Actions et réactions
Rudyard Kipling, Arthur [Translator] Austin-Jackson, and Louis [Translator] Fabulet
œUvres De Rudyard Kipling
A La MêMe Librairie
LE LIVRE DE LA JUNGLE, traduit par Louis Fabulet et Robert d'Humières. Vol. in-18 3.50
LE SECOND LIVRE DE LA JUNGLE, traduit par Louis Fabulet et Robert d'Humières. Vol. in-18 3.50
LA PLUS BELLE HISTOIRE DU MONDE, traduit par Louis Fabulet et Robert d'Humières. Vol. in-18 3.50
L'HOMME QUI VOULUT ÊTRE ROI, traduit par Louis Fabulet et Robert d'Humières. Vol. in-18 3.50
KIM, roman, traduit par Louis Fabulet et Charles Fountaine Walker. Vol. in-18. 3.50
LES BÂTISSEURS DE PONTS, traduit par Louis Fabulet et Robert d'Humières. Vol. in-18 3.50
STALKY ET Cie, roman, traduit par Paul Bettelheim et Rodolphe Thomas. Vol. in-18 3.50
SUR LE MUR DE LA VILLE, traduit par Louis Fabulet, précédé d'une Étude sur Rudyard Kipling par André Chevrillon. Vol. in-18 3.50
LETTRES DU JAPON, traduit par Louis Fabulet et Arthur Austin-Jackson. Vol. in-18 3.50
L'HISTOIRE DES GADSBY, roman, traduit par Louis Fabulet et Arthur Austin-Jackson. Vol. in-18 3.50
LE RETOUR D'IMRAY, traduit par Louis Fabulet et Arthur Austin-Jackson. Vol. in-18 3.50
LE CHAT MALTAIS, traduit par Louis Fabulet et Arthur Austin-Jackson. Vol. in-18 3.50
Rudyard Kipling
Actions et Réactions
_Traduction de_
LOUIS FABULET et ARTHUR AUSTIN-JACKSON
Seule Traduction AutoriséE Par L'Auteur
Paris Mercvre De France XXVI, Rve De Condé, XXVI
MCMXI
IL A éTé Tiré De Cet Ouvrage:
_Sept exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 7_
Justification Du Tirage:
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
L'Habitation ForcéE
Cela vint sans avertir, à l'heure même où sa main étendue allait ne faire qu'un chiffon de la _Holz and Gunsberg Combine_. Les médecins de New-York traitèrent cela de «surmenage», et il resta allongé dans une chambre aux rideaux tirés, les chevilles croisées, la langue incrustée dans le palais, à se demander si la prochaine vague cérébrale de feux armés d'ardillons n'allait point faire chasser son âme sur la dernière de ses ancres.
Ils finirent par se prononcer. «Avec des soins, il pourrait, au bout de deux ans, rentrer dans l'arène; mais, pour le présent, il lui fallait s'en aller de l'autre côté de l'Atlantique, et ne se livrer à aucun genre de travail. Il accepta les conditions. C'était la capitulation; mais la _Combine_, qui avait frissonné sous le froid de son étreinte, lui accorda tous les honneurs de la guerre. Gunsberg lui-même, débordant de condoléances, vint au paquebot remplir la suite de cabines des Chapin d'écrasants ouvrages en fleurs.
«Des smilax! dit George Chapin en les apercevant. Fitz a raison: je suis mort. Seulement, je ne vois pas pourquoi il a omis l'inscription sur les rubans!
--Allons donc!» fit sa femme.
Et lui versant sa teinture:
«Vous serez de retour bien plus tôt que vous ne pensez.»
Il se regarda dans la glace, surpris que ses traits eussent passé, sans se flétrir, par l'enfer des derniers trois mois. Le bruit des ponts l'importuna, et il s'allongea, la langue seulement un peu pressée contre le palais.
Une heure plus tard, il dit:
«Sophie, je suis vraiment désolé de vous enlever comme cela à toutes vos habitudes. Je... je suppose que nous sommes, ce soir, les deux êtres les plus isolés de la création.
--«N'est-ce donc rien pour vous de nous en aller ensemble?» repartit Sophie, sa femme, en l'embrassant.
--Ils dérivèrent de par l'Europe durant des mois, parfois seuls, parfois en compagnie de bohèmes de rencontre de leur pays. Du Cap Nord à la Grotte d'Azur ils errèrent, parce que le prochain paquebot prenait ce chemin-là, ou que quelqu'un les avait mis sur la route. Les médecins avaient averti Sophie que Chapin ne devait pas prendre intérêt même aux intérêts des autres; d'ailleurs, la sensation familière qu'il éprouva à la nuque au bout d'une heure de vive conversation avec un magnat des chemins de fer de Nauheimed la délivra de tout souci à cet égard. Il en pleura presque.
«Et j'ai à peine trente ans! s'écria-t-il. Avec tout ce que je comptais faire!
--Nous appellerons cela une lune de miel, dit Sophie. Savez-vous que, depuis six ans que nous sommes mariés, vous ne m'avez jamais dit ce que vous comptiez faire de votre existence?
--De mon existence? A quoi bon? Elle est maintenant fichue. (Sophie leva vivement les yeux de dessus la Baie de Naples.) Du train dont va mon affaire, je n'ai plus qu'à vivre de mes rentes, comme cet architecte, à Saint-Moritz.
--C'est en ne vous tracassant pas, que votre santé s'améliorera; et, en admettant que cela demande du temps, il y a des choses pires que... Combien avez-vous?
--Entre quatre et cinq millions de dollars. Mais ce n'est pas la question d'argent. Vous le savez bien. C'est la question de principe. Quel respect auriez-vous pour moi? Vous n'en avez eu, la première année de notre mariage, que lorsque je me suis mis au travail comme les autres. La tradition comme l'éducation, pour nous, s'y opposent. Nous ne saurions accepter ce genre d'idéal.
--Soit, je suppose que je vous ai épousé pour un genre quelconque d'idéal.»
Et ils réintégrèrent leur quarante-troisième hôtel.
En Angleterre, il leur manqua ces langues étrangères des rues continentales, qui leur rappelaient leurs cités polyglottes. En Angleterre, tout le monde parlait une seule et même langue, semblable, d'apparence, à l'américain pour l'oreille, mais, en y réfléchissant, inintelligible.
«Ah, mais vous n'avez pas vu l'Angleterre,» dit une dame aux cheveux gris d'acier.
Ils l'avaient rencontrée, cette dame, à Vienne, à Bayreuth et à Florence, et s'estimaient heureux de la retrouver au Claridge, attendu qu'elle commandait des positions, et savait où les ordonnances se préparent avec le plus de soin.
«Vous devriez prendre intérêt au logis de nos ancêtres... comme je fais.
--J'ai essayé toute une semaine, Mrs. Shonts, repartit Sophie, mais je n'ai guère jamais fait plus que graisser la patte aux garçons d'hôtel allemands.
--Ce n'est pas là en effet la vraie façon, poursuivit Mrs. Shonts. Je sais où vous devriez aller.»
Chapin dressa l'oreille, impatient de fuir n'importe où des rues où des hommes ardents quelque peu de sa trempe accomplissaient la besogne qui lui était refusée.
«Nous oyons et obéissons, Mrs. Shonts,» dit Sophie, qui sentait l'agitation de son époux en train de boire le thé britannique abhorré.
Mrs. Shonts sourit et se chargea d'eux. Elle écrivit à la ronde et télégraphia au loin en leur faveur jusqu'au jour où, armée de sa lettre d'introduction, elle les poussa dans ces solitudes que l'on atteint en partant d'une gare à l'aspect de baril de cendre, appelée Charing Cross. Il leur fallait aller à Rocketts--la ferme d'un nommé Cloke, dans les comtés du Sud--où, leur assura-t-elle, ils rencontreraient la pure Angleterre du folklore et de la chanson.
Ils découvrirent Rocketts au bout de quelques heures, à quatre milles d'une station, et, autant qu'ils purent en juger dans l'obscurité cahotante, à deux fois la même distance de toute espèce de route. Les arbres, les vaches et le contour des granges se profilaient dans l'ombre en ombres autour d'eux, lorsqu'ils mirent pied à terre, et Mr. et Mrs. Cloke, à la porte ouverte d'une profonde cuisine dallée, leur souhaitèrent gravement la bienvenue. Ils reposèrent, sous un plafond gondolé, blanchi à la chaux, en une chambre mansardée, où, parce qu'il pleuvait, on avait allumé un feu de bois dans une corbeille de fer, sur un foyer de briques; et, c'est au pépiement des souris et au pleurnichement des flammes qu'ils s'endormirent.
Lorsqu'ils s'éveillèrent, c'était par une belle journée, pleine de bruits d'oiseaux, des senteurs du buis, de la lavande et du jambon grillé, mêlées d'une senteur élémentaire qu'ils n'avaient jamais rencontrée nulle part.
«Voici, dit Sophie, laquelle faillit faire sortir de ses gonds le frêle châssis, en essayant de voir par l'encoignure, voici qui n'est pas,--comment a dit le cocher au porteur du chemin de fer à propos de ma malle?--_de la petite bière?_
--Non, _du chiqué_. Je ne me suis jamais de ma vie senti si loin de tout. Il s'agit de découvrir où perche le bureau du télégraphe.
--A quoi bon?» repartit Sophie, en se promenant de droite et de gauche, sa brosse à tête en main, pour admirer les images d'hebdomadaires illustrés collées sur la porte et le placard.
Mais l'âme exotique n'eut pas de cesse qu'elle ne se fût assurée du bureau de télégraphe. L'Américain questionna à ce sujet la fille des Cloke, en train de servir le petit déjeuner, tandis que Sophie s'enfouissait le visage dans le buisson de lavande qui fleurissait à l'extérieur de la fenêtre basse.
«Allez jusqu'à la barrière, en haut du champ à Barne, dit Mary, et regardez de l'autre côté de Friars Pardon, le clocher le plus proche. C'est droit dessous. Vous ne pouvez pas le manquer... si vous ne vous écartez pas du sentier. C'est ma sœur, la télégraphiste. Mais vous êtes dans le rayon de trois milles, monsieur. Le gamin distribue les télégrammes du village de Friars Pardon directement jusqu'à notre porte.
--Il n'y a pas mal de choses à mettre en trust, dans ce pays», murmura-t-il.
Sophie regarda l'herbe broutée, que balafraient seulement les roues de la veille au soir, deux ornières qui s'enroulaient autour d'une cour à foins, et l'enceinte de verger tranquille à l'entour de la maison mi-partie en charpente.
«Qu'est-ce qu'il y a? dit-elle. Télégrammes distribués dans la Vallée d'Avalon! Naturellement!»
Et elle fit signe d'entrer à un chien de chasse aux yeux ardents, aux façons engageantes, et libre d'engagements, qui répondait, parfois, au nom de Rambler. Il les conduisit, après le petit déjeuner, jusqu'à cette montée, derrière la maison, où cette barrière se profilait sur le ciel, et:
«Je me demande ce que nous allons trouver maintenant», dit Sophie en se pavanant franchement de joie sur l'herbe.
C'était tout un versant de champs aux haies trouées de brèches, et dont le centre, à chacun, était la proie de grosses masses de ronces. Les barrières manquaient, et les poteaux, sapés par les lapins, rabotés par le bétail, penchaient de ci de là. Un étroit sentier serpentait parmi les buissons, des douzaines de queues blanches scintillaient devant le chien en pleine course, et un épervier s'envola avec un sifflement perçant.
«Pas de routes, pas rien! dit Sophie, sa jupe courte accrochée par les ronces. Moi qui croyais que toute l'Angleterre n'était qu'un jardin. Le voilà, votre clocher, George, de l'autre côté de la vallée. Est-ce drôle!»
Ils se dirigèrent vers lui à travers une lande tout abandonnée. Ici, c'était le spectre d'une pièce de luzerne qui s'était refusée à mourir; là, quelque âpre jachère livrée à des chardons d'un mètre de haut; et là, un carré de kelk luxuriant, aux airs de moisson légitime. Dans les herbages non pâturés ils se prenaient les pieds dans des rangées de choses fauchées et mortes, par-dessous quoi le sol rayonnait de sueur. Au fond de la vallée un petit ruisseau avait miné sa passerelle, et bouillonnait dans les débris. Mais de grands bois se dressaient là-bas au delà, sur les pentes--vieux, hauts, éclatants, tels des tapisseries restées intactes aux murs d'une maison en ruines.
«Tout cela, à moins de cent milles de Londres! dit-il. Ne croirait-on pas que cela souffre aussi du repos forcé?»
Le sentier contournait l'épaule d'un versant, à travers un fourré de rhododendrons en désordre, pour croiser ce qui, jadis, avait été un chemin carrossable et se terminait dans l'ombre de deux gigantesques chênes verts.
«Une maison! dit tout bas Sophie, une maison _coloniale_[1]!»
[Note 1: Les Américains appellent style _colonial_ le style anglais _georgien_, époque de 1750, où les Etats-Unis étaient encore colonies britanniques.]
Derrière le vert-bleu des arbres jumeaux s'élevait une construction en briques bleuâtre sombre, de style georgien, pourvue d'une imposte en coquille au-dessus de sa porte à colonnes. Le chien s'en était allé sur de folles et secrètes pistes. A part quelque agitation dans les branches et la fuite de quatre pies effarouchées, nul bruit ne dénotait la vie autour de la maison carrée, laquelle, toutefois, par ses longues fenêtres, vous regardait le plus tendrement du monde.
«Cha...armée de vous rencontrer, pour sûr, dit Sophie, en faisant la révérence jusqu'à terre. George, voici de l'histoire que je comprends. C'est ici que _nous_ avons commencé.»
Elle fit une seconde révérence.
Le soleil de juin étincelait sur toutes les vitres. C'était comme si quelque vieille dame, sage de l'expérience de trois générations, mais assise pour le présent à l'écart, se fût penchée afin d'écouter son arrière-petite-fille tout émue et curieuse.
«Il _faut_ que je regarde! (Sophie s'en alla, sur la pointe du pied, à une fenêtre, et de la main s'abrita les yeux.) Oh, la pièce est à moitié pleine de balles de coton... ou plutôt, de laine, je suppose. Mais j'aperçois un coin de la cheminée. George, venez donc! N'est-ce pas quelqu'un?»
Elle se replia derrière son mari. La porte de devant s'ouvrit lentement, pour montrer le chien, le nez tout blanc de lait, sous la garde d'un ancien des jours, revêtu d'un éphod de toile bleue bizarrement froncé sur la poitrine et les épaules.
«Certainement, fit George, presque à haute voix, le Temps en personne. C'est ici qu'il réside, Sophie.
--C'est nous, dit Sophie timidement. Peut-on voir la maison? J'ai peur que ce ne soit notre chien.
--Non, c'est Rambler, repartit le vieillard. Il est encore allé dans mon seau aux eaux grasses. Vous restez à Rocketts, n'est-ce pas? Entrez. Ah! espèce de renégat!»
Le chien lui échappa, et le vieillard s'en alla tout chancelant après lui sur le chemin. Ils pénétrèrent dans le vestibule--absolument le vestibule haut et clair que devait recéler telle maison. Un escalier, large et facile, à la rampe élancée, et qui jadis avait été blanc crème, en montait sous une longue fenêtre ovale. De chaque côté, des portes à fines moulures donnaient sur des pièces encombrées de laine, pièces dont les cheminées vert céladon étaient ornées de nymphes, d'enroulements et de Cupidons en bas-relief.
«Quelle est la maison qui a fait cela? s'écria Sophie dans le ravissement. Oh, j'oubliais! Ce doivent être les originaux. De l'Adams, peut-être? Je n'ai jamais rien rêvé de comparable à ce garde-feu en fer forgé. Est-ce que l'homme veut bien que nous allions partout?
--Il est en train de courir après le chien, répondit George, en regardant dehors. Nous ne comptons pas.»
Ils explorèrent le premier étage ou rez-de-chaussée, ravis comme des enfants qui jouent aux voleurs.
«C'est comme toute l'Angleterre, finit-elle par dire. Etonnant, mais pas d'explication. On s'attend toujours à ce que vous connaissiez tout à l'avance. A présent, voyons en haut.»
Les escaliers ne crièrent pas sous leurs pieds. Du vaste palier ils pénétrèrent dans une longue pièce aux panneaux verts, éclairée par trois portes-fenêtres, qui donnaient sur les restes délaissés d'un jardin en terrasse, et, au delà, sur des versants boisés.
«Le salon, cela va sans dire. (Sophie nagea du haut en bas de la pièce.) Cette cheminée--_Orphée et Eurydice_--est un morceau unique. Une merveille, dites?--Ma foi, la pièce, sans rien, paraît meublée!--Comment cela se fait-il, George?
--Ce sont les proportions. Je l'ai remarqué.
--J'ai vu jadis une chaise longue de Heppelwhite. (Sophie porta un doigt à sa joue enflammée, et réfléchit.) Avec deux de ces chaises longues... une de chaque côté... pas besoin d'autre chose. Sauf... une simple et unique glace, irréprochable, au-dessus de cette cheminée.
--Regardez-moi cette vue. C'est un Constable encadré! s'écria son mari.
--Non; c'est un Morland. Mais, à propos de cette chaise longue, George, ne croyez-vous pas que l'Empire ferait mieux que le Heppelwhite? L'or mat sur ce vert pâle? Quel dommage que de nos jours on ne fabrique plus d'épinettes!
--Je crois qu'on peut s'en procurer. Regardez-moi ce bois de chênes derrière les pins.
--_While you sat and played toccatas stately at the clavichord_»[2], fredonna Sophie.
[Note 2: Robert Browning (_A toccata of Galluppis_ dans _Dramata lyrics_--_Old Pictures in Florence_.)]
Sur quoi, la tête penchée de côté, elle la hocha dans la direction de l'endroit où aurait dû pendre le miroir irréprochable.
Puis ils découvrirent des chambres à coucher avec cabinets de toilette et cabinets à poudrer, et des marches qui montaient, descendaient... à des boîtes de chambres, rondes, carrées, octogones, aux plafonds enrichis et aux serrures ciselées.
«Maintenant, les domestiques. Oh!»
D'un trait elle avait atteint par le dernier escalier les ténèbres entrecoupées de lumière de l'étage situé sous les combles, où des tuiles gisaient détachées parmi des lattes brisées, où les murs étaient barbouillés de sentences et de comptes de houblon.
«On a élevé des pigeons ici, s'écria-t-elle.
--Et il n'est pas un coin du toit où l'on ne pourrait faire passer un buggy tout attelé, dit George.
--C'est ce que je me tue de dire! cria le vieux, au-dessous d'eux, dans l'escalier. Pas le plus petit coin sec pour mes pigeons.
--Mais, pourquoi l'a-t-on laissé tomber en cet état? demanda Sophie.
--Les maisons, c'est comme les dents, répliqua-t-il. Si vous laissez les choses aller trop loin, y a plus rien à faire. Y a eu un temps où ils avaient idée de la vendre, mais personne voulait acheter. Elle était ben trop loin de tout. Y a eu un temps où ils auraient voulu l'habiter eux-mêmes, mais v'là qu'ils se sont mis à mourir.
--Ici?»
Sophie bougea sous la lumière d'un trou du toit.
«Nenni--personne ne meurt ici, sauf de tomber des meules de foin et toutes choses comme cela. C'est à Londres, qu'ils sont morts. (Il cueillit un flocon de laine sur sa blouse bleue.) Ça n'avait pas de fond--pas plus les Elphicks que les Moones. Guère solide, tout ce monde-là. Il y a dix-sept ans qu'ils sont morts; car il y en a vingt-cinq que je suis gardien ici.
--A qui appartient toute cette laine, en bas? demanda George.
--A la propriété. Je vais vous montrer la partie de derrière, si vous voulez. Vous venez d'Amérique, à ce que je vois. J'y ai eu un fils moi-même, dans le temps.»
Ils se mirent à descendre derrière lui l'escalier principal. Il s'arrêta au tournant, et, du geste, balaya le mur:
«De la place, ici, pour que votre cercueil descende. Sept pieds de long et trois hommes à chaque bout n'effleureraient pas la peinture. Moi, si je meurs dans mon lit, on sera obligé de me mettre droit debout comme une boîte à lait. Tous les bonheurs, vous voyez?»
Il les conduisit, toujours de l'avant, à travers un dédale d'arrière-cuisines, de laiteries, de garde-manger et de laveries, qui, le long de chemins couverts, se fondaient en une maison de ferme, visiblement plus ancienne que les bâtiments principaux, lesquels recommençaient à vagabonder en granges, crèches, porcheries, étables et écuries, pour aboutir aux champs dénudés par derrière.
«N'importe comment, dit Sophie, en s'asseyant exténuée sur une ancienne margelle de puits--n'importe comment, on ne devrait pas insulter à ces adorables vieilles choses, en les remplissant de foin.»
George regarda de longs murs en pierre, qui supportaient de véritables étendues essentées de chêne aux reflets d'argent; des contre-forts de cailloux et briques mêlés; des escaliers extérieurs en arches sur arches de pierre; des cintres de chaume où l'herbe croissait; des poivrières aux tuiles revêtues de joubarbes, et une immense cour pavée que peuplaient deux vaches et Rambler repentant. Il y avait pour le moins deux heures et demie qu'il n'avait pas plus pensé à lui-même qu'au bureau de télégraphe.
«Mais pourquoi, demanda Sophie, comme ils s'en retournaient par le cratère des champs rasés,--pourquoi, en Angleterre, s'attend-on toujours à ce que vous sachiez tout? Pourquoi n'explique-t-on jamais?
--Vous voulez dire à propos des Elphicks et des Moones?
--Oui... et des hommes d'affaires et de la propriété. Qui est-ce? Je me demande si ces planchers peints, dans la chambre verte, sont bien en chêne. Ne trouvez-vous pas plaisir à explorer tout cela ensemble... plus qu'à Pompéi?»
George se retourna encore une fois pour regarder la vue.
«Il y a huit cents acres dépendant de la propriété--m'a dit le vieux. Cinq fermes en tout. Rocketts en fait partie.
--J'adore Mrs. Cloke. Mais comment s'appelle la vieille maison?»
George se mit à rire.
«C'est une des choses qu'on s'attend à ce que vous sachiez. Il ne l'a pas dit une seule fois.»
Les Cloke furent plus communicatifs. Ce soir-là, et les jours suivants durant une semaine, ils débitèrent aux Chapin toute l'histoire officielle, telle qu'on la débite aux hôtes de passage, de Friars Pardon, la maison et ses cinq fermes. Mais Sophie posa tant de questions, et George témoigna d'une si sincère curiosité, que, la confiance venant, ils se lancèrent, sans omettre le détail transmis et observé, dans le récit de la vie, de la mort et des hauts faits des Elphicks, des Moones, et de leurs collatéraux, les Haylings et les Torrells. Ce fut une histoire racontée avec suite au prochain numéro, par Cloke dans la grange, ou sa femme dans la laiterie, les derniers chapitres réservés pour les soirs à la cuisine, au coin du grand feu, lorsque le couple avait passé la moitié de la journée à explorer la maison où le vieil Iggulden à la blouse bleue ricanait et s'esclaffait de les voir. Les motifs qui avaient régi les caractères étaient en dehors de leur compréhension; les destinées qui les déroutaient, autant de dieux qu'ils n'avaient jamais affrontés; les jours de côté que Mrs. Cloke projetait sur tel acte ou tel incident dépassaient en chose stupéfiante tout ce qu'on pouvait se rappeler. Aussi les Chapin écoutaient-ils avec délices, bénissant Mrs. Shonts.
«Mais pourquoi--pourquoi--_pourquoi_--Un Tel faisait-il comme ceci ou comme cela?» interrogeait Sophie de son siège près de la crémaillère; et Mrs. Cloke de répondre en se lissant les genoux: «Pour la terre.»
«J'y renonce, fit George, un soir, dans leur chambre. On dirait que dans ce pays les gens ne sont rien en comparaison du lieu qu'ils habitent. A l'entendre, Friars Pardon fut une sorte de Moloch.
--Pauvre vieille chose! (Ils venaient, comme d'habitude, de faire le tour des fermes avant le thé.) Pas étonnant, s'ils l'aimaient. Pensez aux sacrifices qu'ils ont faits pour elle! Jane Elphick a épousé le second Torrell afin de la garder dans la famille. Le salon octogone, au plafond à moulures, contigu à la grande chambre à coucher, était le sien. Mais lui, que vous a-t-il raconté en donnant à manger à ses cochons? demanda Sophie.
--C'est à propos des cousins Torrell et de l'oncle qui est mort à Java. Ils habitaient à Burnt House--derrière High Pardons, là où il y a ce ruisseau tout obstrué.
--Non. Burnt House est sous le bois de High Pardons, _avant_ d'arriver à Gale Anstey, corrigea Sophie.
--Soit. Le vieux Cloke disait...»
Sophie ouvrit la porte toute grande, et d'en haut cria dans la cuisine, où les Cloke étaient en train de couvrir le feu:
«Mrs. Cloke, est-ce que Burnt House n'est pas sous High Pardons?
--Oui, ma chère petite, cela va sans dire, repartit distraitement la voix aux accents mollets. (Une petite toux.) Je vous demande pardon, madame. Qu'est-ce que c'était donc, que vous disiez?
--Rien. Je préfère la première manière, répondit Sophie en riant.
--Et George lui resservit le chapitre manquant, tandis qu'elle écoutait, assise sur le lit.
--Ici aujourd'hui, et demain ailleurs, fit Cloke, d'un ton sentencieux. Ils ont payé leur premier mois, mais nous n'avons pour garantie que cette lettre de Mrs. Shonts.
--Personne de ceux qu'elle a envoyés ne nous a encore trompés. Cela m'a échappé, tout à l'heure. C'est une jeune dame fort honnête. Ils vont s'en aller d'ici peu. Et vous aussi, vous avez parlé beaucoup trop, Alfred!
--Oui, mais les Elphicks sont tous morts. Personne n'est plus là pour me retourner les paroles que je lâche. Mais pourquoi qu'ils continuent à rester et rester comme cela?»
En temps voulu, George et Sophie se posaient réciproquement cette question, puis la laissaient de côté. Ils prétendaient que le climat--un composé gris-perle, sans rien de commun avec les brûlantes et froides férocités de leur pays natal--leur convenait, de même que convenait certainement à George le lourd calme des nuits. Il lui était épargné jusqu'à la vue d'une de ces routes empierrées, qui, menant, selon toutes probabilités, aux affaires, éveillent le désir chez un homme; et le bureau de télégraphe du village de Friars Pardon, où l'on vendait des cartes postales illustrées et des toupies, se trouvait distant de deux milles à pied à travers bois et champs. Pour tout ce qui concernait son passé parmi ses semblables, ou le souvenir que ceux-ci avaient conservé de lui, il eût tout aussi bien pu habiter une autre planète; et Sophie, dont la vie s'était fort amplement dépensée parmi des femmes aussi dépourvues de mari que pourvues de superbe idéal, n'éprouvait nul désir de quitter ce qu'elle considérait comme un présent de Dieu. Les repas non précipités, la connaissance des heures délicieusement désœuvrées qui suivraient, les étendues de ciel tendre sous lesquelles ils se promenaient ensemble et ne comptaient le temps qu'au gré de leur faim ou de leur soif; sous les pieds, cette bonne herbe qui se riait des milles; leurs découvertes, toujours ensemble, dans les fermes--Griffons, Rocketts, Burnt House, Gale Anstey, et la ferme de la maison, où Iggulden à la blouse bleue les guettant au passage, ils fouillaient encore une fois la vieille demeure; les longs après-midi de pluie, où ils s'allongeaient les pieds sur le rebord profond de la fenêtre, vis-à-vis des pommiers, et causaient ensemble comme jamais jusqu'alors ils n'avaient encore trouvé le temps de causer--tout cela contentait l'âme de la jeune femme, et son corps en profitait.
«Vous rendez-vous compte, demanda-t-elle un matin, que voilà trente-quatre jours que nous sommes ici absolument seuls?
--Les avez-vous comptés? demanda-t-il pour toute réponse.
--Vous ont-ils plu? répliqua-t-elle.
--Sans doute. Je n'y ai guère réfléchi. Oui, cependant. Il y a six mois, je me serais rongé à en être malade. Vous vous rappelez, au Caire? Je n'ai eu que deux ou trois mauvais moments. Vais-je mieux, ou est-ce la décrépitude finale?
--Le climat, rien que le climat.
Sophie, assise sur la barrière d'où le regard dominait Friars Pardon, derrière la grange des Cloke, balança ses bottines anglaises neuves.
--Il faut cependant faire quelque chose, ici-bas, dit-il, quand ce ne serait qu'histoire de ne pas se perdre la main. (Ses yeux, en parcourant les champs dépouillés, ne vacillaient plus.) Est-ce vrai?
--Organisez un golf sur Gale Anstey. Je suppose qu'il vous serait possible de louer Gale Anstey.
--Non, je ne suis pas Anglais à ce point. Cloke prétend que, si l'on voulait, toutes les fermes d'ici pourraient rapporter.
--Soit, je suis Anastasie du _Treasure of Franchard_[3]. Je me contente de vivre et de faire ronron. Rien ne presse.
[Note 3: Robert-Louis Stevenson. Voir le volume intitulé _The Merry Men_.]
--Non. (Il sourit.) En attendant, je m'en vais voir mon courrier.
--Vous aviez promis de n'en pas avoir.
--Une affaire se présente, qui m'amuse. Parole d'honneur. Elle ne me porte pas du tout sur les nerfs.
--Besoin d'un secrétaire?
--Non, merci, ma vieille! N'est-ce pas, cela, on ne peut plus anglais?
--Trop anglais! Allez-vous-en. (Mais elle n'en rendit pas moins carrément le baiser.) Je m'en vais à Friars Pardon. Il y a bien une semaine que je n'ai mis le pied dans la maison.
--Comment avez-vous décidé de meubler la chambre de Jane Elphick? demanda-t-il en riant. (Car c'en était devenu entre eux un château en Espagne de tous les instants.)
--Meubles chinois en bois noir et brocart de soie jaune,» répondit-elle.
Sur quoi elle descendit la pente en courant. A l'aide d'un rejeton de frêne qu'Iggulden avait coupé pour elle une semaine auparavant, elle fit le moulinet, afin de disperser quelques vaches, aux approches d'un trou de haie, et, tout en chantant, comme elle passait sous les chênes verts, se rendit à la maison de ferme, derrière Friars Pardon. Le vieillard restant introuvable, elle frappa à sa porte à demi ouverte, car il le lui fallait pour occuper son après-midi désœuvré. Un chien de berger, aux yeux bleus, un nouvel ami, vieil ennemi de Rambler, sortit en rampant, et la supplia d'entrer.
Iggulden était assis dans son fauteuil, près du feu, un sarcloir entre les genoux, tête baissée. Quoiqu'elle n'eût jamais encore vu la mort, son cœur, qui ne perçut pas le moindre battement, lui dit qu'il était mort. Sans un mot, sans un cri, elle resta là, de l'autre côté de la porte, tandis que le chien lui léchait la main. Lorsque ce dernier dressa le nez en l'air, elle s'entendit lui dire:
«Ne hurle pas! Je t'en prie, ne hurle pas, Scottie; sans quoi je vais me sauver!»
Elle tint bon, tandis que, dans la cour, les ombres s'avançaient vers midi; elle s'assit, au bout de quelques instants, sur les marches, près de la porte, les bras autour du cou du chien, attendant la venue de quelqu'un. Elle regarda les cheminées sans fumée de Friars Pardon balafrer d'ombre les toits de la grande demeure, et la fumée du dernier feu d'Iggulden se raréfier, puis cesser. Contre toute volonté elle se mit à se demander à combien de Moones, d'Elphicks et de Torrells on avait fait passer le tournant du grand escalier. Alors, elle se rappela le mot du vieillard: «Droit debout comme une boîte à lait», et se cacha le visage sur le cou de Scottie. A la fin, les sabots d'un cheval résonnèrent sur les dalles, firent bruire la vieille paille grise de la cour, et elle se trouva en face du pasteur--personnage qu'elle avait vu à l'église déclamer des impossibilités (Sophie était Unitaire) d'une voix qui manquait de naturel.
«Il est mort, dit-elle sans préambule.
--Le vieil Iggulden? Moi qui venais causer avec lui! (Le pasteur entra, tête découverte.) Ah! l'entendit-elle prononcer. Un arrêt du cœur! Depuis combien de temps êtes-vous ici?
--Depuis onze heures moins le quart. (Elle regarda attentivement à sa montre, et s'aperçut que sa main ne tremblait pas.)
--Je vais rester avec lui, maintenant, jusqu'à l'arrivée du docteur. Croyez-vous pouvoir le prévenir, et... oui, Mrs. Betts, dans le cottage à la glycine, près du forgeron? J'ai peur que cela ne vous ait plutôt causé quelque saisissement.»
Elle fit oui de la tête, et s'enfuit dans la direction du village. Un moment, les forces lui manquèrent; elle se laissa tomber au pied d'une haie, et jeta derrière elle un regard sur la maison. De façon ou d'autre le silence et l'impassibilité de cette dernière la raidirent, et elle put s'acquitter de sa commission.
Mrs. Betts, petite brune aux yeux noirs, montra presque autant d'insensibilité que Friars Pardon.
«Oui donc, oui donc, naturellement. Pensez! Ma foi, cet Iggulden, il aurait pu mourir à la même époque que mon père. Muriel, va me chercher mon petit sac bleu, s'il te plaît. Oui, madame. Ils tombent comme des branches d'ormeau en l'absence de vent. Comme cela, sans avertir. Muriel, ma bicyclette est derrière le poulailler. Je vais prévenir le Dr. Dallas, madame.»
Elle partit d'un tour de roue, telle une brune abeille, tandis que Sophie--_le ciel en haut et la terre en bas_[4] changés--retournait d'un pas rapide au logis, pour aller, dans le désordre du rire et des pleurs, s'affaler sur George, tout entier à ses lettres.
[Note 4: Deutéronome, v. 8.]
«Tout cela leur semble on ne peut plus naturel, dit-elle d'une voix entrecoupée. _Ils tombent comme des branches d'ormeau en l'absence de vent._ _Oui, madame._ Non, il n'y avait rien du tout d'horrible, seulement... seulement, oh, George, son pauvre bâton luisant entre ses pauvres genoux si maigres! Je n'aurais pas pu le supporter si Scottie avait hurlé. Je ne savais pas que le pauvre pasteur était si... si sensible. Il m'a exprimé sa crainte que cela ne m'eût cau... causé quelque saisissement. Mrs. Betts m'a conseillé de rentrer; j'ai cru que j'allais m'écrouler sur son plancher. Mais je ne me suis pas déshonorée. Je... je ne pouvais pas le laisser... n'est-ce pas?
--Vous êtes sûre de ne pas vous être fait du mal? s'écria Mrs. Cloke, qui avait appris la nouvelle par la télégraphie des fermes, plus ancienne, mais plus prompte, que celle de Marconi.
--Non. Je suis en parfaite santé, affirma Sophie.
--Couchez-vous jusqu'à l'heure du thé. (Mrs. Cloke lui donna une petite tape sur l'épaule.) Ils vous sauront beaucoup du gré, quoique voilà vingt ans qu'elle n'a plus l'esprit bien d'aplomb.»
_Ils_ arrivèrent avant la tombée de la nuit--un homme à barbe noire, au large pantalon de velours, et une petite vieille toute tremblotante, qui pépiait comme un roitelet.
«C'est moi son fils! dit l'homme à Sophie, parmi les touffes de lavande. On a eu des difficultés, il y a de cela vingt ans, et on ne s'est pas reparlé depuis. Mais je suis son fils tout de même, et nous vous remercions bien de l'avoir veillé.
--C'est moi qui ne suis que trop contente de m'être trouvée là, répondit-elle. (Et elle était sincère.)
--Nous avons entendu dire qu'il parlait beaucoup de vous de temps à autre depuis que vous êtes ici. Nous vous remercions de bon cœur, ajouta l'homme.
--Est-ce vous, le fils qui était en Amérique? demanda-t-elle.
--Oui, ma-ame. Sur la ferme de mon oncle, dans le Connecticut. Il était ce qu'on appelle là-bas _chef de route_.
--Où, cela, dans le Connecticut? demanda George par-dessus l'épaule de sa femme.
--Veering Hollow, qu'on appelait cela. Je suis resté là six ans avec mon oncle.
--Comme le monde est petit! s'écria Sophie. Mais toute la famille de ma mère vient de Veering Hollow. Il doit y en avoir encore là-bas... les Lahsmars. Vous n'avez jamais entendu parler d'eux?
--Je me rappelle avoir entendu ce nom-là, à ce qu'il me semble,» répondit-il.
Mais son visage resta tout aussi impassible qu'un dos de bêche.
Un peu avant la nuit, une femme en gris, faisant des enjambées de fantassin, et portant sur son bras un long bâton ferré, traversa le verger à grand fracas, en criant pour avoir à manger. George, sur qui l'anglais à brûle-pourpoint exerçait une mystérieuse fatigue, s'enfuit dans la salle, tandis que Mrs. Cloke s'avançait toute rayonnante. Quant à Sophie, elle ne pouvait s'échapper.
«Nous venons de l'apprendre à l'instant, dit l'étrangère, en la prenant à partie. Je suis restée dehors toute la journée avec les otter-hounds[5]. Quelque chose de pas ordinaire...»
[Note 5: Otter-hounds, chiens avec lesquels on chasse la loutre.]
--Avez-vous... heu... tué?» demanda Sophie.
Elle savait, grâce à ses lectures, qu'ici elle ne pouvait s'égarer bien loin.
«Oui, une femelle sèche... dix-sept livres, lui fut-il répondu. Quelque chose de pas ordinaire, que vous avez fait là. Pauvre vieil Iggulden...
--Oh... c'est cela! fit Sophie illuminée.
--S'il y avait eu du monde à Friars Pardon, cela ne serait jamais arrivé. On aurait veillé sur lui. Mais, qu'est-ce que vous voulez attendre d'un tas de solicitors de Londres?»
Mrs. Cloke murmura quelque chose.
«Non. Je suis trempée jusqu'aux genoux. Si je m'éternise en route, je vais attraper froid. Une tasse de thé, Mrs. Cloke, et puis rien qu'un de vos sandwichs, que je mangerai tout en marchant. (A l'aide d'un mouchoir de soie vert et jaune elle essuya son visage hâlé.)
--Oui, mylady!»
Mrs. Cloke s'échappa pour revenir promptement.
«Notre terre est mitoyenne avec Friars Pardon sur une longueur d'un mille en descendant vers le sud, expliqua-t-elle, en brandissant la tasse pleine; mais on a bien assez à faire avec son monde à soi, sans aller braconner en terre d'autrui. Pourtant, si j'avais su, j'aurais envoyé Dora, cela va sans dire. L'avez-vous vue, cet après-midi, Mrs. Cloke? Non? Je me demande si cette fille ne s'est pas donné une entorse. Merci.»
Formidable fut le quignon de pain accompagné de lard que lui présenta Mrs. Cloke.
«Comme je le disais, Friars Pardon est une honte! Laisser le monde mourir comme des chiens! Il devrait y avoir là des gens pour accomplir leur devoir. Vous avez accompli le vôtre, quoique rien ne vous y obligeât. Bonsoir. Dites à Dora, si elle vient, que j'ai filé devant.»
Elle s'éloigna à grands pas, en mâchant sa croûte, et Sophie, qui suffoquait, s'en alla d'un pas chancelant, dans la salle, secouer George, que le rire déjà suffisamment secouait.
«Pourquoi êtes-vous resté là derrière la persienne à guetter mon regard? Pourquoi n'êtes-vous pas venu accomplir le vôtre, de devoir?
--Parce que j'aurais éclaté. Avez-vous vu cette joue toute crottée? dit-il.
--D'abord, oui. Et puis je n'ai plus osé regarder de nouveau. Qui est-ce?
--Dieu... ou, si vous aimez mieux, une déité locale. En tout cas, c'est encore une de ces choses qu'on s'attend à ce que vous sachiez d'instinct.»
Mrs. Cloke, choquée de leur légèreté, leur raconta que c'était Lady Conant, femme de Sir Walter Conant, baronnet, grand propriétaire du voisinage, et, sinon Dieu, du moins Sa visible Providence.
«Le rire, déclara Sophie plus tard dans leur chambre, est l'insigne du sauvage. Vous ne pouviez donc pas conserver plus d'empire sur vous-même? Pour elle, tout cela est arrivé.
--Tout cela _est arrivé_ pour moi. Voilà ce qui me tracasse, répondit-il sur un ton de voix bizarre. En tout cas, c'est assez _arrivé_ pour servir à tuer le temps. Ne croyez-vous pas?
--Que voulez-vous dire? demanda-t-elle vivement, quoique, à sa voix, elle devinât.
--Que je vais mieux. Me voici en état de rouspéter.
--Contre quoi?
--Ceci! (Il promena la main autour de l'unique pièce.) Il me faut quelque chose pour faire joujou jusqu'à ce que je sois de nouveau vraiment d'attaque.
--Ah! (Elle s'assit sur le lit, et se pencha en avant, les mains croisées). Je me demande si c'est bien bon pour vous.
--Nous nous sommes trouvés mieux ici que n'importe où, poursuivit-il lentement. On pourrait toujours revendre.»
Elle hocha la tête gravement, tandis que ses yeux étincelaient.
«La seule chose qui m'ennuie, c'est ce qui est arrivé ce matin. Je veux savoir ce que vous éprouvez à ce sujet. Si cela vous a pris sur les nerfs le moins du monde, nous pouvons faire démolir la vieille ferme, derrière la maison... à moins, peut-être, que cela n'ait gâté toute l'idée pour vous?
--La démolir? s'écria-t-elle. Vous n'entendez rien aux affaires. Mais c'est là que nous pourrions habiter pendant que nous ferons mettre en état la maison. C'est presque sous le même toit. Non! Ce qui est arrivé ce matin m'a paru plutôt une... une indication qu'autre chose. Il devrait y avoir du monde à Friars Pardon. Lady Conant a parfaitement raison.
--Je pensais surtout aux bois et aux routes. Je pourrais doubler la valeur de l'endroit en six mois.
--Combien en demandent-ils?»
Elle secoua la tête, et ses cheveux dénoués lui tombèrent en auréole sur les joues.
«Soixante-quinze mille dollars. Ils en accepteront soixante-huit.
--Pas la moitié de ce que nous avons payé notre vieux yacht, lors de notre mariage. Et nous n'avons guère eu de bon temps dessus. Vous étiez...
--Eh bien, quoi? Je m'aperçus que j'étais trop Américain pour me contenter d'être le fils d'un homme riche. Vous n'allez pas m'en blâmer?
--Non, certes; seulement, ce fut ce qu'on pourrait appeler une lune de miel d'affaires. Où en êtes-vous, de ce marché, George?
--Je peux expédier par la poste les arrhes sur le prix d'achat dès demain matin, et nous pouvons bâcler le tout d'ici une quinzaine de jours ou tout au plus trois semaines... si vous dites oui.
--Friars Pardon! Friars Pardon! chanta Sophie transportée, ses yeux gris sombre agrandis par la joie. Toutes les fermes? Gale Anstey, Burnt House, Rocketts, la Ferme de la Maison, et Griffons? Sûr, que vous les avez toutes?
--Sûr. (Il sourit.)
--Et les bois? Le Bois de High Pardons, celui de Lower Pardon, de Suttons, et Duton's Shaw, Reuben's Ghyll, Maxey's Ghyll et les deux Oak Hangers? Sûr, que vous les avez tous?
--Jusqu'à la dernière brindille. Mais, vous les connaissez aussi bien que moi. (Il se mit à rire.) On dit qu'il y a cinq mille dollars... mille livres sterling, je veux dire, de bois de charpente, rien que dans les Hangers.
--La première chose à faire, c'est de réparer le fourneau de Mrs. Cloke, et le toit de la cuisine. Je crois que je vais faire blanchir tout cela à la chaux, interrompit Sophie, en désignant le plafond. C'est partout une honte. Lady Conant a parfaitement raison. George, quand avez-vous commencé à devenir amoureux de la maison? Dans la chambre verte... ce premier jour? Moi, oui.
--Je n'en suis nullement amoureux. Il faut bien faire quelque chose pour tuer le temps jusqu'à ce qu'on soit en état de travailler.
--Ou quand nous étions là debout sous les chênes, et que la porte s'est ouverte? Oh! Devrai-je aller à l'enterrement du pauvre Iggulden? (Elle soupira de contentement parfait.)
--Ne prendrait-on pas cela pour une liberté... _maintenant_? dit-il.
--Mais, je l'aimais.
--Mais vous ne le possédiez pas à la date de sa mort.
--Cela ne saurait me tenir à l'écart. Seulement, ils ont fait un tel embarras parce que je l'ai veillé (elle reprit sa respiration), que cela pourrait, à ce point de vue, passer aussi pour de l'ostentation. Oh, George (elle tendit sa main en quête de celle de son mari), nous sommes deux petits orphelins en train de s'agiter dans des mondes dont ils n'ont aucune idée, et nous commettrons plus d'un impair! Mais jamais nous ne nous serons autant amusés.
--Nous courrons à Londres demain matin, pour voir s'il est possible de presser ces... solicitors anglais. J'ai besoin de me mettre au travail.»
Ils partirent, et passèrent par nombre de tortures avant de rentrer en fiacre à travers champs, un samedi soir, pressant contre leur cœur une boîte de deux pieds sur deux pieds et demi, remplie de chartes et de cartes,--légitimes propriétaires de Friars Pardon, y compris ses cinq fermes délabrées.
«J'espère on ne peut plus sincèrement, Madame, et j'ai la conviction, que c'est pour votre bonheur, soupira Mrs. Cloke, lorsqu'on lui annonça la nouvelle près du feu de la cuisine.
--Ciel! Ce n'est pas un mariage! se récria Sophie, quelque peu effarée.
--Si on envisage la chose à son point de vue exact...»
L'œil de Mrs. Cloke se tourna vers son fourneau.
«Envoyez-le réparer demain, chuchota Sophie.
--Nous n'avons pu nous empêcher de remarquer, dit Cloke lentement, par le nombre de fois que vous y êtes allés, que vous et votre dame, vous vous sentiez attirés par elle, mais... mais je ne sais pas si nous avons jamais précisément pensé...»
Le regard de sa femme l'arrêta.
«Que nous étions ce genre de monde-là, dit George. Nous n'en sommes pas encore bien sûrs nous-mêmes.
--Peut-être ben, dit Cloke, en se frottant les genoux, peut-être ben, histoire de parler, que vous allez la _parquer_?
--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda George.
--Transformer tout en un beau parc comme Violet Hill (il tourna le pouce vers l'ouest), que Mr. Sangres a acheté. C'était quatre fermes, et Mr. Sangres en a fait un beau parc, avec un troupeau de daims.
--Alors, ce ne serait plus Friars Pardon, dit Sophie. N'est-ce pas?
--Je ne sais pas si j'ai jamais entendu dire que Friars Pardon ait jamais été autre chose que du blé et de la laine. Seulement, il y a des messieurs qui assurent que les parcs, cela cause moins d'ennui que les locataires. (Il eut un petit rire nerveux.) Mais le vrai monde, naturellement, il continue à peu près comme il est accoutumé à faire.
--Je comprends, dit Sophie. Comment Mr. Sangres a-t-il gagné sa fortune?
--Je n'avons jamais ben su. C'était le poivre et les épices, ou c'était peut-être ben les gants. Non, les gants, c'était Sir Reginald Liss, à Marley End. Les épices, c'était Mr. Sangres. C'est un monsieur brésilien--très comme qui dirait brûlé du soleil.
--Soyez sûrs, en tout cas, d'une chose. Vous n'aurez pas le moindre ennui,» dit Mrs. Cloke, au moment où ils s'en allaient se coucher.
Or, la nouvelle de l'achat fut donnée aux seuls Mr. et Mrs. Cloke, à huit heures du soir, un samedi. Pas une âme ne quitta la ferme jusqu'au moment où ils se mirent en route pour se rendre à l'office, le lendemain matin. Malgré quoi, lorsqu'ils arrivèrent à l'église et firent mine de se glisser de côté à leurs places habituelles, un peu plus loin que les fonts baptismaux, où l'on voyait le bout fourré de rouge des cordes de cloches bouger et virer aux heures sonnantes, ils se trouvèrent irrésistiblement portés en avant, un Cloke sur chaque flanc (et cependant ils n'avaient pas fait route avec les Cloke), sur le sein toujours reculant d'un bedeau en robe noire, lequel les introduisit dans un banc fermé, en tête du bas-côté gauche, sous la chaire.
«C'est, soupira-t-il d'un accent de reproche, le Banc de Friars Pardon», et les y enferma.
Ils ne pouvaient guère voir plus que les enfants de chœur dans le sanctuaire; mais, jusqu'à la racine des cheveux de la nuque, ils sentaient que l'auditoire, par derrière, les dévorait impitoyablement du regard.
«_Lorsque l'impie aura quitté son impiété_...»
La voix forte et étrangère du prêtre vibra sous la voûte à consoles, et une sensation d'isolement encore inconnu leur submergea le cœur, tandis que, peu familiarisés avec le service de l'Eglise d'Angleterre, ils cherchaient dans leurs livres les endroits où l'on en était. La prière: «Notre Père qui _es_»--au lieu de «Notre Père qui _êtes_»--mit le comble à cette désolation. Sophie se prit à penser comme quoi, en d'autres pays, leur achat, longtemps avant cela, eût été discuté à tous les points de vue dans une douzaine de feuilles, oubliant que George, depuis des mois, ne s'était pas vu autorisé à parcourir de l'œil ces titres courants noirs et rugissants. Ici, rien que silence--pas même d'hostilité! La partie était engagée pour eux; les autres joueurs cachaient leurs cartes, et attendaient. Il y avait, elle le sentait, comme quelque chose en suspens dans l'air, et, lorsque sa vue s'éclaircit, ce fut pour tomber, oui, sur une tablette murale qui représentait un oiseau sans pattes planant sur la devise: _Demorez ung poï--Demorez ung poï._
A la litanie, George eut maille à partir avec un agenouilloir instable, et glissa la bande de tapis sous la banquette. Sophie repoussa aussi en arrière le bout qui était de son côté, et ferma les yeux sous une sensation de brûlure qui ressemblait fort à celle des larmes. Lorsqu'elle les rouvrit, elle regardait le nom de jeune fille de sa mère, bel et bien gravé sur une dalle bleue, par terre, dans le banc:
Ellen Lashmar, ob. 1796. œtat. 27.
Elle fit du coude à George, et du doigt montra la chose. Agenouillés à l'abri, comme ils étaient, ils cherchèrent de plus amples renseignements; mais le reste de la plaque était tout uni.
«Jamais entendu parler d'elle? chuchota-t-il.
--Jamais appris qu'aucun de nous soit venu d'ici. Simple coïncidence.
--Peut-être. Mais cela me fait sentir mieux.»
Elle sourit, et, d'un clignement de paupière, chassa une larme qui lui pendait aux cils; puis elle lui prit la main, tandis qu'on priait pour _les femmes en labeur d'enfant_--non pas _en mal d'enfant_; et des moineaux, qui avaient trouvé le moyen de s'introduire entre les vitraux et leurs grillages protecteurs, gazouillèrent au-dessus de l'arbre généalogique d'albâtre et de vieille dorure des Conants.
Le banc du baronnet se trouvait à droite de la nef. Après le service, ses habitants prirent la direction de la sortie sans se hâter, mais de façon à barrer, comme il convenait, le passage à un individu bronzé, accompagné d'une nombreuse famille, lequel rongeait son frein sur leurs talons.
«Les épices, je pense, dit Sophie profondément charmée, tandis que les Sangres se faufilaient derrière les Conant. Laissez-les s'en aller, George.»
Mais, lorsqu'à leur tour ils sortirent, quantité de gens, dont les yeux semblaient ne former qu'un œil unique, s'attardaient encore à la barrière surmontée d'un porche.
«Je veux voir s'il y a d'autres Lashmars enterrés ici, dit Sophie.
--Pas maintenant. Cela me paraît jour d'exhibition. Rentrons vite,» répliqua-t-il.
Un groupe de familles, les Cloke un peu à part, s'ouvrit pour les laisser passer. Les hommes saluèrent d'un coup de tête saccadé; les femmes, avec les restes d'une révérence. Seul, le fils d'Iggulden, sa mère à son bras, leva son chapeau au passage de Sophie.
«Vos gens, lui dit à l'oreille la voix claire de Lady Conant.
--Je le suppose, repartit Sophie, en rougissant, car ils étaient à pas deux mètres d'elle.
--Et cette enfant, elle m'a tout l'air de venir avec les oreillons. Vous devriez dire à la mère de ne pas l'amener à l'église.
--Je ne pouvons pas la laisser derrière, milady, déclara la femme. Elle serait pas longue à mettre le feu à la maison. Elle est si tellement hardie avec les allumettes. C'est-y vrai, ma petite Maudette?
--Le Dr. Dallas l'a-t-il vue?
--Pas encore, milady.
--Il faut qu'il la voie. Vous ne pouvez pas vous absenter, cela va sans dire. Mum! Mon imbécile de bonne vient le trouver pour ses dents demain à midi. Elle la prendra en passant... à Gale Anstey, n'est-ce pas?... à onze heures.
--Oui, merci beaucoup, milady.
--Je n'aurais pas dû le faire, dit Lady Conant en manière d'excuse. Mais Friars Pardon est resté si longtemps sans personne que vous me passerez ce petit braconnage. Maintenant, ne pouvez-vous pas déjeuner avec nous? Le pasteur vient d'habitude aussi. Je ne me sers pas des chevaux le dimanche (elle lança un coup d'œil sur le carrosse doré sur tranche du Brésilien). Ce n'est qu'à un mille à travers champs.
--Vous... vous êtes trop aimable, dit Sophie, qui s'en voulait de sentir sa lèvre trembler.
--Ma chère petite (le ton de contrainte se changea en un murmure flatteur), croyez-vous que je ne sais pas ce qu'on éprouve lorsqu'on arrive dans un comté étranger--une contrée étrangère, devrais-je dire--loin de tout son monde? La première fois que j'ai quitté le Shropshire--d'où je suis, vous savez--j'ai passé tout un jour et une nuit à pleurer. Mais ce n'est pas de se faire de la bile, qui améliore la solitude. Oh, voici Dora! Elle s'était bien, en effet, donné une entorse, ce jour-là.
--Je cloche encore du pied, dit d'une voix franche la grande jeune fille. Vous devriez sortir avec les otter-hounds, Mrs. Chapin; je crois qu'on explore l'eau chez vous la semaine prochaine.»
Sir Walter avait déjà emmené George, et le pasteur s'en vint de l'autre côté de Sophie. Il ne fallait pas songer à échapper au prompt cortège plus qu'au lunch prolongé, où la conversation ne fit qu'aller et venir en remous à voix basse, qui avaient le village pour centre. Sophie entendit le pasteur et Sir Walter s'adresser gaiement à son mari en l'appelant «Chapin» tout court! (Elle se rappela, par ailleurs, avoir connu dans une vie précédente nombre de femmes qui, s'adressant à leur mari, l'appelaient habituellement Monsieur Un Tel.) Après le lunch, Lady Conant lui parla en termes explicites de la maternité, telle qu'on l'entend dans les cottages et les fermes éloignés de tout secours, et du devoir, en cela, de la maîtresse de Friars Pardon.
Une barrière dans une haie de hêtre, qu'ils atteignirent à travers de triples pelouses, les mit dehors, avant l'heure du thé, dans la partie sud et mal peignée de leur terre.
«Il me faut votre main, s'il vous plaît, dit Sophie, dès qu'ils furent à l'abri parmi les troncs de hêtres et les houx désordonnés. Vous rappelez-vous la vieille fille de _Providence and the Guitar_[6], qui, ayant entendu le commissaire jurer, eut peine, dans la suite, à se croire vierge? Parce que je me sens avec elle des liens de parenté. Lady Conant est...
[Note 6: Robert-Louis Stevenson.]
--Avez-vous découvert quelque chose sur les Lashmars? interrompit-il.
--Je n'ai pas demandé. Je vais d'abord écrire à tante Sydney à ce sujet. Oh! Lady Conant a parlé, à déjeuner, de terre qu'ils auraient achetée à des Lashmars il y a quelques années. J'ai découvert qu'en fait c'était au commencement du siècle dernier.
--Qu'avez-vous dit?
--J'ai dit: «Vraiment; mais c'est fort intéressant!» Comme cela. Je ne veux pas avoir l'air de chercher à me pousser. J'ai entendu parler des efforts de Mr. Sangres dans cet ordre d'idées. Et vous? Je ne pouvais pas vous voir derrière les fleurs. Le terrain était-il difficile, mon ami?»
George épongea un front déjà bruni par le grand air.
«Oh non... tout ce qu'il y a de plus facile. J'ai acheté Friars Pardon pour empêcher les oiseaux de Sir Walter de s'égarer.»
Un coq faisan fit bruire les feuilles mortes, et se leva presque sous leurs pieds. Sophie sauta en l'air.
«C'en est un, fit George avec calme.
--Ma foi, vos nerfs vont mieux, en tout cas, reprit-elle. Leur avez-vous dit que vous aviez acheté la chose pour en faire joujou avec?
--Non. C'est là que j'ai manqué de nerf. Je n'ai commis qu'une seule gaffe... je crois. J'ai dit que je ne comprenais pas pourquoi louer de la terre à des gens pour l'exploiter ne constituait pas une offre d'affaire comme une autre.
--Et qu'ont-ils répondu?
--Ils ont souri. Je finirai bien par savoir ce que ce sourire signifie. Ce ne sont pas gens à les gaspiller, leurs sourires. Voyez-vous ce sentier, près de Gale Anstey?»
Leurs regards plongeaient du haut de la pente sur un creux en forme de coupe. Par deux et par trois, des gens endimanchés suivaient lentement les chemins qui conduisaient d'une ferme à l'autre.
«J'en ai déjà vu je ne sais combien sur notre terre, dit Sophie. Eh bien, quoi?
--Cela vous montre que nous ne devons pas les priver de leurs droits de passage.
--Ces sentiers à vaches, dont nous nous sommes servis, en croisent des quantités! dit énergiquement Sophie.
--Oui. Eh bien, n'importe lequel d'entre eux nous coûterait, en frais judiciaires, deux mille livres à clore.
--Mais nous n'avons nulle intention de le faire.
--Toute la population entrerait en lutte, si nous le faisions.
--Mais, c'est notre terre, pourtant. Nous pouvons faire ce que nous voulons.
--Ce _n'est pas_ notre terre. Nous n'avons fait que la payer. Nous lui appartenons, et elle appartient aux gens... nos gens, comme on les appelle. Ce n'est pas pour rien que je viens de déjeuner avec des Anglais.»
Ils passèrent lentement d'un champ pointillé de fougères au suivant--tout émus de l'orgueil du propriétaire, projetant à chaque détour changements et restaurations, s'arrêtant dans leurs sentiers pour discuter, s'écartant l'un de l'autre pour embrasser deux points de vue à la fois, ou se rapprochant pour en examiner un seul. Des couples se dérangeaient pour les laisser passer, tout en souriant secrètement.
«Nous en commettrons, des impairs, finit-il par dire.
--Ensemble, en tout cas. Vous n'allez pas laisser personne s'en mêler, dites-moi?
--Que les entrepreneurs. (Il lui serra la main.) Ce petit syndicat que voici ne compte que sur lui-même.
--Mais vous pourriez sentir le besoin de quelqu'un, insista-t-elle.
--Oui... mais ce sera vous. C'est une affaire, Sophie; mais cela va être amusant.
--Dieu le veuille!» repartit-elle en rougissant.
Et elle se cria à elle-même, comme ils rentraient pour le thé:
«Cela en vaut la peine. Oui, cela en vaut la peine!»
La mise en état et l'emménagement de Friars Pardon fut une besogne des plus minutieuses, mais tout entière accomplie selon le mode anglais, sans frottement. Le temps et l'argent seuls furent mis en réquisition. Le reste demeura aux mains de bienfaisants conseillers de Londres, ou de génies, mâles et femelles, évoqués par Mr. et Mrs. Cloke du désert des fermes. Au centre se tenaient George et Sophie, un peu effarés, leurs intérêts s'étendant de jour en jour de tous les côtés.
«Je ne veux pas parler contre les Londoniens, déclara Cloke, promu par lui-même aux fonctions de commis des travaux extérieurs, d'ingénieur consultant, de chef du bureau de l'immigration, et d'inspecteur des eaux et forêts; mais vos gens, à vous, ne voudraient pas avoir l'air, pourtant, de trop vous écorcher.
--Comment le savoir? dit George.
--Dans cinq années d'ici, ou quelque chose d'approchant, admettons, vous serez en train de jeter un coup d'œil sur vos comptes de la première année, et, sachant ce que vous saurez alors, vous direz: «Oui-da, Billy Beartup--ou, cela se pourrait, le vieux Cloke--m'en a fait de belles quand j'étais nouveau venu!...» On n'aime pas se sentir cela en réserve contre soi.
--Je crois comprendre, repartit George.
--Mais, cinq années, c'est prévoir bien longtemps à l'avance.
--Je crains ben que ce chêne que Billy Beartup a abattu dans Reuben's Ghyll n'en mette pas moins de sept à être bon pour le plancher du salon, dit Cloke d'une voix traînante.
--Oui? Cela me regarde, déclara Sophie. (Billy Beartup, de Griffons, bûcheron d'éducation et de naissance, fermier par infortune de mariage, avait déposé sa hache à leurs pieds un mois auparavant.) Désolée si je vous ai engagé dans une autre éternité!
--Et nous ne saurons même pas, d'ici ce temps-là non plus, si nous ne nous sommes pas mis dedans avec _votre_ nouveau chemin de voitures», dit Cloke, toujours soucieux de tenir la balance exacte--avec une once ou deux en faveur de Sophie.
Les quatre mois passés avaient habitué George à ne pas répliquer. Le chemin carrossable, qui montait en lacets au haut de la colline, absorbait présentement tout son intérêt. Ils se mirent en route pour aller y jeter un coup d'œil, ainsi qu'à la machine à ébouer importée d'Amérique, laquelle avait comme frappé d'insolation l'âme guère ensoleillée de Skim Winch, le charretier. Mais le jeune Iggulden était appointé maintenant, et, sous sa direction, _Buller_ et _Roberts_, les grands chevaux, remuaient des montagnes.
«Vous la levez comme ceci, et puis lui donnez une petite tape comme cela, expliqua-t-il à l'équipe. Mon oncle a été maître de route au Connecticut.
--Il y a donc des routes, là-bas? demanda Skim, assis sous les lauriers.
--Guère plus que des chemins d'intérêt commun. De la saleté. Cela vous irait bien, Skim.
--Pourquoi? demanda l'imprudent.
--Parce que vous ne ramasseriez pas de beignes, quand vous tombez saoul de votre charrette le samedi.
--Je n'en ai pas ramassé, la dernière fois, en tout cas», gronda Skim.
L'explosion de rire une fois calmée, le vieux Whybarne, de Gale Anstey, dit d'une petite voix flûtée:
«Qu'on dise ce qu'on voudra, il n'y a pas à nier que Chapin sait reconnaître la bonne ouvrage. Il ne construit pas un jour pour démolir le lendemain, comme ce nègre de Sangres.
--C'est _elle_, qui sait ce qu'elle veut, dit Pinky, le frère de Skim Winch, véritable Napoléon parmi les charretiers qui avaient aidé à apporter le grand piano à travers champs sous les pluies d'automne.
--Elle a de bonnes raisons pour cela, déclara Iggulden. Hôôô là, Buller! C'est une Lashmar. Ils ne s'y sont jamais repris à deux fois pour penser.
--Oh, vous avez découvert cela? Est-ce que la réponse de votre oncle est arrivée?» demanda Skim, lequel doutait qu'un pays aussi éloigné que l'Amérique fût pourvu de postes.
Les autres le regardèrent d'un air méprisant. Skim était toujours d'un siècle en arrière.
Iggulden se reposa de ses travaux.
«C'est une Lashmar, comme qui dirait tout _drait_. J'ai sauté sur la plume pour écrire de suite à mon oncle--moins d'un mois après qu'elle avait dit que sa famille venait de Veering Hollow.
--Où il n'y a pas de routes? interrompit Skim, sans que personne se mît à rire.
--Mon oncle s'est marié en secondes noces à une Américaine, qui s'en est tirée comme un... comme le coroner. C'est une Lashmar, de la vieille terre des Lashmars, avant qu'ils l'aient vendue aux Conants. C'est pas une Lashmar de Toot Hill, ni une de la famille des Crayfords. Son monde sort de la terre d'ici, ni craie ni forêt, mais de vrais vagabonds. Ils se sont embarqués pour l'Amérique--j'ai eu tout cela écrit par la femme de mon oncle--en dix-huit cent tout rond. Mon oncle dit qu'ils sont tous longs à faire des enfants.
--Cela ne serait-y pas aussi des nobles, là-bas, maintenant? demanda Skim.
--Non... y a pas de nobles en Amérique, n'importe depuis combien de temps vous y êtes. C'est contre leur loi. Y a d'autorisés que les riches et les pauvres. Ils sont hommes de loi et tout cela, là-bas, depuis deux cents ans... mais y a pas à dire, elle, c'est une Lashmar.
--Seigneur! Qu'est-ce que c'est _ben_ que cent ans? dit Whybarne, qui en avait soixante-dix-huit.
--Et ils écrivent aussi de là-bas--la femme de mon oncle, je veux dire--qu'on peut encore les reconnaître à la tête. Ils ont encore les cheveux couleur queue de vache... et, en marchant, ils jettent la jambe en dehors. Lui, il a les pieds en dedans... il marche comme un bohémien; mais elle, regardez-la, et vous la verrez jeter la jambe en dehors... comme un pur sang.
--Attention! Ferme cela!»
Les larges oreilles de Pinky avaient saisi un bruit de voix, et, au moment où le couple émergea des lauriers, les hommes étaient tout à la besogne, les yeux sur les pieds de Sophie.
Elle avait eu moins de bonheur qu'Iggulden dans son enquête, attendu que sa tante Sydney de Meriden répondit à ses questions par un discours de deux pages sur le patriotisme, les prospectus d'une Société de Progrès de Village, dont elle était présidente, et par une demande de souscription en retard pour un Cercle de Lecture de Filles de Fabrique. Sophie brûla le tout dans la cheminée d'_Orphée et Eurydice_, sans souffler mot.
«Ce que je voudrais bien savoir, dit George, lorsque le printemps se fit sentir, et que les jardins demandèrent réflexion, c'est qui est-ce qui me paiera jamais de mon travail? J'ai mis déjà là-dedans la valeur d'au moins un demi-million de dollars.
--Sûr que vous ne vous dépensez pas trop? demanda sa femme.
--Oh, non; je n'ai pas, de tout l'hiver, songé un seul instant à moi. (Il regarda ses brunes guêtres anglaises, et sourit.) Tout cela est derrière moi, maintenant. Je crois que je pourrais bien m'asseoir pour y réfléchir, à ces derniers mois, vous savez, avant de nous embarquer.
--Non... ah, non, tout, mais pas cela! s'écria-t-elle.
--Mais il faut bien que je rentre, un jour. Vous n'avez pas la prétention de me tenir pour toujours éloigné des affaires... ou bien, quoi?»
Il termina sur un éclat de rire nerveux.
Sophie soupira, tout en tirant du râtelier du hall son rejeton de frêne, celui que le vieil Iggulden avait coupé à son intention.
«Et vous-même, n'en faites-vous pas trop aussi? Vous paraissez un peu fatiguée, dit-il.
--C'est vous, qui me fatiguez. Je m'en vais à Rocketts, voir Mrs. Cloke au sujet de Mary. (C'était la sœur de la télégraphiste, sur le point d'être promue au grade de femme de chambre-couturière à Friars Pardon.) Vous venez?
--Je suis en retard pour aller à Burnt House examiner la question du nouveau puits. A propos, il y a un peu de mal de gorge à Gale Anstey.
--C'est mon département. Ne vous en mêlez pas. Les petits Whybarne ont toujours la gorge sensible. C'est pour avoir du jujube.
--Tenez-vous éloignée de Gale Anstey jusqu'à ce que je sois sûr, mon petit chat. Cloke aurait dû me dire.
--Ces gens-là ne disent pas. Etes-vous encore à l'apprendre? Mais, j'obéirai, mon seigneur et maître. Jusques au revoir!»
Elle partit à pied, car en deçà des trois grand'routes qui limitaient le vague triangle du domaine (même de nuit c'est à peine si l'on pouvait entendre y passer les charrettes), on n'employait de véhicules que pour le travail de la ferme. Les sentiers servaient à tous autres usages. Et, quoique tout d'abord les deux époux eussent projeté des améliorations, ils n'avaient pas tardé à se conformer aux habitudes de leur secret royaume, et hantaient les chemins feutrés sous le couvert des bois, soit le long des haies, soit au plus épais des fourrés, aussi librement que les lapins. Oui, Sophie se promenait la plupart du temps tête nue sous le casque de ses cheveux châtains; mais elle se sentait, tous ces derniers temps, tracassée par de vagues maux de dents, qu'elle expliqua à Mrs. Cloke, laquelle lui posa quelques questions. Comment cela se fit-il? Jamais Sophie ne le sut; mais, un instant après, voici que le bras de Mrs. Cloke lui entourait la taille, et qu'elle se trouvait la tête appuyée contre ce vaste sein, derrière la porte de la cuisine fermée.
«Ma chère petite! Ma chère petite! sanglota presque l'athée. Et prétendez-vous me dire que vous ne vous en doutiez pas? Voyons... voyons... où est-ce qu'on vous appris la moindre chose? Naturellement, c'est cela. Des fois et des fois, j'ai dit à Lady... (Elle s'arrêta.) Et maintenant, nous serons tous comme ça doit être.
--Mais... mais... mais..., gémit Sophie.
--Et vous voir si affairés à vous bâtir votre nid--les pianos et les livres--sans jamais penser à la chambre des petiots!
--Moi toute la première. (Sophie s'assit droite comme un I, et se prit à rire.)
--Il y a encore le temps. (Les doigts tapotèrent pensivement sur les vastes genoux.) Mais... mais cela doit être du monde qu'a un drôle d'esprit, par là-bas avec vous! Avez-vous pensé à envoyer chercher Madame votre mère?... Elle est morte? Ma chère petite! Ma chère petite! Ne vous inquiétez pas! Elle est tout de même heureuse de le savoir où elle est. C'est de l'ouvrage du Bon Dieu. Et nous étions là, que nous n'attendions plus que cela; car vous n'avez encore jamais failli à votre tâche. C'est pas dans votre nature. Qu'est-ce que vous disiez au sujet de ce que fait ma Mary? (La physionomie de Mrs. Cloke durcit, tandis qu'elle poussait son menton sur le front de Sophie.) Si la moindre de vos filles s'imagine de faire ses volontés, maintenant, c'est à moi... Mais elles n'oseraient pas, ma chère petite. Je vais veiller à ce qu'elles aussi elles fassent leur devoir. Soyez sûre que vous n'aurez pas d'ennuis.»
Lorsque Sophie revint à travers champs, le ciel et la terre prirent une autre apparence autour d'elle, comme le jour de la mort du vieil Iggulden. Un instant, elle pensa au large tournant de l'escalier, ainsi qu'à la nouvelle peinture blanc ivoire que nul coin de cercueil ne pouvait écorcher; mais voici que l'image s'effaça pour se changer en un pur étonnement, un pur effarement, qui la firent chanceler. Elle s'appuya contre l'une des barrières neuves, et resta encore un instant à parcourir du regard leurs terres.
«Allons, dit-elle d'un ton résigné, presque à haute voix, il faut que nous tâchions de lui faire sentir qu'il n'est pas en tiers dans la partie.»
Et elle tourna le coin qui commandait la vue sur Friars Pardon, étourdie, malade et sans force.
Tout à coup, la maison qu'ils avaient achetée par l'effet d'un caprice se présentait sous une nouvelle apparence à ses yeux, basse de façade, large d'ailes, ample, préparée par le cours des générations pour toutes choses de ce genre. De même que son aspect l'avait raffermie, lorsqu'elle gisait là, morne et désolée; de même, maintenant que ces quelques mois de vie entre ses murs lui donnaient un sens, elle prenait un pouvoir calmant et promettait du bon. Sophie se dépêcha d'entrer seule dans le hall, et baisa l'un et l'autre montants de porte:
«Soyez-moi propices. Vous savez, vous! Vous n'avez jamais encore failli à votre devoir.»
Lorsqu'on expliqua l'affaire à George, la première idée de celui-ci fut de s'embarquer aussitôt pour leur pays, mais ce fut chose à laquelle Sophie s'opposa.
«Je n'ai nul besoin de la science, dit-elle. Je n'ai besoin que de me sentir aimée, et, chez nous, on n'a pas le temps de cela. En outre, ajouta-t-elle en regardant par la fenêtre, ce serait une désertion.»
George fut forcé de se calmer en reliant Friars Pardon au système télégraphique de la Grande-Bretagne par téléphone--trois quarts de mille de poteaux, plantés par Whybarne et quelques-uns des amis de ce dernier. L'un de ceux-ci était un étranger, venu de la paroisse voisine. Il dit, pendant qu'on posait la ligne:
«Il y a un vieil ormeau, à droite, sur notre route. Allons-nous le jeter bas[7]?
[Note 7: En Angleterre, on fabrique de préférence les cercueils avec l'orme. Les paysans préfèrent attendre que Sophie soit accouchée, pour abattre un arbre de cette essence.]
--Les gens de la paroisse de Toot-Hill, ni grâce ni chance, Dieu les garde! (Le vieux Whybarne cria le proverbe local de trois poteaux plus bas sur la ligne.) Non, nous n'allons pas, pour ce qui est de nous, mettre ici la hache dans du bois à cercueil... pas jusqu'à ce que nous sachions où nous en sommes encore. Faites le tour, faites le tour!»
C'est ainsi que, jusqu'à ce jour, cette boucle imprévue dans la ligne droite qui traverse l'herbage au-dessus reste un mystère pour Sophie et George. Pas plus ne sauraient-ils dire pourquoi Skim Winsh, qui, tous les samedis soirs, à dix heures quarante-cinq, rentrait on ne peut plus mélodieusement ivre à son cottage situé au-dessus du petit bois de Dutton, comme son père avait fait avant lui, ne chantait plus au bas des marches du jardin, où Sophie craignait toujours qu'il ne se cassât le cou. Le sentier était, cela ne faisait pas de doute, un ancien droit de passage, et, à dix heures quarante-cinq, le samedi, Skim se rappelait qu'il était de son devoir, vis-à-vis de la postérité, d'en assurer l'observance--jusqu'au jour où Mrs. Cloke lui dit un mot--un seul mot. Elle dit ce mot de même à sa propre fille Mary, femme de chambre-couturière à Friars-Pardon, et à la meilleure et nouvelle amie de Mary, la servante de cinq pieds sept pouces, importée de Londres, qui apprenait à Mary à garnir les chapeaux, et trouvait que le pays manquait un peu de gaîté.
Mais on n'entendait pas de bruit--en aucun temps le moindre bruit,--et, lorsque Sophie se promenait dehors à pied, elle ne rencontrait personne sur son chemin, à moins d'avoir exprimé quelque désir contraire. Alors, ils semblèrent tous protester que tout allait pour le mieux en ce qui les concernait, eux, et leurs enfants, leurs poules, leurs toits, leur approvisionnement d'eau et leurs fils placés dans la police ou le service des chemins de fer.
«Mais vous ne trouvez pas cela un peu triste, ma chérie? demanda George, en faisant loyalement de son mieux pour ne pas se tourmenter, au fur et à mesure que les mois passaient.
--J'ai été si occupée à mettre ma maison en ordre, que je n'ai pas eu le temps de penser, répondit-elle. Vous, oui?
--Non... non. Si je pouvais seulement être sûr de vous.»
Elle se retourna sur la chaise longue verte du salon (laquelle en fin de compte, était Empire et non Heppelwhite), et mit de côté une liste de linge et de couvertures.
«Cela a tout changé, n'est-ce pas? murmura-t-elle.
--Oh, Dieu, oui! Mais je crois encore que si nous retournions à Baltimore...
--Et manquions notre premier véritable été ensemble. Non, merci, mon mari.
--Mais nous sommes absolument seuls.
--N'est-ce pas à cela que je suis en train de faire de mon mieux pour remédier? Ne vous tourmentez pas. Elle me plaît... me plaît jusque dans la moëlle des os. Vous ne vous rendez pas compte de ce qu'est sa maison pour une femme. Nous croyions, l'an dernier, l'habiter, alors que nous n'avions pas commencé à le faire. N'êtes-vous pas heureux dans votre cabinet, George?
--Je préfère être ici avec vous. (Il s'assit par terre contre la chaise longue, et prit la main de sa femme.)
--Sept heures, dit-elle, comme la pendule de Boule sonnait. Il y a deux ans, ce serait l'heure où vous rentreriez du bureau.»
Il tressaillit à ce souvenir, et se mit à rire.
«Le bureau! J'ai été au travail dix grandes heures aujourd'hui.
--Où avez-vous déjeuné? Avec les Conant?
--Non; à Dutton Shaw, assis sur un tronc d'arbre, les pieds dans un marais. Mais nous avons retrouvé l'ancienne source, et allons en amener l'eau à Gale Anstey l'an prochain.
--J'irai voir cela demain. Oh! je vous en prie, ouvrez donc la porte, cher ami. J'ai besoin de regarder le long du corridor. N'est-ce pas adorable, ce coin près de la descente de l'escalier, où donne le soleil? (Elle regarda d'entre ses paupières mi-closes la perspective de blanc ivoire et de vert pâle toute baignée d'or liquide.)
--Il y a une marche pour sortir de la chambre à coucher de Jane Elphick, poursuivit-elle... et le premier pas qu'il fera dans le monde devrait être pour monter. Je ne m'étonnerais nullement que ces gens l'aient mise là tout exprès. George, cela vous fera-il une différence, si ce garçon est une fille?»
Il répondit, comme il avait déjà fait maintes fois, que tout ce qui l'intéressait, c'était sa femme, non point l'enfant.
«Alors, vous êtes la seule personne à penser comme cela. (Elle se mit à rire.) Ne faites pas le benêt, mon ami. On s'y attend. Je sais, moi. C'est mon devoir. Je ne pourrais plus regarder nos gens en face, si j'y manquais.
--De quoi se mêlent-ils! Le diable les emporte!
--Vous verrez. Heureusement, la tradition de la maison est pour les garçons, déclare Mrs. Cloke; aussi suis-je garantie. Arriverez-vous jamais à comprendre ces gens-là? Moi, non.
--Et nous avons acheté cela pour rire... pour rire, grogna-t-il. Et nous voici bouclés ici pour Dieu sait combien de temps!
--Mais, songiez-vous à la revendre? (Il ne répondit pas.) Vous souvenez-vous de la seconde Mrs. Chapin?»
Il s'agissait d'une petite femme aux sourcils noirs, hardie, effrontée--veuve, de préférence--qui, à la mort de Sophie, devait astucieusement épouser George pour sa fortune, et le ruiner en un an. George étant occupé, Sophie l'avait inventée de toutes pièces quelque deux ans après leur mariage, et s'imaginait être la seule femme à avoir eu cette idée.
«Vous n'allez pas la resservir? demanda-t-il d'un air anxieux.
--Je voulais seulement dire que je haïrais quiconque achèterait Friars Pardon, dix fois plus que je ne haïssais la seconde Mrs. Chapin. Songez à tout ce que nous y avons mis de nous deux.
--Une couple de millions de dollars pour le moins. Je sais que j'aurais pu... (Il s'interrompit.)
--Les animaux! poursuivit-elle. Ils construiraient sûrement une loge de concierge en briques rouges à la grille, et dépéceraient la pelouse pour y mettre des corbeilles. Il faut que vous laissiez des instructions dans votre testament pour qu'_il_ ne s'avise jamais de faire cela, George, n'est-ce pas?»
Il se mit à rire, et lui prit de nouveau la main, mais ne dit plus un mot jusqu'à l'heure de s'habiller. Alors, il bougonna:
«Que diable est pour un homme un pays où il ne peut faire d'affaires?»
Friars Pardon resta fidèle à sa tradition. En temps révolu, naquit, non point ce tiers vis-à-vis de qui Sophie voulait se montrer si bienveillante, mais un jeune dieu, surpassant, c'était manifeste, Eros en beauté, comme en sagesse Confucius; un rehaut de délices, un renouveau de camaraderies--interprète de la Destinée. Cette dernière chose, George ne s'en aperçut qu'en rencontrant, peu de jours après l'événement, lady Conant qui traversait à grandes enjambées le petit bois de Dutton.
«Mon gaillard! s'écria-t-elle. (Et elle lui appliqua sur le dos une tape cordiale.) Je ne peux pas vous dire combien nous sommes tous contents.--Oh, tout ira bien pour elle! La naissance d'un héritier n'a jamais été cause d'aucun ennui à Friars Pardon... Voyons, où diable l'ai-je mis? (Elle fouilla à pleine main dans sa jupe bordée de cuir, et en sortit un petit gobelet d'argent.) J'ai envoyé un mot à votre femme, mais mon âne de groom a oublié de prendre ceci. Vous allez m'éviter un voyage. Faites-lui mes amitiés.»
Elle décampa au milieu de son escorte d'airedales.
Le gobelet était usé et cabossé. Au-dessus des initiales entrelacées G. L., on voyait en cimier un oiseau sans pattes et la devise: _Demorez ung poï--Demorez ung poï_.
«Voici l'explication de l'énigme, murmura Sophie, lorsqu'il la vit, ce soir-là. Lisez son mot. Il n'y a que les Anglais pour savoir tourner de si jolis billets.»
La plus chaude des bienvenues à votre petit homme. J'espère qu'il saura apprécier son pays natal, maintenant que l'y voici arrivé. Quoique vous n'ayez rien dit, nous ne pouvons naturellement pas le considérer comme un étranger; c'est pourquoi je lui envoie le vieux gobelet de baptême des Lashmars. Il est chez nous depuis que Gregory Lashmar, le frère de votre arrière-grand'mère...
George regarda sa femme.
«Continuez», fit-elle d'un clignement de paupières, du fond des oreillers.
... arrière-grand'mère vendit son bien à la famille de Walter. Nous avons, semble-t-il, acquis à ce moment-là quelques-uns de vos dieux-lares; mais seuls en subsistent le gobelet ainsi que le vieux berceau que j'ai découvert dans la resserre, et que je vous fais remettre en état. J'espère que le petit George... Lashmar, il le sera aussi, n'est-ce pas?... verra ses petits-enfants se faire les dents sur son gobelet.
Affectueusement vôtre,
Alice Conant.
P.S.T. Avez-vous été assez cachotiers sur tout cela!
«Ma foi, le di...
--Pas de gros mots, dit Sophie, c'est d'un mauvais exemple pour le petit.
--Mais comment, ma parole, y est-elle parvenue? Avez-vous jamais dit un mot concernant les Lashmars?
--Vous savez la seule fois... au jeune Iggulden, à Rocketts... lorsque Iggulden est mort.
--Le frère de votre arrière-grand'mère! Elle est remontée dans toute la parenté... mieux que votre tante Sydney ne l'eût pu faire. Que veut-elle dire à propos de notre silence?»
Les yeux de Sophie étincelèrent.
«J'y ai réfléchi aussi. Nous tenons enfin les Anglais. Vous ne voyez pas que, d'après elle, nous pensions qu'il s'agissait là d'une de ces choses que les Anglais découvriraient bien tout seuls, et que cela lui a fait impression? (Elle tourna le gobelet dans ses mains diaphanes, et soupira profondément.) _Demorez ung poï_--_Demorez ung poï._ Ce n'est pas une si mauvaise devise, George. Cela en valait la peine.
--Mais je ne vois pas encore bien...
--Je ne serais pas surprise qu'à leurs yeux notre venue ici fasse partie d'un plan bien ourdi pour nous retrouver auprès de nos ancêtres. C'est chose qu'ils comprendraient, eux. Et voyez comme tous, ils nous ont acceptés.
--Sommes-nous donc gens si peu désirables par nous-mêmes? grommela George.
--Soyez juste, Monsieur mon mari. Ce vilain homme de Sangres a deux fois plus d'argent que nous. Vous ne voyez pas la maman Conan lui appliquant une tape entre les épaules? Quand ce serait pour tout l'or du monde! Le pauvre être n'existe pas!
--Vous pensez alors que c'est cela? (Il regarda du côté de la bercelonnette installée près du feu, où ronflait le jeune Dieu.)
--Dès que je serai remise, je saurai par Mrs. Cloke ce que les Lashmars distribuent en largesses... c'est plus joli que pourboires... toutes les fois qu'un petit Lashmar vient au monde. Jusqu'ici, j'ai fait mon devoir, mais on attend beaucoup de moi.»
Sur ce, entra Mrs. Cloke, laquelle resta penchée en adoration sur le berceau. On lui montra le gobelet, et sa face devint radieuse.
«Oh! maintenant que Lady Conant l'a envoyé, tout marchera bien, pas vrai? _George_, naturellement, il le faut; mais vu ce qu'il est, nous espérions... tout votre monde espérait... que ce serait aussi un _Lashmar_, et que cela arrondirait les choses. Un bien beau gobelet... y a pas son pareil, j'imagine. _Demorez ung poï--Demorez ung poï!_ D'après ce que j'ai entendu, cela voudrait dire _Attendez un peu_. Eh bien! c'est vrai pour les Lashmars, à ce qu'on prétend. Ils mettent du temps à remplir leurs maisons, oui-da. Tout probable que Master George, là-bas, ne se décidera qu'à la trentaine.
--Pauvre agneau! s'écria Sophie. Mais comment avez-vous su que les miens étaient des Lashmars?»
Mrs. Cloke réfléchit profondément.
«C'est sûr, que je ne saurais bien vous dire, madame; mais j'ai vaguement idée que c'est quelque parole que vous avez laissé échapper devant le jeune Iggulden, quand vous étiez à Rocketts. Cela se pourrait, que ce soit cela qui nous a mis la puce à l'oreille. Et c'est de cette façon-là que c'est venu, une parole amenant l'autre, tout en bavardant. Et ces gens d'Amérique, à Veering Hollow, ont été très obligeants de nouvelles, à ce qu'on m'a dit, madame.
--Mazette! dit George tout bas. Et c'est cela, le simple paysan!
--Oui, poursuivit Mrs. Cloke. Et Cloke se demandait, justement cet après-midi--votre oreiller a glissé, ma chère petite, c'est pas comme cela qu'il faut se mettre. Là!--histoire de dire quelque chose, si vous ne penseriez pas, à c't heure, à racheter les fermes Lashmar, monsieur. Elles n'arrondissent pas bien la propriété de Sir Walter. Elles s'en viennent de biais par chez nous. Cloke serait content de vous montrer cela un de ces jours.
--Mais, Sir Walter ne tient pas à vendre, n'est-ce pas?
--Nous pouvons le savoir par son intendant, monsieur, mais (d'un ton de mépris) je crois que voilà cette garde-malade de Londres qui remonte de dîner; aussi, j'ai peur que nous soyons obligées de vous prier, monsieur... Allons, Master George... faites risette, mon poulot! Réveillons-nous une toute petite minute, mon agnelet!»
Quelques mois plus tard, ils étaient tous trois en bas, au ruisseau, dans les bois de Gale Anstey, en train de réfléchir à la reconstruction d'une passerelle emportée par les crues du printemps. George Lashmar, ce jour-là, demandait toutes les jacinthes de la terre du Bon Dieu à manger, et Sophie l'adorait d'une voix qu'on eût prise pour le roucoulement d'une colombe; aussi, la besogne se trouvait-elle retardée.
«Voici l'emplacement, finit-il par dire du milieu des myosotis. Mais où diable sont les poteaux de mélèze, Cloke? Je vous avais dit de les faire descendre tout prêts.
--Nous les descendrons, si vous le dites, répondit Cloke, avec un mouvement de la lèvre inférieure que le couple connaissait bien.
--Mais, je l'ai dit. Pourquoi faire, saprelotte! avez-vous apporté ici une pareille charretée de bois? Nous n'allons pas construire un pont de chemin de fer. Allons donc! En Amérique, une demi-douzaine de morceaux de cinq sur dix seraient largement suffisants.
--Je ne prétends pas le contraire, repartit Cloke, et j'ai rien à dire contre le mélèze... _si_ c'est votre idée de faire de l'ouvrage provisoire avec. J'suis pas ici, monsieur, pour vous raconter ce qui n'est pas; et vous ne pouvez pas dire que j'ai jamais cherché à vous supplanter en rien, ni à essayer de vous entraîner plus loin que vous ne vous êtes fixé...»
Un an auparavant, George eût bouilli d'impatience. Aujourd'hui, il se contenta de gratter de l'extrémité de son sarcloir un peu de la boue qui salissait ses vieilles guêtres, et attendit.
«Tout ce que je prétends, c'est que vous pouvez mettre du mélèze et faire de l'ouvrage provisoire avec; et d'ici à ce que le jeune maître se marie, tout sera à recommencer. Pour ce qui est de moi, j'ai descendu une couple de billes de chêne de quinze sur vingt, comme nous n'en avons jamais encore traîné de si coquet. Vous plantez cela, et vous v'là débarrassé de la question pour de bon. De l'autre façon--je ne dis pas que c'est pas cela, je dis seulement ce que je pense--eh bien, de l'autre façon, il ne sera pas plus tôt marié que nous aurons tout à refaire. Rien ne vous force à écouter ce que je dis, mais vous ne pouvez pas sortir de là.
--Non, répliqua George, après un instant de silence; il y a déjà quelque temps que je m'en rends compte. Va pour le chêne, alors; il n'y a pas à en sortir.»
Garm
Un soir, il y a de cela très longtemps, je me rendais en voiture dans un cantonnement militaire indien appelé Mian Mir, pour y assister à une représentation d'amateurs. Derrière la caserne d'infanterie, un soldat, le bonnet sur l'œil, se jeta à la tête des chevaux en se donnant à tue-tête pour un dangereux voleur de grand chemin. En réalité, c'était un de mes amis; aussi, lui conseillai-je de rentrer avant qu'on l'aperçût; mais il tomba sous le timon, et j'entendis une patrouille en quête de quelqu'un.
Le cocher et moi réussîmes à le faire monter en voiture, pour rentrer promptement, le déshabiller et le mettre au lit, où il se réveilla, le lendemain matin, avec un fort mal de tête et tout confus.
Une fois son uniforme nettoyé et séché, et lorsqu'on l'eut lui-même rasé, lavé et remis d'aplomb, je le ramenai à la caserne, le bras dans une belle écharpe blanche, et racontai que je l'avais accidentellement renversé. Ce n'est point au sergent de mon ami, personne hostile et incrédule, que je narrai cette histoire, mais à son lieutenant, qui ne nous connaissait pas tout à fait aussi bien.
Trois jours plus tard, mon ami vint me rendre visite, et sur ses talons bavait et rampait l'un des plus irréprochables bull-terriers--de l'espèce démodée, deux tiers bull et un tiers terrier--qui eussent jamais attiré mes regards. Il était blanc pur, orné d'une selle fauve juste derrière le cou, et d'un carreau fauve à la racine de son fin fouet de queue. Je l'admirais à distance depuis plus d'un an, et Vixen, mon fox-terrier, à moi, le connaissait aussi, sans toutefois manifester d'opinion.
«Voilà pour vous, dit mon ami, lequel, toutefois, ne semblait pas fort goûter la séparation.
--Quelle folie! Ce chien vaut mieux que la plupart des hommes, Stanley, répondis-je.
--Je vous crois. Garde à vôôô..!»
Le chien se dressa sur ses pattes de derrière, et resta debout toute une longue minute.
«Le regard à droite!»
Il s'assit sur ses hanches et tourna la tête vivement à droite. Sur un signe il se redressa et aboya trois fois. Puis il donna la poignée de main avec la patte droite et sauta légèrement sur mon épaule. Là, il se mit en cravate, flasque et inerte, pendant de chaque côté de mon cou. On me pria de l'y ramasser pour le jeter en l'air. Il retomba en hurlant, et montra la patte.
«Cela fait partie du tour, dit son propriétaire. A présent, vous allez mourir. Veuillez creuser votre petite tombe et fermer ce petit œil-là.»
Toujours boitant, le chien se traîna jusqu'à la lisière du jardin, creusa un trou et se coucha dedans. Averti bientôt qu'il était guéri, il sauta dehors, en remuant la queue, et en pleurnichant pour qu'on l'applaudit. On lui fit accomplir une demi-douzaine d'autres tours, comme de montrer qu'il savait tenir un homme en respect (ce fut moi l'homme, en face de qui il s'assit, les dents à nu, prêt à bondir), et cesser de manger au commandement. Je n'avais pas plus tôt fini de le complimenter, que mon ami, d'un geste, l'immobilisa comme si on l'eût frappé d'une balle, prit dans son casque une feuille de papier de cantine réglé de bleu, me la tendit et se sauva, tandis que le chien, le suivant des yeux, se mettait à hurler. Je lus:
_Monsieur_,
_Je vous fais cadeau du chien à cause que vous m'avez tiré d'affaire. C'est le meilleur que je connaisse, car c'est moi l'auteur, et il vaut un homme. S'il vous plaît, ne lui donnez pas trop à manger, et, s'il vous plaît, ne me le rendez pas, car je ne le reprends pas, si vous voulez bien le garder. Donc, s'il vous plaît, n'essayez plus jamais de me le rendre. J'ai gardé pour moi son nom, de manière que vous pouvez l'appeler n'importe comment, et il répondra, mais, s'il vous plaît, ne le rendez pas. Il peut tuer son homme en cinq sec, mais, s'il vous plaît, ne lui donnez pas trop de viande. Il en sait plus qu'un homme._
Vixen, en forme de sympathie, joignit son aigre petit jappement au cri de désespoir du bull-terrier, et je demeurai fort ennuyé, sachant qu'aimer les chiens est une chose, mais qu'aimer un chien en est tout à fait une autre. Les chiens ne sont guère, à tout prendre, que des vagabonds, des sacs à puces, des gratteurs de cuir et des mange-de-tout, impurs selon la loi de Moïse et de Mahomet; mais un chien avec qui l'on vit seul durant au moins six mois de l'année; un être libre, si étroitement attaché à vous par l'amour que sans vous il ne bougera ni ne prendra de l'exercice; une créature douée de patience, de réserve, d'humour, de sagesse, qui vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vous-même, n'est pas à proprement parler un chien.
Je possédais Vixen, qui était tout mon chien, à moi; et je sentais ce que devait avoir senti mon ami, en s'arrachant le cœur de cette façon pour le laisser dans mon jardin. Toutefois, le chien comprit assez clairement que j'étais son maître, et ne suivit pas le soldat. Dès qu'il eut repris haleine, je lui fis des mamours, et Vixen, glapissant de jalousie, s'élança sur lui. Eût-elle été de son sexe, il se serait peut-être consolé par quelque bataille, mais elle eut beau mordiller l'acier de ses flancs profonds, il n'en parut qu'importuné, et se contenta de poser sa lourde tête sur mon genou pour hurler de rechef. Je comptais, ce soir-là, dîner au cercle; mais comme, sous les ténèbres en train de s'accumuler, le chien allait en flairant par la maison vide, tel un enfant qui essaie de se remettre d'une crise de sanglots, je sentis que je ne pouvais pas le laisser supporter son premier soir tout seul. De sorte que nous mangeâmes à la maison, Vixen à ma droite et le chien-étranger à ma gauche, elle attentive à chaque bouchée qu'il avalait, et disant nettement ce qu'elle pensait de ses manières à table, bien meilleures que les siennes propres. C'était l'habitude de Vixen, jusqu'aux grandes chaleurs, de coucher dans mon lit, la tête sur l'oreiller comme une chrétienne; et, quand venait le matin, je m'apercevais toujours que la petite bête avait raidi ses pattes contre le mur et m'avait poussé jusqu'à l'extrême bord du lit. Ce soir-là, elle se hâta de se coucher, remplie d'intentions, tout le poil hérissé, un œil sur l'étranger, lequel s'était laissé tomber sur une natte d'un air d'abandon et de désespoir, les quatre pattes étirées, avec de gros soupirs. Elle installa et réinstalla sa tête sur l'oreiller, pour se donner de petits airs, montrer ses petites grâces, et entonna la complainte qu'elle psalmodiait d'habitude avant de s'endormir. Le chien-étranger obliqua tout doucement vers moi. Je sortis ma main, et il la lécha. Aussitôt, mon poignet fut entre les dents de Vixen, dont le _aarh!_ d'avertissement déclara tout aussi clairement que la parole que si je prêtais plus ample attention à l'étranger, elle allait mordre.
Je la saisis de la main gauche, derrière son cou potelé, la secouai sévèrement, et dis:
«Vixen, si vous recommencez, on va vous mettre dans la véranda. Maintenant, gare à vous!»
Elle comprit parfaitement, mais dès l'instant où je la lâchai, elle saisit encore mon poignet droit dans sa gueule, et attendit, les oreilles couchées et tout le corps aplati, prête à mordre. La queue du gros chien frappa le plancher, d'humble et conciliante manière.
J'empoignai Vixen une seconde fois, l'enlevai du lit comme un lapin (procédé qui la fit glapir d'horreur), et, comme je l'avais promis, allai l'installer dans la véranda, seule avec les chauves-souris et le clair de lune. Là-dessus, elle se mit à hurler. Puis elle se répandit en propos injurieux--non pas à mon adresse, mais à celle du bull-terrier--jusqu'à en perdre la voix. Puis elle courut tout autour de la maison, essayant de chaque porte. Puis elle s'en alla aux écuries aboyer comme si l'on volait les chevaux, ce qui était une de ses vieilles ruses. Elle finit par revenir, et son jappement nasillard disait: «Je serai bien sage! Laisse-moi rentrer, et je serai bien sage!»
Admise à rentrer, elle s'élança sur son oreiller. Lorsqu'elle fut calmée, je murmurai à l'autre chien:
«Tu peux te coucher sur le pied du lit.»
Le bull bondit aussitôt, et Vixen, quoique je la sentisse frémir de rage, se garda de protester. C'est ainsi que nous dormîmes jusqu'au matin.
Ils prirent le premier déjeuner avec moi, morceau à l'un, morceau à l'autre, jusqu'au moment où, le cheval étant arrivé, nous partîmes pour la promenade. Je ne crois pas que le bull eût jamais encore suivi un cheval. Il se montra hors de lui, pendant que Vixen, à son ordinaire, criait, se démenait, s'élançait, pour finalement se charger du cortège.
Il y avait près de là un coin de village qu'en général nous passions avec précaution, attendu que tous les parias de chiens jaunes de l'endroit s'y donnaient rendez-vous. C'étaient de ces bêtes à demi sauvages, mourant de faim, qui, tout en étant de la dernière poltronnerie, ne se feront pas faute, si elles sont rassemblées neuf ou dix, de houspiller, tuer, et boulotter un chien anglais. J'avais toujours avec moi, à leur intention, un fouet à longue mèche. Ce matin-là, ils attaquèrent Vixen, laquelle, peut-être à dessein, avait quitté l'ombre de mon cheval.
Le bull s'en venait, à cinquante mètres derrière, labourant la poussière, boulant de côté, et souriant à la façon de ceux de son espèce. J'entendis Vixen piailler; une demi-douzaine de ces mâtins s'étaient refermés sur elle; un sillage blanc se dessina derrière moi; un nuage de poussière s'éleva près de Vixen, et, lorsqu'il se dissipa, je vis un grand paria qui gisait le dos brisé, et le bull qui en secouait un autre à terre. Vixen se retira sous la protection de mon fouet, et le bull revint en pagayant, plus souriant que jamais, et couvert du sang de ses ennemis. Cela me décida à l'appeler «Garm au Poitrail Sanglant[8]», lequel, en son temps, fut un grand personnage, ou «Garm» tout court; sur quoi je me penchai en avant, pour lui dire quel serait son nom tout au moins provisoire. Il leva les yeux tandis que je le répétais, puis s'éloigna au galop. Je criai:
[Note 8: Le Cerbère de Hel (Enfer), des légendes scandinaves.]
«Garm!»
Il s'arrêta, revint toujours courant, et s'approcha pour s'informer de mes désirs.
Alors, je vis que mon ami, le soldat, avait raison, et que ce chien en savait plus et valait mieux qu'un homme.
A la fin de la promenade, je donnai un ordre, que Vixen connaissait autant que détestait:
«Allez vous faire laver!»
Garm en comprit une partie, Vixen interpréta le reste, et tous deux s'en allèrent de conserve, à un trot modéré. Lorsque je me rendis à la véranda de derrière, Vixen, lavée et blanche comme neige, s'en montrait fière, mais le boy ne voulait pour rien au monde toucher à Garm, à moins que je ne fusse présent. De sorte que je restai là pendant qu'on le débarbouillait, et que, le savon formant crème au sommet de sa large tête, il me regardait demandant si c'était bien à cela que je m'attendais pour lui. Le boy, il le savait bien, ne faisait qu'exécuter des ordres.
«La prochaine fois, dis-je au boy, tu laveras le grand chien avec Vixen, quand je les renverrai.
--Est-ce qu'il le sait?--demanda le boy, lequel était au courant des façons de la gent canine.
--Garm, fis-je, la prochaine fois, on vous lavera en même temps que Vixen.»
Je vis que Garm avait compris. En effet, au jour de bain suivant, tandis que Vixen se sauvait comme d'habitude sous mon lit, Garm fixa les yeux sur le boy, qui se tenait quelque peu indécis dans la véranda, marcha noblement jusqu'à la place où on l'avait lavé la dernière fois, et se tint roide dans le tub.
Mais les longues journées de mon bureau furent pour lui une amère épreuve. Nous partions tous les trois en voiture le matin, à huit heures et demie, pour ne rentrer qu'à six heures au plus tôt. Vixen, instruite de cette routine, s'en allait dormir sous ma table; mais, pour Garm, la réclusion lui rongea l'âme. Il restait généralement assis dans la véranda, l'œil au guet sur le Mail; et je savais trop bien ce qu'il attendait.
Parfois une compagnie de soldats s'avançait, en route pour le Fort, et Garm roulait les inspecter; ou bien un officier en uniforme entrait au bureau, et c'était pitié de voir la fête que faisait le pauvre Garm à l'habit--non pas à l'homme. Il sautait tout autour, reniflait et aboyait joyeusement, puis courait à la porte et revenait.
Un après-midi, je l'entendis aboyer à pleine gorge--chose que je ne l'avais pas encore entendu faire--et il disparut. Lorsqu'à la fin du jour je rentrai en voiture dans mon jardin, un soldat en uniforme blanc escalada le mur à l'autre bout, et le Garm qui vint à ma rencontre était un chien joyeux. Le fait se reproduisit deux ou trois fois par semaine dans le courant d'un mois.
Je fis semblant de ne rien voir, mais Garm savait, et Vixen, aussi, savait. Il se glissait hors du bureau vers quatre heures, comme s'il allait regarder le paysage; mais c'était pour retourner à la maison; et il faisait cela si tranquillement que sans Vixen je ne m'en serais pas aperçu. La jalouse petite chienne reniflait et ronflait sous la table, tout juste assez haut pour appeler mon attention sur la fuite. Garm aurait pu sortir quarante fois par jour, sans que Vixen bougeât, mais, lorsqu'il s'esquivait pour aller revoir son vrai maître dans mon jardin, elle me le disait en son langage. C'était sa seule façon de marquer que Garm ne faisait pas tout à fait partie de la famille. Ils se montraient, en tous temps, les meilleurs amis de la terre; _mais_ Vixen expliquait que Garm, je ne devais jamais l'oublier, ne m'aimait pas autant qu'elle m'aimait.
Je n'y comptais nullement. Le chien n'était pas mon chien--ne pourrait jamais devenir mon chien--et je le savais tout aussi malheureux que son maître, lequel faisait à pied huit milles par jour pour le voir. Aussi me sembla-t-il que plus tôt ils seraient tous deux réunis, mieux cela vaudrait pour tout le monde.
Un après-midi, je renvoyai Vixen seule à la maison dans le dogcart (Garm était parti devant), et m'en allai à cheval aux cantonnements trouver un autre de mes amis, Mulvaney, soldat irlandais, grand ami du maître du chien.
Je lui expliquai toute l'affaire, et conclus:
«Et à l'heure qu'il est, Stanley est dans mon jardin à pleurer sur son chien. Pourquoi ne le reprend-il pas? Ils sont malheureux l'un et l'autre.
--Malheureux!... Dites que l'homme en a perdu le sens!... Mais, c'est son idée.
--Quelle idée? Il fait cinquante milles par semaine pour voir la bête, et a l'air de ne pas me reconnaître quand il me rencontre sur la route. Et je suis aussi malheureux que lui. Tâche qu'il reprenne le chien.
--C'est la pénitence qu'il s'est imposée. Je lui ai dit, comme ça, pour rigoler, après que vous aviez passé si à propos sur lui, ce soir où il était ivre--je lui ai dit que si c'était un catholique comme moi[9], il devrait faire pénitence. Le v'là-t-il qui part avec cette idée en tête et une bonne dose de fièvre, sans plus vouloir entendre parler que de vous donner le chien en gage!
[Note 9: Mulvaney, soldat irlandais, est catholique, alors que son camarade est protestant.]
--Un gage! A quel propos? Je n'ai pas de gages à recevoir de Stanley.
--Un gage de bonne conduite. Il marche droit, pour le quart d'heure, au point que c'est pas un plaisir de vivre avec lui!
--S'est-il donc affilié à quelque société de tempérance?
--S'il n'y avait que ça, je m'en moquerais pas mal. On peut rester trois mois à faire partie d'une société de tempérance, et bonsoir! Il dit qu'il ne reverra jamais le chien, et comme cela, remarquez bien, qu'il marchera droit ad vitam æternam. Vous connaissez ses idées? Eh bien, en v'là une. Et le chien, comment prend-il la chose?
--Comme un homme. C'est le meilleur chien de toute l'Inde. Ne peux-tu pas faire en sorte que Stanley le reprenne?
--Je ne peux pas faire plus que j'ai fait. Mais vous connaissez ses idées. Il accomplit sa pénitence, et v'là tout. Qu'est-ce qu'il va devenir, quand il va aller dans les Montagnes? Le major l'a mis sur la liste.»
C'est la coutume, aux Indes, de prendre dans chaque régiment un certain nombre de malades, pour les envoyer dans les stations de l'Himalaya au moment des chaleurs; et, malgré la fraîcheur et le bien-être dont les hommes devraient y jouir, la société de la caserne qui est là, en bas, leur manque au point qu'ils font tout leur possible pour redescendre, sinon même pour éviter d'y aller. Je sentis que ce déplacement amènerait une solution. Aussi étais-je plein d'espoir quand je quittai Mulvaney lequel, toutefois, me rappela.
«Il ne reprendra jamais le chien, môssieu. Vous pouvez bien parier un mois de votre paye! Vous connaissez ses idées.»
Je n'avais nullement la prétention de comprendre le fusilier Stanley; aussi fis-je la seule chose à faire: je le laissai tranquille.
Cet été-là, les malades du régiment auquel appartenait mon ami reçurent de bonne heure l'ordre de se rendre dans les Montagnes, les docteurs pensant que la marche ne pourrait que leur faire du bien tandis que les jours étaient encore frais. Leur route filait vers le sud jusqu'en un endroit appelé Umballa, à cent vingt milles ou davantage. Ils devaient alors tourner à l'est et continuer d'avancer dans les Montagnes jusqu'à Kasauli, Dugshai ou Sabathoo. La veille de leur départ, je dînai avec les officiers--ils se mettaient en route à cinq heures du matin. Il était minuit; quand je pénétrai en voiture dans mon jardin, et surpris une forme blanche qui se sauvait par-dessus le mur.
«Cet homme est ici depuis neuf heures du soir, dit mon majordome, à tenir conversation avec ce chien. Il est complètement fou. Je ne lui ai pas dit de s'en aller, parce que ce n'est pas la première fois qu'il vient ici, et que le boy m'a prévenu que si je lui disais cela, je me ferais immédiatement égorger par ce grand chien-là. Il n'a pas demandé à parler au Protecteur du Pauvre, pas plus qu'il n'a réclamé à manger ni à boire.
--Kadir Ruksh, répondis-je, tu as bien fait, car le chien t'aurait certainement tué. Mais je ne pense pas que le soldat blanc revienne jamais, maintenant.»
Garm dormit mal cette nuit-là, et geignit dans ses rêves. Il lui arriva, une fois, de sauter sur pattes avec un aboi clair et retentissant, et je l'entendis remuer la queue jusqu'au moment où cela le réveilla et où l'aboi mourut en un hurlement. Il avait rêvé qu'il se retrouvait avec son maître, et je faillis en pleurer. Tout cela, de la faute de cet imbécile de Stanley!
La première halte que fit le détachement des malades fut à quelques milles de leur caserne, sur le chemin d'Amritsar, et à dix milles de ma maison. Par hasard, l'un des officiers revint en voiture pour bien dîner encore une fois au cercle (la cuisine, en route, est toujours mauvaise), et je l'y rencontrai. C'était un de mes amis personnels, et je savais qu'il savait ce que c'était que d'aimer, ce qui s'appelle aimer, un chien. Son favori était un gros et gras retriever, qui allait dans les montagnes pour sa santé; et, quoiqu'on fût encore en avril, la brune et ronde bête soufflait et suffoquait dans la véranda du cercle au point d'en éclater.
«C'est étonnant, dit l'officier, les ruses que mes sacrés malades inventent pour revenir à la caserne. Est-ce qu'un homme de ma compagnie ne me demandait pas tout à l'heure une permission pour revenir au cantonnement payer une dette oubliée? Cette idée m'a tellement séduit que je l'ai laissé aller, et il est parti, content comme Polichinelle, dans le bruit de grelots d'un _ekka_. Dix milles pour payer une dette! Je me demande ce qu'il y avait là-dessous.
--Si vous voulez me ramener en voiture chez moi, je crois bien que je pourrais vous le montrer,» repartis-je.
Sur quoi nous nous rendîmes chez moi en dog-cart, avec le retriever; et, en route, je lui racontai l'histoire de Garm.
--Je me demandais où était passée la bête. C'est ce que le régiment a de mieux comme chien, dit mon ami. J'en ai offert vingt roupies au petit type, il y a un mois. Mais c'est un gage, dites-vous, de bonne conduite pour Stanley? Stanley est un de mes meilleurs hommes--quand il veut.
--Justement! répliquai-je. Un homme de second ordre n'eût pas pris les choses à cœur autant que lui.»
Nous entrâmes sans bruit en voiture par l'extrémité opposée du jardin, et fîmes à pas de loup le tour de la maison. Il y avait contre le mur un endroit planté de tamaris, où je savais que Garm cachait ses os. Vixen elle-même n'était point autorisée à stationner par là. Dans le beau clair de lune indien, je vis un uniforme blanc penché sur le chien.
«Adieu, mon vieux. (Nous ne pouvions pas ne pas entendre la voix de Stanley.) Pour l'amour du Ciel, ne va pas te faire mordre par quelque galeux de chien pour devenir enragé. Toi, tu peux bien prendre garde à toi, mon vieux. C'est pas toi qui t'en vas te saouler pour aller après cela cogner dans tes amis. Toi, tu te contentes d'emporter tes os et de manger ton biscuit, et de tuer ton ennemi comme un gentleman. Je m'en vais--n'hurle pas--je m'en vais à Kasauli, où je ne te verrai plus.»
Je l'entendis tenir le nez de Garm, au moment où le chien jetait ce nez en l'air, aux étoiles.
«Tu vas rester ici à te conduire de première, hein? Et je vais m'en aller pour tâcher, moi, de bien me conduire, et je ne sais pas comment faire pour te quitter. Je ne sais pas.
--Je crois que tout cela est sacrément idiot, fit l'officier, en flattant son grand vieux joufflu de retriever.»
Il appela le fantassin, lequel sauta sur ses pieds, fit trois pas en avant, et salua.
«Vous, ici? dit l'officier, en détournant la tête.
--Oui, mon capitaine, mais j'allais juste m'en aller.
--Je vais partir à onze heures dans ma charrette. Vous viendrez avec moi. Je ne peux pas avoir des malades à courir partout comme cela. Présentez-vous à onze heures, ici.»
Nous n'en dîmes pas bien long une fois rentrés dans la maison, et l'officier se contenta de marmonner, tout en tirant sur les oreilles de son retriever.
C'était un vieux honteux paillasson de chien, trop nourri; et lorsqu'il se rendit, en se dandinant, à ma cuisine pour s'y faire donner à manger, je fus pris d'une idée géniale.
A onze heures, le chien de cet officier n'était trouvable nulle part, et il fallait entendre le beau tapage que fit son maître. Ce dernier appela, cria, tempêta, et passa une demi-heure à fourrager dans le jardin.
Je finis par dire:
«C'est sûr qu'il reviendra demain matin. Expédiez un homme par le chemin de fer; je vais retrouver la bête et vous la renvoyer.
--La bête? repartit l'officier. Je fais beaucoup plus de cas de ce chien que d'aucun homme de ma connaissance. Vous en parlez à votre aise--vous avez votre chien ici.»
Vixen était là, en effet--sous mes pieds--et, eût-elle été marquée manquante, qu'il n'eût plus été question de boire ni de manger dans ma maison jusqu'à son retour. Mais il y a des gens pour s'amouracher de chiens tout au plus dignes d'un coup de fouet.
Mon ami dut enfin repartir avec Stanley sur le siège de derrière. Et le boy me dit alors:
«Quel drôle d'animal que le chien de Bullen Sahib? Venez voir!»
J'allai dans la case du boy. Le vieux gros vaurien était là, couché sur une natte, soigneusement enchaîné. Il devait avoir entendu son maître appeler pendant vingt minutes, mais n'avait pas même cherché à le rejoindre.
«Cela n'a pas de cœur, dit le boy sur un ton de mépris. C'est un _punniar-kooter_ (un chien couchant). Il n'a pas seulement essayé de s'ôter ce chiffon de la gueule quand son maître l'a appelé. Vixen-baba aurait sauté par la fenêtre, elle, et ce grand chien m'aurait étranglé, malgré toutes les muselières. C'est vrai qu'il y a chien et chien.»
Le lendemain soir, qui s'en revint, si ce n'est Stanley? L'officier lui avait fait reparcourir quatorze milles en chemin de fer, avec un mot pour me prier de rendre le retriever si je l'avais retrouvé; sinon, d'offrir les plus fortes récompenses. Le dernier train pour le camp partait à dix heures et demie, et Stanley resta jusqu'à dix heures à tenir conversation avec Garm. J'argumentai, je suppliai, j'allai jusqu'à menacer de tuer d'une balle le bull-terrier, mais le petit homme resta ferme comme un roc, malgré le bon dîner que je lui offris et la sévérité du ton sur lequel je lui parlai. Garm savait tout aussi bien que moi que c'était la dernière fois qu'il pouvait espérer de voir son homme, et suivait Stanley comme une ombre. Le retriever ne dit rien, et se contenta de se lécher les babines après son repas, pour se retirer en se dandinant, sans même dire merci au boy absolument dégoûté.
Ainsi se trouvait avoir pris fin cette dernière entrevue, après quoi je me sentais aussi désemparé que Garm, lequel, toute la nuit, ne cessa de gémir dans son sommeil.
Quand nous allâmes au bureau, le lendemain, il trouva une place sous la table, contre Vixen, et, s'y laissant tomber à plat, ne bougea plus jusqu'à l'heure de rentrer.
Fini, de courir dans les vérandas, fini, de s'esquiver pour des conversations furtives avec Stanley! Le temps devenant plus chaud, les chiens reçurent défense de trotter aux côtés de la charrette, et prirent place auprès de moi sur le siège, Vixen la tête sous le creux de mon bras gauche, et Garm calé plus loin contre l'accotoir.
Là, Vixen était toujours à son affaire. Elle avait à s'occuper de tout le va et vient du trafic, tel que les charrettes à bœufs qui barraient la route, les chameaux, les poneys menés en main, aussi bien qu'à garder toute sa dignité lorsqu'elle passait d'humbles amis courant dans la poussière. Elle ne jappait jamais pour le plaisir de japper, mais sa voix perçante, altière, était connue tout le long du Mail, et les terriers d'autrui répondaient sur le même ton, et les conducteurs de bœufs, regardant par-dessus leur épaule, nous cédaient la route en souriant.
Mais Garm ne faisait aucune attention à tout cela. Ses gros yeux contemplaient l'horizon, et sa gueule terrible restait close. Il y avait, au bureau, un autre chien qui appartenait à mon chef. Nous l'appelions «Bob le Bibliothécaire», parce qu'il entendait toujours des rats imaginaires derrière les rayons de livres, et qu'en voulant leur faire la chasse il entraînait la moitié des files de vieux journaux. Bob était l'idiot le mieux intentionné du monde, mais Garm ne l'encourageait pas. Bob montrait la tête au coin de la porte, en haletant: «Au rat! Viens donc, Garm!» Sur quoi Garm, décroisant et recroisant ses pattes, se mettait en rond et laissait Bob pleurnicher sur le plus indifférent des dos de chien. En ce temps-là, le bureau eut à peu près la gaieté d'un tombeau.
Une fois, une seule et unique fois, vis-je Garm un peu content de ce qui l'entourait. Il était allé sans autorisation, un dimanche matin, de bonne heure, se promener en compagnie de Vixen, et un imbécile de tout jeune artilleur (sa batterie venait de se transporter en cette partie du monde) essaya de les voler tous les deux. Vixen, cela va sans dire, n'était pas si sotte que d'accepter à manger de la part des soldats; et, d'ailleurs, elle venait d'achever son petit déjeuner. De sorte qu'elle revint au trot, traînant un gros morceau de ce mouton que l'on distribue à nos troupes, le déposa dans ma véranda, et leva les yeux pour voir ce que j'en pensais. Je lui demandai où était Garm, et elle courut devant le cheval pour me montrer le chemin.
A un mille environ sur la route, nous tombâmes sur notre artilleur, assis tout raide sur le regard d'un aqueduc, un mouchoir graisseux en travers des genoux. Garm se tenait vis-à-vis, l'air plutôt satisfait. Pour peu que l'homme remuât bras ou jambe, Garm découvrait ses dents en silence. Le bout d'une ficelle cassée pendait au collier du chien, et l'autre moitié gisait, toute chaude, dans la main inerte de l'artilleur.
Ce dernier m'expliqua, sans cesser de tenir les yeux droit devant lui, qu'il avait rencontré ce chien (il le gratifia de noms terribles) errant tout seul, et qu'il l'emmenait au Fort pour le faire abattre comme un paria sans maître qu'il était.
Je déclarai que, pour moi, Garm ne ressemblait guère à un paria, mais que, si l'artilleur croyait devoir le faire, il était libre de l'emmener au Fort. Il répondit qu'il n'y tenait pas plus que cela. Je lui dis alors de s'en aller au Fort tout seul. Il repartit qu'il n'avait pas besoin d'y aller à cette heure-là, mais que pourtant il allait suivre mon conseil dès que j'aurais rappelé le chien. J'avertis Garm d'avoir à le conduire au Fort, et Garm le fit avancer solennellement, durant un mille et demi sous un soleil torride, jusqu'à la grille, où je racontai au poste ce qui s'était passé; sous les rires, le jeune artilleur fit montre de plus de colère qu'il n'était absolument besoin. Plusieurs régiments, lui dit-on, avaient essayé de voler Garm en leur temps.
Ce mois-là, la chaleur s'établit sérieusement, et les chiens couchèrent dans la salle de bains, sur les carreaux frais et humides où l'on installe le tub. Chaque matin, dès que l'homme remplissait mon tub, les deux amis sautaient dedans, et chaque matin l'homme remplissait le tub une seconde fois. Je lui dis qu'il pourrait tout aussi bien mettre de l'eau dans un petit baquet exprès pour les chiens.
«Non pas, répondit-il en souriant, ce n'est pas leur habitude. Ils ne comprendraient pas. D'ailleurs, ils ont plus de place dans le grand bain.»
Les coolies de punkah, qui tirent sur les punkahs nuit et jour, finirent par connaître Garm intimement. Celui-ci observa que, si le va et vient de l'éventail s'arrêtait, j'appelais le coolie et le priais de tirer d'un coup plus allongé. Si l'homme continuait de dormir, je le réveillais. Garm découvrit également que c'était bon de s'étendre dans la vague d'air, sous le punkah. Il se peut que Stanley lui eût appris tout cela naguère, à la caserne. Toujours est-il que lorsque le punkah s'arrêtait, Garm commençait par grommeler et braquer l'œil sur la corde; si cela n'éveillait pas l'homme--presque toujours cela l'éveillait--il s'en allait sur la pointe du pied parler à l'oreille du dormeur. Vixen était une petite chienne fort intelligente, mais elle ne parvint jamais à relier le punkah au coolie; aussi Garm me procura-t-il des heures délicieuses de frais sommeil. Toutefois, il était foncièrement malheureux--désemparé tout comme un être humain; et, dans sa misère, il s'attachait à moi si étroitement que d'autres le remarquèrent et en conçurent de l'envie. Si je passais d'une pièce dans une autre, Garm me suivait; si ma plume s'arrêtait de gratter, la tête de Garm se fourrait dans ma main; si je me retournais, à demi éveillé, sur l'oreiller, Garm était debout, à mon côté; car il savait que j'étais le seul chaînon le rattachant à son maître, et jour et nuit, et nuit et jour, ses yeux posaient une question--une seule question.--«Quand tout cela va-t-il finir?»
Vivant avec le chien comme je faisais, je ne pris pas garde que les chaleurs l'éprouvaient plus que de raison, jusqu'au jour où quelqu'un, au cercle, me dit:
«Mais votre chien n'en a pas pour une semaine ou deux. Ce n'est plus qu'une ombre.»
Sur quoi je bourrai Garm de fer et de quinine, ce qui ne lui plut guère; et je restai fort inquiet. Il perdit l'appétit, et Vixen fut autorisée à manger le dîner du pauvre Garm sous ses yeux. Cela même n'arriva pas à le faire avaler, et l'on se réunit en consultation à son sujet: le meilleur docteur mâle de l'endroit; une doctoresse qui soignait des femmes de rois; et l'Inspecteur Général Adjoint du service vétérinaire de toute l'Inde. Ils se prononcèrent sur les symptômes, et je leur racontai l'histoire. Et Garm était là, couché sur le divan, à me lécher la main.
«Il se meurt de chagrin, dit tout à coup la doctoresse.
--Ma parole, repartit l'Inspecteur Général Adjoint, je crois que Mrs. Macræ a parfaitement raison--comme toujours.»
Le meilleur docteur mâle de l'endroit rédigea une ordonnance, que l'Inspecteur Général Adjoint du service vétérinaire parcourut ensuite, afin de s'assurer que les médicaments étaient dans de convenables proportions de chien; ce fut la première fois de sa vie que notre docteur souffrit de voir reviser ses prescriptions. Il s'agissait d'un tonique puissant, qui remit sur pied le pauvre bonhomme durant une semaine ou deux; après quoi il recommença de maigrir. Je demandai à un homme de ma connaissance, lequel se rendait dans les Montagnes, de l'emmener avec lui. L'homme s'en vint à la porte, son fourniment empaqueté sur le haut de la voiture. D'un seul et rouge coup d'œil, Garm embrassa toute la situation. Le poil se hérissa tout le long de son dos, et il s'assit en face de moi pour émettre le plus terrible grondement que j'aie jamais entendu dans la gueule d'un chien. Je criai à mon ami de partir aussitôt; et, dès que la voiture fut hors du jardin, Garm, posant sa tête sur mon genou, se mit à geindre. Ainsi connus-je sa réponse, et ne pensai plus qu'à me procurer l'adresse de Stanley dans les Montagnes.
Mon tour d'aller prendre le frais arriva tard en août. On nous octroyait trente jours de congé par an, si personne ne tombait malade, et nous les prenions suivant les nécessités du service. Mon chef et Bob le Bibliothécaire s'octroyèrent leurs vacances les premiers; et, lorsqu'ils furent partis, je fis, comme d'habitude, un calendrier que je pendis à la tête de mon lit, pour en arracher jour par jour un feuillet jusqu'à leur retour. Vixen était allée déjà cinq fois aux Montagnes avec moi; et elle en appréciait le froid, l'humidité et les beaux feux de bois presque autant que je faisais.
«Garm, fis-je, nous nous en allons retrouver Stanley à Kasauli. Kasauli, Stanley... Stanley, Kasauli.»
Et je répétai cela vingt fois.
Il ne s'agissait pas, en réalité, de Kasauli, mais d'un autre endroit. Toutefois, me rappelant ce que Stanley avait dit dans mon jardin, la nuit en question, je n'osais pas changer le nom. Alors, Garm se mit à trembler; puis, il aboya; puis, il sauta après moi, frétillant de joie et remuant la queue.
«Pas encore, fis-je, en levant la main. Quand je dirai: «Nous partons», nous partirons, Garm.»
Je sortis le petit paletot et le collier à pointes, que portait toujours Vixen là-haut dans les Montagnes, pour la protéger contre les refroidissements soudains et ces brigands de léopards, et je laissai les deux camarades les sentir et en causer. Ce qu'ils dirent, je n'en sais rien, naturellement; mais cela fit de Garm un tout autre chien. Il avait les yeux brillants, et il aboyait joyeusement quand je lui parlais. Il mangea sa pitance, et tua ses rats durant les trois semaines suivantes; et, s'il commençait à geindre, je n'avais qu'à lui dire: «Stanley, Kasauli... Kasauli, Stanley,» pour lui remonter le moral. Je regrettais de n'y avoir pas pensé plus tôt.
Mon chef revint, tout halé par le grand air, et fort irrité de trouver une telle chaleur dans les Plaines. Ce même après-midi, nous commençâmes tous les trois, en compagnie de Kadir Buksh, à faire nos paquets pour notre mois de vacances, Vixen ne cessant d'entrer dans la malle de bât et d'en sortir comme un boulet, et Garm grimaçant tout partout et cognant de la queue sur le plancher. Vixen connaissait toute cette routine du voyage, comme elle connaissait mon travail de bureau. Elle se rendit à la gare, en chantonnant sur le siège de devant de la voiture, tandis que Garm était assis à côté de moi. Elle se précipita dans le compartiment de chemin de fer, regarda Kadir Buksh y faire mon lit pour la nuit, but sa lampée d'eau, et se coucha en rond, son tape-à-l'œil sur le tumulte du quai. Garm la suivit (la foule lui ouvrit un passage tout spécial), et il s'assit sur les coussins, les yeux flamboyants, la queue en halo derrière lui.
Nous arrivâmes à Umballa au lever du jour brûlant et brumeux, quatre ou cinq hommes qui avions pioché ferme durant onze mois, réclamant à tue-tête nos dâks--ces voitures de voyage, à deux chevaux, qui devaient nous emmener là-haut, à Kalka, au pied des Montagnes. Tout cela était nouveau pour Garm. Il n'avait aucune idée de voitures où l'on s'étend de tout son long sur sa literie; ce n'était pas comme Vixen, qui, d'un bond, fut à sa place, suivie d'ailleurs par lui. La Route de Kalka, avant la construction du chemin de fer, avait environ quarante-sept milles de long, et on changeait de chevaux tous les huit milles. La plupart refusaient, ruaient, plongeaient, mais il leur fallait marcher, et plutôt mieux que de coutume, avec l'aboi profond de Garm à leurs trousses.
Il y avait une rivière que l'on passait à gué, où quatre bœufs tirèrent la voiture, et où Vixen, après avoir fourré la tête par la portière à coulisses, faillit tomber dans l'eau en donnant ses indications. Garm, silencieux et curieux, éprouvait quelque peu le besoin de se voir rassuré au sujet de Stanley et Kasauli. C'est ainsi qu'aboyant et jappant nous arrivâmes à Kalka pour l'heure du lunch, où Garm mangea pour deux.
Après Kalka, la route serpentait entre les Montagnes, et nous prîmes une carriole attelée de poneys à demi dressés que l'on changeait tous les six milles. Personne, à cette époque, ne rêvait encore de chemin de fer allant à Simla, qui s'élevait à sept mille pieds en l'air. La route avait plus de cinquante milles de long, et l'allure réglementaire était celle que pouvait atteindre la vitesse des poneys. Ici encore, Vixen conduisit Garm d'une voiture à l'autre, sauta sur le siège de derrière, et chanta victoire. Un souffle frais venant des neiges nous accueillit à environ cinq milles au sortir de Kalka, et, redoutant sagement un refroidissement au foie, elle geignit après son paletot. J'en avais fait confectionner un pour Garm également; et, dès que nous atteignîmes les fraîches brises, je le lui mis. S'il le mâchonna avec l'air de ne pas comprendre, je crois qu'au fond il en fut reconnaissant.
«Haï-yaï-yaï-yaï!» chantait Vixen, comme nous opérions d'un trait les tournants. «Tout-tout-tout!» faisait la trompette du conducteur aux endroits dangereux, et «yaou! yaou! yaou» aboyait Garm. Kadir Buksh, sur le siège de devant, souriait. Il n'était pas jusqu'à lui qui ne se sentît bien aise d'échapper à la chaleur des Plaines en train de mijoter dans la buée derrière nous. De temps à autre nous rencontrions quelque connaissance en train de redescendre à son travail. «Quel temps fait-il, en bas?» demandait l'homme. Et je criais: «Plus chaud que la braise. Quel temps fait-il là-haut au-dessus?» «Délicieux!» criait-il derrière lui. Et nous continuions d'aller.
Tout à coup, Kadir Buksh dit par-dessus son épaule:
«Voici Solon!»
Et Garm, couché la tête sur mon genou, n'en continua pas moins de ronfler.
Solon est un petit cantonnement peu agréable, mais qui a l'avantage d'être frais et salubre. C'est un endroit tout nu, exposé aux vents; et l'on s'arrête généralement à une petite hôtellerie, près de là, pour manger quelque chose.
Je descendis et pris les deux chiens avec moi, pendant que Kadir Buksh préparait le thé. Un soldat nous avertit que nous trouverions Stanley «par là-bas», en désignant de la tête une colline nue et glaciale.
Quand nous en atteignîmes le sommet, nous aperçûmes ce Stanley, qui m'avait causé tout ce tracas, assis sur un rocher, le visage dans les mains, et son manteau flottant très lâche autour de lui. Jamais je ne vis rien de si abandonné, de si abattu, que ce pauvre petit homme, tout seul, tout recroquevillé et pensif, sur le grand versant morose.
Ici, Garm me quitta.
Il partit sans un mot, et, autant que je pus voir, sans remuer les pattes. Il vola à travers l'espace comme un météore, et j'entendis son «ploff», lorsqu'il s'abattit sur Stanley, renversant le petit homme les quatre fers en l'air. Ils roulèrent pêle-mêle sur le sol, criant, jappant et s'étreignant. Je ne sus plus distinguer l'homme du chien jusqu'au moment où Stanley se releva tout balbutiant.
Il me raconta qu'il avait souffert par ci par là de la fièvre, et qu'il était très faible. Il avait bien l'air de tout cela; mais, dans le temps où je les observais, l'homme et le chien parurent tous deux regrandir à leurs tailles naturelles, exactement comme des pommes séchées regonflent dans l'eau. Le chien était sur l'épaule de l'homme, sur sa poitrine et sur ses pieds tout à la fois, de sorte que la voix de Stanley n'arrivait qu'à travers un nuage de Garm--de Garm suffoquant, sanglotant, bavant. Stanley, d'ailleurs, ne dit rien de clair, à mon sens, sinon qu'il s'était cru sur le point de mourir, mais que maintenant il se sentait tout à fait bien, et n'allait plus renoncer à Garm en faveur de quiconque ne serait point Belzébuth en personne.
Puis il déclara qu'il avait faim, qu'il avait soif, et se sentait heureux.
Nous descendîmes prendre le thé à la petite hôtellerie, où Stanley se bourra de sardines et de gelée de framboises, de bière, de mouton froid et de pickles, dans les moments où Garm ne grimpait pas sur lui. Après quoi Vixen et moi nous nous apprêtâmes à poursuivre notre chemin.
Garm vit tout de suite ce qu'il en était. Il me dit adieu par trois fois, en me tendant les deux pattes, l'une après l'autre, et en me sautant à l'épaule. Il nous escorta encore, en chantant des hosannas à tue-tête durant un mille sur la route. Après quoi il courut rejoindre son maître.
Vixen n'ouvrit pas la gueule; mais, le froid crépuscule arrivant, et comme on apercevait les lumières de Simla au loin dans la montagne, elle souffla du nez sur le devant de mon manteau. Je le déboutonnait, et la fourrai dedans. Elle eut alors un petit reniflement de béatitude, et tomba profondément endormie, la tête sur mon sein, jusqu'au moment où nous débarquâmes à Simla, deux des quatre plus heureuses gens du monde, ce soir-là.
La Ruche MèRe
Si le fonds n'eût été vieux et encombré, jamais la Teigne[10] n'y eût pénétré; mais où il y a pléthore d'abeilles sur le rayon, là nécessairement surviennent la maladie ou les parasites. La chaleur de la ruche s'était élevée avec la miellée de juin, et, quoique les ventileuses travaillassent à entretenir la fraîcheur, au point d'en avoir mal aux ailes, tout le monde souffrait.
[Note 10: La «teigne», en apiculture, est la _galleria cereana_ (gallérie de la cire) ou fausse teigne des ruches.]
Une jeune abeille grimpa la planchette d'abordage toute poissée et toute piétinée:
«Faites excuse, dit-elle, mais c'est mon premier vol de miel. Vous seriez bien aimable de me dire si c'est ma...
--Ta ruche? brusqua la Sentinelle. Oui! Rentre, et va-t'en bourdonner dans ton fumier de couvain! A une autre!
--Peuh!» s'écrièrent une demi-douzaine de vieilles ouvrières aux nerfs aussi usés que les ailes.
Et il y eut un instant de lutte et de murmure.
La petite Teigne grise, blottie dans une fente de la planchette d'abordage, avait passé toute la journée à guetter cette occasion. Elle s'insinua comme une ombre, et sachant que les anciennes lui feraient opérer demi-tour incontinent, s'esquiva dans un cadre de couvain, où les novices, qui n'avaient encore vu ni les vents souffler ni se balancer les fleurs, causaient politique. Ici, elle était sauve, attendu que la jeune abeille tolérera toujours n'importe quelle espèce d'intrus. Derrière elle s'en venait l'abeille qui avait essuyé l'argot de la Sentinelle.
«Et qu'est-ce que tu dis du monde? demanda une compagne.
--Rien de fameux! J'apporte une pleine charge de tout ce qu'il y a de bon en denrée, et voilà que la Sentinelle m'envoie «bourdonner dans mon sale couvain!»
Elle s'assit dans le courant d'air frais qui passait sur les rayons.
«Il fallait entendre, dit d'une voix soyeuse la Teigne, le ton qu'a pris la Sentinelle pour insulter notre sœur. Toute la communauté en a été révoltée.»
Elle pondit un œuf. C'était pour cela qu'elle s'était introduite.
«Il y a eu, en effet, un peu de chahut à la porte, dit en riant Mélissa. Vous étiez là, mademoisel... le?...»
Elle ne savait comment au juste s'adresser à la svelte étrangère.
«Ne m'appelez pas «mademoiselle». Je suis une sœur pour tous les affligés... une simple sœur converse. Le cœur m'a saigné de vous voir courbée sous votre fardeau.»
La Teigne caressa Mélissa de ses délicates antennes, et pondit un autre œuf.
«Mais on ne pond pas ici! s'écria Mélissa. Vous n'êtes pas Reine.
--Ma chère petite, je vous donne ma parole d'honneur la plus solennelle que ce ne sont pas des œufs. Ce sont mes principes, et me voici prête à mourir pour eux. (Elle éleva un peu la voix pour dominer le bruissement mêlé de va-et-vient qui l'entourait.) S'il vous plaisait de me tuer, vous savez, ne vous gênez pas.
--Voyons, ne sois pas méchante, Mélissa, dit une jeune abeille, impressionnée par les chastes plis de l'aile dont la Teigne voilait sa ponte incessante.
--Moi! Mais, je n'ai rien fait, repartit Mélissa. C'est elle qui fait tout.
--Ah! ne vous préparez pas de remords pour l'avenir, et, quoi qu'il arrive, inscrivez-moi sur la page de ceux qui auront chéri leurs compagnons de labeur.»
Tout en pondant son œuf à chaque sanglot, la Teigne recula dans un rassemblement de jeunes abeilles, et laissa Mélissa perplexe et ennuyée. Alors, celle-ci éleva sa petite voix pour crier:
«Vivres!»
Et cela jusqu'à ce qu'une équipe de chargeuses d'alvéoles la hélât; sur quoi elle leur laissa sa charge.
«Je crains de t'avoir envoyée coucher, tout à l'heure, dit une voix par-dessus son épaule. Je viens de faire trois heures de faction à la porte, et on enverrait, après cela, coucher la Reine elle-même. Tu ne m'en veux pas?
--Pas le moins du monde, répondit gaiement Mélissa. Je serai moi-même de faction un de ces jours. Et maintenant, qu'est-ce qu'il faut faire?
--On parle de papillons Tête-de-Mort. Envoie une équipe de jouvencelles à la porte, et dis-leur de la rétrécir à l'aide d'une couple de forts piliers de raclure de cire. Cela va surchauffer la Ruche, mais nous ne pouvons pas avoir de ces Têtes-de-Mort en pleine miellée.
--Par mes ailes! je te crois!»
Mélissa nourrissait toute la haine héréditaire d'une bonne et brave abeille contre ce gros larron des ruches, criard et emplumé.
«Debout! cria-t-elle dans les lignes des jouvencelles. Toutes celles d'entre vous qui ne nourrissent pas, oust! Des piliers de raclure de cire pour la po...orte!»
Elle chanta l'ordre tout au long.
«Bêtises, que tout cela! repartit une duveteuse abeille d'un jour. D'abord, je n'ai jamais entendu parler de Tête-de-Mort entrant dans une ruche. Les gens ne font pas de ces choses-là! En second lieu, construire des piliers pour les empêcher d'entrer, c'est pure malice de Cypriotes, indigne d'abeilles britanniques. En troisième lieu, fiez-vous au Tête-de-Mort, il se fiera à vous. La construction de piliers indique le manque de confiance. Notre chère sœur en gris le dit bien.
--Oui. Les piliers n'ont rien d'anglais, ne sont qu'une provocation, et constituent une perte de cette cire nécessaire à des fins plus hautes et plus pratiques, dit la Teigne, du fond d'une cellule à provisions vide.
--La sûreté de la Ruche est la chose la plus haute dont j'aie entendu parler. Vous n'allez pas nous apprendre à refuser le travail? fit Mélissa.
--Vous m'interprétez mal, comme toujours, ma jolie. Le travail est l'essence de la vie; mais faire la dépense d'une vitalité précieuse et fragile, jointe à un réel labeur, pour conjurer un danger imaginaire, voilà qui est d'une navrante absurdité! Si je peux seulement enseigner ici un... un peu de tolérance... un peu de bonté naturelle vis-à-vis de ce vieux loup-garou que vous appelez Tête-de-Mort, je n'aurai pas vécu en vain.
--Pour sûr, qu'elle n'a pas vécu en vain, la pauvre chérie! s'écrièrent vingt abeilles à la fois. Tu vois bien que c'est une sainte, Mélissa! Elle se consacre uniquement à propager ses principes, et... et... ce qu'elle est gentille!»
Une vieille abeille déplumée s'en vint vers le rayon:
«Les ingénieurs, à la porte! Allez-vous-en me mâcher de la raclure de cire. Oust!» dit-elle.
La Teigne s'éclipsa.
Les jeunes abeilles descendirent du cadre en troupe, toutes chuchotantes.
«Qu'est-ce qu'il leur prend? dit l'ancienne. Pourquoi s'appellent-elles «mon petit chou» et «ma mignonne»? Ce doit être le temps. (Elle eut un reniflement inquiet.) Ce que cela sent le renfermé, ici! Comme de vieilles couettes. Pas de Teigne, je suppose, Mélissa?
--Pas que je sache», répondit Mélissa, laquelle, cela va sans dire, ne connaissait la Teigne que comme une dame à principes, et n'eût jamais songé à signaler sa présence.
Elle avait toujours entrevu les Teignes sous l'armure de libellules rouge-sang.
«Vous feriez bien de ventiler ce coin un instant,» dit la vieille abeille.
Et elle s'éloigna.
Mélissa laissa tomber la tête aussitôt, s'établit solidement sur ses pattes de devant, et, soumise, se mit à ventiler à la marche réglementaire--trois cents coups à la seconde. La ventilation est une chose qui met le caractère de l'abeille à l'épreuve, attendu qu'il faut à celle-ci se tenir tout le temps à la même place, où tout le temps il lui semble qu'elle ne fait rien de bon sans pour cela cesser d'user sa seule et unique paire d'ailes. Or, abeille qui ne peut voler ne doit vivre; et l'abeille le sait bien. La Teigne reparut, et se remit à caresser Mélissa.
«Je vois, murmura-t-elle, que de cœur vous êtes des nôtres.
--Je suis de la Ruche, repartit sèchement Mélissa.
--C'est tout un. Nous et la Ruche ne formons qu'une même chose.
--Alors, pourquoi vos antennes diffèrent-elles des nôtres? Pas besoin de me presser comme cela!
--Ne soyez donc pas province, _carissima_. Vous ne pouvez faire que tout l'univers soit pareil... pas encore.
--Mais pourquoi diable pondez-vous? insista Mélissa. Vous pondez comme une Reine... sauf que vous laissez tomber vos œufs tout partout par plaques. Je vous ai vue à l'œuvre.
--Ah, bel Argus! C'est ainsi que vous avez saisi mon petit truc. En effet, ce sont des œufs. Tout à l'heure, ils répandront nos principes. Vous n'êtes pas contente?
--Vous m'avez donné votre parole d'honneur la plus solennelle que ce n'étaient pas des œufs.
--C'est là tout mon petit truc, ma très chère... pour le bien de la cause. Maintenant, allons dire deux mots à la jeunesse.»
La Teigne courut d'un pas léger vers le quatrième cadre de couvain, où les jeunes abeilles étaient occupées à empâter les nourrissons.
Il faut un certain temps à une honnête abeille pour éventer un mensonge soutenu et malintentionné. «Elle est tout velours et toute douceur,» fut tout ce que se dit Mélissa. «Mais son parler rappelle le goût du miel de lierre. Je ferais aussi bien de retourner aux champs.»
Elle trouva la porte livrée au désordre et à la mauvaise humeur. Les jouvencelles de faction aux piliers avaient refusé de mâcher la raclure de cire, sous prétexte que cela leur faisait mal aux mandibules, et hurlaient après de la drogue vierge.
«Tout, mais qu'on en finisse! dirent les gardiennes harcelées. Allons, en grappe, celles à qui cela chante, et fabriquez-nous de la cire pour ces sœurs à la dent feignante!»
Avant qu'une abeille puisse fabriquer de la cire, il lui faut se gorger de miel. Alors, elle grimpe à la recherche d'un appui solide, et reste là, suspendue, tandis que d'autres abeilles repues s'accrochent à elle en grappe. Alors, elles attendent en silence que la cire vienne. Les écailles sont enlevées des poches de la fabricante par les ouvrières, ou tombent en tintant sur ces ouvrières tandis qu'elles attendent également. Celles-ci les mâchent (non mâchées, elles ne servent à rien) en cette cire de la Ruche qui tout soutient et tout englobe.
Et voilà, maintenant, que la grappe à cire à peine en position, les ouvrières du dessous recommencent à rouspéter.
«Descendez! Descendez travailler! Allons, tas de Turques parasites! N'allez pas vous mettre en tête que vous allez jouir là-haut, tandis que nous sommes ici en bas à nous esquinter!»
La grappe tressaillit. De patte de devant à patte de derrière, un malaise l'avait parcourue toute. A la fin, une ouvrière s'élança, empoigna la cirière la plus basse, et resta suspendue, à gigoter au-dessus de ses compagnes.
«Moi aussi, je ferai bien de la cire! brailla-t-elle. Qu'on me remplisse le ventre, et je vous en ferai des tonnes!
--Faites-en, alors!» dit l'abeille à laquelle elle s'était accrochée.
Le mot interrompit le courant qui tenait la grappe ensemble. Celle-ci se secoua et rayonna comme une fourrure de chat dans les ténèbres.
«Décroche! murmura-t-elle. Pas de cire pour personne, aujourd'hui.
--Espèces de feignantes! Au travail, et tout de suite, pour produire notre cire, dirent les abeilles du dessous.
--Impossible! La ferveur est partie. Pour fabriquer votre cire, il nous faut silence, chaleur et nourriture. Décroche! Décroche!»
Elles se désagrégèrent tout en murmurant, et se fondirent parmi les autres abeilles, dont rien, il va de soi, ne les distinguait.
«Me semble, somme toute, qu'il va falloir mâcher de la raclure de cire pour ces sales piliers, dit une ouvrière.
--Non pas, par tout un rayon! s'écria la jeune abeille qui avait fait s'égrener la grappe. Ecoutez: j'ai passé plus de vingt minutes à étudier la question. C'est simple comme de dégringoler d'une pâquerette. Vous n'avez pas été sans entendre parler de Cheshire, Root et Langstroth[11]?»
[Note 11: Célèbres autorités en matière d'apiculture.]
Quoique n'en ayant jamais entendu parler, elles n'en crièrent pas moins:
«Ce brave Langstroth!
--En voilà trois qui savent tout ce qu'on peut savoir en matière de ruches. C'est un de ces cocos-là qui doit avoir fabriqué la nôtre, et, s'il l'a fabriquée, c'est à lui d'y veiller. La nôtre est une _Ruche brevetée S.G.D.G._ Il n'y a qu'à regarder sur l'étiquette collée derrière.
--Vive le brevet! Vive l'étiquette collée derrière! rugirent les abeilles.
--Eh bien! puisqu'il en est ainsi, moi, je dis que, quand nous découvrirons qu'ils nous ont trahis, nous pouvons tirer d'eux une terrible vengeance.
--Vive la _vingince_! Vive le brave Root! Assez! La grève!»
La foule poussa des acclamations, et se dispersa au moment où Mélissa la fendait.
«Pardon, mais sais-tu où habitent Langstroth, Root et Cheshire, au cas où tu aurais besoin d'eux? demanda-t-elle à l'orateur bouffi d'orgueil et haletant.
--Que me cloue la mélasse, si je sais seulement s'ils ont jamais existé! Mais ne sont-ce pas là de beaux noms autour de quoi bourdonner? Avez-vous vu si cela a émoustillé la communauté?
--Oui, mais ce n'est pas cela qui garde la Porte.
--Ah! c'est peut-être vrai, mais juge combien ma position est délicate, ma sœur. Je suis pourvue d'un magnifique appétit, et le travail n'est pas mon fort. C'est mauvais pour les méninges. Mon instinct me dit que je peux avoir de l'action sur les autres à titre de frein. Sans moi, elles auraient été pires.»
Mais Mélissa était déjà dans le libre espace, en train de gouverner vers un de ces carrés de trèfle blanc encore vierges, qui, pour une abeille surmenée, possèdent les vertus calmantes du vulgaire tricot pour une femme.
«Je crois que je vais porter cette charge aux crèches, dit-elle, lorsqu'elle eut fini. C'était toujours tranquille par là, de mon temps.»
Et elle ajouta deux petits pains de pollen d'extra pour les nourrissons.
Elle fut, sur le quatrième rayon de couvain, reçue par un flot de sœurs surexcitées, toutes bourdonnant à la fois.
«Chacune à son tour! Laissez-moi déposer ma charge. Voyons, qu'y a-t-il, Sacharissa?
--La Sœur Grise... cette duveteuse, j'entends... voilà-t-il pas qu'elle vient nous raconter que nous devrions être dehors au soleil à récolter du miel, parce que la vie est courte. Elle a dit que n'importe quelle abeille pouvait prendre soin de nos nourrissons, et qu'il arriverait un jour où les vieilles abeilles le feraient. Ce n'est pas vrai, Mélissa, n'est-ce pas? Il n'y a pas de vieilles abeilles qui puissent nous enlever à nos nourrissons, n'est-ce pas?
--Bien sûr. Vous nourrissez les bébés tant que vous avez la tête douce. Dès qu'elle durcit, vous passez aux champs. Chacun sait ça.
--Nous le lui avons dit. Dit et répété. Mais elle s'est contentée d'agiter ses antennes, et a déclaré qu'il nous suffirait de le vouloir pour pondre toutes comme des reines. Et je crains bien qu'il n'y en ait des tas parmi les sœurs les plus impressionnables pour la croire et pour être en train de le faire. C'est un problème si angoissant!»
Sacharissa courut à une cellule d'ouvrière, scellée, dont l'opercule battait, attendu que l'abeille qui était dedans commençait à se frayer passage.
«Venez-vous-en, mon chou!» murmura-t-elle.
Et, de l'autre côté, elle amincit la frêle capsule.
Une chose pâle, moite, ridée, se haussa péniblement jusqu'au rayon. Le ton de Sacharissa changea aussitôt.
«Pas de temps à perdre! Monte sur le cadre te nettoyer! dit-elle. Inscris-toi parmi les nourrices de mon service pour demain soir, six heures. Attends un peu. Qu'est-ce que tu as à la troisième patte droite?»
La jeune abeille tendit sa patte en silence--une patte de faux-bourdon, il n'y avait pas à s'y tromper! incapable de paqueter le pollen.
«Merci. Inutile de t'inscrire jusqu'à après-demain matin.»
Sacharissa se retourna vers sa compagne:
«C'est le cinquième Phénomène éclos aujourd'hui dans mon service depuis midi. Je n'aime pas beaucoup cela.
--Il y en a toujours un certain nombre, dit Mélissa. On ne peut empêcher quelques rares sœurs ouvrières de pondre de temps à autre, lorsqu'elles se nourrissent trop. Elles ne donnent naissance qu'à de faux-bourdons nains.
--Mais, pour le moment, nous ne faisons éclore que des faux-bourdons à ventres d'ouvrières, des ouvrières à ventre de faux-bourdons; des albinos et des pattes-mêlées qui ne peuvent pas paqueter le pollen... comme ce môme là-bas. Je n'aime pas plus que vous les faux-bourdons nains... ils meurent tous en juillet... mais cette éclosion constante de Phénomènes n'est pas sans m'effrayer, Mélissa!
--Comme c'est mesquin de votre part! Ils sont tous si délicieusement intelligents, imprévus et intéressants, flûta la Teigne du fond d'une fente, au-dessous d'elles. Venez ici, mon poussin, et racontez-nous toute votre petite histoire.
--Qu'il y aille et nous fiche la paix!»
Sacharissa baissa la voix.
«Elle va au-devant de ces... heu... Phénomènes, dès qu'ils s'en vont se nettoyer, et les bichonne dans les coins.
--Je crois que la vérité, c'est que nous sommes trop nombreuses et trop bien nourries pour essaimer, dit Mélissa.
--Oui, c'est la vérité,» dit la voix de la Reine derrière elles.
Elles n'avaient pas entendu le lourd pas royal qui fait vibrer les cellules vides. Sacharissa lui offrit aussitôt à manger. Elle mangea et porta son corps pesant en avant.
«Pouvez-vous suggérer un remède? dit-elle.
--Les nouveaux principes! s'écria la Teigne du fond de sa crevasse. Nous en ferons l'application tranquillement... plus tard.
--Supposez que nous fassions sortir un essaim? suggéra Mélissa. La saison est un peu avancée, mais cela pourrait nous soulager.
--Cela nous sauverait, mais je connais la Ruche! Vous allez voir par vous-même.»
La vieille Reine jeta le Cri d'Essaimage, lequel, pour une abeille de bon sang, doit être ce qu'était la trompette pour le cheval de Job. En dépit du grand âge de la souveraine (trois ans), le cri retentit entre les cagnons des cadres à l'instar d'un pibroch dans une passe de montagnes; les ventileuses, changeant de note, le reprirent dans chaque galerie, et les mâles aux larges ailes, trapus et impatients, l'achevèrent en une vibrante explosion de clairons:
«_La Reine le veult! Essaime! Essai-aime! Essai-ai-aime!_»
Mais le grondement qui eût dû suivre l'appel, faisait défaut. On entendit une sorte de grommellement entrecoupé, pareil au murmure de la marée descendante.
«Essaimer? Pourquoi faire? Vous me voyez quittant une bonne Ruche pourvue de cadres à barre et de fondations fixes pour quelque vieux chêne pourri, dehors, à la belle étoile, où il peut pleuvoir à toute minute! Nous sommes très bien comme cela! C'est une _Ruche brevetée S.G.D.G._ Pourquoi veut-on nous congédier? A la mélasse l'essaimage! L'essaimage n'a été inventé que pour frustrer l'ouvrière de son peu de bien-être. Allons nous coucher!»
Le bruit s'éteignit au fur et à mesure que les abeilles s'installaient pour la nuit dans des cellules vides.
«Vous entendez? dit la Reine. Je connais la Ruche!
--Tout à fait entre nous, c'est moi qui leur ai appris cela, cria la Teigne. Attendez que mes principes se développent, et vous allez voir la lumière jaillir par ailleurs.
--Pour une fois vous dites vrai, dit la Reine, en changeant de ton, car elle reconnut la Teigne. Cette lumière-là apparaîtra au sommet de la Ruche. Une fumée asphyxiante la suivra, et il n'y aura pas de crevasses capables de cacher vos enfants.
--Est-ce Dieu possible? chuchota Mélissa. J'ai... nous avons parfois entendu parler d'une légende comme cela.
--Ce n'est pas une légende, repartit la vieille Reine. Je le tiens de ma mère, qui le tenait de la sienne. Une fois que la Teigne aura atteint de la force, une ombre tombera en travers de la porte; une voix se fera entendre de derrière un voile; il y aura lumière, fumée asphyxiante et tremblement de terre; et celles qui vivront verront tout ce qu'elles ont fait, réuni en un tas, et réduit à l'état de cendres, en un Grand Feu.»
La vieille Reine prétendait raconter ce qui lui avait été raconté à elle-même à propos du procédé employé par l'Eleveur d'Abeilles à l'égard d'une ruche infectée dans le rucher, il y avait deux ou trois saisons; et naturellement, de son point de vue, l'affaire était tout aussi importante que le Jugement Dernier.
«Et alors? demanda Sacharissa saisie d'horreur.
--Alors, j'ai entendu raconter qu'une petite lumière brillera dans de profondes ténèbres, et que peut-être le monde recommencera de nouveau. Pour moi, je ne pense pas.
--Peuh! peuh! cria la Teigne. Vous autres, gros et gras bourgeois, vous prophétisez toujours la ruine si les choses ne marchent pas exactement comme vous l'entendez. Mais je vous accorde qu'il se produira des changements.»
En effet. Lorsque ses œufs furent éclos, il se trouva que la cire était criblée de petits tunnels, tout encrassée de la défroque des chenilles. Des traces lainues couraient sur les réserves de miel, les garde-manger de pollen, les fondations, et, pis que tout, sur les nourrissons dans leurs berceaux, au point que les balayeuses passaient la moitié de leur temps à jeter dehors les petits corps désormais inutiles. Les traces se terminaient en une sorte de méli-mélo visqueux sur la surface du rayon. Les chenilles ne pouvaient s'empêcher de filer tout en se promenant, et, comme elles se promenaient partout, elles souillaient et trifouillaient tout. Même là où les abeilles ne s'en enchevêtraient pas les pattes, l'odeur de rance et d'aigre qu'exhalait la chose les faisait planter là leur travail, quoique certaines abeilles qui s'étaient mises à pondre prétendissent que cela les encourageait à devenir mères et, de la sorte, à maintenir un intérêt primordial dans l'existence.
Lorsque les chenilles se changèrent en phalènes, elles se lièrent d'amitié avec les Phénomènes toujours de plus en plus nombreux--albinos, pattes-mêlées, amalgames unioculés, faux-bourdons sans physionomie, semi-reines et sœurs pondeuses; et la troupe toujours diminuante du vieux fonds perdait le duvet et s'éraillait l'aile à nourrir ces étranges fardeaux.
La plupart des Phénomènes ne voulaient pas et beaucoup, à cause de leurs vices de conformation, ne pouvaient pas venir à bout d'une journée de travail aux champs; mais les Teignes, toujours fourrées sur les rayons à couvain, leur trouvaient de faciles occupations intérieures. Un albinos, par exemple, divisa le nombre de livres de miel en réserve par le nombre d'abeilles habitant la Ruche, et démontra que si chaque abeille ne recueillait du miel que sept minutes trois quarts par jour, elle aurait le reste du temps pour elle, et pourrait accompagner les faux-bourdons en leurs vols nuptiaux. Les faux-bourdons trouvèrent la chose mauvaise.
Un autre, un faux-bourdon sans yeux, sans même d'antennes, déclara que toutes les cellules à couvain devraient être des cercles parfaits, de façon à n'empiéter ni chez la nymphe ni chez les ouvrières. Il démontra que la vieille cellule à six pans était uniquement due à ce que les ouvrières construisent l'une contre l'autre sur chaque paroi opposée du mur, et que si l'on supprimait ces empiètements, du coup l'on supprimerait les angles qui enlèvent à la vie son accord harmonieux.
Quelques abeilles firent l'essai du nouveau plan pendant un certain temps, et s'aperçurent qu'il coûtait huit fois plus de cire que le vieux devis à six côtés; et, comme on ne laissait jamais une grappe se former pour fabriquer de la cire en paix, la vraie cire était rare. Toutefois, elles suppléèrent à leur tâche au moyen de vernis volé à des cercueils neufs dans les enterrements, ce qui leur fit quelque peu mal au cœur. Puis elles se mirent à prélever un tribut à la ronde sur les raffineries et les brasseries, trouvant que c'était le moyen le plus commode de se procurer des matériaux; et il va sans dire qu'une fois en provision le mélange de glucose et de bière fermenta et gonfla les cellules au point de les déformer, sans parler de l'abominable odeur qui s'en dégagea. Il y en eut parmi les abeilles saines pour les avertir que le bien mal acquis ne profite jamais. Mais les Phénomènes, les entourant aussitôt, les pressèrent à mort. C'était une façon de châtier dont elles raffolaient presque autant que de manger, bien qu'à ce dernier égard elles attendissent tout des abeilles saines. Chose assez curieuse, le vieil instinct séculaire de loyauté et de dévouement envers la Ruche faisait que celles-ci se prêtaient à cet abus, plutôt que d'obéir au bon sens qui leur conseillait de s'esquiver pour se joindre à quelque fonds bien portant du rucher.
«Eh bien, qu'en dis-tu, du travail de sept minutes trois quarts? demanda, un jour, Mélissa, en rentrant. J'y ai passé cinq heures, et je n'ai qu'une demi-charge.
--Oh! la Ruche vit du miel de ruche, que la Ruche produit, dit un Phénomène aveugle, accroupi dans une cellule à provisions.
--Mais le miel se recueille dehors sur les fleurs, parfois à deux milles d'ici, s'écria Mélissa.
--Pardonnez-moi, dit la chose aveugle, en pompant de toutes ses forces. Mais, ceci est la Ruche, n'est-ce pas?
--Cela l'était. Pour le plus grand malheur, cela l'est.
--Et le miel de ruche
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