aller à l’hôpital.
--Oh! Angelinette, il ne veut pas, et la Compagnie refuse de lui donner encore un sou: elle dit qu’il a cherché son mal dans une rixe. C’est vrai, il a, par jalousie de moi, enfoncé ses doigts dans le nez du Norvégien, qui l’a envoyé, d’un coup de tête dans l’estomac, à dix pas de là. Depuis, il crache du sang et ne peut plus faire son métier: pour être chauffeur sur un transatlantique, il faut de la force.
«C’est toujours moi qu’il prenait quand il abordait à terre: il prétendait que j’avais gardé sur moi l’odeur des femmes de notre pays et il se sentait heureux quand, assis à terre, nous buvions du thé dans de petites tasses. Ici, tout l’offusque. En Amérique, nous avons notre quartier, tu comprends... Ce jour-là, le Norvégien prétendait passer avant lui et ne voulait pas me céder... Enfin, Angelinette, donne-moi quelque argent: il est seul dans cette mansarde à jurer toute la journée tous les jurons de notre pays et à me dire que, lorsqu’il sera guéri, il me fera mon affaire parce que je le laisse mourir ainsi.
Et la petite créature ne faisait plus, sur le tabouret d’Angelinette, qu’un paquet de hardes, dont sortaient des sanglots d’enfant.
--Mais, Migemouchi, je n’ai pas d’argent: j’ai acheté des souliers de velours bleu à porter avec ma robe de mousseline.
--Oh! Angelinette, ma colombe argentée, mon lis parfumé, je n’ai plus que lui, il n’a plus que moi dans ce pays hostile.
--Enfin, tu aimes plus celui-là qu’un autre... C’est curieux... nous qui sommes excédées d’hommes... je ne comprends pas... il n’y a que les malpropres et les infirmes qui me gênent, mais préférer... C’est parce qu’il est de chez toi?
--Oh non! Angelinette, c’est parce que c’est lui!
--Mais tu dis qu’il t’engueule et te mécanise de toute façon?
--C’est vrai, mais il souffre... Ah! si ce n’était lui, si ce n’était que c’est plus fort que moi! Alors évidemment... Quand, moi, j’étais malade, il est monté, il m’a regardée, a fait le tour de la chambre, m’a encore regardée, puis il m’a dit: «On m’attend», et il est parti. Alors il est allé près de toi, n’est-ce pas? C’est parce que tu es mignonne: il exècre ces grandes femmes d’ici. Qu’est-ce qu’il t’a donné comme cadeau?
--Un beau peigne que j’ai perdu, puis il m’a envoyé des fleurs: c’est bien la première fois que cela m’est arrivé.
--Dans mon pays, on nous entoure de fleurs... n’empêche que, lorsque j’étais guérie, il est revenu auprès de moi.
--Oh! tu sais bien qu’avec moi il ne courait aucun danger. Si je voulais me coller...
--Je sais; aussi je t’aime bien... Moi, je le préfère à tous. Il me dit toujours que, moi et la Migemouchi qu’il a de l’autre côté de l’eau, nous lui suffisons; qu’il changerait plutôt de ligne--entre Frisco et le Japon par exemple--que de se contenter des femmes grossières d’ici. Leurs voix surtout lui déplaisent: toi, tu as la voix douce, Angelinette. Je ne suis à l’aise qu’avec toi... je mourrais plutôt de faim que de leur demander aide, à elles. Angelinette, prête-moi quelque chose...
--Mais, Migemouchi...
--Je suis venue de Marseille ici parce que c’est sur sa nouvelle ligne, mais on ne m’aime pas, je suis la risée ei le jouet de tous.
--Pauv’Migemouchi, là, attends un instant.
Elle revint, portant à la main ses souliers de velours bleu.
--Tiens, porte-les au Mont-de-Piété et rapporte-moi la reconnaissance: tu ne pourras tout de même jamais me rendre l’argent.
* * * * *
Angelinette était assise sur le seuil de sa porte, sa blonde coiffure flambant au soleil, ses fines jambes, dans des bas de toile d’araignée, croisées hors de la jupe qui remontait au-dessus des genoux.
Elle était entourée d’enfants et leur faisait des fleurs de papier. Chaque fois qu’elle en avait achevé une, elle la piquait sur un d’eux, soit dans les cheveux, au-dessus de l’oreille, soit sur la poitrine.
--Voilà pour toi.
Et un bébé, comme un magot, à grosses joues et petites menottes fines, jubilait en une voix susurrée, d’outre-mer.
--Là, pour toi.
Et une petite flamande rousse à la peau nacrée, en des cris discordants, s’emparait de la délicate fleur et, la brandissant au-dessus de sa tête, se mettait à danser.
--Viens, Patatje.
Et un enfant safran, aux grands yeux dolents, entre le rire et les pleurs, pressait la fleur sur sa poitrine.
--Là, maintenant jouez.
Et les petits se prirent par la main et, en rond, les uns dansant sauvagement, les autres en se balançant doucement, chantèrent une vieille ronde flamande, chacun avec la voix de ses ancêtres: douce, rude ou dolente. Angelinette chantait avec eux, tout en regardant au loin la silhouette d’un homme qui s’approchait. Les femmes, sur les portes, l’appelaient en des langues diverses; lui venait tout droit vers Angelinette. Quand il fut tout près, elle se leva: il la suivit dans la maison.
Les enfants continuaient la ronde, ornés de leurs belles fleurs de papier.
* * * * *
C’était vers la brune. Les clients ne donnaient pas encore. Angelinette se chiffonnait une garniture de rubans bleus de rechange pour sa robe de mousseline blanche: la mauve se fanait, trouvait-elle. Entra, en coup de vent, Clémence, une femme d’une autre maison: trente ans, grande, brune, déhanchée, les yeux très noirs et très ouverts, les pommettes un peu saillantes, un nez droit à larges narines palpitantes, une grande bouche aux dents superbes, le teint basané. Elle se planta devant Angelinette, les yeux flamboyants, les mains dans les poches de sa robe, le corps en avant, frémissante en toute son allure d’apache femelle, de femme mâle.
--Tu m’effraies toujours avec ta manière d’entrer comme un ouragan.
--C’est que je ne viens jamais ici qu’affolée.
Angelinette se leva pour s’en aller; mais l’autre la repoussa rudement sur sa chaise et la secoua par les deux épaules.
--Sale gamine, vas-tu encore longtemps me torturer ainsi?
--Allons, voyons, je t’ai dit que non, et c’est non! et non!
--Angelinette, voyons.
Et ses mains devenaient insinuantes, caressaient les cheveux, la nuque d’Angelinette.
--Ah! j’ai quelque chose pour toi: tu as perdu ton beau peigne, je t’en apporte un autre.
Et elle sortit de sa poche une boîte avec un peigne en celluloïde blond, incrusté de strass et de faux saphirs.
--Vois, on dirait que j’avais deviné la couleur des rubans que tu as choisis pour ta robe. C’est que je te sens, mon Angelinette; c’est que tu es toujours devant moi, avec tes cheveux de fils de la Vierge. Viens, que je te le mette.
Angelinette, hypnotisée par le beau peigne, se le laissa piquer dans son haut chignon.
--Si tu voulais, tu en aurais de jolies choses.
--Mais, Clémence, je t’aime bien, mais ce que tu veux n’est pas dans mes goûts, et les hommes me fatiguent déjà assez.
--Aussi, si tu voulais m’écouter, tu n’aurais plus tant d’hommes. Moi, je leur ferais face. Nous partirions d’ici; nous nous mettrions en ménage et tu n’aurais qu’à te laisser vivre et adorer.
--Oui da, Clémence! Et que dirait Zouzou?
Les lèvres de Clémence blêmirent:
--Zouzou! Oh! celle-là, quelle ingrate! Nous faisions ménage ensemble. Après quatre ans, elle me lâche pour une autre. Elle est ramassée; on découvre qu’elle est contaminée et elle est mise à l’hôpital. Dans les commencements, affolée, elle m’écrivait, bien qu’elle fût avec une autre. Moi, j’allais la voir tous les jours de visite: c’était ma gosse tout de même. Eh bien maintenant, elle se rend malade chaque fois qu’il est question de la faire sortir, et ça pour deux passions qu’elle s’est faites là-bas: une mâle et une femelle, si je puis dire, et moi, et celle avec qui elle était, nous avons fini! Elle m’écrit: «Maintenant que tu es dans une maison, tu dois avoir peu de temps, et autant de femmes que tu veux, ne te dérange pas pour moi.» La garce! Mais je ne l’aimais pas comme je t’aime: elle m’attirait par sa pourriture, son dévergondage; toi, parce que tu es une petite oie blanche. J’ai toujours aimé les petites oies blanches: c’est ce qui m’a perdu. Quand j’étais dans l’enseignement, j’ai aimé une de mes élèves, on l’a su et on m’a révoquée, et tout ce que j’ai fait pour être réintégrée a été inutile. J’ai alors donné des leçons privées, mais j’ai encore commis des imprudences. On disait «des goûts contre nature». Contre nature! quelle blague! Où l’aurions-nous pris alors, si ce n’était pas dans la nature? La seule chose contre nature serait un homme aimant une vieille femme: aussi cela n’arrive-t-il pas.
«Angelinette, voyons! tu quitterais le quartier, tu verrais un autre monde, nous prendrions un appartement du côté de la gare, où il y a des bars, et nous ferions les bars et les dancings. Toi, tu n’en prendrais que ce que tu voudrais: je soignerais pour tout.»
--Si j’avais envie de quitter le quartier, je le quitterais seule.
--Seule, ma pauvre petite! mais tu te perdrais. Tu as été élevée dans le quartier comme moi au couvent. Tu ne connais pas le monde extérieur. Ici, tu es quelqu’un, on te connaît, on t’estime, tu es au premier rang des femmes du quartier. Tu sais, l’honorabilité, ça va par quartier: ce qui est du beau monde dans l’un ne l’est pas dans l’autre; ce qui est honnête dans tel quartier ne l’est plus dans celui à côté. Sors d’ici, et tu ne seras plus qu’une petite putain que tout le monde rejettera, fuira, et dont on se méfiera à l’égal d’une voleuse.
--Oui da! fit Angelinette.
--Certes, mon trésor, c’est ainsi. Si tu sors du quartier, que ce soit avec quelqu’un qui veille sur toi. Ici tu serais protégée, tu es à l’abri; à l’extérieur, tu serais brisée.
--Mais toi, qui n’en es pas, du quartier, pourquoi y es-tu venue? On ne t’y protégerait pas.
--Oh, quand Zouzou m’a lâchée, j’ai perdu la tête. Puis j’étais fatiguée de soucis: elle dépensait trop et me trompait. Alors, pour ne plus devoir m’occuper de rien, ni du logement, ni de mes toilettes, ni de la mangeaille, je suis venue ici: ce qui m’entoure ne compte pas; mais j’ai de nouveau soif de liberté, d’un chez moi, d’un amour. Angelinette?...
Elle lui prit les deux mains, l’attira à elle, voulut mettre sa bouche sur la sienne. Mais Angelinette se baissa, lui échappa et courut vers le fond de la salle, près du comptoir où se trouvait le patron.
Les larmes sautèrent aux yeux de Clémence. Elle s’en alla, les poings fermés, cherchant sur qui assouvir sa déception. Dehors, elle tressaillit, alla droit vers une impasse où une ombre se dissimulait.
--Ah! tu m’espionnes!
Et elle empoigna la créature qui se cachait.
--Ah! rat écorché, fouine malpropre!
Elle la secoua comme un paquet. C’était une maigre petite femme, brûlée, noire, consumée, sans ventre ni poitrine.
--Lâche-moi, salope, j’ai autant de droit que toi sur Angelinette, et je lui fais moins peur que toi. Tu lui rappelles trop les hommes, dont elle a assez.
--Ah! tu crois! Ah! tu crois! Eh bien nous verrons, et gare à vous deux: c’est moi qui prendrai le rôle d’espionne.
Elle lança le paquet contre le mur de l’impasse et reprit sa course vers sa maison.
La petite noiraude se ramassa.
--Si j’ai senti ses coups, elle a senti mon dard. Voir qui a le plus mal des deux...
Elle s’achemina vers la maison d’Angelinette, qui continuait tranquillement ses nœuds de satin. Elle ne souffla mot de sa rencontre avec Clémence, mais Angelinette se méfiait.
--Oh! c’est joli ce que tu fais là, quel goût tu as! C’est pour rafraîchir ta robe?
--Oui, les rubans mauves se fanent.
--Mais fais-les donc teindre en rose: ça prendra très bien, et tu auras une nouvelle garniture pour quand celle-ci sera passée. Donne-les-moi, je sais ce qu’il te faut. Mais ce bleu pâle n’ira pas avec ce peigne brutal que tu as dans les cheveux. Je t’en avais trouvé un qui ira mieux.
Elle sortit de sa poche un peigne de celluloïde ivoire, incrusté de turquoises.
--Regarde, avec tes rubans et tes cheveux doux comme de la paille fraîche, il est fait pour toi.
Les yeux d’Angelinette s’agrandirent: elle oublia sa méfiance.
--Ah! oui, qu’il ira mieux; mais je ne l’accepte qu’en échange de celui-ci. Je sais que tu n’as pas de sous: tu pourrais le vendre.
--Oh! si ça t’arrange, je veux bien.
Et elle ôta le peigne brillant des cheveux d’Angelinette et y piqua l’autre.
--Dieu, qu’il va bien! fit Angelinette en se mirant. Tu es gentille, tiens.
Et elle l’embrassa. La noiraude ferma les yeux, comme prise de défaillance.
--Merci, ma douce; puis-je venir demain te dire un petit bonjour? Je saurai si la teinture peut se faire.
--Mais oui, mais oui, viens donc.
La noiraude piqua le peigne de Clémence dans son chignon et alla ostensiblement passer devant la maison de celle-ci; mais elle ne la vit pas.
--Oh! elle l’apprendra d’une manière ou de l’autre; elle me rossera, mais saura que je suis la préférée.
* * * * *
C’est le soir que les femmes mâles se réveillent, que leurs yeux brillent, leur être frémit, et alors, comme des louves, que ce soit dans le monde, dans le lupanar, à l’atelier ou à l’hôpital, elles sortent en maraude, sont tour à tour agressives ou câlines, souffrent et jouissent. Angelinette, vers le soir, pouvait toujours compter sur la visite de deux ou trois de ces louves enfiévrées.
* * * * *
La visite à l’hôpital remuait toujours Angelinette: en se couchant sur le siège, elle tremblait. Les médecins interrompaient leur bavardage pour la regarder et s’entre-regarder, mais ne risquaient jamais un mot qui ne fût strictement en rapport avec leur tâche. Une seule fois, le chef lui avait levé le menton d’un doigt et dit:
--Vous êtes encore indemne.
* * * * *
--Angelinette, viens avec nous, Annie est revenue de la Maternité avec son gosse.
Angelinette suivit les deux femmes; elles se donnèrent le bras et, en leurs jupes étroites et trop courtes, et avec leurs talons démesurés, elles marchaient comme des infirmes sur les gros pavés inégaux. Elles appelèrent d’autres femmes sur leur passage et montèrent à six l’escalier, jusqu’au second étage, où derrière la porte un nouveau-né vagissait. Elles entrèrent sans frapper.
--Annie, te voilà revenue: nous venons voir ton bébé.
La jeune Anglaise, très blonde, très grosse, à chair molle, venait de déposer l’enfant sur le lit. Les femmes s’approchèrent.
--Mais il n’est pas trop noir!
--Oh! l’exquis tjoutjou!
--Regarde donc, Angelinette, ses deux petits poings, qu’il a devant la bouche, et ses cheveux crépus, crépus.
Et délicatement, comme si elle allait toucher un verre mousseline, une des femmes le baisa sur le front, proéminent comme une demi-pomme.
--Ça s’est bien passé, Annie?
--Dear me, no! Il ne pouvait venir, la tête était trop grosse, on a dû me le prendre aux fers. Comme je ne savais pas moi-même qu’il serait noir, j’ai cru qu’on se fichait de moi quand on me l’a remis; je ne voulais pas l’accepter, mais on m’a assuré que c’était bien là mon enfant. J’ai pleuré toute la nuit, mais le lendemain, quand il a tété, j’ai senti qu’il devait bien être à moi et je l’aime comme s’il était blanc.
Angelinette était devenue toute blême.
--Ça te la coupe, lui murmura Clémence. Si tu voulais, Angelinette, tu ne t’exposerais plus à ça.
«Au reste, fit-elle aux autres, voyez Mélie, elle a bien un enfant indien. Ce sont les risques du métier. Mais ton homme, comment a-t-il pris la chose?
--Il est d’abord devenu tout vert, puis il a dit: «Bah! un enfant est un enfant, je n’irai pas le renier pour sa couleur.» Et maintenant, il veut déjà jouer avec lui.
Elles bavardèrent encore un peu, l’enfant se réveilla, et toutes de s’extasier sur ce qu’il avait les yeux bleus.
--Ces yeux bleus, il les a de moi: il me ressemble donc tout de même un peu.
--Mais non, fit Clémence, tous les enfants, noirs ou non, et les bêtes ont les yeux bleus en naissant; ils deviendront vite noirs. Ce qu’il aura de toi, c’est la bouche fine: il n’aura pas la bouche ignoble du nègre. Allons, venez-vous, vous autres?
Et elles descendirent l’escalier en devisant sur le cas, qui les étonnait chaque fois, bien qu’il fût assez fréquent dans le quartier.
Angelinette ne disait rien. En rentrant, elle se mit devant la glace: «Je suis aussi blanche qu’elle; son enfant est ocre, pire: pain d’épice; cela pourrait donc m’arriver aussi. Ah non! je ne veux pas. Un homme, ça vient et ça va: on aurait tort de se dégoûter; un enfant reste. Puis il serait de ma chair: comment me sentirais-je avec cette créature foncée? Je n’aime déjà ni les femmes, ni les hommes bruns. Si je dois avoir un gosse, il doit être blond comme ma grand’mère, ma mère et moi.»
Dès ce jour, elle évinça les hommes de couleur, mais, comme elle n’avait que l’embarras du choix, le patron ne s’en préoccupait pas.
* * * * *
La vieille Hélène considéra longuement Angelinette:
--En somme, tu n’aimes rien ni personne.
--Si, Hélène, je t’aime, toi: mais autrement, qui aimerais-je? Ma mère m’a abandonnée, mon père ne pense qu’à me taper, et ma grand’mère, quand j’étais encore en jupes courtes, m’a poussée dans le métier. Si je sais chiffonner une robe et un chou de velours, c’est que j’aimais à habiller mes poupées, mais on ne m’a jamais mis une aiguille en main. De l’école, tu sais ce que j’en ai eu, et cependant l’argent ne manquait pas à la grand’mère. Quant aux hommes, n’en parlons pas, n’est-ce pas? Ils m’excèdent. Du reste, que trouverais-je en fait d’hommes? Un marlou qui me mécaniserait, me soutirerait le sang, la jeunesse, la beauté et l’argent, puis me planterait là... Écoute, j’aime ma beauté, les chiffons et...
Elle s’arrêta comme gênée:
--Et j’aime les petits enfants.
Puis elle rougit.
--Mais c’est pour cela que je ne voudrais pas en avoir... Quant à avoir un enfant nègre, ou japonais, ou indien, qui marcherait les reins cassés, je n’en ai plus peur: plus jamais un homme de couleur ne me touchera.
--Tu es jeune, tu as encore le choix, mais plus tard... J’ai aussi eu des fiertés, mais j’ai appris à en rabattre.
«Tu sais comment je suis venue ici: presque au sortir des Enfants Trouvés, où l’on vous élève sans affection, où l’on ne vous apprend presque rien, où l’on vous traite en quantité négligeable et rebutable, vouée à la perdition, j’ai débuté par être petite bonne de six morveux qui saccageaient tout chez eux; le septième, un gamin de seize ans, m’a engrossée. Quand la mère a su mon état, elle m’a jetée à la rue; avant cela, elle avait fermé les yeux. Un garçon, un dimanche, m’avait emmenée danser dans le quartier: je m’y étais plue tout de suite. Une fois à la rue, j’y suis arrivée toute seule, Dans le premier cabaret où je suis entrée, on m’a gardée, on m’a fait avorter et je n’ai plus quitté le quartier. Je n’étais pas jolie, mais bien bâtie, fraîche et saine. J’ai été dans toutes les maisons du quartier. Mais moi, je savais aimer, et quand un homme me plaisait et qu’il voulait de moi, je me mettais en chambre avec lui. Malheureusement, avec un homme, ça ne dure jamais. Enfin j’ai connu l’amour plusieurs fois: rien, rien ne vaut cela! Puis, avec l’âge, tous les changements sont venus. J’ai toujours épargné, et cela m’a épargné, à moi, de devenir la servante des plus jeunes, comme c’est ordinairement notre sort, et comme la grande Clémence, malgré son instruction et sa morgue, le deviendra: elle ne fait que gâcher, et son goût des femmes lui est plus ruineux que le goût des autres pour le petit homme. Elle tourne autour de toi; ne te laisse pas engluer par celle-là: elle te démolirait.
--Il n’y a pas de danger.
--Bah! tu fais peut-être bien de te tenir en dehors de tout cela... Actuellement je ne crains plus rien; je suis à l’abri, même de la misère, car, le jour venu, je prendrai une rente viagère. Ce n’est pas que ceux que j’aime ne trouveront rien: si, si, mais je veux d’abord m’assurer le morceau de pain et le loisir de cesser les affaires quand je voudrai, car en somme mes gamins ne m’amusent pas tous les jours: c’est insatiable et, si je n’étais culottée comme je le suis, j’y laisserais ma peau. Toi, Angelinette, tu es plutôt pour les vieux.
--Ils sont surtout pour moi. Ils me fatiguent moins, sont moins brutaux, ne prennent pas de ton de maître et paient mieux... Allons, je suis sûre que la coiffeuse doit être arrivée.
Et elle s’en alla, sautillant sur les hauts talons de ses souliers pas attachés, la lumière se jouant dans ses cheveux blonds. Hélène la regarda s’éloigner.
--Si ç’avait été ma gosse, je ne l’aurais pas mise dans le métier.
* * * * *
Angelinette, en sa haute coiffure, sa robe blanche à nœuds mauves, les jambes nues chaussées de chaussettes et de souliers blancs, était debout au milieu de plusieurs femmes assemblées chez la vieille Hélène et racontait:
--Hélène aurait préféré courir de bar en bar aux alentours de la gare; cela ne me disait rien, je voulais voir les bêtes. Alors, après le déjeuner avec le seigneur, nous sommes allées au Jardin Zoologique. Dès l’entrée, j’entendis des clameurs de fauves. Il y en a de nouveaux: on a remplacé ceux qui ont été tués avant le bombardement. Je dis à Hélène: «Allons-y, on leur donne sans doute à manger.» Mais ce n’était pas ça. C’était deux beaux tigres en chaleur qui rugissaient: des bêtes jeunes, avec une fourrure douce, rayée or et brun; à la gorge, blanc et brun. On avait ouvert la trappe de communication entre les cages et ils allaient et venaient, d’une cage à l’autre, le mâle derrière la femelle. Puis, doucement, la femelle plia les jambes, s’allongea sur le ventre. Le mâle lui monta dessus et, d’un trait, introduisit. Il la prit délicatement par la peau du cou, comme les chats, et tous deux se tinrent tranquilles. Mais, tout d’un coup, la femelle gueule, lui également, et ensemble ils se mettent à clamer; tous les fauves du palais répondent. Alors le mâle se leva, la femelle aussi. Elle se mit à marcher fiévreusement de long en large devant les barreaux et, chaque fois qu’elle passait devant le mâle, il lui donnait un large coup de langue sur le dos, comme s’il léchait un caramel. La femelle s’accroupit à nouveau, le mâle monta, mais il était si troublé qu’il lâcha la nuque, la reprit, puis la lâcha encore pour la lécher. Ils clamèrent alors longuement, la tête levée, la gueule ouverte, sans un mouvement. Elle tournait vers lui une figure de suppliciée et clamait comme une agonisante. Les fauves y répondirent encore, que le palais en trembla. Puis ils se levèrent. Elle alla dans l’autre cage et se roula, les yeux encore mourants; lui s’accroupit dans l’ouverture de la trappe, la regardant; tout doucement ses yeux se fermèrent et il s’endormit.
--Ils ne faisaient pas de chichis, fit Hélène.
--Et cela n’avait rien de cochon, ajouta Angelinette.
--Oh! des bêtes! fit une femme.
--Et puis?
--Puis nous sommes allées regarder les singes. Devant la grande cage, il y avait deux dames et un monsieur. Les dames étaient des Françaises, l’une dit: «Qu’ils sont gentils, il ne leur manque que l’argent.» Elle était chic, la dame, ni jeune, ni jolie, mais chic, une actrice, je crois.
--Et puis?
--Nous avons fait encore le tour du jardin. Eh bien, on dit que les loups ne se mangent pas entre eux, mais les ours s’ôtent très bien le pain de la bouche. Il y a de nouveau des ours, de beaux ours jeunes, mais pas grands comme les anciens. Un monsieur jetait des morceaux de pain dans la cage. L’ours qui était devant les barreaux trouvait sans doute que cela lui revenait, car il sautait sur son camarade chaque fois qu’il s’était emparé d’un morceau de pain, et le mordait pour le lui reprendre, de façon que l’autre n’osait plus approcher et gémissait piteusement quand un morceau roulait dans la cage.
«Nous sommes alors retournées aux fauves, mais on les avait séparés. La femelle dormait, roulée en rond, et le mâle était allongé, comme assommé. On avait bien fait de les séparer: ils ne mettaient pas deux minutes entre chaque accouplement et recommençaient encore et encore...
Une vieille femme de service entra précipitamment.
--Est-ce que Mike n’est pas ici?
--Non. Qu’y a-t-il?
--Ce sont trois messieurs; l’un d’eux veut absolument avoir la négresse. Elle n’est pas là, mais il insiste. Il dit aux autres: «Il me la faut, j’en ai besoin pour me documenter.»
--Un poète, sans doute, qui veut noter ses sensations, fit Clémence, et ça à cette heure-ci!
--L’un d’eux est d’ici; les deux autres sont des Français. Celui qui veut la négresse est un gringalet peu ragoûtant.
--Ah! voilà Mike qui passe, fit-elle. Janeke l’a trouvée.
Et elles regardèrent toutes par la fenêtre une grande négresse homasse accompagnée d’un gamin de douze ans, qui, à grandes enjambées, se hâtait vers la maison où le client l’attendait.
* * * * *
--Quelle idée avez-vous donc de dire sans nécessité des cochonneries? Pouah, ça m’écœure.
Et Angelinette sortit.
A la rue, elle vit une petite fille jaune et sale, avec un enfant sur les bras, qui suçait goulûment ses doigts en pleurant.
--Eh bien, Neleke, tu en as encore une figure d’affamée. Faim?
--Oui, madame Angelinette, et Keeske aussi a faim.
--Il a encore une fois tout bu?
--Oui, tout bu, et personne ne veut plus nous faire crédit d’un pain.
--Allons, viens.
Elle lui acheta deux pains et un morceau de lard, et deux couques aux corinthes à manger tout de suite, pour la petite et pour Keeske.
--Quand je serai grande, madame Angelinette, pourrai-je venir habiter avec vous?
--Oui, tu le pourras. Tâche de grandir vite ou tous les petits seront crevés de faim.
Et elle se hâta vers son bouge, où l’orchestrion boucanait déjà.
* * * * *
Depuis quelques jours, en dépit du patron qui lui faisait grise mine, le beau Dolf venait, après la coiffure, tourner autour d’Angelinette. Elle se tenait à distance, un sourire narquois autour de la bouche. Enfin il arriva à la happer dans la rue, un matin qu’elle allait chez la vieille Hélène.
--Voyons, tu vois bien que c’est à toi que j’en ai. Tu me peines, une belle créature comme toi être dans cette boîte! Tu devrais être de la haute. Tu as tout ce qu’il faut. Si tu veux, on se mettrait ensemble. J’ai du crédit: je te procurerais un trousseau et des nippes chic. Tu irais dans les restaurants huppés et, je t’en réponds, tu ferais fortune.
--Et il faudrait travailler pour le petit homme, n’est-ce pas? fit-elle en lui riant au nez.
Et elle entra chez Hélène, laissant le beau Dolf tout déconfit sur le trottoir.
--Tu lui as donné son compte, à celui-là? Tu fais bien. Il suce le sang à celles qui se laissent engluer. Il les fait travailler jusqu’à extinction, puis les plante là couvertes de dettes. Avec ça, il n’a qu’à siffler et toutes accourent, mais toutes ne font pas son affaire. Toi tout de même, tu m’épates et je te suis avec curiosité. Tu as donc un caillou à la place du cœur?
--Cœur! cœur! il s’agit bien de cela. Je me sens finie. Je me coucherais nuit et jour et n’arriverais cependant pas à dormir. Ah! que je voudrais dormir seule dans un lit bien frais!
* * * * *
Il était entré un soir avec plusieurs bateliers attirés par le boucan endiablé de l’orchestrion. Les autres avaient empoigné une fille et s’étaient mis à tournoyer. Lui, tout de suite, s’était trouvé pris de timidité devant Angelinette, et sa réserve s’était accentuée lorsqu’il l’eut vue frissonner devant le verre d’alcool. Et, quand il remarqua les cercles bistrés qui s’agrandissaient autour des yeux, il fut pris de pitié.
--Si vous préférez boire autre chose, du lait bien chaud, par exemple? Voulez-vous que je le demande pour moi? J’ai une petite sœur qui n’est pas forte et ne digère, comme boisson, que du lait bien chaud: alors je connais ces petits oiseaux-là.
Ce _vous_, et ce ton d’intérêt étonnèrent Angelinette. Elle le regarda.
--Si vous le préférez, nous resterons ici dans ce coin et je dépenserai assez pour que le patron soit content.
Bien qu’il fût très jeune, elle comprit qu’il connaissait les habitudes de leurs établissements et le lui dit.
--Oh! nous autres bateliers, nous vivons dans les ports.
Ils causèrent. Il était batelier, encore chez ses parents; leur ligne était Anvers-Rotterdam. Il était Hollandais, Frison. S’il était venu dans le quartier, c’est que son frère avait besoin d’aller en ribote, et qu’alors ce garçon si calme perdait la tête et cherchait noise à tout le monde: c’était pour cela qu’il l’accompagnait toujours. Quant à lui, Wannes, il préférait rester sur leur barque et jouer de la flûte.
Angelinette souriait à l’entendre si communicatif; elle observait ses manières douces, écoutait sa voix persuasive, puis elle le regardait encore. Quel grand diable, quel bon regard, et comme cette forte touffe de cheveux cendrés et ondulés retombait gentiment sur sa tempe! Il avait un large pantalon et un ample veston, avec, en dessous, un tricot de laine bleue échancré très bas, et, quand il se mouvait, elle apercevait dans l’entrebâillement du tricot, au delà de la gorge hâlée, un peu de chair blanche et tendre; mais l’idée de l’embrasser là ne lui vint pas.
Un homme âgé était entré, visiblement un bourgeois de la ville; il s’était assis dans un coin et avait échangé un regard avec Angelinette.
Les camarades du batelier qui, un à un, avaient disparu avec une femme, maintenant revenaient et s’asseyaient, devenus tranquilles et parlant bas. Quand ils furent tous là, ils se levèrent. Wannes quitta à regret. Angelinette souriait et, dès qu’il fut dehors, alla s’asseoir à côté du vieux client. Ils disparurent bientôt; on leur monta du champagne et à souper.
Le patron était satisfait. Wannes avait fait plus de dépenses que s’il était monté avec Angelinette, et maintenant le vieux client... Cette Angelinette, quelle chèvre à lait!
Wannes revint le lendemain soir seul: Angelinette était accaparée. Il revint encore souvent, mais après la coiffure, avant que les clients ne donnassent. Jamais il ne la tutoya, ni ne se départit de sa réserve.
--Angelinette, lui dit-il, un après midi, en tenant sa main dans la sienne, ne voudriez-vous pas partir d’ici? J’ai de quoi, vous seriez contente. Nous avons cinq barques; chacune est dirigée par un de nous et nous faisons de grosses affaires, par ce temps de prix élevés.
Angelinette fut évasive. Elle aimait bien ce grand garçon doux et respectueux, qui ne cherchait jamais qu’à être assis à côté d’elle et à lui faire boire du lait chaud; mais si leurs rapports devaient changer, elle savait qu’alors il lui deviendrait à charge comme les autres.
--Je ne quitterai jamais ma grand’mère, fit-elle un jour, en réponse à ses instances.
Il ne revint pas pendant une semaine; puis, en accentuant sa réserve, il lui demanda si elle ne voulait pas devenir sa femme; il dit qu’il recevrait une barque de ses parents, qu’ils quitteraient la ligne d’Anvers et iraient en Frise: la ligne Harlingen-Amsterdam était bonne. Il ajouta qu’il ferait bien céder les siens devant son obstination et que, s’ils ne cédaient pas, il avait de sérieux bras pour la besogne et trouverait partout à gagner leur pain.
Quand il eut parlé, elle leva les yeux vers lui, puis les abaissa aussitôt.
--Les vôtres ne m’accepteront pas.
Et s’ils acceptaient, elle ne pourrait vivre dans une barque. Non, elle ne se sentait pas faite pour cela, et il y aurait des mécomptes et des déboires.
--Je hais ma vie, mais ne puis m’en arracher: le quartier me tient, j’ai peur d’en sortir et ne le quitte jamais qu’accompagnée.
--Mais vous seriez accompagnée, je ne vous quitterais jamais.
--Voyons, ami, non, je sais que je ne suis pas faite pour vivre sur l’eau.
Elle n’osait dire: pour un homme.
--Mais vous n’êtes pas faite non plus pour vivre ici: vous y laisserez votre peau.
Il s’en alla de mauvaise humeur.
Le lendemain, après la coiffure, assise sur un tabouret à la porte, elle faisait des fleurs de papier, entourée d’une kyrielle d’enfants.
--Cette rouge sera pour moi, madame Angelinette?
Elle regarda la petite blonde:
--Non, je t’en ferai une bleue pour tes cheveux clairs, Voilà, la rouge est pour Fifi, qui est brune comme une noix.
--Quand nous aurons tous des roses, tu chanteras avec nous, madame Angelinette?
--Oui.
Lorsque tous les enfants eurent une rose, elle les fit se prendre par la main et former une ronde; puis ils chantèrent:
«La Sainte Vierge montra son fils et dit: Ils l’ont mis sur la croix hideuse; ils lui ont percé le sein; mes pleurs n’ont pu le ranimer, mais l’amour pour les pécheurs l’a ressuscité. Il vit! Il vit! il faut l’adorer à genoux.»
Aux mots «Adorer à genoux», ils se laissèrent tous tomber à genoux. Ils se relevèrent, et la ronde recommença.
Angelinette, absorbée, n’avait pas vu venir un homme et une femme. Tout d’un coup ils se trouvèrent devant elle. C’était un énorme batelier, et une énorme batelière en serre-tête d’or frison et bonnet de dentelles à bavolet: un frère et une sœur de Wannes.
--C’est à vous que nous voudrions parler.
Angelinette rentra. Ils demandèrent deux verre de bière et, sur un ton posé, sans s’animer, lui dirent ce qui les amenait. Eux la tutoyèrent:
--Tu dois bien comprendre qu’il est impossible que tu entres dans notre famille: elle a toujours été honorable et entend le rester.
--Du reste, fit la sœur, sur un ton âpre, les parents ne lui donneraient pas un «dubbeltje». Ils vendraient plutôt les barques et jetteraient l’argent aux vagues: et, sans le sou, tu ne le voudrais pas.
Angelinette n’avait pas dit un mot. Elle devint livide, ses lèvres blêmirent, son nez se pinça, les cercles autour des yeux envahirent ses joues, son regard devint aigu, et le corps penché, les deux poings sur la table, elle siffla d’une voix haletante:
--En voilà assez! je vous conseille de vous en aller ou je réveille le quartier.
Il y avait tant de froide rancune dans sa physionomie délicate qu’ils se levèrent, payèrent et partirent, la tête et le dos rentrés, comme s’ils craignaient une chute de tuiles.
Elle ne revit plus Wannes. «Je savais bien que le courage lui manquerait, murmurait-elle quelquefois, après des songeries. Je suis rivée ici.» Elle recherchait alors les enfants, dont elle s’occupait de plus en plus:
«La Sainte Vierge montra son fils et dit: Ils l’ont mis sur la croix hideuse; ils lui ont percé le sein; mes pleurs n’ont pu le ranimer, mais l’amour pour les pécheurs l’a ressuscité. Il vit! Il vit! il faut l’adorer à genoux.»
* * * * *
Angelinette, perchée sur ses hauts talons blancs, habillée d’une robe-chemise de linon bleu pastel, ses nattes comme des torsades de miel étagées sur sa fine tête, les cernures lui entourant les yeux comme une peinture de khôl, un sourire ineffable sur toute sa pâle figure, se tenait près de la charrette du marchand de crème à la glace et distribuait des cornets de glace à une douzaine de gosses exultant de joie:
--Oh! bon, madame Angelinette! Oh! bon, bégayait un gamin chocolat, à la bouche garnie de grands crocs blancs.
--Là, Pietje; voilà, Janeke; et toi, Leentje, en as-tu?
--Oui, madame Angelinette.
--Tu es notre marraine, n’est-ce pas, madame Angelinette?
--Oui, votre marraine à tous. Viens, Titatje.
Elle assit l’enfant sur le bord de la charrette et, avec une cuillère, lui mit de petits tas de glace dans la bouche.
--Doucement, Titatje: c’est très froid pour tes petites dents; mais c’est bon, dis, par cette chaleur.
Le quartier puait la charogne, la bière sure, les moules, les frites écœurantes, et le soleil suçait la sueur des gens et des choses. Angelinette ne put plus résister à la tentation de prendre une glace, bien que cela lui donnât des crampes.
--Bah! je soignerai les crampes: après la bordée de la nuit, je suis comme roussie en dedans.
Et elle avala un grand cornet de glace.
--Là, êtes-vous contents? Embrassez-moi tous et allez jouer à l’ombre de la Halle aux viandes.
Elle se baissa pour chaque petit: il y en avait qui se haussaient sur la pointe des pieds, d’autres qui levaient leurs petits bras, et encore ceux qu’elle soulevait et embrassait goulument par toute la figure.
--Là, voilà! vous êtes mes chéris, et je resterai votre marraine à friandises.
Et elle partit, de son pas pavanant d’oiseau de race, son exquis sourire lui embaumant le visage.
* * * * *
Quand sa grand’mère mourut, Angelinette ne fit qu’une bouchée de l’héritage. Elle invita le seigneur et la vieille Hélène à faire un voyage en bateau.
--Alors, fit le seigneur, nous devons le faire en Hollande: là, on peut se promener en bateau dans les villes.
Ils loueraient une barque, qui les conduirait par l’Escaut, les canaux de la Hollande et le Zuiderzee.
Hélène ferma sa boîte. Ils emménagèrent. Angelinette dut partager une couchette avec Hélène; ça l’ennuyait à cause de sa grosseur: «c’était pire que deux hommes...»
Sur l’eau, au large de l’Escaut, Angelinette devenait ivre de joie. Elle se promenait dans la barque, seulement habillée de son petit pantalon; elle défaisait ses cheveux filasse, s’asseyait le dos contre le bord et les laissait traîner dans les vagues; elle se retournait de temps en temps pour les regarder dans l’eau verte, où ils étaient déployés comme une plante marine en fils d’argent. Quand le jeu l’avait assez amusée, elle appelait Hélène pour qu’elle lui tordît les cheveux, puis s’étalait sur le pont, sa chevelure étendue autour d’elle, et se laissait cuire.
Les autres mangeaient et buvaient: «à quoi voulez-vous passer le temps?»
A Rotterdam, Hélène voulait aller dans les «maisons»:
--J’ai des connaissances dans toutes.
--Ah! non.
--Ça ne t’intéresse pas de voir comment les autres s’arrangent, font leurs affaires?
--Non! Non! J’en ai soupé du métier. Je ne veux pas: j’aime mieux regarder les moulins. On doit trouver ça comme joujou, ces moulins: je veux en rapporter pour les enfants du quartier.
Au centre de la ville, ils en achetèrent une cargaison.
A Amsterdam, elle se laissa cependant entraîner dans le quartier du Zeedyk et de l’Ouwerkerke. Quand elle vit, sur un canal sombre, une fenêtre tamisée de rideaux de tulle, éclairée d’une lampe à abat-jour orange, un lit dans le fond de la chambre, et une femme en blanc, assise sans un mouvement, qui attendait, elle eut un étonnement.
--Ce n’est pas mal: on dirait un aquarium. La robe manque de chic, mais l’abat-jour et les rideaux de tulle, ça n’est pas mal.
--Tu vois, fit le seigneur, le métier ne chôme nulle part, et il n’y a pas de grève non plus.
--Cet abat-jour et ces rideaux, je m’en souviendrai, pensa Hélène.
--Grève, fit Angelinette, vois-tu une grève dans notre métier? Qu’est-ce qui arriverait? Cependant, ce serait juste que nous nous concertions pour faire grève: qu’avons-nous? à manger et des dettes, et, sans la générosité privée des clients, nous n’aurions jamais un sou.
--Mais essaye donc! une vraie grève ne durerait pas vingt-quatre heures: patrons et clients mettraient les pouces.
Dans le Zuiderzee, ils abordèrent à l’île de Marken. Le seigneur la connaissait: il y avait été dans sa jeunesse, quand il vivait encore dans son monde. Hélène, bien qu’ayant vécu toute sa vie avec des exotiques, n’en revenait pas. Angelinette était au comble de l’étonnement et de l’extase. Les enfants surtout la ravissaient: elle les embrassait, les palpait, touchait leur peau et admirait leur teint délicatement anémié. Elle les fit pivoter dans tous les sens, pour mieux admirer les détails de leurs vêtements. Elle était toujours en avant des autres, dans les petits chemins qui serpentent entre les fossés le long des champs. Elle demanda à monter dans les canots qui transportent le foin par les détours des fossés.
Elle connaissait cependant les hommes de mer, mais devant ceux-ci, avec leurs larges culottes courtes, leurs petites cravates en cotonnette à pendeloques de perles de couleur, leurs casquettes, qu’ils n’ôtent jamais, à petite floche sur la visière, et leurs courtes pipes de terre à couvercle de filigrane de cuivre, elle restait ébahie. Elle ne voyait pas ces êtres-là avec une femme, malgré leur regard paillard qui l’inspectait. Et quand ces hommes les eurent introduits dans leurs maisons de bois sur hauts pilotis, et qu’ils virent les lits à literies brodées dans les alcôves, les plats de Delft aux murs, les tapis de toutes couleurs à terre, la théière sur un petit réchaud à pétrole, la bible à côté, et la matrone en haute mitre de toile blanche arrondie du haut, une frange de cheveux sur le front et deux boucles qui tombaient le long des joues, avec son plastron bariolé et l’amas de ses jupes, alors Hélène et Angelinette se crurent devant une autre espèce de gens qu’eux. Hélène n’osait pas y aller de ses familiarités et Angelinette avait une sensation qu’elle ne pouvait définir--était-ce antipathie ou sympathie?--mais certes quelque chose qu’elle n’avait jamais senti pour d’autres êtres humains. Il n’y avait que le seigneur qui gardait son sang-froid devant la voix douce des femmes et le ton cauteleux des hommes: il les connaissait pour être rapaces et sans scrupules quand il s’agissait de tondre l’étranger.
Il fallut à Angelinette un costume complet de femme; elle s’en vêtit, et, quand elle se vit dans la petite glace haut pendue et penchée en avant, elle fut saisie de stupéfaction.
--C’est moi, ça? c’est moi, ça? cet air de sainte nitouche, c’est moi qui ai ça? Si je portais ce costume dans le quartier, il n’y en aurait que pour moi. Mais Dieu, que ce serait embarrassant, ce plastron hermétique et cet amas de jupes, maintenant qu’on en est à être à peau, pour ainsi dire! Ote-le moi vite, j’y étouffe; je le porterai au carnaval.
Ils payèrent un prix exorbitant ces quelques hardes; ils burent du thé dans des petits bols et sucèrent la boule de sucre candi avec les pêcheurs. Puis un des hommes les reconduisit en canot par les fossés, en poussant de la gaffe.
--On ne voit presque rien dans cette île, fit Angelinette, tant il y a de brouillard.
Ce brouillard était une buée dorée qui enveloppait toute l’île, rendait tout indécis et donnait la sensation de vivre dans une nue qui eût flotté sur l’eau.
--Sont-ils drôles! sont-ils drôles! répétait Hélène.
--Tout de même, ils sont comme nous, pensa Angelinette; je l’ai vu dans leur regard quand ils se concertaient pour nous carotter.
Leur barque prit le large. Hélène fut contente d’entendre leur batelier aboyer le flamand; Angelinette fit une grimace, comme si on l’eût choquée.
Ils voguèrent autour du Zuiderzee et accostèrent dans d’autres îles, mais Angelinette ne retrouvait plus sa première impression et préférait rester en mer.
Ils reprirent les canaux, les rivières et les fleuves, où les barques, voiles déployées, louvoyaient et que bordaient des moulins à vent et des prairies, pleines de vaches au dos noir et au ventre blanc qui paissaient en troupeaux. Et, de méandre en méandre, ils revinrent dans les eaux de l’Escaut.
* * * * *
Par une brûlante journée de juillet, ils firent échouer la barque sur un banc de sable dans le Bas-Escaut. Quand la marée fut tout à fait basse et la barque à sec sur un îlot de sable blanc argent, marqueté de coquilles de toutes nuances serties dans le sable comme des gemmes, ils se dévêtirent. Le seigneur avait promis aux femmes de les faire nager.
Hélène apparut en courte chemise de mousseline, envolantée de dentelles; les plis de son cou et de son ventre faisaient cascade. Le seigneur lui offrit galamment la main pour descendre la petite échelle. Angelinette, toute nue, sauta du bord dans les bras du seigneur.
--Je ferai d’abord nager Hélène.
Il voulut l’entraîner, mais, dès qu’elle sentit l’eau, elle poussa des cris et il n’y eut pas moyen de la faire aller plus loin. Alors il l’assit dans le sable, la maintint et laissa venir sur elle deux à trois vagues.
Angelinette, les cheveux attachés au sommet de la tête, le teint rougi par le soleil, les yeux flamboyants et la bouche humide d’allégresse, riait en un rire trillé qui s’égrenait dans le bruit des vagues. Elle courait et sautait autour d’eux, la peau et les formes si fines que le seigneur lui cria:
--Mais, Angelinette, tu es transparente: prends garde, tu vas perdre ton corps et n’être plus qu’une ombre.
Et elle courait d’un bout à l’autre du banc de sable, sa chair enfantine faisant à peine saillie sur la charpente flexible. Une buée l’enveloppait si délicatement qu’on ne savait plus où elle commençait et où Angelinette finissait.
--Allons, viens toi maintenant.
Elle sauta à califourchon sur lui, les jambes autour de ses reins, et, d’un plongeon, ils disparurent. Il remonta en nageant, Angelinette accrochée sous sa poitrine. Elle suffoquait, soufflait.
--Ah! Ah! Ah! bougre!
Et, d’une main, elle le gifla.
--Tu ne t’attendais pas à ça, hein? là, laisse-moi te prendre autrement.
Et il la détacha de lui en la tenant autour des reins.
Elle s’était remise à rire, rassurée de se sentir en des mains si sûres. Ses cheveux s’étaient dénoués: ils la suivaient comme une queue déployée.
--Quand tu en auras assez, tu le diras.
--Oh! alors, va: on dirait que je suis où je dois être. Ah! si l’on pouvait faire dodo sur ces vagues!
--Dodo, tu ne pourrais le faire qu’au fond, et pour tout de bon.
--Dieu! sortons, ta vieille carcasse n’aurait qu’à être prise d’une crampe.
Elle émergea de l’eau, nacrée comme le sable qui scintillait maintenant de millions d’étincelles, et elle s’encourut, ses cheveux en torsade lui battant les mollets. Elle s’arrêta, se frotta les yeux, puis courut vers le bord extrême du banc et fixa ses regards sur des silhouettes, là-bas sur un autre banc de sable. Confondues et comme suspendues entre ciel et eau, des formes vagues, en pantalon, le torse nu, escrimaient en des pas savants. D’autres étaient arrêtées sur le bord et, des jumelles en mains, regardaient Angelinette; ils appelaient ceux qui escrimaient, et tous, les uns après les autres, prenaient les jumelles pour la regarder et lui faisaient des signes.
Elle, tranquille en sa nudité, mit ses deux mains en conque devant la bouche et cria, soulevée sur la pointe des pieds:
--Tas de figues, n’avez-vous jamais vu une femme à peau?
Puis elle se sauva et, en courant, demanda au seigneur ce que c’était que ces gens-là.
--C’est une société d’escrimeurs de la ville qui viennent faire ici des poules.
Elle se fit donner un sac et choisit dans le sable les plus jolis coquillages.
--Oh! vois donc celui-ci, il est mauve à petites dents, ah! que c’est... vois, c’est la même couleur que les bouts de mes seins.
Et elle les compara en tenant la coquille à côte.
--Oui, c’est bien ça, fit le seigneur.
--Puis, regarde, celle-ci est comme les ongles de mes pieds, et celle-là comme mon oreille. Dis, seigneur, je suis une coquille presque vidée. Je vais m’incruster dans le sable et tu me ramasseras.
Elle se coucha sur le sable, et en riant, il l’enterra à moitié.
--Enterre-moi les pieds et laisse mes ongles à nu: tu les ramasseras comme des coquilles.
Il obéit et fit le geste de ramasser chaque ongle, en la chatouillant un peu.
Ravie, elle cria:
--Laisse voir! Laisse voir!
Et il lui montra des coquillages roses et ronds, en l’assurant que c’étaient les ongles de ses pieds.
--Là, mets-moi des coquilles sur le ventre et sur la poitrine.
Puis, sérieuse:
--Est-ce que j’y ressemble, dis?
--Gosse, tout de même! gosse, tout de même!
--Maintenant, ramasse-moi et rince-moi comme un coquillage que nous voudrions mettre dans le sac.
Il la souleva par un bras et une jambe, et alla la rincer dans la vague.
--Allons, vous autres, allez-vous venir, le dîner est prêt!
Ils se mirent nus à table et mangèrent abondamment, puis se couchèrent dans le sable et firent une longue sieste. Hélène, en son énorme graisse, semblait un vieux phoque échoué sur le banc. Angelinette, endormie, redevenait pâle; les cercles violets de ses yeux envahissaient ses joues; elle respirait à peine et paraissait une petite chose jetée là et qui n’aurait pas la force de se relever; ses cheveux faisaient corps avec le sable et la couvraient en partie. Après la sieste, ils se firent apporter le café. Les bateliers les servaient comme des larbins bien stylés par l’appât du gain et à qui le coulage rapportait gros. C’est eux qui allaient aux provisions: jamais ils n’avaient été à pareille fête.
Hélène prit sa pipe, le seigneur un havane à manchette et Angelinette des cigarettes ambrées à bout doré. Hélène parla affaires:
--Tout de même, si Angelinette voulait s’en occuper un peu! Dans les villes, les hommes la suivent à la piste: elle n’aurait qu’à vouloir, nulle part les occasions ne manquent. Ici même, sur ce banc de sable, si on voulait faire venir ces escrimeurs, on ferait de brillantes affaires.
--Toi, Hélène, tu ferais des affaires avec les poissons: ce que tu dois en avoir un magot! Et pour qui tout ça? Tu es seule, puisque tu es une enfant trouvée.
--Mais si ce n’était que pour te le laisser, petite fille...
Et elle regardait Angelinette avec une infinie tendresse.
--D’ici là, tu seras devenue sage, et tu pourrais commencer une belle affaire pour ton compte, quelque chose de bien moderne, car il faut marcher avec son temps.
Angelinette se tordit.
--Moi, devenir sage! Moi, une affaire! Ah la la, Hélène, je boulotterais tout!
--Voilà le danger avec toi: j’aurai travaillé toute une vie...
--Tais-toi, grosse bête!
Et elle sauta sur les cuisses d’Hélène et la couvrit de baisers.
--Tu es une honnête créature tout de même, ma vieille chérie.
Hélène s’adressa au seigneur.
--Une femme qui aurait de l’argent et le sens des affaires pourrait s’acheter une barque comme celle-ci: on tendrait les cabines de mousseline Liberty.
--Oh! ça existe au Japon: on les appelle des bateaux de fleurs.
--Eh bien, pourquoi personne n’a-t-il encore tenté cela ici, dans une ville maritime? Moi, je ne le savais pas, et maintenant je suis vieille...
Angelinette s’était désintéressée de la conversation; elle avait cherché du fil et enfilait des coquillages. La marée montait, la barque oscilla, ondula et se remit à flot.
Ils voguèrent encore pendant dix jours sur l’Escaut et se firent tous les jours échouer.
Les matins de brume, Angelinette apparaissait, dans sa nudité enfantine, comme une perle sortant d’une huître entr’ouverte, qui, dans l’éloignement, se refermait et l’absorbait toute; et alors, prise de peur de se sentir enveloppée de cette chose impalpable, elle appelait: «Hélène! Seigneur!» et ne se sentait à l’aise que lorsqu’ils répondaient.
Ils retournèrent à Anvers quand ils n’eurent plus le sou, et n’oublièrent pas le sac de coquillages et les petits moulins à vent. Angelinette les distribua aux enfants du quartier et elle raconta aux femmes son voyage.
--Il y avait...
Et toutes, bouche bée, comme des enfants, écoutaient.
* * * * *
Elle eut de la peine à se remettre au métier. Le premier verre d’alcool la fit frissonner de haut en bas; puis elle étouffait dans le quartier: ça manquait d’air. Sa maigreur s’accentua; elle devenait boudeuse; son indifférence s’accrut; la fatigue la paralysa lentement, jusqu’à ce que le patron lui dît:
--Écoute, il te faut des soins, nous avons trop d’ouvrage. Vas à l’hôpital: quand tu seras guérie, tu reviendras.
Elle y fut, accompagnée de la vieille Hélène. On la mit dans un lit blanc. La nuit, la sœur de ronde l’entendit murmurer:
--Être seule dans un lit, je ne savais pas quel délice c’est. Oh! quel délice!
Quand la vieille Hélène revint, elle la trouva souriante:
--Eh bien, petite?
--Oh! quel délice d’être seule dans un lit, de faire dodo sans qu’on vous réveille pour recommencer encore et encore! Oh! quel délice!
--Mais tu n’avais pas le dégoût.
--Non, mais c’était comme si l’on me coulait la fatigue dans les membres. Et maintenant, être seule dans un lit... je ne connaissais pas ça.
Elle s’informa de la maison: «le patron n’était pas encore venu; et le seigneur, ne l’avait-on pas vu? elle était tout de même sa fille.» Puis elle lui donna la clef de sa malle et la pria d’y prendre les portraits de sa mère et de sa grand’mère et de les lui apporter. La vieille Hélène ne voulait pas lui dire que le patron, sûr qu’elle ne reviendrait plus, avait déjà ouvert sa malle, et qu’Adèle se promenait dans sa robe blanche à ceinture mauve, et que cela lui donnait une allure d’acrobate habillée à la vierge.
Puis Angelinette revint encore sur le bonheur d’être seule dans un lit.
--Pas de peau chaude qui vous touche, pas de ronflements, pas d’haleine puante de genièvre qu’on vous souffle au visage ou dans la nuque. Aucune odeur qui traîne et tout l’espace pour soi. Quel délice! Quel délice!
Et elle écarta les bras et les jambes.
--Tu vois, tu vois, je ne rencontre que le drap frais.
La vieille Hélène se leva bouleversée, la prit dans ses bras et la tint longtemps contre elle.
--Tu me les apporteras, dis, les portraits? Puis informe-toi du seigneur: je suis tout de même sa fille.
Quand la vieille Hélène revint le dimanche d’après, Angelinette était morte depuis la nuit. La sœur lui remit quelques lettres de matelots, pas ouvertes, trouvées sous son oreiller, et lui dit qu’elle était morte en disant: «Quel délice d’être seule dans un lit! Quel délice!»
Je Voulais En Faire Un Homme
Il avait quatre ans quand j’allai le chercher. Il était un hideux enfant de la misère: les jambes arquées, le ventre ballonné, la figure bouffie, le nez et les oreilles coulants, le teint terreux.
Bah! je le pris tout de même: le sourire autour de la bouche était charmant; des yeux lumineux qui m’observaient, une voix claire et pleine comme un jeu de clochettes. Le soir, en chemin de fer, il s’endormit et fit caca dans sa culotte: sa première culotte, que je lui avais achetée; je dus lui donner un bain avant de le coucher.
Il mangeait en se pourléchant ct me demandait:
--Tout ça, c’est pour moi, tante?
Il se laissait baigner avec volupté. Il n’était pas difficile pour ses jouets: il n’en avait jamais eu et la moindre horreur achetée au bazar le faisait jubiler. Je lui fis un trousseau de linge et des habits, et sa joie était, quand je les lui essayais, de se mettre devant la glace et de se regarder, ainsi métamorphosé.
Ses pauvres petites entrailles ne supportaient que mal le changement de nourriture, ou plutôt la nourriture: il en avait eu si peu. Oh! la misère vous donne toutes sortes de sales incommodités... Son nez fut long à guérir, son ventre ne se déballonna que lentement et ses jambes se redressèrent seulement à mesure qu’il se fortifiait et perdait sa mauvaise graisse.
Au bout de quelques mois il était devenu délicieux: long, mince, avec une jolie ligne de dos, et une chevelure soyeuse, ondulée et d’un beau blond avait remplacé la sale tignasse pisseuse, pouilleuse et raide. Il avait un nez aux narines palpitantes au lieu du bouchon tuméfié et suintant, et un beau regard brillant de bonheur au lieu du regard inquiet, si pénible chez les enfants. Il avait aussi une sensibilité exquise: lorsqu’il voyait des enfants en haillons, il croyait que c’était ses frères et ses sœurs, et quand il s’était rendu compte que ce n’était pas eux, il leur donnait les quelques sous que je lui mettais habituellement en poche, ainsi que son mouchoir.
--Un nez comme ça, ts, ts, ts, ce n’est pas humain.
Il avait entendu dire ces mots par mon ami, qui les employait dans le sens d’injuste ou de douloureux.
Un jour, il vit au coin d’une rue une petite fille qui pleurait devant une pâtisserie.
--Cette Katootje a faim, tante.
Katootje était le nom de sa petite sœur.
Et il entra en bombe dans le magasin, prit une grande couque aux corinthes sur le comptoir et sortit en criant, dans sa langue, au pâtissier:
--Tante va le payer, tante va le payer! Là, Katootje, ne pleure plus, fit-il, en embrassant délicatement la petite fille sur la bouche.
* * * * *
Maintenant qu’il était heureux, il avait surtout un rire qui vous réchauffait l’âme: un rire qui résonnait dans la maison comme une cloche annonçant le bonheur, comme un écho de joie et de confiance.
Plus tard... dans quelle voie le diriger? Médecin, avocat, ingénieur?... Il aime tout ce qui est mécanique, mais il aime aussi les fleurs, les bêtes, et il m’oblige de m’arrêter pour écouter les orgues. S’il est artiste, je le laisserai faire, mais je veux avant tout qu’il fasse des études sérieuses et qu’il apprenne la musique comme la grammaire. Tant de beautés m’échappent en musique parce que je ne la connais pas et que je ne suis pas assez instruite. J’ai tant, tant de sensations sur lesquelles je ne puis mettre de nom à cause de cette lacune, et j’aime, dans mes joies et mes peines, être consciente. Oh! je ne parle pas de l’instruction sèche et pédante: l’autre, vous savez bien, celle qui vous dégage l’âme et vous fait sentir la beauté de ce nuage. Il me semble que la nature a fait de nous des embryons et que la culture nous met au point. Je n’ai compris la beauté de la Diane chasseresse du Louvre, la force nerveuse et l’élan de son corps souple, que lorsque j’ai su la mythologie et que j’ai connu la légende de sa vie dans les bois à la tête de ses soixante nymphes. Avant cela, je la trouvais une belle fille sauvage.
* * * * *
Un petit bonhomme comme ça vous prend exactement tout votre temps: mais quel beau livre! je n’en ai jamais lu de semblable, et ma vie est devenue tout espérance. Ainsi je songeais, quand je le voyais heureux autour de moi.
* * * * *
Une lettre de la mère pour demander de l’argent.
--Il a tout et les autres rien!
Au lieu de se réjouir de ce qu’au moins un de ses enfants en est sorti! Enfin j’envoyai de l’argent. Cependant, j’en avais trop peu depuis que le petit était là: la mère de mon ami ne nous donnait pas un sou de plus; elle disait même à son fils:
--Tout ira à cet enfant; c’est lui qu’on aimera et toi, on te supportera.
Encore ça comme souci: cette vilaine vieille, jalouse de l’amour de son fils, va se servir de l’enfant pour éloigner de moi le seul homme que je me crois capable d’aimer dans ce pays, mon unique ami...
Ainsi mon bonheur de sentir cette jeune vie s’épanouir près de moi dans l’aisance était mélangé de la crainte qu’on me le reprît et du souci de l’ombrage que cette affection pourrait jeter sur mon amour.
* * * * *
J’étais allée avec Jantje chez une vieille amie. Là vint une dame française avec un petit garçon de l’âge de Jantje. Les deux enfants se rapprochèrent vivement l’un de l’autre. Le petit Français était foncé comme une gaillette, les cheveux coupés ras, une figure mate et de gros sourcils noirs. Il se planta devant Jantje et dit:
--Je suis Français.
Jantje ne répondit pas, se promena devant lui, la tête levée, avec des yeux qui demandaient: «Et après?» Puis il dit:
--J’ai travaillé deux heures ce matin pour ajuster des tuyaux de poële.
--Ah! pas mal, s’écria ma vieille amie.
J’étais fière aussi: l’un faisait valoir un état dont il ne pouvait mais, et l’autre son travail. Il avait décoché cela d’un trait, sans une hésitation. Ces mots lui étaient restés dans la mémoire: le matin, il était descendu tout noir du grenier; mon ami lui avait demandé: «Qu’as-tu fait pour être si noir?» et le petit lui avait expliqué, avec des gestes, et des mots hollandais et français, qu’il avait bien travaillé deux heures pour ajuster des tuyaux de poële.
--Eh bien, dis: «J’ai travaillé deux heures pour ajuster des tuyaux de poële.»
Il avait répété et retenu.
Les petits ne se dirent plus rien; dans leur désillusion, ils s’étaient, chacun, approchés de leur tante et de là s’observaient. Je n’ai jamais été mieux à même de juger de la différence entre la vanité et la fierté.
* * * * *
Oui, quelle voie prendra-t-il, et par où le diriger? Un sociologue,--ç’avait été le rêve de mon ami--un savant, un homme d’action? Il se décortiquait tous les jours: plus rien de la larve amorphe d’il y a six mois; s’il continue ainsi, comme il sera beau et bon! Et je courais l’embrasser. Il s’était déjà habitué à cette pluie de baisers qui lui tombaient à l’improviste; il les rendait ou secouait impatiemment la tête.
--Tante, je ne peux rien faire si tu me déranges tout le temps.
Encore des paroles de son oncle. Il l’appelait «oncle» maintenant. Décidément, il l’écoute encore plus que moi: il est vrai que mon ami a la voix la plus pénétrante et le ton le plus persuasif qui soient.
Ah! que je suis heureuse en ce moment pour l’enfant et pour moi! Tout ce passé d’abjecte misère est mort; et ce que nous avons de bien-être, nous pouvons en jouir: c’est l’affection qui nous l’a donné.
Grand Dieu, la vieille! Tous les jours, une goutte d’eau sur cet amour, sur cette volonté, pourrait bien finir par y creuser un trou. Ah! quelle angoisse, maintenant surtout que je ne serais plus seule à en pâtir! Mais il nous aime tant! Tous les jours, quand j’accours sur mes mules lui ouvrir la porte, avec le petit qui me suit, son regard m’apaise immédiatement; toujours il sourit et me dit:
--Clic-clac, clic-clac.
Ce clic-clac lui est si familier qu’il distingue le clic-clac spécial de mes différentes mules.
--Tu as des mules neuves, ou «celles en velours vert», ou «celles doublées de rouge».
Depuis que le petit est là, il m’oublie quelquefois et s’amuse souvent à se cacher derrière moi et à dire d’une grosse voix:
--Qui va aller au bois avec ce méchant garçon?
Hé! hé! la mère pourrait bien se tromper: si c’était donc moi qu’on aimerait moins au profit du petit? Cependant je veux le garder, lui, mon amour, intégralement. Allons, nous sommes assez bien bâtis tous trois pour ne pas nous porter ombrage.
* * * * *
Un jour, je lui avais mis un béret neuf pour aller se promener avec son oncle. Quand celui-ci entra, le petit se planta devant lui, le béret de côté, et lui demanda:
--Est-ce que tu trouves moi je beau?
Une autre fois, à la campagne, ils jouaient à se jeter une vieille poupée, et voilà que mon ami la jeta si haut qu’elle s’accrocha dans un arbre. Jantje resta la tête levée. Je crois qu’Élisée, quand il vit monter Élie dans les nues, ne le regarda pas avec plus de stupeur.
--Que faire maintenant, que faire maintenant? La nuit, elle aura froid, cria-t-il.
* * * * *
--Jean, prends ton traîneau, nous irons au parc, où l’on fait des statues de neige.
--Statues, tante?
--Oui, ce sont des hommes ou des bêtes, en quelque chose comme la belle dame sans vêtements qui tient une coquille et que tu aimes bien.
--Mais puisque ça devient de l’eau, tante.
--Oui, ça ne durera pas, mais on aura pendant quelques jours le plaisir de les regarder, et quelques jours, c’est long pour du plaisir.
Dès l’entrée du parc, devant l’amas étincelant de neige, il entra en joie; mais, quand nous arrivâmes à l’un des carrefours, où plusieurs sculpteurs, emmitouflés et bleuis de froid, échafaudaient de la neige et maniaient l’ébauchoir, il courut de l’un à l’autre, regarda tout, puis s’arrêta devant un groupe que modelait un jeune sculpteur: c’était un âne monté par le bonhomme Noël.
--Tante, c’est saint Nicolas. Il ne me fera pas de mal?
--Non, tu as été sage.
--Puis-je travailler avec le monsieur? Je peux apporter de la neige dans le traîneau.
--Je ne sais pas, demande au monsieur.
Et pas timide, sa voix sonnant clair, il demanda:
--Monsieur, je aider?
Le jeune sculpteur le regarda.
--Tiens, quel gentil petit homme!
--Je aider, monsieur?
Le sculpteur se tourna vers moi, me dévisagea aussi, curieusement, me salua et dit à Jantje:
--Mais oui, tu peux m’aider, apporte-moi de la neige.
Jan se mit à la besogne et, avec sa bêche, remplissait le traîneau. Je n’avais pas à craindre le froid pour lui, il se remuait fiévreusement, mails moi, comment résister?
--Jan, monsieur est ton patron, fais ce qu’il te dira; moi je vais courir de long en large ou je gèlerai.
--Oui, tante, je ferai ce que le monsieur dira.
Je me mis à courir. Et Jantje amassait de la neige à côté du sculpteur, qui eut la gentillesse d’employer surtout cette neige-là. Il lui parlait en néerlandais et lui demanda son avis.
--Ajouterai-je aux oreilles de l’âne ou à la queue?
Jantje trouva qu’il ne fallait rien ajouter à la queue ni aux oreilles, mais ajouter tout de suite le bras droit du bonhomme Noël.
Le sculpteur et moi demandâmes en même temps pourquoi ce bras pressait tant.
--C’est avec ce bras-là qu’il jette les bonbons, n’est-ce pas, tante?
--Ah! voilà l’affaire! Je vais vite mettre le bras, riait le sculpteur.
Et il appliqua de la neige autour de l’armature rudimentaire. Vers midi, le travail était ébauché.
--Nous devons rentrer, Jantje.
--Tante, comment faire? le monsieur ne peut pas travailler sans moi.
--Ah! oui, il faudra revenir, j’aurai besoin de neige.
--Eh bien, nous reviendrons.
A peine eûmes-nous déjeuné, il fallut qu’il y retournât.
Et voilà que le bonhomme Noël avait, pendu à son poing de neige, un cornet de caramels sur lequel était écrit: «Pour Jantje, le bon ouvrier.»
Jantje ne fut pas très étonné, mais fier.
--Tante, il a vu que je travaillais bien et que j’ai fait ajouter son bras pour les bonbons, puisque de l’autre bras il porte la verge.
Jusque vers la brune, Jantje se démena, le sculpteur travailla, et le tout fut achevé.
Alors le sculpteur dit à Jantje:
--Demain, de beaux messieurs viendront pour juger le meilleur travail. Tâche de revenir, je dirai que tu m’as bien aidé. Et c’est vrai, madame, fit-il en se tournant vers moi, son émotion m’en a donné et je crois que je l’ai communiquée un peu à mon travail. Ce petit-là ne fera rien froidement dans la vie; et plus, il galvanisera les autres. Quelle conviction et quel exquis petit homme!
--Donne la main au monsieur et dis «à demain».
Nous revînmes le lendemain avec André. Il connaissait le jeune sculpteur.
Les beaux messieurs ne lui donnèrent pas leurs suffrages, mais nous avions trouvé un ami.
* * * * *
Mon professeur de chant était venue donner sa leçon, accompagnée de son petit garçon de trois ans.
--Je me suis dit que Pierre pourrait jouer au jardin avec Jantje pendant la leçon.
Jantje était aux anges d’avoir un compagnon de son âge pour jouer. Il le prit par la main, le conduisit au jardin, et tout de suite l’assit dans son traîneau, devant lequel il s’attela, et le traîna par les sentiers.
Le petit Pierre avait pris le fouet et tapait si fort que nous dûmes intervenir.
--Tante, il me prend pour un cheval, mais on ne doit pas taper fort sur un cheval non plus, n’est-ce pas?
Quand Jantje fut en nage, il mit le petit garçon dans le hamac et le berça.
--Doucement, fit-il, car si je berce fort, tu vas vomir comme moi l’autre jour.
L’autre se laissait faire, mais n’offrit pas de rendre la pareille.
La leçon finie, nous goûtâmes.
--Tante, tu le feras boire dans la belle tasse que mon oncle m’a donnée?
--Certes, mon grand.
Le petit garçon fit la remarque que sa belle tasse était plus petite que celle de Jantje.
--Mais tu peux lui donner deux fois du chocolat, tante.
--Oui, mon grand.
Mon professeur invita Jantje à venir jouer le lendemain chez Pierre, qui a un beau «hobby», ajouta-t-elle.
Nous y allâmes.
Le petit Pierre se mit sur son dada et se balança. Mais quand Jantje voulut y monter, il l’en fit descendre en disant:
--C’est mon cheval.
Puis il prit sa boîte avec les maisons, les vaches et les arbres de bois et composa un village; mais il arrachait les objets à Jantje dès que celui-ci voulait l’aider.
Mon professeur était honteuse. Cependant son gosse lui ressemblait: il manquait seulement de discernement pour cacher son âpre égoïsme.
A la fin, Jantje, penaud, se réfugia près de moi:
--Que dois-je faire, tante?
--Rien, mon grand, nous allons rentrer et tu joueras avec ton oncle: il fera le cheval.
--Mais je ne le frapperai pas?
--Non.
Nous rentrâmes; mon ami nous attendait. Deux minutes après, le jardin résonnait de gaies clameurs et de rires d’or.
«Voilà, pensais-je, en chantant des gammes: ils ont besoin l’un de l’autre pour s’épanouir, et c’est moi qui possède ces deux êtres exquis qui m’aiment et que j’adore.»
* * * * *
Un autre jour, mon professeur de chant amena, avec son gamin, une petite fille.
Quand on les annonça, Jantje était à la cuisine; il remonta, bégayant d’émotion, et, quand il prit la main de la petite fille, la salive lui montait aux lèvres.
Jantje ne s’occupa que d’elle et l’embrassa en l’entourant de ses bras; il la traîna doucement dans son traîneau, se retournant à chaque instant, et, quand Pierre voulut faire le cocher et frapper Jantje avec le fouet, la petite fille fit un tel bond qu’elle tomba hors du traîneau, qui passa sur elle. Jantje la ramassa avec un émoi indescriptible.
--Tante, elle est cassée! Elle doit être cassée!
La petite fille, devant sa terreur, se reprit et, se frappant sur ses petits bras rouges, déclara qu’elle n’avait rien. Pierre s’était caché derrière les rosiers.
Nous goûtâmes, mais Jantje avait eu une telle émotion qu’il en était tout pâle et ne disait mot. Au moment de leur départ, il me demanda s’il pouvait donner sa poupée à la petite fille.
--Parce qu’elle a eu mal, tante.
* * * * *
Nous étions allés à Anvers. André et moi voulions nous enivrer de la lumière de l’Escaut et du souffle du large, et je désirais montrer à Jantje le jardin zoologique. Nous nous rendîmes d’abord au port, où la lumière, les vagues de la marée haute mettaient tout en mouvement sur le fleuve. Le bruit des grues et l’animation des quais nous mirent en mouvement aussi et nous versèrent la joie dans le cœur.
Jantje nous posa mille questions auxquelles nous ne pûmes répondre grand’chose, ignorants que nous étions nous-mêmes des rouages de cette vie intense qui se déroulait devant nous. Nous ne pouvions que jouir de la beauté qui s’en dégageait et qui nous exaltait.
Jantje, avec son impressionnabilité, en prit instinctivement sa part. Du reste le bruit et l’excès de mouvement commençaient à m’abasourdir.
Le plus grand étonnement de Jantje, après le travail des grues mécaniques, fut une petite mulâtresse très foncée, de son âge, conduite à la main par sa maman toute blonde.
--Mais, tante, elle a travaillé dans les tuyaux de poële et sa mère ne l’a pas lavée.
--Non, mon grand, elle est ainsi: on aura beau la mettre au bain et la savonner, elle restera comme tu la vois. Va lui donner la main, tu verras.
Il se pressa contre mes jupes. Pour rien au monde, il n’aurait touché la petite mulâtresse.
Nous allâmes déjeuner, puis au jardin Zoologique. Rien ne lui échappa. Devant la grue du Sénégal:
--Tu vois, tante, elle met sa tête de côté pour mieux voir la fourmi qui marche à ses pieds. Pourquoi ses yeux sont-ils de côté?
--Je ne sais pas.
La grue se mit à trompetter.
--Regarde donc, tante, des deux côtés de sa tête: ces plaques sans plumes montent et descendent pendant qu’elle appelle.
--Et que dis-tu de cette touffe de brins d’or sur le derrière du crâne? lui demanda André.
--Tu appelles ça une aigrette, n’est-ce pas, tante?
--Oui, mais elle ne doit pas l’acheter: ça lui tient à la tête.
--Oh! tante! tante! Voilà d’autres oiseaux qui dansent l’un devant l’autre.
Et il courut vers une cage, où en effet des oiseaux ressemblant à des autruches dansaient des vis-à-vis en battant des ailes et exécutaient des pas tout autour de la cage.
Devant le chimpanzé qui buvait son urine, je le vis frissonner. Mais la petite guenon, qui, en souriant, lui exprima le désir d’un bonbon, lui fit presque vider son sac.
Les ébats des otaries dans leur bassin l’amusaient fort et il ne comprenait pas que les deux cormorans, perchés sur le bord, ne voulussent pas jouer avec elles et les laissassent crier d’ennui.
--Je jouerais bien avec elles, tante.
--Il faudrait savoir nager.
--Mais je sais nager.
--Tu l’as appris?
--Non, mais père va nager.
--C’est qu’il l’a appris. Un veau et un cochon savent nager sans l’avoir appris, mais l’homme doit tout apprendre, surtout à être bon.
--Tu l’as appris, tante, à être bonne?
--Oui, par la vie. Si la vie rend mauvais, c’est qu’on n’a pas le cœur à la bonne place.
--Tante?
--Plus tard, chéri, quand tu seras grand: il faudra encore aller dormir et te lever souvent avant de comprendre.
--Tu comprends, tante?
--Oui, mon grand, un peu trop, mais j’ai été soumise à un gavage de misère, comme d’autres sont gavés de choux à la crème, et j’ai mûri avant l’âge.
André, ironique, tira sa moustache, puis:
--Tu sais, toi, si tu crois qu’il te comprend...
--Mais je sais: aussi je me réponds plutôt à moi-même.
--Ça ne va pas?
--Je suis fatiguée: il y a trop de bruit brutal dans cette ville; tout fait vacarme.
--Ils parlent vilain, n’est-ce pas, tante?
--Je te crois.
--Ah! voilà les fauves! Regarde, Jan.
Et il regarda.
--Comme ils marchent devant les barreaux! Pourquoi ne les laisse-t-on pas courir dans le jardin, tante?
--Mais ils nous mangeraient!
--Ils sont méchants, tante?
--Mais pas plus que nous. Nous mangeons toutes les bêtes. Ce n’est pas parce que nous mangeons leur cervelle à la sauce blanche que...
--Tout de même, tu n’es pas gaie aujourd’hui.
Jantje me regarda, soucieux. Il me prit la main, se frôla tout contre moi, et je dus me baisser à plusieurs reprises pour me laisser embrasser.
André se frappa le front.
--J’y suis! Ce sont les grappes d’émigrants que tu as vus grouiller sur les navires qui t’ont mise dans cet état.
--Oui, je me suis revue, avec les miens, entassés dans une charrette, allant d’une ville à l’autre pour voir si le pain y était plus facile à gagner.
Je me tournai vers lui, agressive.
--Tu crois qu’ils ne sentent pas?
--C’est atténué tout de même, sinon ils chambarderaient tout.
--Tu te trompes: même petite, je sentais tout, et mes angoisses de ce qui nous attendait étaient indicibles.
--Et tu parles de bonté?
--Il ne peut y avoir qu’elle!
--Tu te trompes, c’est le _self defense_ qui fera tout. Allons goûter.
Le thé et le calme du jardin me remirent d’aplomb.
--Maintenant, viens.
Et je les conduisis vers un des bouts du jardin, où un éléphant tout harnaché attendait les clients.
--Jan, on va te mettre sur l’éléphant, et tu feras un tour de jardin.
Le gardien le hissa sur le siège, et en avant!
Jantje était si ahuri qu’il ne dit d’abord rien, mais il regarda vers le bas, où il nous vit, puis, vers le haut, les cimes des arbres, et il se mit à jubiler.
--Tante! tante! je vois au-dessus de tout. Veux-tu une branche?
Et, en passant, il arracha une fleur d’acacia qu’il me jeta.
--Tante, je vois toutes les bêtes dans leurs cages, mais elles ne me regardent pas. Tante, si toi et oncle vous preniez aussi des éléphants, ils pourraient nous reconduire à Bruxelles.
--Non, mon grand, ça ne va pas.
Il eut un petit vertige de se retrouver à terre. Nous nous hâtâmes vers le train. A peine assis, il s’endormit. Il ne soupa pas, mort de fatigue. Je le couchai: il ferma les yeux et sans doute rêva de l’éléphant et des grues qui dansaient. Moi, je craignais de rêver des émigrants.
* * * * *
J’entendais le petit chat crier piteusement et je vis par la fenêtre Jantje qui prenait la petite bête, la déposait dans le gazon et se couchait dessus à plat ventre, puis la prenait encore, la secouait et recommençait la manœuvre.
--Mais, Jantje, que fais-tu? Tu le tortures et l’étoufferas.
Il me regarda, bouche bée.
--Voyons! tu es pour le moins cinquante fois plus grand que ce petit chat. Si maintenant une bête grande comme la salle à manger te prenait dans ses pattes, te secouait et se couchait sur toi, que deviendrais-tu?
--Mais, tante, j’étoufferais.
--Eh bien, et que fais-tu? Palpe-le, il a de petits os comme des arêtes. Pourvu que tu ne lui en aies pas froissé déjà!
--Mais un chat, est-ce comme moi, tante?
--Mais certainement: si tu le tortures, il crie, souffre et meurt, et ce serait bien dommage, joli comme il est et fait comme en peluche orange; puis il sent, ne l’oublie pas. Tu sais, tu n’as que quelques facultés plus développées que lui, mais le chien, par exemple, en a de plus développées que toi: son odorat, son ouïe, et certes il est plus fidèle que nous. Et le chat, vois quand il saute, quelle souplesse: tu peux à peine t’élever, en sautant, à deux pieds de terre. Puis ne trouves-tu pas qu’il est plus beau que nous? Regarde sa fourrure dorée.
--Mais, tante, tu as d’aussi beaux cheveux que lui.
--Tu trouves?
--Oui, tante, oui, tante.
Et il regarda avec conviction mes cheveux qui étaient justement au soleil.
--Viens, que je t’embrasse.
--Est-ce que je pourrais étouffer Pierre en me couchant dessus?
--Mais certes, seulement il ne mérite pas ça: quand il est méchant, c’est à sa maman de le punir.
--Mais elle ne le fait pas, tante, elle le laisse être méchant.
--Écoute, tu ne feras plus mal au petit chat, n’est-ce pas? Pense à ce que tu souffrirais si la grande bête dont je t’ai parlé en faisait autant avec toi. Si tu fais de ces choses-là, je n’oserai plus te laisser seul, il faudrait te surveiller comme Pierre.
--Comme Pierre! fit-il.
Dès ce moment, il mania le petit chat avec délicatesse et disait souvent:
--Palpe-le, il a des os comme des arêtes.
«Nous ne sommes tout de même pas bons, pensais-je, notre geste initial est de nuire; le bon, nous devons l’apprendre.»
Quand j’essaie de lui faire comprendre quelque chose, je ne trouve pas toujours les expressions à sa portée: ainsi «facultés développées»... Comment faudrait-il dire pour qu’il comprît? Je ne trouve pas... Je demanderai à André, il saura.
* * * * *
Jantje était occupé à faire des pâtés au jardin; moi, je rêvassais. J’avais commencé à lire Darwin...
«Le besoin crée l’organe.» Tout de même!... Possible... Voyez les femmes hottentotes: c’est certes la nécessité d’un porte-charge qui leur a développé ainsi le... derrière. M. Levaillant en parle dans les récits de ses voyages au Cap, au XVIIIe siècle.
«Dans leurs migrations, que ne devaient-elles pas porter sur cette partie du corps, pendant que l’homme courait aux alentours, chassait pour la nourriture et musardait pour son plaisir? Un enfant ou deux, des hardes, des ustensiles, des provisions. Alors, se pliant en deux, elles chargeaient, et le plateau s’élargissait et remplissait ses fonctions selon les besoins...
«C’est sans doute aussi par besoin qu’il s’est créé un troisième sexe, ou un «sans sexe» chez les fourmis et les abeilles? Que feraient-elles d’un sexe, ces bêtes de somme toujours au travail?... Chez l’homme, le besoin d’un «sans sexe», seulement bon aux gros travaux, s’est bien fait sentir; sa place était tout indiquée sans doute, car il est odieux de voir un être fragile comme ce paveur devant ma porte, avec des bras minces et des mains longues et fines, porter des pavés depuis le petit jour jusqu’à la nuit, tandis que Mme P..., ma voisine, faite pour pousser une charrette de moules, le regarde avec mépris par sa fenêtre. Oui, une catégorie faite pour le travail s’imposait, mais personne ne voulait en être... Ah non! moi non plus! Bête de somme soit, mais être «neutre», n’avoir pas la faculté d’aimer ou de se faire aimer... hou!! Personne n’a voulu en être, et voilà pourquoi, évidemment, le besoin n’a pas créé l’organe.»
Mon ami entra; je ne l’avais pas entendu sonner, Jantje était allé ouvrir, et ils me firent tous deux tressauter.
--Tu te racontais une histoire?
--Non... oui, fis-je évasivement.
Même lui n’avait pas accès dans mon arrière-boutique. Puis il n’avait pas passé par ce stade d’ignorance dans lequel je me trouvais et où la lumière ne commençait qu’à poindre. Il ne savait pas quelle ombre il jette sur les mieux doués et comme l’âme se dégage lentement si elle ne s’ensevelit pas tout à fait.
Ils allèrent au jardin; je continuai à rêvasser:
«Heureusement qu’André ne professe pas la théorie que l’instinct, la nature, remédient à tout et qu’avec ces deux éléments, la science vous vient toute seule. La nature... Quand sommes-nous à l’état de nature?... Il me semble que notre terre a commencé son évolution quand elle s’est détachée du soleil et que, dès ce moment, elle n’était plus le lendemain ce qu’elle avait été la veille, et que tout ce qui s’est mis à pousser dessus n’était plus le soir comme le matin; que le singe qui se couvrait de branches pour se tenir chaud était déjà très civilisé, et que le hottentot sauvage qui offrait sa femme au blanc pour obtenir tel ou tel objet l’était aussi. Je ne conçois pas ce que c’est que l’état de nature...»
André faisait balancer Jantje dans le hamac. La voix jubilante du petit me fit me lever et me mêler à leurs jeux.
* * * * *
--Mets ton chapeau et allons au Bois.
Dans la forêt, nous jouâmes à nous enterrer sous les feuilles mortes: ils m’avaient enfouie toute, sauf la tête. Jantje voulait être enfoui à côté de moi.
Mon ami se mit, devant nous, à rire de son beau rire espiègle et à marcher de long en large, puis à s’éloigner un grand bout et à nous terrifier en nous disant qu’il nous abandonnerait là toute la nuit... puis que j’en avais une touche sous ces feuilles, avec mes bandeaux et ma capote bleue... Et de pouffer et de nous dire que nous lui rappelions les Contes d’Hoffmann...
Nous rentrions de ces excursions avec le bonheur incrusté en nous. Tout passe, tout casse, mais tout ne lasse pas. Ces heures divines!...
* * * * *
Jantje, en tablier bleu propre, le toupet relevé en boucle sur la tête, était assis au jardin devant sa petite table remplie de jouets, mais il ne jouait pas. De ma chaise longue, je le voyais: il songeait, songeait. A quoi peut-il penser avec cette gravité? Je n’eus garde de le lui demander, de le distraire.
Pense, mon chéri, réfléchis. Ce qui s’élabore maintenant dans le creuset de ton cerveau enfantin éclora peut-être dans vingt, trente ans, en une idée merveilleuse qui éclairera le monde. Je te mettrai en mesure de te comprendre: dans deux ans, tu auras des maîtres, et si ton cerveau contient quelque chose, ce sera mis au jour et non étouffé sous l’ignorance, et ton âme exquise, ta petite âme tendre, précieuse sortira grande de son état amorphe, et ton esprit et ton âme seront travaillés comme des gemmes dont toutes les facettes jetteront leur éclat. Qu’il est grave! Il n’a que quatre ans et demi; cette gravité et ce large front contiennent quelque chose. Ah si cela dépend de moi!...
Ses deux petits poings sont fermés sur la table; il fait de temps en temps un signe d’assentiment de la tête. Voilà qu’il sourit. Quelle vision suit-il? Il ne voit plus rien autour de lui, ni le chat, ni les oiseaux, ni les roses qu’il aime tant. Ses rêves éveillés ressembleraient-ils à ses rêves dormis? Verrait-il sa chambre remplie de fleurs? Non, il est trop grave. Mais le sourire? Ah! que je l’aime, ce petit bloc un peu lourd, à l’âme exquise, à la voix joyeuse, au regard qui voit. Pense, petit homme, pense!
* * * * *
Nous étions allés passer une semaine en Campine.
J’étais assise avec Jantje le long d’un bois de pins. J’étais fatiguée, et Jantje pas en train. Mais voilà que sa figure s’éclaircit et il court vers un garçonnet qui arrivait, poussant une brouette sur laquelle se trouvaient un sac et un petit frère.
Je reconnus deux des enfants d’un cultivateur chez qui nous allions boire du lait; ils avaient déjà un jour montré leurs lapins à Jantje. Ils étaient sales à frémir, comme c’est l’habitude en Campine, où une dévotion païenne tient lieu de tout: le nez et les oreilles coulants, la tête et le corps envahis de vermine; mais c’étaient deux exquis petits bonshommes.
--Ah! Mileke et Léon! Où allez-vous?
--Ramasser des «denneknep[1]» pour allumer le feu.
[1] Pommes de pin.
--Tante, puis-je aller avec eux?
--Oui, nous irons tous ensemble. Mileke, est-ce que Jantje peut pousser la brouette?
--Mais c’est lourd: Léon est dedans.
--Léon va me donner la main et marcher avec moi comme un grand garçon. Jan, fais aussi quelque chose, Émile ne peut pas tout faire.
Tout de suite il prit la brouette, et en route!
Dans la pinière, Mileke et Léon se mirent, en tenant le sac entre eux deux, à y entasser des pommes de pin.
--Je n’ai pas de sac, tante.
--Non, mais tu as ton chapeau; remplis-le et, chaque fois qu’il sera plein, tu le déverseras dans le sac.
Comme il s’appliqua!
Tout de même, il ne prend rien à la légère; les choses les plus simples, il les fait avec attention: ce sera superbe quand il étudiera.
Il arriva, son chapeau plein.
--Il y en a trente, tante.
--Tu les as comptées?
Depuis qu’il était chez moi, nous comptions tous les jours jusqu’à cent; et voilà un mois environ qu’il ne se trompait plus. Je recomptai avec lui: c’était exact.
--Tout à fait bien, tu es un grand garçon; va les mettre dans le sac.
Il les y versa.
--Tu vois, Mileke, il y en a trente, ton sac sera vite plein.
--Mileke, Léon! venez ici, voilà un bonbon.
Quand Jan eut déversé son dernier chapeau dans le sac, il me dit:
--Émile est grand, je l’aime bien, sais-tu, tante, il est comme moi et pas comme Pierre. Il a un nez inhumain, mais il n’a pas de mouchoir. Nous aimons tous les deux à travailler. Il m’a dit qu’il a eu cette semaine tous les bons points à l’école. Pourrai-je bientôt aller à l’école, tante?
--Oui, mais pas tout de suite.
--Je suis comme lui, n’est-ce pas, tante?
--Tu veux dire que tu le comprends? Oui, chéri, tu es encore comme lui, mais quand tu seras grand, tu seras autre.
--Pourquoi, tante? est-ce qu’il n’est pas bon?
--Oh! si, très bon, mais tu deviendras autre parce que je te lave et que tu apprendras plus que lui. Mais il faudra toujours aimer les Mileke et les Léon: ce sont tes vrais frères, qui auront besoin de toi.
--Et Pierre, tante, faudra-t-il l’aimer aussi quand je serai grand?
--Tu ne saurais: du reste il n’aura pas besoin de toi.
--Ah!
Ce «ah!» voulait dire: «Tant mieux, je l’exècre.» Jan poussa la brouette tout un bout; ensuite Mileke. Puis je mis Léon sur le sac et poussai le tout jusque chez eux, où la petite femme, leur mère, nous offrit du lait.
* * * * *
Nous étions entrés chez la petite femme pour boire du lait. Mileke s’empara de Jantje et le conduisit dans une étable pour lui montrer les génisses et aussi un petit veau qui leur était né la nuit.
--Tante, il y a trois petites vaches qui commencent à avoir des cornes, et une toute petite qui n’en a pas encore et qui tète les doigts de Mileke. Et Mileke a aussi une boîte avec des bêtes qui font de la soie: connais-tu ça, tante?
--Oui, mon grand.
--Il va m’en donner une dans une autre boîte que je pourrai emporter, et la bête fera de la soie. Tu en feras une robe, tante?
Mileke regardait Jantje, tout ébahi, ne comprenant point qu’il ne connût pas toutes ces choses, toutes ces merveilles qui le faisaient, lui, palpiter du matin au soir et la nuit dans ses rêves. Et le petit garçon en guenilles avait pitié du petit qui lui représentait le riche et qui n’avait pas tout cela.
--Je puis aussi te montrer nos pigeons et des nids d’oiseaux avec des œufs.
Et il l’emmena. Je rejoignis la petite femme. Le fils aîné, frère de la Doctrine Chrétienne, venait d’arriver en vacances. Embarrassé devant la dame étrangère, il s’assit, le chapeau sur la tête. Jantje entra en bombe.
--Tante! j’ai vu un nid avec de tout petits oiseaux, et la mère voulait nous mordre. Et voilà un nid avec des œufs.
Il me mit le nid sur les genoux.
--Oh! Jan, il faut rapporter ce nid: les petits oiseaux ne pourront naître, puisque la mère ne peut s’étendre sur les œufs pour les couver. Va rapporter ce nid.
--Mais tante!
--Mon grand, ils mourront, les œufs doivent avoir la chaleur de la mère pour éclore. Va, chéri, mais donne d’abord la main à monsieur.
Alors seulement il vit le frère. Mais au lieu d’aller vers lui, il se blottit contre moi.
--Eh bien, Jantje, donne la main à monsieur.
--Mais, tante, ce n’est pas un monsieur: il a une robe.
Le petit frère rit, mais devint rouge jusque derrière les oreilles. Je n’arrivai pas à persuader Jantje.
Il me répéta:
--Ce n’est pas un monsieur, il a une robe, et ce n’est pas une dame, il a rasé sa barbe.
Pour échapper à l’antipathie que lui inspirait le frère, il reprit le nid et se sauva, disant:
--Je vais le rapporter.
--Il serait difficile de réduire ce caractère, me dit le petit frère, mais si je l’avais dans ma classe, ce serait cependant vite fait.
Jantje ne revenait pas. Mileke vint pousser la tête de derrière la porte, qu’il entrebâilla, regarda son grand frère, puis la retira vite.
J’allai vers la porte; Jantje ne voulait pas rentrer, de terreur de l’homme en robe. Je criai au revoir à la petite femme et à son fils, et Jantje, serrant dans une main la boîte avec le ver à soie, s’accrocha de l’autre à la mienne.
--Tante, il ne va pas venir, le monsieur en robe?
* * * * *
Nous revenions, Jantje et moi, rouges, suants, exténués par la chaleur et la sécheresse, d’une promenade dans les bruyères. De gros nuages s’accumulaient. Victoire! la pluie!
Bien que les gouttes tombassent larges comme des soucoupes, les pavés les absorbaient, comme un dessus de fourneau brûlant. Puis l’orage éclata, mais pas violent, et la pluie s’accéléra, tomba droite de manière à pénétrer, et une délicieuse odeur de roussi, de terre trempée et d’herbe qui boit se répandit.
Et elle tombait, tombait, tombait, comme une joie, comme une exubérance de bonheur et de bien-être qui se répand, et tout ruisselait, et elle déferlait, et elle inondait et s’écoulait en un gros ruisseau le long de la route et des rues du village. Nous marchions lentement sous cette bénédiction.
En pleine pluie, Léon et Mileke endiguaient le ruisseau pour faire un lac, et ils bêchaient, leur petit cul hors de la fente de leurs culottes déchirées.
--Il pleut, medam’, me crièrent-ils.
--Il pleut, medam’, me cria Maria.
--Il pleut, medam’, me cria la mère.
--Oui! Il pleut, il pleut bergère, chantai-je.
Les vaches meuglaient.
--Elles sentent la pluie, me dit la petite femme, et voudraient partir.
Nous respirions et aspirions goulument l’air humide, allégés, soulagés et comme remis dans notre assiette.
Jantje gambadait devant moi, habillé seulement d’un tablier et d’une paire d’espadrilles.
--Tante, je peux me laisser mouiller?
--Oui, mon grand.
Il courut se mettre sous les gouttières. Puis il me regarda de côté, croyant que je ne le voyais pas, et alla mettre un pied dans le ruisseau. Mais quand il vit Mileke et Léon, occupés avec la bêche à leur lac, son regard devint implorant.
--Oh, tante!
--Vas-y, mon grand.
Mileke, généreux, lui passa sa bêche et alla en chercher une autre pour lui-même. J’entrai chez la petite femme et m’assis devant le carreau pour voir leur jeu.
Léon n’aimait pas que Jantje touchât à leur lac. Alors Jantje éleva, en avant de celui-ci, un monticule de terre qu’il battit et comprima de ses petites mains. Il y creusa un passage, de sorte que l’eau coula par cet aqueduc dans le lac des autres. Et ce fut une stupéfaction, une joie. Ils allèrent chercher Maria, la petite femme. Jan m’appela par la fenêtre, et nous dûmes admirer. J’admirai vraiment. Le lac des deux petits était profond, spacieux et d’un joli ovale, et l’aqueduc de Jantje très bien fait et répondant à son but. Mais où a-t-il pris cela, d’où lui est venu ce savoir?
--Jan, où as-tu appris à faire ce bel ouvrage?
--Mais, tante, quand la cave, chez ma mère, était pleine d’eau, nous ôtions la pierre de l’égout, et lorsque l’eau était presque toute écoulée, nous faisions une montagne avec le sable qu’il y avait dans un seau, nous y creusions un chemin et balayions, par là, l’eau dans l’égout avec une petite brosse.
Tout d’un coup, je le vis nu sous un gilet de son père, enflé et bleui, assis à terre, le derrière souillé, à même le plancher humide, occupé à ce jeu avec ses frères et ses sœurs. Il était tellement ankylosé qu’il ne pouvait se lever, comme le jour où j’étais allée le chercher là-bas.
Je me sens encore faisant le geste de chasser l’horrible vision.
--Maintenant, Jantje, rentrons, nous sommes bien trempés; je vais te donner un bain.
* * * * *
J’avais laissé Jantje avec Gretchen. Il aimait beaucoup Gretchen. Elle lui racontait que, chez elle dans le Luxembourg, il faisait clair le soir jusqu’à dix heures et qu’alors les enfants ne devaient pas se coucher avant; qu’au bas de la montagne il coulait «ein bach» avec des «forellen» qu’on prenait au filet, qu’on faisait frire dans la poêle et mangeait avec des pommes de terre en casaque.
--Là où habite ma mère, à Amsterdam, il y a aussi beaucoup de poisson, mais ce sont des hommes et des femmes qui les vendent dans la rue en criant: _Bot, bot, bot!_
Je l’avais donc laissé avec elle et étais sortie faire des courses.
En rentrant, André se trouvait devant la porte avec son chien, un berger de Malines qu’il avait ramené de la campagne. Il ne pouvait garder le chien en ville parce que sa mère haïssait les bêtes et ne parlait que de leur faire une piqûre d’acide prussique sur le nez pour s’en débarrasser. Mais il l’avait amené pour faire une surprise à Jantje.
--Ne sonne pas, je vais ouvrir: il accourra et se trouvera devant le chien.
En effet, il accourut dès qu’il entendit la clef dans la serrure et s’arrêta net en voyant le chien.
--Eh bien, Jan, qu’en dis-tu?
Jan ne disait rien, puis il s’avança et voulut caresser la bête, mais elle grogna, ne connaissant pas les enfants.
André caressa le chien, lui fit signe d’être doux, prit la main de Jantje et en flatta la bête.
--Tu vas lui donner du sucre.
Cela prit encore quelque temps avant qu’elle fût amadouée. Mais la vieille chienne était intelligente et câline, et quand, au dîner, Jantje lui donna des débris de viande et un grand os, alors ça ne traîna plus: l’alliance était faite et ils jouèrent au jardin. Toutefois, dès que son maître quittait le jardin, le chien lui emboîtait le pas.
C’est égal, ce furent pour Jantje huit jours de délices d’avoir Kô au jardin, Kô à côté de lui quand il mangeait, Kô qui suivait le tram quand on allait au bois, Kô qui galopait au bois et se roulait dans le gazon, mais surtout Kô qui sautait dans le lac et nageait loin, loin, pour ramener un bâton qu’André avait jeté, puis Kô se séchant, en se roulant dans les feuilles mortes, et qui courait en aboyant follement.
Ah! oui, huit jours de délices, suivis d’un gros chagrin parce qu’il fallut ramener le chien à la campagne, car décidément la mère ne pouvait vivre avec cette odieuse bête autour d’elle.
* * * * *
Encore une lettre de la mère du petit pour demander de l’argent. Je dus refuser. Par retour du courrier, on me prévint que j’avais à rendre l’enfant, qu’elle ne pouvait se faire à l’idée qu’il avait tout et les autres rien.
Je luttai encore six mois.
* * * * *
Nous avions été invités à déjeuner chez des amis d’André. Un des fils était soldat. Quand il entra dans la salle à manger, Jantje se planta devant lui et ne trouva pas une parole. Il le considéra, frappé de stupeur et de respect.
--Eh bien, Jan, qu’en dis-tu?
--Tante, c’est un vrai?
--Oui, mon grand, il n’est ni en bois ni en plomb.
--Je peux lui parler, tante?
--Mais certes.
Le soldat se mit à rire, flatté; il souleva le petit et l’embrassa.
Jantje ne le quitta plus: il se collait littéralement à lui.
Nous sortîmes. Dans la rue, il resta à côté de lui et regardait tout le monde pour voir si on remarquait qu’il était avec un soldat, et quand, à la foire où nous étions allés, le soldat monta sur un cheval de bois et mit Jantje sur un autre, en le tenant un peu dans le dos, son orgueil lui monta aux joues et les mit en feu. Il se tint raide, la tête droite, le regard brillant. Je dus lui acheter un sabre. Mais que se passa-t-il en lui quand nous entrâmes dans un manège et que le soldat monta avec lui sur un vrai cheval et lui passa les rênes? Il resta comme hypnotisé. En descendant, il chancela et balbutia:
--Je veux être soldat, tante, je veux être soldat.
Quand nous quittâmes nos amis, il retint, en pleurant, le soldat autour des jambes, et celui-ci dut lui promettre de venir le lendemain chez nous. Jantje l’attendit, vibrant et tressaillant à chaque coup de sonnette.
Le soldat ne vint pas, mais il eut la délicatesse d’envoyer une lettre adressée à Jantje, que je lui lus. Il la mit en poche, comme il voyait faire par André, et ne me parla que du soldat et d’être soldat.
Je ne voulais cependant pas que cet enthousiasme s’ancrât en lui, et, quand il me demanda ce que faisaient les soldats, je lui répondis que c’étaient des hommes à qui on faisait quitter leur travail, qu’on mettait tous ensemble dans de grandes maisons où ils étaient loin des leurs, et à qui l’on apprenait à attaquer et tuer d’autres hommes qui habitent un peu plus loin et qui souvent parlent une autre langue, et cela surtout pour leur prendre leur pays ou parce qu’ils travaillent mieux et vendent mieux leurs marchandises qu’eux.
--Mais, tante, je ne le ferai pas.
--On t’y forcera sous prétexte que tu dois défendre ta patrie; mais en réalité, quand la patrie est assez forte, c’est elle qui attaque, et alors on se fait, avec ces sabres et de grandes machines qui crachent du feu et qui éclatent en brisant tout, le plus de mal possible; on brûle les villes, les maisons, on tue même les tantes et les petits Jantje et les Gretchen. Enfin on devient des brigands nuisibles.
Il m’écoutait, abasourdi.
--Tante! tante! je ne veux pas faire ça!
--Non, tu dois jeter ce sabre.
Alors il hésita.
--Oui, tante... mais laisse-moi jouer encore un peu avec.
Voilà sa plus forte impression jusqu’à présent. Il faut que j’y veille... dût-il devenir maréchal de France, que je serais désolée!
* * * * *
J’ai tant de jolis souvenirs de lui qui me fendent l’âme! Au mois d’août, dans l’île de Walcheren: j’y avais une ferme comme maison de campagne.
Nous avions une nichée de chats angora roux; la mère leur permettait déjà de sortir du panier, mais, quand ils allaient trop loin, elle les ramenait délicatement de la patte. Je les avais mis au jardin sous le mûrier, sur une couverture bleue.
Jantje se balançait dans le hamac attaché aux arbres. Il faisait une chaleur torride.
--Jan, lui dis-je, j’ai à m’occuper dans la maison; tu surveilleras bien les petits chats pour qu’ils ne s’égarent pas sous les ronces: les épines les piqueraient.
--Qu’il fait chaud, tante! Est-ce que je ne pourrais rien ôter?
--Mais si, ôte ta blouse, déchausse-toi, garde seulement ta chemise et ta culotte.
Je rentrai dans la maison. Quand je revins au jardin, Jantje était endormi tout nu, au milieu de la couverture bleue. La grande chatte dormait dans son bras, les cinq petits étaient dispersés sur son corps, qui sur sa poitrine, qui sur son ventre, qui contre ses cuisses. Le soleil donnait sur eux; la tête de Jantje, seule, était ombragée par une branche de mûrier. Je restai à distance pour ne pas les réveiller et me délectai de cette orgie de bonheur qui était là, étalée devant moi comme un trésor. Ce qui m’émotionnait le plus, c’était la confiance qu’il avait su inspirer à la mère et aux petits, bêtes volontaires et rétives; mais avec eux, depuis ma semonce, son geste était si adroit et si câlin qu’il réussissait là où souvent j’échouais. Il se réveilla, mais ne me vit pas tout de suite. Il regarda la mère endormie dans son bras, qu’il tâcha de retirer sans l’éveiller; mais cela n’alla pas, elle se réveilla; il la souleva au-dessus de lui.
--Tjoutjou, tjoutjou, tu vas faire téter tes fils, car tante dit que ce sont tous des fils.
Il se dégagea, prit tous les chatons, coucha la mère et lui mit les petits au ventre.
En se retournant, il me vit derrière le rosier. D’un bond il fut sur moi.
--Tante! Tante! tu n’es pas fâchée que j’aie tout ôté?
--Non, mon doux, il fait horriblement chaud, mais maintenant il faut remettre quelque chose de tes vêtements.
--Tu le veux? Je suis si bien ainsi, laisse-moi rester comme ça?
--Ici, au jardin alors, car on ne se promène pas nu dans le village.
Il voulut courir. Il faisait trop chaud. Il se remit dans le hamac, mais ne savait que faire. Alors je vis ses yeux fixés sur une fente de la cloison de planches du jardin. Je regardai aussi et aperçus à travers la fente deux yeux qui brillaient et regardaient Jantje, terrifiés.
--C’est Maatje, Jantje. Veux-tu que je la fasse entrer pour jouer?
--Oui, tante, oui, tante!
Il courut vers la cloison, mais la petite se sauva.
--Maatje, Maatje, viens jouer!
Pas de réponse. Je grimpai sur une branche basse du mûrier et me penchai au-dessus de la cloison. Maatje s’était mise à distance et, un doigt dans la bouche, la figure ahurie, regardait vers la fente.
--Maatje, viens donc jouer avec Jantje.
--Non, il est indécent, il est tout nu.
Et elle se sauva plus loin.
--Maatje, je vais l’habiller et tu prendras du thé et des gaufres avec nous.
Elle s’arrêta.
--Si vous l’habillez, il ne sera plus indécent, et du thé et des gaufres, je veux bien.
--Entre par la petite porte, je vais l’habiller.
Et Maatje, la petite calviniste de six ans, entra, vêtue de ses cinq jupons, malgré la chaleur, de son serre-tête et de sa coiffe à long bavolet de dentelles. Mais elle se tint à distance, jusqu’à ce que j’eusse remis à Jantje sa chemise et sa culotte. Alors elle se rapprocha et nous allâmes goûter.
* * * * *
Jantje et moi, nous nous promenions dans les prairies de l’île de Walcheren, entre Domburg et Achtekerke. Et voilà que nous vîmes des champignons plein le gazon: des champignons roses, tendres et appétissants comme de la pâtisserie fraîchement cuite.
--Jan, nous allons chercher un seau à la maison et en cueillir une charge.
Quand nous eûmes le seau, nous retournâmes dans la prairie.
Jantje allait droit aux grands, épanouis en ombrelles.
--Non, Jan, prends les moins épanouis... comme un parapluie à moitié ouvert.
Et nous cueillîmes.
Il courait, nerveux, les joues roses, la bouche humide, entassant les champignons dans un pan de son manteau, puis les portait dans le seau, et, tout affairé, sur ses petites jambes encore un peu arquées, il se passionnait, car je lui avais dit que j’allais les mettre en conserve et que, l’hiver, il mangerait les champignons que nous cueillions maintenant. Tout d’un coup je sentis comme un coup de fouet par tout le corps: «En hiver il ne sera plus avec moi: il ne mangera pas des champignons préparés à la crème, il ne hochera plus la tête en disant: «Que c’est bon, que c’est bon!» en vrai petit gourmet qu’il est; et il n’entendra pas André lui rappeler la prairie, avec les belles vaches blanc et noir, où nous les avons cueillis.» Et je le regardais gambader, choisissant bien et cueillant de temps en temps des fleurettes des champs qu’il n’oubliait pas d’assembler en bouquet.
Nous rentrâmes, le seau plein.
--Jan, on va les nettoyer, mais cours d’abord appeler Maatje, promets-lui une tartine de pain de corinthes et donne-lui un caramel.
Jantje revint avec Maatje, et, à nous trois, assis sur des tabourets, un seau d’eau propre à côté de nous, nous commençâmes le nettoyage.
--Maintenant, regardez bien. Vous ôterez d’abord, ainsi, la tige; puis faites bien attention, vous enlèverez comme ça la peau avec le petit couteau, rien que la peau; moi, je les couperai en morceaux, car vous pourriez vous faire mal.
--Mais c’est du poison, ce sont des «sièges de crapaud», fit Maatje, vous mourrez si vous en mangez.
--Pas de ceux-ci, Maatje, ce sont des bons.
Elle fronça sa petite bouche et fit non de la tête. Elle aurait planté là cette dangereuse besogne s’il n’y avait eu le goûter au pain de corinthes en perspective.
Ils ne m’aidèrent pas mal, avec le sérieux et l’application des enfants quand on leur fait faire une chose utile.
Je les fis goûter, puis je commençai la cuisson. Jantje s’inquiétait de voir fondre cette immense casserole pleine de champignons.
--Mais, tante, qui a mis cette eau? Et il n’y en a presque plus, de champignons.
--Ce n’est pas de l’eau, c’est du jus, goûte.
Et je lui en donnai une petite cuillerée.
--Oh! c’est bon, tante, mais que c’est bon! Maatje doit goûter aussi.
Mais Maatje n’était pas à persuader: pour rien au monde elle n’eût goûté de ces «sièges de crapaud».
Je fis assister Jantje à toute la préparation; il la suivait, les yeux étincelants; son regard m’interrogeait à chaque phase qu’il ne comprenait pas. Voilà un petit bonhomme qui ne sera pas distrait à l’école.
Quand tous les verres furent remplis et que je les mis cuire au bain-marie, il devint tout à fait sérieux et s’installa sur une chaise à attendre le résultat de tout ce travail.
--Là, ils sont cuits, ils doivent refroidir dans l’eau jusqu’au soir. Allons à la mer, j’ai la tête en feu.
En rentrant, il courut d’abord vers la marmite et mit ses doigts dans l’eau.
--Tante, ce n’est pas encore froid.
--Non, mon grand, pas avant le soir.
--Mais si je dois me coucher?
--Je les ôterai avant de te coucher.
Quand j’enlevai les verres de l’eau, les essuyai et les mis sur deux rangs sur le buffet, il battit des mains.
--Tante, nous avons fait ça, nous? Et en hiver, ce sera encore bon et nous les mangerons?
--Oui, mon grand.
Je le couchai. Il bavardait, je pouvais à peine lui répondre.
--Tante, es-tu fâchée?
--Non, trésor, je suis fatiguée de tout ce travail, tu dois être fatigué aussi.
--Oui, tante, je suis aussi fatigué d’avoir tant travaillé.
Il bâilla; je le couvris, il ferma les yeux et dormit...
En hiver, je serai seule à les manger et lui aura à peine un morceau de pain!...
* * * * *
Se souviendrait-il de ces choses si délicieusement intimes? Il n’avait que cinq ans, et on lui a déraciné mon souvenir à coups en pleine figure. Oui, j’ai appris que, chaque fois qu’il parlait de sa jolie tante qui sentait bon, on le frappait en pleine figure, et, quand les autres enfants voulaient lui nuire, ils disaient à la mère qu’il avait parlé de moi. Alors, en hurlant de terreur, il allait se cacher sous le lit. Donc les souvenirs... moi seule, je les conserve pour m’en torturer. Chez mon ami même, au bout d’un certain temps, le souvenir s’était effacé. Il est vrai que, ne connaissant ni la misère ni l’abjection, il ne pouvait comprendre dans quel enfer on l’avait replongé.
Je me souviens toute la vie de tout ce que j’ai aimé: gens, chiens et chats. Quand j’ai perdu un être en pleine affection, tout d’un coup, après des années, tel regard, tel geste, tel mot, auquel je n’avais prêté que peu d’attention dans le moment, me revient, et je le vois et je l’entends dans toute sa spontanéité. Oui, surtout les choses bonnes, tendres, candides me reviennent comme des effluves de parfum.
Un ami m’a dit un jour: «J’ai le tort de ne pas écrire plus souvent à mes amis; je devrais le faire, ne fût-ce que pour dire «Bonjour», car cela fait bien plaisir quelquefois, n’est-ce pas, que l’on vous dise bonjour?» Comment oublier pareille fraîcheur d’âme? L’oubli, comme ça fait mal, mais se souvenir... quel autre mal!
* * * * *
Je reçus un dernier avis que j’avais à le rendre.
Si je filais en Amérique? Si je le cachais? Mais où? Il vaudrait mieux qu’il mourût que de retomber dans cette abjection. La mère ne l’enverra pas à l’école; elle le laissera s’ensauvager et en fera un vaurien.
Enfin le jour arriva où on vint le chercher. J’avais envie de le leur lancer tout nu à la tête... Cependant, je fis un ballot de ses vêtements et le leur laissai emporter.
--A tout à l’heure, tante. Ne pleure donc pas, je vais revenir.
Je courus me cacher dans la cave.
Je ne voulus plus en entendre parler, mais me remémorais sans cesse ses faits et gestes... son rire, surtout son rire... Cette fanfare de joie qu’il avait dans l’âme, qu’en a-t-il fait? Et lui, qu’est-il devenu?
Lift boy! en Amérique, où il se sauva quand son père fut mort.
Il passe ses journées, ses années de vie dans un lift, suspendu dans un trou noir où toutes les émanations de la maison s’engouffrent, et il fait monter et descendre inlassablement les trente étages du _sky scraper_ à des gens, comme des colis, qui ne lui parlent pas, qui ne le voient pas, et qui l’appellent «lift» tout court.
La Petite Femme Et Ses Enfants
Juillet 1915.
Fineke rentre de l’école à une heure inaccoutumée, les yeux rouges et gonflés, et encore soulevée de hoquets de pleurs. Elle va droit à sa mère, la dégrafe, prend son sein gauche à deux mains et se met à téter goulument.
Sa mère lui demande à plusieurs reprises pourquoi elle a pleuré et si elle ne va pas laisser un peu pour Mileke, mais Fineke tète et ne répond pas; elle se contente de regarder sa mère de ses grands yeux voilés de volupté gourmande. Quand elle en a pris son saoul, elle lâche la mamelle et dit en zézayant et la bouche encore gonflée de lait:
--J’ai pleuré parce que je voulais revenir pour téter, et que la sœur ne voulait pas me laisser partir. J’ai dit alors qu’elle devait me donner à téter; elle n’a pas voulu, j’ai pleuré encore, et elle m’a laissé partir.
30 mai, 1916.
Quelle calamité!
La semaine passée, j’ai lavé la tête des deux plus jeunes fillettes de la petite femme: deux adorables petites créatures de cinq et dix ans, fines, intelligentes, exquises. Quelques jours après, afin qu’elles puissent dorénavant soigner elles-mêmes leurs cheveux, je leur ai acheté une brosse et leur ai brossé la tête pour montrer à l’aînée, Mitje, qui a dix-sept ans, comment elle doit faire. Puis j’ai noué un ruban blanc dans leurs cheveux. Elles avaient des figures d’ange spirituel. Après, je m’assis avec Fineke, la plus petite, contre moi, la mère et les autres enfants se tenant debout. Tout en expliquant à la mère et à l’aînée qu’il fallait aussi qu’elles se lavent et se brossent la tête, j’aperçus des poussières qui se mouvaient sur mon corsage et le devant de ma jupe. Je pris mon face-à-main et vis que j’étais couverte de poux. «Mon Dieu, voyez, fis-je.» Alors toute la famille se mit à me les ôter et à les écraser entre les ongles des pouces. La mère et l’aînée s’écriaient: «Cela doit justement arriver à madame qui est tellement contre les poux!» Et elles les prenaient. Le petit garçon en prit, Anneke en prit, agenouillée devant moi, Fineke les montrait de ses petits doigts, disant: «Là, encore une grosse bête.» Ils n’étaient pas plus honteux que si un peu de poussière de l’âtre m’était volée sur la robe.
Enfin, les bêtes furent enlevées, et l’on me donna un coup de brosse. Alors je galopai jusque chez moi.
--Emma! Emma! vite une autre robe, et brossez celle-ci d’importance, et de l’eau chaude pour mes mains, et voyez s’il n’y a pas de poux sur ma robe.
--Des poux, madame?
Je lui racontai la chose.
--Ne dites rien à Trinette, elle le colporterait par tout le village.
Puis je courus brosser, mais là brosser mes cheveux--me voyez-vous avec de la vermine dans mes cheveux blancs?--et me laver les mains avec de l’eau chaude.
La petite femme a été élevée par une marâtre qui passait sa vie à l’église, qui ne s’occupait pas d’elle et la laissait courir les champs, couverte de vermine et de saleté. A l’école, m’a-t-on dit, elle contaminait toutes ses camarades. Mais le mal n’est pas tant là--des pouilleux, il y en a partout,--le mal est qu’en Campine vous êtes des gens sans tache du moment que vous priez, et que ces paysans, éloignés de tout centre de civilisation, sont livrés pieds et mains liés au curé, à peine débarrassé lui-même de ses poux. Le soir, en passant par les rues des villages, vous entendez la voix du père ou de la mère réciter les litanies et toute la famille répondre: «Priez pour nous», au lieu qu’on décrasse les enfants avant de les mettre au lit. Quand vous vous adonnez à ces pratiques, vous êtes bien vu du curé et de tout le pays: tout le reste de la vie est détail.
Il y a trois ans, en arrivant ici au printemps, je vis Anneke dans la cour de la ferme, amaigrie, pâle, la tête entre les épaules, grincheuse et tremblotante, le crâne, les oreilles et la moitié des joues envahies d’une croûte formée par ses cheveux et la sanie coulant des plaies où grouillaient des légions de poux.
--Qu’est-ce que c’est que cela? fis-je à la mère.
--Elle est ainsi depuis tout l’hiver, répondit-elle naïvement; et les sœurs se plaignent qu’elle n’apprend plus.
--Mais ce n’est que de la saleté, vous n’aviez qu’à la laver.
--Vous croyez? Les voisines disent que c’est mauvais de faire partir cela.
--Mauvais! vous allez voir ça.
Et j’emmenai la petite. J’avais déjà envoyé une servante pour tout apprêter. Je commençai par imbiber d’huile la tête de l’enfant, puis je lui détachai doucement les croûtes et coupai impitoyablement toute la carapace, morceau par morceau. Anneke hurla tout le temps de l’opération. La puanteur était intolérable. Je brûlais à mesure que je détachais; ma servante se tenait, dégoûtée, à distance.
--C’est sale, n’est-ce pas, Hortense?
--Oh! je n’y mettrais tout de même pas les mains.
--Non, vous laisseriez l’enfant pourrir et s’idiotiser sous cette carapace de poux et de pus. Donnez-moi de l’eau chaude.
Je mis un peu de sel de soude dans l’eau très chaude, et, avec un gant de toilette et du savon noir, je lavai longuement et doucement la tête, puis la rinçai deux fois dans de l’eau chaude bouillie et boriquée; j’essuyai doucement d’un fin linge, donnai des bonbons à l’enfant, et par le soleil brûlant, sans couvrir la tête, je la reconduisis chez elle. J’exigeai qu’elle revînt chez moi trois jours après pour un nouveau lavage et recommandai de la laisser ainsi se promener au soleil.
Anneke dit à sa mère: «Je hurlais, mais, quand madame a ôté les croûtes de dessus mes oreilles, c’était comme si on me les débouchait et qu’on me desserrait la tête: j’étais tout d’un coup allégée.» Eh bien, la sœur de l’école s’était plainte qu’Anneke apprenait mal, mais n’en avait pas recherché la cause et ne s’était pas préoccupée de la carapace qui enserrait l’intelligence si vive de l’enfant: cette carapace grouillante était fort visible cependant. Le curé, dans la soutane de qui vit cette famille, ne s’était pas non plus préoccupé du dépérissement de la petite. Non, l’enfant était, dans cet état, envoyée de grand matin à l’église: cela suffisait.
Dans leur rue, il y a cinq à six fermes de paysans aisés comme eux, qui tous grouillent dans une saleté inouïe.
Il doit en être ainsi dans les autres provinces belges, partout où la prière est prisée au-dessus de toute hygiène.
13 juin 1916.
D’abord, Fineke, quand je lavai ses croûtes de poux et que je lui demandai si je lui faisais mal, me répondait des yeux et en faisant oui ou non de la tête. Puis un jour, comme je voyais qu’elle allait pleurer pendant que je la maniais, je me mis à chanter: «Fineke est grande, elle est jolie, elle est ma petite enfant et je l’aime.» Je vis son exquise figure radieusement heureuse et elle leva vers moi des yeux d’adoration, mais ne parla pas encore.
En la reconduisant, il pleuvait. J’ouvris mon parapluie et me rapetissai pour marcher à son niveau, puis je chantai: «Il pleut, c’est une bénédiction, les tuiles se mouillent, et Fineke et madame tombent sur leur derrière.» Là, elle éclata de rire, et un flot de paroles de joie et d’étonnement sortirent, tumultueux, de sa petite bouche enfin déclose.
Depuis, elle parle, parle, me raconte, me fait des confidences et est, quand je suis là, d’une joie si exubérante que sa mère et moi en sommes tout émues.
16 juin 1916.
L’après-midi, quand je me suis mis le système nerveux à l’envers par la lecture des journaux, je prends, aussitôt ma tasse de thé bue, un pot et cours chez la petite femme chercher le lait pour faire mon lait caillé. Dès mon entrée, plusieurs voix joyeuses disent: «Voilà madame.» Je m’assieds et tout de suite Fineke qui a cinq ans, et Mileke qui en a trois, commencent doucement à se pousser devant moi à qui sera pris sur mes genoux. J’assieds Fineke sur ma jambe droite: sa figure s’épanouit de bonheur. Mileke me regarde, je le mets sur l’autre jambe. Je les entoure de mes bras, et Fineke commence à gazouiller dans son patois, et toute son exquise âme passe dans ses yeux, dans sa bouche; elle est d’une beauté charmante et fine.
--Je suis grande, je n’ai pas crié quand madame m’a lavée. Remi hurle comme un petit cochon: moi pas, moi pas.
Et elle nargue Remi, debout devant nous, le cou et les oreilles envahis de croûtes, la tête entre les épaules «parce que ça lui tire».
--Ma tête est jolie, rit-elle, madame l’a lavée.
Et elle touche sa tête dont j’ai coupé les cheveux pour en laver les croûtes et que j’ai enfarinée d’acide borique. J’ai mis ma grande chaîne avec ma montre et mon face-à-main autour des enfants, et leur joie est que nous l’ayons tous les trois au cou. Mileke m’embrasse de sa gueulette maculée, mais comment refuser des baisers d’enfant donnés avec ce bonheur?
Un soldat allemand est entré: il s’assied, pipe en bouche, au coin du feu. Il regarde la petite femme pétrir le pain ou cuire les grosses crêpes; il me regarde avec les enfants, il écoute le rire et le gazouillement d’oiseau heureux de Fineke; son regard bleu clair est froid comme de l’acier: impossible de pénétrer sa pensée, ses sensations devant ce doux bonheur.
--Quand mère ne me fait pas ma panade, je le dis à madame: elle a dit que je dois avoir du lait chaud avec du sucre et un œuf, le matin; pas de lard, non pas de lard... Quand les enfants passent, ils me crient que j’ai des croûtes sur la tête; à la sortie de l’école, je rentre vite, comme ça ils ne me voient pas... J’ai mal en me couchant sur ma tête pour dormir: alors je mets ma main devant ma figure et je me couche dessus.
Oh! cette petite créature de cinq ans doit déjà se cacher pour ne pas être humiliée et combiner comment elle couchera sa petite tête endolorie par les pustules!
La mère déambule, heureuse; l’Allemand continue à nous regarder de son œil illisible. Je suis triste, je suis heureuse, je serre les deux petits contre moi.
--Voilà les vaches, crie Remi.
Les vaches reviennent d’être allées pâturer le long des routes. Rentre Gilles, pipe en bouche--il a treize ans, m’a-t-il dit,--puis Anneke, puis Mitje.
--Mère, une tartine, demandent-ils tous à la fois.
--Mère, une tartine, insiste Anneke, avec sa figure, âpre et vibrante d’intelligence, poussée en avant, ses cheveux décolorés, desséchés et comme déchiquetés par le vent et la pluie qui les malmènent pendant que, le long des lisières, elle mène paître les vaches. Quant à Mitje, elle s’est déjà mise à la besogne de mouiller le linge pour le repassage; la moitié de sa figure est cachée par ses cheveux raides et drus qu’elle ramène par une raie de côté sur son oreille. Cela lui donne un air de petite gaupe, et c’est pour cela que pour rien au monde elle ne les changerait.
La petite femme a mis la poêle sur l’âtre et rissole le jambon, la figure de plus en plus épanouie d’une douce joie. Savez-vous quelle est cette douce joie? C’est que je vais goûter avec les enfants, et que j’ai demandé expressément de goûter avec eux et pas seule.
Cet Allemand, avec son regard, commence à me donner des grouillements; c’est comme une effluve glacée qui me raidit du côté où elle m’arrive. Comment peut-on être aussi impassible? Je sais cependant qu’il a rapiécé le fourneau de la petite femme chez le forgeron, étant forgeron lui-même, et qu’il a dit: «Ils me permettent de m’asseoir chez eux, alors je veux aussi leur rendre un service.» Je le vois aidant Mitje à porter ses paniers de linge mouillé sur le gazon, et, quand je lui ai dit que ses chevaux, qui sont dans une étable chez la petite femme, brillaient comme du satin, il m’a fait remarquer que les harnais étaient aussi brillants et astiqués que les bêtes. Je suis sûre que c’est un brave homme.
Les petits ont sauté de mes genoux et courent dans la chambre en criant: «Je dois être à côté de madame.» Et ils grimpent sur les sièges à côté du mien. Fineke rit aux éclats de cette bonne aubaine. Le pain bis est coupé; la poêle noire, avec les tranches de jambon rissolées dans du beurre en mon honneur, posée sur un papier au milieu de la table; les tasses remplies de lait; moi seule, j’ai une assiette, une fourchette et un couteau. La petite femme me met plusieurs morceaux sur mon assiette et me donne des tranches de pain coupées mince pour moi, puis elle sert à chaque enfant une grosse tranche trempée dans la graisse, avec du jambon coupé en petits morceaux dessus. Et nous goûtons, la petite femme s’empressant autour de nous sans manger elle-même et me bourrant autant qu’elle peut. Les aînés mangent à grandes bouchées, à se faire des bosses dans les joues. Mileke, de ses petites pattes noires, se remplit la gueulette en se maculant jusqu’aux yeux. Fineke, qui promet toujours de ne plus manger de lard, en mange avec délice sur son pain noir. Elle me rit tout le temps, me raconte des tas de choses; la petite femme est béatement heureuse et écoute sa petite fille, puis dit:
--Depuis que madame soigne sa tête et m’a dit de ne plus lui donner tant de lard, ni de lui laisser boire de l’eau du puits, mais de lui préparer des panades et de lui faire boire du lait bouilli au sucre, elle est revenue à la vie et rit toute la journée au lieu de geindre et pleurer.
La petite femme, par son adoration pour moi, exagère mes moindres gestes. Moi, je me laisse adorer par elle et sa petite fille: fichtre, c’est la première fois de ma vie que cela m’arrive, j’inspire ordinairement de l’antipathie.
C’est fini. Les enfants, comme de petits goulus, torchent la poêle avec des tranches de pain. Les petits sont regrimpés sur mes genoux. D’autres soldats allemands entrent avec des pots pour avoir du lait. Celui du coin du feu continue sa pipe et laisse peser son regard sur nous: ce regard m’a gâté l’heure séraphique que j’étais venue passer ici.
--Petite femme, à demain.
Elle et Fineke me conduisent au bout de la cour. Et tout d’un coup je pense: «Cet homme est depuis deux ans parti de chez lui, ce regard doit déceler une grande douleur et tout ce qu’il peut faire est de le rendre impénétrable.»
18 juin 1916.
Mileke, le plus jeune de chez la petite femme, est un petit diablotin à peau foncée, aux yeux comme deux boules d’or nageant dans un bleu liquide; ces deux yeux, se mouvant dans une figure toujours maculée de boue, de jus de réglisse, de sève de fruits, font l’effet d’être d’autant plus précieusement purs qu’ils ne se laissent pas entamer par cette souillure constante, et brillent tranquillement de leur luminosité inaltérable. Dès que Mileke me voit arriver, il se met à faire des sauts de chèvre, ou se cache la figure contre le mur et fait celui qui ne m’a pas vue; quand je lui fourre alors dans la bouche un morceau de sucre candi, seule friandise que je leur donne par ce temps âpre de prix et de rareté, il lève ses yeux de lumière douce vers moi et un bien-être me pénètre tant ce regard bon, pensant est réconfortant. Puis je le prends par la main et nous entrons chez lui où il me grimpe tout de suite sur les genoux et frotte sa gueulette contre mes joues. Quand je l’ai fait suffisamment sauter, quand je lui ai chanté des choses de ma composition, quand il a joué avec ma chaîne, enfin quand il en a assez de mon jeu de vieille, il met sa joue dans sa main et réfléchit. Il se demande sans doute comment s’échapper. Lorsque je lui dis: «Mileke, que veux-tu?» il fait la bouche en rond, tourne sa languette autour et regarde en l’air. Je le laisse un instant à lui-même; puis il tourne ses luminettes vers moi et se glisse à terre.
--Anneke, allons sur l’escarpolette, dit-il à sa sœur, en lui prenant la main.
--Oui, fait la petite femme, va sur l’escarpolette et laisse madame tranquille.
Un tout jeune soldat allemand entre pour acheter du lait: il est blond, celui-là, mais je le vois diablotin, maculé comme l’autre, avec des luminettes d’azur; je vois sa bouche ombrée de duvet se faire petite, sa langue tourner en rond autour, puis dire: «Gretchen, allons sur l’escarpolette.» Je regarde la petite femme, mère animale avec les tendresses et les laisser-aller de la chatte pour ses petits, ne devenant un être civilisé, avec des traditions humaines, que lorsqu’il s’agit des gestes de la religion catholique. Et je pense qu’elle a porté Mileke dans ses flancs qu’elle dandine, qu’elle l’a nourri de ses mamelles maintenant desséchées, qu’elle l’endort en chantant des chansons naïves, qu’elle l’élève, le choie, le gourmande, l’adore, selon les moyens de son cerveau simple, et qu’à dix-huit ans on le lui prendra de force: et en avant! tue et sois tué, deviens une brute sanguinaire!
Si je devais être la mère d’un Mileke aux yeux d’or ou d’azur, je me casserais la tête au mur de douleur et d’indignation furieuse le jour où je le verrais sortir de chez moi le revolver à la ceinture et la baïonnette sur le fusil.
19 juin 1916.
Je ramène Fineke chez elle, la tête enfarinée d’acide borique. J’ai dû lui faire mal, mais cette enfant de cinq ans ne veut pas pleurer et, les larmes aux yeux, elle a éclaté de rire. Maintenant, apaisée, dans une main une rose et dans l’autre des bonbons, elle me raconte en son patois, avec beaucoup d’animation, que Remi avait un petit oiseau dans un pot de fleurs retourné; que, pendant qu’il était à l’école, elle a pris l’oiseau et l’a fait s’envoler par la cheminée.
--Le matin, quand je me réveille, gazouille-t-elle, les oiseaux chantent: alors celui que j’ai fait s’envoler peut chanter avec eux.
Oh! comme je l’ai embrassée!
--Gilles, continue-t-elle, a une pie dans une malle; quand il sera sorti avec les vaches, je la laisserai aussi s’envoler.
--Alors tu dois, avant d’ouvrir la malle, ouvrir la porte et les fenêtres, car la cheminée, c’est très haut et tout droit, et elle pourrait retomber dans les cendres chaudes de l’âtre.
--Oui, j’ouvrirai la porte, car je n’ose pas la prendre: elle est grande, la pie.
Cette adorable petite créature est réceptive à tout ce qui est bon, à tout ce qui est beau. La rose que je lui ai donnée, elle la met à côté d’elle dans une tasse d’eau pendant qu’elle mange.
Je ne puis rien pour elle, je dois me borner à soigner ses croûtes et les bleus qu’elle attrape à droite et à gauche.
25 juillet 1916.
Moi aussi, j’ai remporté une grande victoire. Je suis arrivée, à force de persuasion et d’insistance, à ce que Mitje veuille bien laver une fois par semaine, à l’eau chaude, le corps de ses petits frères et sœurs. Cela a été long et dur à faire comprendre et à obtenir. J’ai donné un bain de siège, une brosse à ongles, trois grands essuie-mains et un gant ferme pour frotter. Je lui ai fait chauffer de l’eau, additionnée de sel de soude, dans le chaudron des vaches, qui peut contenir une dizaine de seaux. Pour montrer comment il fallait s’y prendre, j’ai lavé chaque enfant dans le bain de siège et pour chacun nous avons renouvelé l’eau. Ils jubilaient en répétant constamment:
--Oh! c’est bon! oh! c’est bon!
C’était la première fois de leur vie qu’on leur lavait autre chose que le bout du nez. Mitje m’a dit le lendemain qu’après ce bain les enfants avaient dormi d’un sommeil doux et les membres étendus, tandis qu’auparavant ils avaient les membres recroquevillés et s’agitaient et gémissaient toute la nuit. Gilles seul était récalcitrant et me montrait avec ostentation la croûte noire qui couvrait ses bras; il a fini par se laver tout de même, enfermé dans la petite chambre du grand-père. Je lui avais montré comment il devait s’y prendre pour se laver et se frictionner le dos. Après, comme il était étendu dans son lit, les membres écartés de bien-être, sa mère lui a dit: «Mais, Gilles, tu es couché là, solennel comme un curé.» Puis Mitje s’est lavée dans la petite chambre. Enfin, le soir, le père y a passé également par curiosité. Tous ne reviennent pas du bien-être que cela procure; il n’y a que la petite femme elle-même qui n’y est arrivée que huit jours après.
Le lendemain du bain, les petites levaient leurs jupes et écartaient les vêtements sur leurs petites poitrines pour montrer leur peau blanche aux voisins et connaissances. La petite femme, quand elle se fut enfin lavée, m’a montré ses jambes, tout ahurie de les voir si claires. Jamais, depuis quarante-cinq ans, elle ne s’était lavé le corps. Je me rappelle fort bien ses mamelles couleur de terre, quand elle allaitait ses enfants.
Enfin c’est un événement qui les ahurit tous et une expérience dont ils raffolent. Je craignais qu’ils n’aimassent point l’eau: il y a des bourgeois parvenus dans le village qui ont pu installer une chambre de bain à moitié prix, mais ils aiment si peu l’eau qu’ils ne prennent de temps en temps un bain sommaire que parce qu’ils ont mis de l’argent dans cette installation et ne veulent pas que cette dépense ne serve à rien.
Chez les enfants de la petite femme, le bienfait de cet unique lavage par semaine commence déjà à se faire sentir. Ils n’ont plus l’ombre de pustules et ils sont pétillants de vie, d’esprit et de joliesse. J’ose maintenant les embrasser sans crainte d’attraper un coryza ou de la vermine.
* * * * *
Door, le mari de la petite femme, a constaté que ses vaches, depuis qu’elles couchent dans une étable à moitié propre, (car ce n’est pas encore une vraie propreté) donnent plus de lait et mangent moins. Je suppose que l’influence de la propreté n’est pas moins bonne sur les humains.
Le Roi, quand il était encore le prince Albert, est venu à Genck voir les sondages des nouvelles mines à charbon. Il avait sans doute demandé à visiter une habitation de paysans: le bourgmestre l’a conduit chez la petite femme. Le prince s’est tenu debout au milieu de la pièce; la petite femme, qui ne savait pas qui était ce monsieur, déambulait tranquillement autour de lui. Le prince est parti sans avoir desserré les dents. Il a dû douter que ces êtres fissent partie de la même humanité que lui; le dégoût a dû l’empêcher de voir, dans cette visite furtive, que la petite femme a un sourire très fin, que ses enfants sont des spécimens très réussis comme beauté et comme intelligence, qu’ils s’étiolaient et s’amoindrissaient par pure ignorance--car ils ne sont pas pauvres--et que Door est un homme d’une honnêteté, d’une intelligence et de capacités au-dessus du commun.
9 août 1916.
Je vois rouge, quand le petit Émile lève son regard limpide, câlin vers moi, à la pensée que, dans quinze ans, quand il commencera à sortir de sa gaîne, on le mettrait devant les machines à tuer, et je me demande si je n’ai pas eu tort de faire placer un couvercle sur le puits pour qu’il n’y tombe pas... Dieu, quel embarras, une vieille femme qui a tué un petit garçon... Eh bien, quoi donc? parce qu’il n’a pas l’âge...--elle est forte celle-là--ou parce qu’il n’est pas de l’autre côté du fossé, je ne peux pas l’avoir fait culbuter doucement dans ce puits?... ou parce que je ne porte pas une baïonnette?... De mieux en mieux. Foutez-moi la paix! Je déborde de dégoût et de rancune contre ces abjections!
Mileke, barbouillé de boue, les menottes noires, en robe rouge délavée, est assis dans la porte de la ferme sur une petite chaise basse, un bâton en main qu’il écorche avec un grand couteau; il n’écoute pas les mots tendres que je lui dis, extasiée que je suis de le trouver là, évoquant, lui et toute l’ambiance, un tableau de Jacob Smits. Quand il a fini, il lève ses yeux liquides.
--Un _poeneke_[2]? me dit-il, en avançant sa bouche vers moi.
[2] Un baiser.
Oh! trésor d’amour! et dans quinze ans!... Dieu sait... une baïonnette, un explosif, tes membres dispersés!...
Je me sauve, en proie à une hallucination dangereuse.
21 août 1916.
Pour encourager Mitje dans ses soins de propreté, je lui ai répété que mon mari et les demoiselles de chez l’épicier m’avaient dit qu’elle devenait si jolie et avait la peau si claire. Elle l’a naïvement répété à sa mère, en rougissant d’émotion heureuse. Les enfants reçoivent régulièrement leur bain hebdomadaire et j’ai obtenu également qu’elle les lave le soir avant de les mettre au lit. Ainsi, le matin, elle n’a qu’à les rafraîchir avec de l’eau claire, pour les éveiller, ce qui est vite fait, car, les jours que Mitje partait de bonne heure avec son père pour les champs, les enfants n’étaient pas lavés: la mère, avec la meilleure volonté du monde, n’arrive pas à se défaire de ses habitudes crasseuses. Donc Mitje lave les enfants le soir. Aujourd’hui elle m’a dit que Fineke était toute rose en se levant et riait en ouvrant les yeux.
--Eh bien, Mitje, rappelez-vous la Fineke d’il y a trois mois, sa tête encroûtée et envahie de poux et son petit corps rugueux de saleté, et la baguette magique qui a produit ce changement n’a été que de l’eau claire, du savon et un peu de sel de soude.
Elle me regardait, étonnée, de ses yeux intelligents.
--C’est vrai tout de même: rien que de les avoir lavés, ils sont devenus comme des enfants de riche.
C’est une émotive que Mitje: on voit des vagues d’émotion passer sur sa figure. N’importe, il y a encore beaucoup à faire. Mais j’y parviendrai, je suis aidée par tous les enfants. Ces tout petits, de trois, six et huit ans, ne veulent plus manger en dehors des heures de repas de famille et Mileke dit à ses camarades:
--Je sais où il y a des nids d’oiseaux, mais je ne te le dirai pas car tu les torturerais, et ils aiment autant à vivre que nous.
Et l’autre jour, comme on lui donnait un petit oiseau, il l’a mis sur sa toute petite main et l’a fait s’envoler. Si j’étais libre, je ferais une éducation à tous ces enfants: ils en valent la peine.
11 septembre 1916.
Oh l’envie, l’envie qui ravale même les enfants! Le petit Mileke ne voulait plus me donner la main ni m’embrasser, et encore moins venir sur mes genoux. Il frappait vers moi et se sauvait quand j’approchais. Je crus d’abord à un caprice d’enfant, puis je me creusai la tête pour me rappeler si j’avais pu lui déplaire en quelque chose. Ses parents, aussi ennuyés que moi de cette volte-face désagréable, lui demandèrent ce qu’il avait contre madame, et ce petit précoce répondit posément:
--Mais rien, qu’aurais-je contre madame?
J’étais de plus en plus peinée, quand une idée me vint. Ne le monterait-on pas contre moi? Toute la rue est d’une jalousie féroce parce que je m’occupe de cette famille et qu’elle suit mes conseils. Non seulement les enfants sont lavés, mais ils dorment la fenêtre ouverte, ils mangent aux heures et non quand cela leur plaît. Gilles ira pendant trois ans à l’école professionnelle y apprendre le bon métier de mécanicien. J’ai obtenu également qu’on place un pavage dans l’étable des vaches et que la cour de la ferme soit assainie par une épaisse couche de gros gravier recouverte de petit, pour qu’il fasse sec sous les pieds, car ils ont pataugé toute leur vie dans une boue mélangée de fumier, qui les empoisonnait. Je les ai débarrassés de leur vermine et de leurs ulcères, et maintenant encore je suis occupée à les nettoyer des vers intestinaux qui les débilitent tous, depuis le père jusqu’au petit Mileke. Naturellement tous ces conseils ne sont efficaces qu’avec quelque aide. Eh bien, les enfants des autres cultivateurs de la rue, même des riches, sont d’une jalousie qui les met hors de leurs gonds. La marraine de Fineke l’a mise à la porte en disant: «Tu es allée jouer chez madame, vas-y encore.» Des jeunes filles disent à Mitje qu’elle a beau se bichonner, qu’elle ne trouvera pas de mari avant elles parce que, chez Mitje, il faudra partager l’héritage en huit, et chez elles seulement en deux. Ils sont furieux de voir les petits lavés, peignés, avec des tabliers propres faits de vieux peignoirs à moi, tandis qu’eux sont sales, mangés de pustules et de vermine. Comme on entre chez la petite femme comme dans un moulin, rien ne reste secret, et, quand le samedi on chauffe l’eau pour les laver et que, après, ils sortent bien bichonnés de la petite chambre du grand-père, il y a toujours quelques petits voisins pour les voir. Alors, le samedi, ils leur crient dès le matin: «Va te faire laver le cul.» Laver cet endroit-là est pour eux la chose la plus indécente qui soit. Ils humilient les petits en disant qu’ils portent mes vieilles loques. Le soir, ils jettent de grosses pierres dans les fenêtres de leurs chambres, au grenier, au risque de les tuer dans leurs lits, en criant: «Fermez les fenêtres.»
J’étais donc certaine qu’on avait
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