Aimée
Jacques Rivière
O femme dangereuse, ô séduisants climats!
Baudelaire.
32e édition
Paris éDitions De La Nouvelle Revue FrançAise 3, Rue De Grenelle--1922
Du MêMe Auteur
ÉTUDES 1 vol. L’ALLEMAND 1 vol.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES 108 EXEMPLAIRES DE LUXE IN-4º TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT 8 HORS-COMMERCE MARQUÉS DE A A H ET 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C ET 790 EXEMPLAIRES IN-18 JÉSUS SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT 10 HORS-COMMERCE MARQUÉS DE A A J, 750 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 750, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS-COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.
TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.
Copyright By Librairie Gallimard, 1923.
A MARCEL PROUST grand peintre de l’amour cette indigne esquisse est dédiée par son ami J. R.
I
Il était trop jeune encore, trop susceptible de prendre de l’émotion.
La Chartreuse de Parme.
Dès mon enfance, les femmes furent pour moi un objet de véritable adoration. Avant même que je fusse capable de les désirer, leur regard, leur démarche, les tendres lignes de leur corps me donnaient un trouble informe et délicieux, où je m’abîmais tout entier et passionnément. Je ne me sentais pas du tout précipité vers elles. Au contraire, elles m’apparaissaient comme sacrées, comme interdites. J’eusse frémi de les approcher. Les mouvements qui s’élevaient en moi à leur vue étaient si violents, si divers, si tumultueux qu’ils se détruisaient les uns les autres et me laissaient sur place.
Quand plus tard le désir vint s’ajouter à mon émotion, il ne l’orienta pas dans un sens beaucoup plus précis, il ne me rendit pas beaucoup plus entreprenant. A douze ans, j’avais une amie charmante, un peu plus âgée que moi. Un jour, en jouant, je lui saisis par hasard le bras près de l’épaule: je sentis sous l’étoffe du corsage la tiède, la douce, la savoureuse élasticité de sa chair: se moque de moi qui voudra, mais ce fut comme si j’eusse touché du feu: je lâchai prise aussitôt.
Et ce n’était pas que l’instinct chez moi fût plus languissant que chez la moyenne des enfants; il avait toute la promptitude désirable; il m’eût bien incliné aux mêmes expériences que tous les autres, et d’abord à prolonger cette volupté imprévue. Mais il n’était pas seul; des penchants plus profonds, plus secrets, plus rares se faisaient jour à sa suite, qui tendaient à le neutraliser. Plus encore que mes sens, mon cœur était ému; la tendresse l’envahissait avec toutes ses complications; il me déconseillait de toute sa force le plaisir qui venait de poindre en moi; il m’en faisait un crime; il me le reprochait comme un tort que j’eusse commis envers celle qu’il me fallait maintenant, sur ses injonctions, au lieu de tout cela, aimer.
Je me fusse bien plu à épier en moi le progrès de cette douce, de cette gênante petite morsure sensuelle; j’en eusse appris bien volontiers les suites. Mais je n’étais pas disponible; d’autres soins, plus difficiles et de moindre récompense, me réclamaient. Toute mon âme formait obstacle avec sa naissante immensité.
Dans de telles dispositions, il était fatal que je misse longtemps à sortir d’embarras et à m’instruire des rudiments de l’amour. Né dans un milieu provincial où les mœurs étaient sévères, je ne rencontrai, tant que j’y vécus, rien qui pût aider ma timidité, ni qui m’ouvrît les voies au seuil desquelles m’arrêtait ma trop grande susceptibilité sentimentale. J’arrivai à Paris sans avoir connu autre chose que de violentes amours rentrées, et la vie d’étudiant que j’y menai d’abord n’étendit pas beaucoup mon expérience.
J’étais terriblement sage, quand j’y pense. Et pourtant quel désir, quelle attente en moi dès ce moment! Je n’étais pas de ceux que le travail intellectuel console de tout. Je sentais jusqu’à l’exaspération les innombrables séductions au milieu desquelles j’étais plongé. Rien de la volupté parisienne ne me frôlait sans que j’en fusse bouleversé. Je me rappelle mes promenades sur les boulevards, le vœu, le cri qu’il y avait en moi et cette chose plus forte que tout, cette insurmontable pudeur qui les faisait taire. Chaque femme que je suivais, si seulement elle avait pu se douter de la tempête qu’elle traînait dans son sillage! Ce n’était pas avec des baisers seulement que je la persécutais en silence, ce n’était pas seulement cette place exquise sur son épaule que mes lèvres voulaient rejoindre: à ses trousses était lancé du même élan tout mon cœur; j’étais prêt à tous les dévouements, à tous les sacrifices; je les lui offrais déjà.
Enfin, parce qu’il le fallait bien, y ayant mis tout mon courage, j’appris tout de même tant bien que mal le plaisir.
* * * * *
Mais j’en ai dit assez pour faire comprendre que je n’étais pas homme à m’y complaire ni à m’y borner. J’éprouvais même des difficultés inouïes à en maintenir écarté l’amour. L’amour surtout continuait de me tenter: il formait décidément ma vocation la plus profonde.
Je le sentais en moi, à l’avance, comme une sorte d’immense faiblesse, d’écroulement virtuel de toute ma personnalité.
Je le craignais, certes, au moins autant que je l’appelais. Car il y avait dans mon esprit des parties solides que son infinité menaçait.
Mais il me tenait déjà par en dessous; il avait occupé en secret tous les points stratégiques de mon âme; dès qu’il éclaterait, il aurait des complices partout.
Et ce qui m’ennuyait le plus, c’est que je ne voyais pas, du train dont je le sentais susceptible d’aller, comment je l’empêcherais, si le destin voulait qu’il fût partagé, de me mener du premier coup jusqu’au mariage.
A peine un an après mon arrivée à Paris, avant même que j’eusse eu le temps de me rendre un compte à peu près exact des mystères du plaisir, toutes mes appréhensions ou, si l’on veut, tous mes désirs étaient réalisés: j’avais épousé Marthe Villemois.
Je l’avais connue dans une petite école, où elle donnait, en même temps que moi, des leçons. La première fois que je la vis, c’était dans la salle de lecture où se réunissaient les professeurs entre les heures de classe. Elle était assise à la même table que moi, et lisait; son profil se dessinait à contre-jour; je fus saisi d’emblée par son extrême douceur. Je le regardai longuement; et au lieu de cette panique, qui me prenait en général auprès des femmes, à mon grand étonnement ce fut une paix infinie que je sentis s’établir en moi. Rien dans ce visage ne me menaçait; il ne me posait aucune exigence inconnue; il n’appelait rien de plus que cette tendresse que j’étais justement si anxieux de donner.
Je me replongeai dans mon livre; et s’il me devint aussitôt, comme on s’y attend, illisible, ce ne fut l’effet d’aucune extraordinaire agitation en moi. Simplement je me mis à dériver. Qu’il faisait calme tout à coup et déroutant! J’étais comme un navire parti pour un long voyage et qui perd son chemin entre des îles. Presque plus rien n’avait l’importance que je lui avais cru; j’oubliais sans effort toutes mes ambitions; je n’entendais plus d’autres voix que celles du déconseil et de l’abandonnement. En même temps des choses imperceptibles commençaient de devenir souveraines; je trouvais de la force à d’absentes impressions; je me rappelais confusément tout ce que j’avais connu de pur et de juste dans mon enfance; j’étais touché par des objets que je ne pouvais même pas voir.
Je regardai Marthe à nouveau: et cette fois tout de suite je l’aimai. Je l’aimai sans éclat, sans révolution d’aucune sorte, comme happé par son invraisemblable douceur. Ce fut un entraînement sans paroles; on me prenait les mains; on me fermait la bouche; on me recommandait le silence et le consentement. Dès avant que séduit, je me trouvais persuadé.
A vrai dire, la première fois que j’y tombai, je ne demeurai qu’un instant dans cet état. Une réaction suivit aussitôt, une espèce de révolte et comme d’indignation: je me rappelai tout ce que j’avais l’intention d’éprouver dans la vie, toutes les aventures que j’escomptais. L’image de ces plaisirs encore si mal approfondis que je savais qu’elle recélait, vint se peindre à nouveau à mes yeux, confuse mais d’autant plus séduisante, et me mit en garde contre le penchant où je glissais. Je me scandalisai intérieurement à la pensée que je pourrais laisser sitôt se déterminer une destinée que j’avais pris l’habitude de gonfler, dans mon esprit, des possibilités les plus contradictoires.
Mais j’étais blessé déjà d’une étrange façon, et que j’eusse dû comprendre incurable. J’étais atteint dans ce qu’il y avait en moi à la fois de plus faible et de plus fécond: une voie s’ouvrait, plus basse que toutes celles dont j’avais rêvé, à ma tendresse, à ma compassion, à ma timidité: ne m’y pas enfoncer tout de suite eût été de ma part autre chose que du courage: une espèce d’aberration.
Un fait nouveau vint bientôt compliquer la tentation que je subissais. J’avais saisi la première occasion venue pour me faire présenter à Mademoiselle Villemois. Et bien vite, dès nos premières conversations, j’avais vu poindre en elle un intérêt pour moi, sur la nature duquel il était impossible qu’aucune fatuité m’aveuglât; il me fut bientôt évident que Marthe, elle aussi, m’aimait, que Marthe modestement, secrètement, mais avec une violente espérance, attendait mon aveu.
Ainsi contribua-t-elle à approfondir le gouffre qui m’appelait. Je la regardais me regarder, et l’idée du bonheur que je pouvais faire naître dans ses yeux en lui déclarant mon amour, devenait peu à peu vertigineuse. J’avais si peu compté qu’une femme jamais pût tourner vers moi sa pensée, ses vœux! J’avais l’impression que là, décidément, s’offrait la seule chance parfaite, intacte que me réservât la vie. Si vagabondes et ambitieuses fussent les imaginations de ma sensualité, il y avait quelque chose de plus proche que tout qui me faisait signe; il y avait ce sourire, cette petite lumière à cueillir sur le tendre visage qui m’était adressé; il y avait ce grand bonheur commun qui attendait de moi sa délivrance. J’étais comme un magicien sur le bord de son prodige: comment l’eussé-je refusé?
De même qu’elle l’avait d’abord déclenché, ce qui décida mon amour à se vouloir définitif, ce fut une certaine voluptueuse absence de crainte, ce fut tout ce que je lisais à l’avance de réponse dans les yeux de Marthe, ce fut l’imminence sur ses traits de notre intime accord.
Et en effet, quand je me fus enfin résolu à lui offrir mon amour et à lui demander le sien, tant son consentement lui parut être implicite, Marthe ne pensa à me montrer que son ravissement:
--C’est donc vrai! C’est donc vrai! répétait-elle seulement avec cette joie même que, comme un habile sourcier, j’avais supposée à la bonne place, et que je m’enivrais maintenant de voir effectivement jaillir.
Ainsi tout de suite nous trouvâmes-nous dans une communion presque plus étroite qu’il n’eût été naturel.
* * * * *
Notre mariage suivit de très près nos fiançailles et il nous donna tout le bonheur que nous en avions attendu. Nous n’étions riches ni l’un ni l’autre et nous eûmes d’abord bien des difficultés matérielles à surmonter. Mais nous nous entendions si bien, et si joyeusement, qu’elles ne réussirent pas à altérer un seul instant notre amour.
J’avais exigé de Marthe qu’elle renonçât à l’enseignement, bien qu’elle l’exerçât sans dégoût, et même avec un certain plaisir. Mais je tenais à sentir peser entièrement sur mes épaules la charge de notre ménage: cela ravivait sans cesse en moi la sensation du miracle qui m’était arrivé.
Je me mis donc à donner des leçons, tout en préparant à la Sorbonne les diplômes qui me manquaient encore pour être admis dans l’Université.
Marthe s’occupait de rendre aussi habitable que possible le petit appartement que nous avions loué, et qui était perdu, comme une vigie dans la mâture, au sommet d’une immense maison «de rapport» qui dominait de loin le Luxembourg.
Je me rappelle notre bonheur, si profond, si candide. Ce qui m’était le plus difficile peut-être, c’était de croire à sa réalité. J’étais comme un enfant: la seule idée que j’avais une femme me plongeait dans un continuel étonnement. Je cherchais des témoins de mon privilège; avec des ruses d’une ingéniosité puérile, je tâchais d’obtenir la reconnaissance par autrui, la mention, si fugitive qu’elle fût, de ma nouvelle dignité. Si par simple politesse des camarades me demandaient des nouvelles de «ma femme», aussitôt j’avais envie de courir vers elle, de lui crier: «Tu sais, tu es ma femme, ils l’ont dit!»
Un jour que nous partions pour un petit voyage, tandis que j’installais nos valises dans le compartiment,--Marthe ne m’avait pas encore rejoint--contre quelqu’un qui voulait l’usurper, je dus défendre sa place: «C’est la place de ma femme!» dis-je. Et tout aussitôt une rougeur me monta au front: de joie, de pudeur, de tendresse, mais par dessus tout d’admiration: «Qu’ai-je dit? pensais-je en moi-même. Est-ce vrai? Est-ce seulement possible? Personne ne bouge. Personne ne prétend que j’ai menti. Ils acceptent le prodige, puisqu’ils ne disent rien.»
Marthe parut à ce moment devant la portière ouverte; je l’aidai à monter, je l’établis dans son coin. On la regarda. Je souriais à part moi comme si j’eusse joué un bon tour à toute l’assistance: elle était si frêle, si petite! «Qu’ils s’en étonnent! pensais-je. C’est pourtant là tout mon trésor. C’est pourtant là tout ce qu’il faut à ma jubilation.»
Bien que plus raisonnable, moins nerveuse, Marthe semblait ne pas goûter moins merveilleusement que moi sa nouvelle condition. Elle avait vécu jusque là quelque peu repliée. Ses parents, tout en l’entourant de la plus grande affection, ne la comprenaient pourtant qu’à moitié et elle avait pris instinctivement l’habitude de réserver ses expansions.
Elle s’épanouissait maintenant sous ma tendresse et me découvrait peu à peu son cœur.
Il s’y cachait une espèce de vaillance sans tapage qui me plaisait infiniment. Marthe n’aimait pas la lâcheté, c’était une nature entièrement morale. Ce qui l’intéressait avant tout dans la vie, c’était de tenir tête aux évènements, de leur faire bonne figure.
Peut-être y avait-il eu à l’origine de mon sentiment pour elle, en plus de ce que j’ai déjà noté, je ne sais quelle obscure pitié pour sa fragilité physique; j’avais cru sentir qu’elle avait besoin de moi. Mais maintenant j’étais bien joué! Car il m’eût fallu être aveugle pour ne pas voir que toute la fermeté dont nous disposions était en elle et que je n’en pouvais montrer moi-même qu’autant qu’elle m’en prêtait.
Au reste cette vertu de Marthe était tout intérieure et ne la déformait nullement. On n’en eût jamais du dehors soupçonné toute la force; elle ne se traduisait par aucune prédication ni aucune parade; jamais héroïsme plus discret.
Je crois qu’il consistait surtout dans une certaine faculté qu’elle avait de ne point s’arrêter aux petits accidents de son cœur, aux anicroches de sa sensibilité. Son regard tout naturellement se détournait d’elle-même; elle avait toujours devant les yeux un idéal parfaitement simple et courageux et elle y tendait sans distraction.
Aussi faisait-il bon auprès d’elle. De la profonde perfidie de la femme tout se laissait oublier; on respirait avec plus de confiance; on regardait plus volontiers vers l’avenir et l’on y découvrait des biens auxquels on n’eût pas osé croire tout seul.
Je ne puis assez dire combien Marthe me reposa, me fortifia, me corrigea. Comme on améliore par des travaux le régime d’un torrent, je pus croire un instant qu’elle réussirait à normaliser ma sensibilité, à en drainer ensemble les élans, les espoirs, les exigences. Il y eut une période où je fus vraiment tout à elle, où mes pensées ne l’excédèrent absolument pas, où la tenir dans mes bras forma positivement tout mon ciel.
* * * * *
Mais je n’étais pas assez équilibré, assez normal pour qu’un tel contentement pût durer en moi dans sa perfection. Pur de tout vice, j’étais pourtant affligé d’une perversité d’ordre psychologique qui le rendait fatalement précaire.
Comment définir cette perversité?--Je n’aimais pas le bonheur.
Est-ce bien cela? Mieux vaut dire: j’aimais mon cœur, j’aimais tout ce qu’il inventait de sentir. Je croyais trop en lui; j’attendais trop curieusement ses modifications; je désirais trop qu’il en subît.
Lesquelles?--Toutes. Si passait auprès de moi une femme dont la beauté fît tourner les regards, je ne me contentais pas de la désirer, comme tout le monde: j’étais heureux de la désirer, je me félicitais de cette onde ardente qui me traversait.
Tous ces troubles qui m’avaient assailli dès l’enfance, et que j’ai décrits, je m’en fusse sans doute depuis longtemps guéri, si seulement j’avais pu souhaiter d’en guérir. Mais ils m’étaient trop nécessaires; j’y trouvais dans le fond, malgré l’impuissance où ils me plongeaient, trop d’agrément. Je languissais dès qu’ils tardaient à revenir; j’avais peur que c’en fût fait pour toujours de ma souffrance, de mes désordres.
Le sentiment était mon pain quotidien; et plus il était imprévu, injustifié, plus je lui trouvais de goût. C’était aux irrégularités de mon cœur que je m’intéressais avant tout; c’était pour ce qui lui arrivait de moins opportun que j’éprouvais le respect le plus profond et l’admiration la plus soumise.
Marthe était auprès de moi la sagesse, l’apaisement, le bonheur. Je recourais à elle pour mes moindres embarras, et toujours avec le même fruit. Mais il y avait quelque chose en moi, dans le temps même où je recevais sa chère influence, qui la refusait doucement et cherchait avec égarement d’autres délices.
J’avais fui auprès de Marthe la souffrance que je pressentais que toute autre femme m’eût donnée, mais je n’y avais pas renoncé; elle m’attirait maintenant comme une sorte de paradis que j’eusse perdu dans le bonheur; je remontais secrètement vers elle, avec des mouvements pleins de ruse, comme un nageur dans la nuit.
D’une certaine façon Marthe m’avait trompé, Marthe m’avait frustré. Sa parfaite absence de coquetterie avec moi, la franchise avec laquelle elle m’avait laissé presque d’emblée deviner ses sentiments, son immédiate et tendre réponse à toutes mes questions, la compréhension même qu’elle montrait pour tout ce que je lui expliquais de moi-même, la promptitude avec laquelle elle mettait toutes ses forces à ma disposition formaient comme autant de larcins qu’elle eût commis envers un certain mauvais fond de mon âme qui n’aspirait qu’à être intrigué, éconduit, désespéré.
Je ne lui en voulais pas, mais je ne pouvais m’empêcher de chercher des compensations. Il me fallait reprendre l’amour à ses débuts, voir un peu s’il ne se laisserait pas, une seconde fois, goûter moins facilement.
Je brûlais de rentrer en apprentissage et, sous quelque douce férule, d’épeler à nouveau une leçon dont ma chance avait voulu que toutes les épines me fussent d’abord épargnées.
J’avais, très exactement, la nostalgie de l’infortune. Maintenant que je voyais, grâce à Marthe, l’horizon de ma vie de plus en plus s’éclaircir, je me prenais à regretter qu’il dût être à jamais sans orages. Des sentiments inconnus, des partages, des déchirements, dont je ne comprenais que confusément la nature, mais que je ne me pardonnais pas d’avoir une première fois ignorés, m’appelaient, dans l’ombre de l’avenir, irrésistiblement; ils agissaient sur moi, de loin, à la façon des plus séduisantes voluptés. Je sentais que je n’avais pas épuisé vraiment la coupe des infélicités qu’une femme peut nous verser et je ne me résignais pas à en laisser le fond. Il y avait, j’en étais sûr, dans l’amour, des pièges, des empêchements, une certaine embâcle où j’étais fait pour me prendre et dont je ne pouvais rester sans inconséquence, sans inachèvement de moi-même, dégagé.
Marthe me ressemblait trop; le passage était trop facile de son âme à la mienne; nos pensées se trouvaient trop vite. Il me fallait à tout prix un être différent, étranger, qui fît obstacle à mon cœur; il me fallait quelqu’un qui ne m’écoutât point, qui ne m’exauçât point.
On comprend bien que je ne me formulais pas, à ce moment-là, aussi clairement que je viens de faire, mes aspirations; je les fais bénéficier, en les exprimant ici, de toute la conscience qui ne m’est venue que par la suite. Je ne savais pas encore que je fusse si mal construit que d’avoir du goût pour le malheur. Ce qui me tourmentait ne prenait encore la forme que d’une vague, brûlante et générale tendresse dont j’étais presque constamment oppressé.
J’aimais Marthe plus que ma vie; rien ne peut donner une idée du dévouement que je me sentais pour elle, de la terreur où j’étais de lui causer la moindre peine. Mais j’aimais encore, en même temps, les femmes. Elles gardaient pour moi tout le prestige dont elles me subjuguaient dans mon enfance. Je ne leur connaissais pas de défauts et ne comprenais rien aux satires qu’on faisait d’elles. Ou, plus exactement, leurs défauts, je les voyais bien; mais ils ne comptaient pas pour moi; ils n’entamaient ni mon admiration, ni mon désir. Je continuais de tendre les bras vers elles avec la même timidité fanatique, avec le même espoir désordonné et sans paroles.
Je n’en rencontrais pas une dont le visage eût quelque attrait sans m’interroger avidement sur son compte: était-ce celle contre qui j’allais enfin me briser, contre qui se consommerait enfin mon naufrage? Je gouvernais vers elle en insensé: je cherchais le récif; j’attendais avec une impatience morbide le craquement qui m’avertirait que mon cœur était enfin touché dans ses œuvres vives.
Malgré tout le soin que je prenais de le lui dissimuler et bien qu’il restât d’ailleurs spontanément caché, Marthe ne fut pas longtemps avant de soupçonner quelque chose de mon vagabondage sentimental. Elle s’en attrista. Mais elle n’était pas jalouse. Elle savait qu’elle s’était emparée du meilleur de moi-même, et sentant que c’était pour toujours, elle en éprouvait malgré tout une espèce de tranquillité.
Je ne fus donc guère dérangé dans ma folie et elle put prendre ainsi peu à peu une muette et dangereuse extension. Mais elle ne se serait peut-être jamais extériorisée si je n’avais fait la connaissance, environ deux ans après mon mariage, de Georges Bourguignon.
II
Il y a des êtres que la destinée aposte sur notre chemin pour nous contraindre à la suivre, au moment où la paresse risquerait de nous prendre. Ils viennent à nous avec ce qu’il faut de ressemblance pour nous séduire, avec ce qu’il faut aussi de différence et d’étrangeté pour nous induire en changement. Georges Bourguignon fut pour moi à la fois cette âme parente et cet indicateur d’autres possibilités sans lequel je fusse peut-être resté malgré tout enlisé dans le bonheur, ou tout au moins confiné dans mes rêves.
Lui aussi, il aimait les femmes; lui aussi elles le préoccupaient. Comme moi il était attentif à leur grâce, il se plaisait aux mouvements qu’elles faisaient naître en lui. Comme moi il avait la curiosité de leurs sentiments, il était capable de goûter leurs caprices, d’être ravi par ce qu’elles pouvaient inventer de plus absurde, de plus ennemi de son bien.
Mais non; j’exagère. C’est ici justement que commençait la différence entre nous. Georges était infiniment plus normal que moi. Il accueillait des femmes tout ce qui lui pouvait venir d’exquis, mais refusait très fermement ce qu’elles tentaient de lui verser par dessus le marché de douloureux, ou même seulement de fatigant.
Il les connaissait d’ailleurs de beaucoup plus près que moi. Il avait mené la vie de tout jeune homme riche et désœuvré, chez qui les sens vont leur chemin sans trouver le frein d’une morale bien déterminée. Après une période de simple noce, Georges avait eu des maîtresses. Il avait appris d’elles bien des choses concrètes et pondératrices, celles-là mêmes dont l’ignorance prolongée formait en moi ce je ne sais quel vide pneumatique où toute mon âme tendait à s’engouffrer. Le paysage de l’amour n’avait plus pour lui de ces sous-bois, de ces cavernes, qui le rendaient pour moi si mystérieux, si captivant et si semé d’embûches.
Georges aimait les femmes, mais à bon escient et sans les craindre. Elles étaient pour lui la source de toute une catégorie de délices bien déterminées. Il recourait à elles, pour les besoins de ses sens et de son cœur, avec gourmandise et compétence. Sa mémoire était peuplée de tous les souvenirs qu’il fallait pour lui permettre une utilisation vraiment pratique et sans dangers de leurs charmes.
Bien entendu je ne sus pas distinguer d’abord exactement ce qui m’attirait vers lui; mais le pressentiment de sa maîtrise dans l’art où je me sentais à la fois si maladroit et si anxieux de faire des progrès, y fut certainement pour beaucoup. Je devinai toutes ces notions dont son esprit était plein; j’admirai, sans le comprendre, le calme qui se mélangeait à son désir; j’espérai en attraper quelque chose; je me mis inconsciemment à son école...
* * * * *
Et pourtant nous fûmes bien longtemps avant d’oser parler franchement des femmes. Georges ne se pressa point de me faire des confidences. J’étais si timide, et lui s’était épris pour moi d’une amitié si respectueuse, il voyait en moi tant de vertus (qui n’étaient peut-être que le mirage au dehors de mon impuissance intérieure à me débaucher), que l’amour pendant longtemps nous parut un sujet interdit.
Ce fut sans le vouloir, sans s’expliquer, par sa seule attitude, par les mots qui lui échappaient, par les gens qu’il me fit connaître, par le milieu où il vivait et où il m’introduisit, que Georges commença d’exercer sur moi son influence.
Il ne pouvait faire en effet que la facilité ne rayonnât de toute sa personne. Je n’ai jamais connu quelqu’un qui se laissât aussi peu que lui empêcher par les obligations mondaines, ou même seulement familiales, quelqu’un qui fût aussi peu enchaîné. Il avait habitué tout le monde autour de lui à ne jamais compter sur sa présence ni sur son aide, à le prendre en toute circonstance comme il était, comme il venait. Il s’était arrangé ainsi la vie la plus libre, la plus capricieuse, la plus flottante aussi, mais à coup sûr la plus riche en bonheur, ou tout au moins en agrément, dont un homme ait jamais joui.
Rien de ce qui avait restreint, durci, mais aussi passionné mon enfance n’avait jamais existé pour lui. Sa latitude avait toujours été infinie. Il n’avait jamais eu l’idée de bornes, de conditions, ni d’effort, et surtout pas d’effort contre soi-même. La souffrance n’était pour lui qu’un très fâcheux accident qu’il fallait éviter à tout prix. Le péché lui était inconnu.
Sa seule morale était de se maintenir toujours aussi proche de lui-même, aussi pareil à ses impulsions et à ses répugnances premières que faire se pouvait. Il avait horreur de tout ce qui eût donné à son âme un tour différent de celui qu’elle prenait naturellement. En tout, il s’en tenait à ce qu’il éprouvait d’abord et faisait bien attention de ne surtout point le laisser contaminer par aucune considération de devoir ou de décence.
Il mettait même quelque coquetterie à cette observance de ses impressions immédiates et la poussait parfois jusqu’à un cynisme enfantin, mais qu’il savait n’être pas sans grâce. Il affectait de ne pas comprendre qu’on pût vouloir rattraper les convenances du sentiment si l’on n’y tombait pas d’emblée:
--Moi, vous savez, me dit-il un jour, je n’ai jamais eu le moindre respect pour mon père. Si loin que je remonte dans mon souvenir, si petit que je me refasse en imagination, je ne trouve jamais pour lui dans mon cœur que dérision.
Et il guettait le sourire de scepticisme qu’il s’attendait bien à voir paraître sur mon visage pour s’en étonner:
--Pourquoi souriez-vous? s’empressa-t-il de me demander. Vous ne me croyez pas?
Il aimait le scandale qu’il y a à être toujours vrai à la lettre; il s’amusait à avouer des sentiments trop courts, trop bruts, inédits par insuffisance. Il montrait avec complaisance à tout le monde ce qui manquait à son cœur. S’il eût cherché des effets, ils eussent été tout au rebours de ceux qu’on cultive d’habitude. Au lieu d’appeler à lui tout ce qu’il avait de précieux, il ne voulait étonner qu’en se découvrant piètre et démantelé, tel que l’instant le faisait. Il refusait toute communication avec ses réserves; comme il n’économisait rien pour elles, de même il prétendait n’en rien recevoir qui pût nourrir ou refaire, ou même seulement nuancer son âme actuelle.
En toutes choses il était prodigieusement livré au présent. Aussi avait-il le génie du plaisir. Il vivait avec lui dans un voisinage, dans une intimité dont rien ne peut donner une idée; il en ôtait tout le venin par la façon même dont il y cédait: tout de suite, sur place, comme à quelque chose d’indiscutablement bon et devant quoi l’hésitation ne pouvait jamais être que sottise.
Il le reconnaissait tout de suite, où qu’il se cachât, même dans les endroits où il n’était encore qu’en puissance, comme s’il eût eu une odeur pour lui. Rien n’était plus curieux à voir que son visage lorsqu’il le découvrait quelque part: on ne peut pas dire qu’il s’allumait; au contraire il devenait paisible, reposé, confiant comme en face de la chose la plus simple, la plus élémentaire, la plus fondamentale du monde; il avait un air de dire: «Voilà! Qu’imaginer de plus? Qu’y a-t-il qui ne vienne après cela?» Tous ses traits se laissaient absorber par une expression unie et enchantée; une quiétude à la fois animale et religieuse les submergeait doucement.
De même, lorsqu’il y avait quelque part à s’ennuyer, Georges était toujours le premier à s’en apercevoir. Sitôt que dans un salon la conversation se faisait languissante ou aride, on le voyait à la lettre se figer. Une distraction immédiate, absolue, quasi-sidérale se posait sur son visage: il devenait ennui des pieds à la tête, avec une perfection et, si j’ose dire, un ensemble naïvement insultants. On n’avait plus désormais devant soi qu’un bloc d’indifférence et le seul recours, pour l’ami qui l’accompagnait, était de l’emmener le plus tôt possible au dehors, où peut-être une caresse du hasard, la diversité des rencontres, les incidents de la rue favoriseraient son dégel.
D’un être aussi tendrement exposé aux sensations, on comprend que la fréquentation devait être pour moi à la fois exquise et ruineuse. Et en effet, dès avant que Georges m’eût ouvert son cœur, je n’avais eu qu’à marcher auprès de lui dans Paris, qu’à le suivre dans ses visites et dans ses promenades pour sentir quelque chose en moi s’affaiblir, se déliter. Le devoir, le travail ne me faisaient plus éprouver aussi inexorablement leur loi; une sorte de permission, encore confuse et générale, mais d’autant plus troublante, minait avec douceur ma volonté. Je me trouvais enclin à des idées plus faciles et plus caressantes que celles où d’habitude je penchais.
Le plaisir, quand j’étais avec Georges, prenait vite à mes yeux la même innocence qu’il avait aux siens; il m’apparaissait soudain si proche, si accessible, si peu clandestin que je n’apercevais plus en moi les raisons que j’avais cru voir de le refuser. Georges me l’eût fait sur le champ préférer à tout au monde. Sans qu’il eût rien à dire, rien que par le nombre de considérations dont je le voyais ne pas tenir compte, il dissipait en moi tout ce qui n’était pas strictement d’actualité: je me découvrais brusquement réduit aux sentiments les plus faibles, mais les plus prompts, et je ne songeais plus à leur désobéir.
Quand Georges venait me chercher au milieu de mes livres, je ne résistais qu’avec un rire tout entraîné déjà à ses invitations impérieuses:
--Laissez-moi tout ça tranquille, s’écriait-il en fermant mes cahiers. Vous allez venir déjeuner avec moi. Ce sera bien meilleur. Vous verrez comme on s’amusera.
Il s’excusait auprès de Marthe, qu’il voyait bien que je ne quittais pas sans remords. (Il avait toujours une provision de bonnes raisons pour justifier ce qu’il faisait par plaisir.)
Nous partions. Tout de suite il hélait un taxi, donnait l’adresse d’un bon restaurant. Je le sentais auprès de moi comme un pilote infaillible, encore qu’enivré, et je m’abandonnais avec une lâcheté heureuse à son initiative.
Oh! ces déjeuners dans Paris! Si mon ami avait pu se douter de l’évènement qu’ils représentaient pour moi! Jamais seul, et même pourvu de tout l’argent nécessaire pour ne pas m’y trouver embarrassé, je n’eusse osé pénétrer dans ces temples du loisir et de la gourmandise. Les rites confortables du service, l’éclat du linge et de l’argenterie, le silence docile et respectueux des garçons, au lieu de contribuer, comme ils en avaient mission, à l’augmentation de mon plaisir, m’en eussent complètement frustré en me plongeant dans la terreur de ne pas savoir leur fournir la réponse qu’il fallait. Avec Georges il n’en était plus de même. Il se chargeait pour moi de l’adaptation. Tandis qu’il combinait le menu et entrait avec le sommelier dans des arrangements savants, je profitais du silence, comme un oiseau toujours effarouché d’une pause du vent, pour me rapprocher de tous les biens délicats qu’un miracle soudain mettait à ma portée; je me posais timidement à leur étage; je les observais d’un œil furtif et qui s’apprivoisait. Et quand Georges, ayant achevé ses recommandations, se retournait vers moi, je me trouvais tout de suite dans un état de trêve et d’aplanissement exquis: notre conversation prenait d’emblée un tour facile et amusant et je tenais tête à ses plaisanteries avec une inspiration paisible dont je me demandais, tout le premier, où elle pouvait bien avoir en moi sa source.
Georges habitait, avec sa mère et ses sœurs, une charmante villa de la rue Michel-Ange à Auteuil. Je ne tardai pas à y fréquenter régulièrement. C’était un endroit bien étrange. On y pénétrait avec une anormale facilité. Personne dans la famille Bourguignon n’offrait à quoi que ce fût, d’intérieur ni d’extérieur, aucune espèce de résistance. Cela se sentait dès la porte, qu’on trouvait le plus souvent entr’ouverte. Un grand salon-atelier occupait le centre de la maison, qui semblait appartenir à tout le monde. Les gens qu’on y rencontrait, formant des groupes animés et bavards, n’étaient pas forcément les maîtres du logis: des amis, le plus souvent, qui se distrayaient entre eux, jouaient du piano, se racontaient leurs histoires.
Quand paraissaient Madame Bourguignon ou ses filles, votre présence leur semblait si naturelle que vous les surpreniez souvent en allant les saluer.
Ce n’était pas exactement la gaîté qui faisait le fond de l’atmosphère qu’on respirait rue Michel-Ange: plutôt un nonchalant amusement. Sans jamais tomber dans la grossièreté, les propos étaient très libres. Chacun était au fait des amours des autres et en plaisantait ouvertement:
--Comment va Loulou? manquait rarement de demander à son neveu Madame Bourguignon (Loulou, une petite actrice des boulevards, était la maîtresse du jeune homme). Et elle ajoutait:
--Tiens-toi bien. On m’a dit qu’elle était très recherchée en ce moment. Tâche de ne pas laisser sa vertu sans encouragement.
L’amour préoccupait paresseusement tous les esprits. La conversation tournait sans cesse autour de lui. On n’eût pas fait grand effort pour le sentir; mais sa loi était considérée par tous comme inévitable et plaisante; s’il daignait descendre dans un de ces cœurs, il était sûr de le trouver au minimum récalcitrant.
Georges, qui, quand il était seul avec moi, était retenu par ma propre timidité d’y faire allusion, aussitôt au milieu des siens, tant l’ambiance y portait, reprenait courage pour me dire:
--Ah! François, quelle agréable chose qu’une femme! Comme c’est doux à chérir, à rechercher! Est-il possible que le mariage vous laisse sans tentations?
Il ne se doutait certainement pas, en me posant cette oblique question que mon horrible pudeur me faisait feindre de prendre pour une simple plaisanterie afin de garder le droit de n’y point répondre,--il ne se doutait pas du tourbillon de désir et d’attente qu’il soulevait en moi; il n’apercevait pas dans quelles dispositions faiblissantes et langoureuses sa fréquentation et celle de sa famille avaient fini par me plonger.
Car la tièdeur du milieu Bourguignon agissait en secret sur moi; elle encourageait mes espoirs, diminuait ma résistance, faisait fondre--je le croyais du moins--cet empêchement que je portais en moi depuis mon enfance et par lequel mes plus grandes aberrations sentimentales s’étaient toujours trouvées jusque-là comme à l’avance réduites.
Je parlais aux femmes avec moins de difficulté, je les regardais avec moins de crainte, je leur répondais avec moins de panique. Entre elles et moi, il y avait des moments où se déclarait une vertigineuse diminution de distance et où je croyais, comme on dit, «pouvoir les toucher». Il me semblait être enfin sur le bord de cette bienheureuse catastrophe dont j’avais si longtemps rêvé.
* * * * *
Aussi eus-je tout de suite l’impression bizarre de reconnaître ce qui allait se passer (comme si je fusse déjà une fois parvenu jusqu’à ce point du temps par un bond de mon esprit), lorsqu’un beau jour Georges, avec sérieux et embarras, m’annonça qu’il avait une confidence à me faire:
--Vous ne me connaissez pas encore, me dit-il. J’ai un grand secret que je ne vous ai pas confié, qu’il est temps que je vous livre.
Le cœur me battait: «Voici le moment!» pensai-je. Il continua:
--Je suis fiancé depuis très longtemps déjà, depuis plusieurs années. Et depuis plusieurs années j’hésite devant l’accomplissement de ma promesse; je ne puis me décider à me marier. Vous ne pouvez pas me comprendre, aussi longtemps que vous ne connaissez pas ma fiancée. Je l’aime, certes; mais l’amour n’est peut-être pas le plus profond des sentiments qui m’attachent à elle. Ce n’est pas non plus tout à fait que je la craigne. Simplement elle est trop forte pour moi; il y a une certaine intensité de sa personne que je ne puis ni supporter, ni m’empêcher de subir. J’ai peur non pas d’elle, mais d’elle avec moi. J’ai peur de sa présence constante, de son regard sur moi tous les jours. Voyez-vous, elle n’est bonne qu’à petites doses!
«Et puis, je sais qu’elle m’aime. Mais elle peut tellement bien se passer de moi! Elle peut tellement bien se passer de tout le monde! Il est impossible de se sentir infidèle envers elle; même en allant avec d’autres femmes, je n’ai jamais l’impression de lui rien retirer.»
J’écoutais cette confidence avec un trouble extraordinaire, auquel Georges mit le comble en me demandant conseil sur le parti qu’il devait prendre et qu’il ne pouvait ajourner plus longtemps. Je ne sais trop ce qui me poussa: mais sans réfléchir, dans une espèce d’élan fébrile, je lui dis qu’il devait à tout prix se marier, que certainement le bonheur l’attendait sous ces apparences déconcertantes, que rien ne devait l’arrêter.
J’avais, il est vrai, à ce moment, dans le mariage, de par l’expérience que j’en avais faite, et malgré l’inquiétude qui avait fini par repercer au travers, une confiance naïvement absolue; je voyais encore en lui la solution de toutes les difficultés du cœur; je pensais qu’il y avait dans son inappropriation même aux individualités qu’il se chargeait de conjoindre, une sorte d’efficace, qui n’avait besoin pour agir que de rencontrer un peu de bonne volonté; j’étais convaincu qu’il finissait toujours par réduire les différences qui l’empêchaient d’être d’emblée tout à fait congruent et que, dans sa lutte avec les âmes, le dernier mot lui revenait toujours.
Mais ce ne fut pas seulement cette doctrine qui m’inspira ma réponse si précipitée à Georges. Quelque chose de plus actif, de plus profond, de plus pressant la fit jaillir de mes lèvres: une folle curiosité, le besoin de me rapprocher par n’importe quel moyen, fût-ce par son mariage à lui, de cette femme dont il me parlait. Tout à coup je sentais les forces tournantes et inorientées que contenait mon cœur, converger vers elle. Son image, même pas: sa possibilité prenait pour moi une ineffable attirance.
Georges m’avait écouté en souriant, surpris par ma promptitude:
--Eh! bien, me dit-il, vous n’êtes pas long à vous décider, vous. Vous ne devez pas être souvent embarrassé dans la vie. Vous avez de la chance!
* * * * *
Je ne sus donc pas tout de suite comment il prenait mon conseil. Mais quelques semaines plus tard, au cours d’un voyage qu’il faisait en province, il m’annonça, par un mot très bref, que son mariage était décidé.
Et dès son retour, il vint me prendre pour me présenter à sa fiancée.
Aimée Laval habitait chez une amie de pension, dont les parents, fort riches, après qu’elle avait été répudiée par toute sa famille, l’avaient comme adoptée.
Dans la voiture qui nous emmenait, Georges se mit à me parler d’elle avec une animation extraordinaire; il attendait impatiemment mon jugement sur elle, et il le craignait à la fois; il accumulait tous les traits qui pouvaient me la faire aimer à l’avance et en même temps il ne pouvait s’empêcher de laisser percer une sorte de confuse révolte contre elle, comme une vague rancune.
Il me dit, sans autres précisions, qu’elle avait eu de grands malheurs, que son enfance n’avait été qu’un long martyre, qu’à la suite des terribles aventures où elle avait été prise, sa santé était demeurée chancelante.
Et moi je l’écoutais; adossé au fond de la voiture, mon épaule touchant la sienne, je lui répondais, je tâchais de lui marquer toute la sympathie, toute la disponibilité que je pouvais; mais en même temps autre chose en moi de sombre et d’impitoyable vagabondait en secret, s’accrochant à ses moindres paroles, devinant, demandant, espérant. J’avais beau vouloir le faire taire: ce second cœur en moi était le plus fort. Il remontait toujours; il gonflait ma poitrine; je n’arrêtais qu’à temps le sourire qu’il m’inspirait sans cesse.
* * * * *
Je ne fus pourtant pas frappé d’un coup de foudre. Cette première entrevue se passa de la façon la plus normale et la plus tranquille du monde. Ma timidité fut aidée par l’extraordinaire aisance d’Aimée Laval. J’avais répondu à l’annonce que Georges m’avait faite de son mariage par une lettre où je le priais de demander à sa fiancée la permission de me considérer dès cet instant comme son ami. Aimée vint à moi tout de suite, très simplement, et me dit:
--J’ai lu la gentille lettre que vous avez écrite à Georges. Si vous le voulez, c’est une chose entendue entre nous dès maintenant.
Je fus heureux de ce consentement si rapide, de cette alliance si gracieusement acceptée,--heureux, et aussi un peu refroidi.
Pourtant je vis bien que l’assurance dont Aimée faisait preuve dans ses moindres déclarations, était autre chose que l’ordinaire aplomb mondain, qui se fonde sur une inépuisable faculté de parole. Justement elle parlait peu, presque difficilement. On voyait qu’elle dédaignait, ou même ignorait les chevilles de la conversation. Sitôt qu’elle ne pouvait plus se mettre dans ce qu’elle disait, elle se taisait tout simplement: un trait, soit dit en passant, qui devait avoir tout particulièrement contribué à séduire Georges.
Je ne me rappelle plus exactement le sujet de notre entretien; je retrouve seulement l’impression de sa facilité, de son charme. Chaque phrase d’Aimée m’était agréable par un je ne sais quoi de décidé, de clos, de parfaitement révolu. Tranquillement, avec une complète absence de tremblement, sans fausse hardiesse, mais en risquant tout ce qu’il fallait, elle donnait son avis, elle marquait son sentiment. Elle avait quelquefois un peu plus tôt fini que l’importance de la chose débattue ne l’eût fait attendre. Mais je trouvais tant d’agrément à son exactitude que je ne songeais pas à sentir, même comme une ombre, et qu’elle avait parfois d’un peu court. Mon esprit goûtait une entière satisfaction,--oui, mon esprit surtout.
Georges m’épiait à la dérobée; il semblait ravi du plaisir qu’il lisait sur mon visage. Pouvait-il soupçonner de quelle subtile déception il était sous-tendu?
La beauté d’Aimée ne se révéla d’abord à moi qu’en bloc. Mes yeux sont extraordinairement paresseux à l’analyse; il leur faut vingt rencontres avec un objet avant d’en démêler le détail; et souvent mon intelligence est entrée dans les plus petites nuances d’un caractère, qu’ils sont encore à tâtonner comme des aveugles autour des traits correspondants.
Je vis simplement qu’Aimée était grande, mince et très brune. D’ailleurs, au premier abord,--c’est aussi mon excuse--il était difficile d’être sensible à autre chose qu’à l’éclat admirable de ses yeux immenses. Ils étaient étonnamment envahisseurs; ils éclairaient tout son visage, lui communiquant une profonde et calme chaleur, mais ils empêchaient par là-même de le voir distinctement. Leur action commença tout de suite à s’exercer sur moi, mais point du tout dans le sens où mes préoccupations de l’instant précédent pourraient le faire croire. Ils n’enflammèrent rien en moi. Au contraire ils me calmaient, ils me magnétisaient, ils me rendaient toute la paix, toute la distance que j’avais espéré perdre. J’étais doucement, mais fermement remis à ma place, et par une influence si habile que le souvenir même de mon attente m’était enlevé.
Je sortis de l’entrevue content, reconnaissant et distrait. Georges me pressait de questions:
--Vous plaît-elle? Pensez-vous que j’aie eu raison de me fiancer?
Je le rassurai,--avec conviction, car je sentais bien en Aimée un être exceptionnel,--mais sans cet enthousiasme ni cette fébrilité qui m’avaient saisi la première fois qu’il m’avait parlé d’elle. Je ne me voyais plus du tout intéressé dans l’affaire et le vieux fonds d’indifférence que l’on tient en réserve pour tout ce qui ne concerne qu’autrui, était seul désormais à inspirer mes paroles.
* * * * *
Le mariage de Georges et d’Aimée fut célébré la semaine suivante «dans la plus stricte intimité».
III
Puis Aimée et Georges partirent en voyage. Un mois se passa, pendant lequel je ne reçus d’eux que quelques cartes postales, amicales et distraites.
La vie quotidienne me reprit; les petites obligations auxquelles j’eus à faire face, la minutie des jours décomposèrent sans peine le rêve qui avait un instant failli s’emparer de mon imagination: à sa place reparurent mes travaux, mes ennuis.
Marthe tomba malade; je la soignai, j’eus peur pour elle, je sentis mon lien.
Elle allait mieux quand Aimée et Georges revinrent. J’attendis, cependant, pour retourner les voir, qu’ils me fissent signe. Vraiment je n’étais plus pressé du tout de les retrouver.
Quand enfin je me rendis à leur invitation, ils me reçurent avec une parfaite gentillesse, comme si je ne les avais quittés que de la veille. Georges me raconta leur voyage avec cette confiante nonchalance qui me plaisait tant en lui: la Suisse, naturellement, lui avait paru prodigieusement ennuyeuse; il m’énuméra voluptueusement ses déceptions; seule la pente italienne, la descente du Simplon lui avait procuré quelques-unes des sensations qu’il attendait.
Aimée se mêla à notre conversation par quelques phrases seulement, et par quelques rires que lui arrachèrent l’irrévérence bon enfant de son mari, son refus de «couper» dans les admirations que le guide avait cherché à lui imposer.
--Il n’y en a pas deux comme lui! s’écriait-elle, profondément amusée.
Son rire avait quelque chose de brusque et de dépouillé, dont je fus surpris; il partait plus fort, plus proche, plus sec, il tombait plus vite qu’on ne s’y attendait. A chaque fois il me faisait tourner la tête; regardant Aimée, je cherchais en elle à quoi pouvait bien correspondre, que je ne comprenais pas, cette prompte et sobre explosion.
Elle était pourtant bien séduisante avec son long regard ardent comme une source de flammes mitigées par la douce ombre des cils, avec ces deux subtils guillemets à l’envers qui germaient sur sa lèvre supérieure au moindre sourire et le comblaient d’intelligence.
Mais je continuais à être déconcerté par un je ne sais quoi dans ses manières de trop positif, de trop calme, et par moments, même, de presque effronté. La crainte n’entrait pour aucune part dans ses sentiments; elle parlait, agissait toujours avec une paisible et entière liberté. Je ne surprenais en elle aucune de ces contractions, de ces appréhensions auxquelles j’étais moi-même presque constamment en proie. Et cette exemption si parfaite, où je la voyais, de mes troubles, me la rendait doucement étrangère.
Entre temps notre conversation était devenue plus intime. Georges n’avait pu résister à la tentation de discréditer à mes yeux son mariage, tout au moins de lui enlever dans mon esprit l’importance, le sérieux qu’il craignait que je ne fusse porté à lui attribuer:
--Vous savez, me disait-il, entre Aimée et moi il n’y a rien d’officiel, de définitif, nous ne sommes pas véritablement mariés; nous avons une liaison; voilà tout. Il est entendu que nous nous quitterons au premier déplaisir que l’un pourra éprouver de l’autre. Nous sommes absolument d’accord là-dessus...
Explique qui pourra ma psychologie, mais ces mots à travers lesquels j’eusse dû entrevoir briller pour moi tout au moins une faible chance et percer du bonheur, au contraire me jetèrent dans la désolation. En toutes choses, je suis trop religieux; mon intérêt, immédiat ou lointain, n’est pas ce qui me frappe d’abord; j’ai besoin avant tout chez autrui, soit-elle à mon détriment, d’une certaine perfection.
Georges me consternait par ce qu’il introduisait de contingence et de fragilité dans un lien que j’eusse voulu croire sacré.
Et puis je souffrais pour Aimée; il me semblait qu’elle devait se sentir humiliée, blessée par cet amour sous conditions que Georges prétendait lui avoir seulement promis.
Je me tournai vers elle avec une sorte de honte; mes yeux cherchèrent les siens, implorant un démenti, un mot qui réduisit aux proportions d’une simple plaisanterie la déclaration de Georges. Assise sur le tabouret, elle tournait le dos au piano, les coudes appuyés au clavier; elle était calme et campée; elle vit venir mon regard; certainement elle eut tout le temps de reconnaître ma détresse, mais elle se contenta de rire doucement:
--C’est vrai! fit-elle. J’ai accepté la convention. La liberté avant tout!
Et comme un flot de sang me montait au visage, elle se tourna vers Georges et me désignant du menton avec un reste de sourire:
--Regardez-le, ajouta-t-elle, ça le fait rougir!
Je ne me révoltai pas. Et pouvais-je le faire sans sottise? mais je mesurai douloureusement tout ce que cet étonnement d’Aimée, symétrique et comme antagoniste du mien, signifiait de distance entre nous. Je me levai presque aussitôt et pris congé. Une nouvelle fois je venais d’apprendre, aux signes mêmes qui eussent peut-être persuadé un autre du contraire, qu’il n’y avait rien ici pour moi à attendre, puisqu’il n’y avait rien à désirer.
* * * * *
Et cependant pourquoi partais-je? D’où venait la force qui m’avait rendu la place si brusquement intolérable? Je m’en allais avec la sensation d’être infiniment détaché d’Aimée.--Oui, mais pourquoi: infiniment?--En réalité, dans cette brève entrevue, elle avait gagné sur moi quelque chose: le pouvoir de me scandaliser.
Sa tranquille réponse, il importait peu que ce fût en me déconcertant, avait captivé quelque chose dans mon cœur. Je retrouvais son regard au moment où le mien l’avait cherché; son regard sans altération, pur de toute folie; ma mémoire le couvait, par son immobilité même vaguement fascinée. Pendant plusieurs jours il me réapparut par intermittences, comme les tronçons d’une bête qui met longtemps à mourir.
Et quand il eut achevé de s’évanouir, je dus remarquer qu’il ne me laissait pas en possession de toute la liberté dont j’avais disposé jusque-là; je cessai de pouvoir aller exactement où je voulais; mon champ d’évolution se trouva subrepticement restreint; sans trêve une influence me poussait doucement vers la villa d’Auteuil; c’était comme un long courant secret qui eût traversé mon cœur, comme une aimantation timide.
J’y résistai quelque temps, puis je souris à force de ne pas découvrir de raisons qui me défendissent de céder à cette facilité intime par laquelle tous mes pas se trouvaient formés avant même d’être entrepris.
Je revis Aimée, seule cette fois. Elle semblait moins maîtresse d’elle-même que lors de mes premières visites, plus inquiète et comme souffrante. Je sentis en elle une préoccupation que notre conversation toute superficielle ne me permit pas de deviner, mais dont je m’aperçus en la quittant que quelque chose avait passé en moi.
Je revins bientôt, attiré cette fois par le mystère de cette inquiétude logée dans une âme que j’avais crue d’abord imperturbable. Mais Aimée se montra calme et joyeuse; je ne retrouvai sur son visage, ni dans ses paroles aucune trace de chagrin ou d’anxiété.
Ce jour-là, pour la première fois, elle me traita franchement en ami, me racontant de menues histoires de son passé, m’interrogeant sur le mien, s’émerveillant des quelques vagues symétries que présentent toujours les destinées les plus différentes, et qui apparurent tout naturellement entre les nôtres.
* * * * *
Cependant je m’étonnais de ne plus jamais rencontrer Georges auprès de sa femme; le hasard, au bout de quelque temps, ne me sembla plus tout à fait suffisant pour expliquer son absence. Je le voyais ailleurs, chez tous nos amis, mais jamais plus à la villa.
Son attitude au dehors était du reste étrange. Il ne parlait jamais à personne de sa femme; si on lui demandait de ses nouvelles, il répondait vaguement et brièvement. D’autre part il accepta toutes les invitations, partait avec quiconque lui prenait le bras, affectait même d’être constamment et pleinement disponible. Jamais je ne le vis plus errant, plus instable que dans ces premiers temps de son mariage. Il craignait visiblement qu’on ne lui soupçonnât des chaînes et faisait comme ces acrobates qui prouvent leur isolement en l’air en s’entourant des orbes d’un cerceau.
Je compris alors le sens de l’angoisse que j’avais un jour surprise chez Aimée. Elle avait eu beau acquiescer à la profession de foi, si détachée, sur le mariage, que Georges avait cru nécessaire de faire devant moi: il était clair qu’elle s’accommodait moins tranquillement de la lui voir mettre en pratique, et si tôt.
Il n’y avait pas d’ailleurs, dans le fond, même à ce moment-là, entre ces deux êtres,--comme je devais être amené à le comprendre plus tard,--une mésentente aussi profonde que les apparences pouvaient le donner à croire et qu’eux-mêmes peut-être, quelque temps, le craignirent. Simplement Georges se heurtait à la difficulté même qu’il avait prévue et redoutée et qui lui avait fait si longtemps ajourner son mariage.
Il trouvait dans Aimée un être trop astreignant pour ses forces. Non pas qu’elle se montrât exigeante, tracassière; moins qu’aucune femme au monde elle cherchait à s’imposer. C’était sans le vouloir, sans le savoir, par sa seule présence, par ses silences tout autant, et même encore plus que par ses paroles, qu’elle exerçait cet empire, auquel ce qu’il y avait chez Georges de foncière indiscipline et d’instinctif laisser-aller tenta tout de suite d’échapper.
Aimée ne demandait rien, n’attendait rien; aucune indigence, aucune prière ne paraissaient jamais dans ses yeux; mais elle raréfiait autour d’elle l’atmosphère au point que les fonctions capitales y restaient seules possibles.
Je sens très bien l’embarras que Georges dut éprouver tout de suite auprès d’elle. Lui qui arrivait toujours chargé de menus trésors, d’histoires et de merveilles, lui qui avait toujours tant de choses à déballer, il dut rester plus d’une fois, du fait d’Aimée, avec sa marchandise sur les bras. Elle l’écoutait certainement, et de tout son cœur; mais ce cœur n’était peut-être pas assez puéril, il ne s’amusait peut-être pas assez pour que le plaisir de Georges fût entier, des richesses dont il eût voulu l’encombrer.
Et là n’est pas encore l’explication la plus profonde du malaise qui les avait gagnés. Car Aimée n’était pas non plus de ces femmes trop sérieuses que le transcendantal seul intéresse; elle aimait le rire et la joie, parfois même jusqu’à la brutalité. Le principe en elle est plus mystérieux encore, qui faisait qu’elle intimidait chez autrui l’inutile; que mille choses dont on était arrivé s’entretenant en soi-même, perdaient auprès d’elle leur place et leur occasion; que seule une livraison de soi essentielle et entière la trouvait vraiment attentive, répondante, excitée.
Georges ne sentait pas auprès d’elle assez de débouché pour son âme facile et regorgeante. De toute sa paresse il résistait à l’aride altitude où elle voulait l’entraîner. Sur le comptoir où il étalait ses idées et ses sentiments, en veillant à mettre la pacotille bien en évidence, il était comme vexé de ne pas lui voir prendre assez de choses. Et cet appel enfin lui était insupportable, qu’elle lui adressait en silence, à un exercice pur et comme abstrait de sa sincérité.
C’est pourquoi il avait commencé à la fuir. Le respect humain, comme je l’avais compris, y était bien pour quelque chose, mais surtout la paresse. La vie auprès d’Aimée lui était tout de suite apparue comme une tâche trop délicate, trop exacte; les minutes en étaient trop distinctes, trop détachées; la pente en était trop faible et point assez propice au sommeil; il ne s’y pouvait pas assez abandonner; jamais il n’avait été dans ses intentions de se donner tant de mal.
Georges s’était mis à fuir Aimée, simplement; c’était tout le moyen qu’il avait trouvé de dénouer la situation. Il la fuyait sans cesser de l’aimer; il la fuyait même bien plus complètement et, si l’on peut dire, plus énergiquement que s’il eût été pour elle sans amour, que si elle l’eût déçu ou ennuyé; il fuyait ce qu’elle avait, et pour lui-même, de trop attachant; il fuyait, comme il me l’avait si bien dit jadis, cette «intensité» de son personnage, à laquelle il n’eût pu répondre sans un détraquement de toute sa machine.
Étrange désordre, et d’une nature si subtile qu’il était impossible à bien comprendre du dehors. Pour ma part, du moins, je ne sus pas d’abord dépasser les apparences: je vis seulement le malaise auquel Aimée était de plus en plus fréquemment en proie, et, chez Georges, un détachement qu’il me parut difficile d’expliquer autrement que par l’indifférence. Ce fut sur ces données trompeuses que mon esprit commença de travailler.
Mon esprit, ou plutôt mon cœur. Il ne se souvenait déjà plus qu’à peine d’avoir été rebuté; il revint; il entra tout doucement dans le dédale de l’évènement; il pensa s’y reconnaître.
Et que la place existât ou non, c’est un fait qu’il fut bientôt profondément inséré entre Aimée et Georges; il suivit tous les chemins qu’il crut libres; il occupa toutes les positions qu’il supposa désertées.
Sans malice, ni projet. L’idée de voir se relâcher l’union de mes amis ne m’était pas devenue plus agréable; j’étais toujours aussi scandalisé par la seule hypothèse d’une rupture entre eux; j’étais bien loin par conséquent de penser à en tirer parti.
Mais dans cette brèche que je voyais se creuser entre leurs âmes, la mienne à tâtons s’enfonçait; elle se sentait si féconde que rien n’eût pu l’empêcher de pousser là-dedans ses rameaux, son aveugle végétation.
Sans rien attendre de précis, je fournissais seulement, en hâte et à foison, les sentiments nécessaires, pour combler ce vide impardonnable. Quels ils étaient? je le savais à peine. Je ne connaissais d’eux que leur inépuisable abondance et le plaisir qu’ils me laissaient en s’échappant de moi.
* * * * *
J’avais surtout soif de venir en aide à Aimée; comme un navire qui se porte sous le vent de la barque qu’il veut sauver, je manœuvrais de façon à lui faire sentir l’émanation du dévouement qui m’emplissait pour elle.
Et si je me bornais à une offre si timide, c’est que rien encore ne m’indiquait qu’elle eût chance d’être accueillie. Aimée gardait avec moi une inflexible réserve. Si ma compagnie lui devenait de jour en jour visiblement plus agréable, si elle se dépensait avec moi de plus en plus généreusement, si nos conversations prenaient un tour de plus en plus facile, je lui voyais cependant une répugnance très nette à me livrer la moindre parcelle de son souci.
Elle le supportait bravement, toute seule, ce souci; elle lui tenait tête avec une énergie farouche.
Un jour, je venais d’entrer dans l’atelier de la villa; il était, comme à l’habitude, plein d’amis, groupés cette fois autour d’une des sœurs de Georges qui jouait du piano. J’aperçus Aimée assise à l’écart dans un grand fauteuil, près de la fenêtre qui donnait sur le jardin; elle regardait au dehors. J’allai tout droit vers elle.
Quand je me trouvai à quelques pas, elle tourna à ma rencontre un regard chargé de souffrance et d’ennui et me tendit la main sans rien dire; elle était pâle et obsédée; seul un faible sourire réussit à se frayer un chemin jusqu’à son visage.
Mon premier mouvement fut de me précipiter vers elle et de lui demander le mot de son chagrin. Déjà mille consolations affluaient à mes lèvres.
Quelque chose pourtant m’arrêta, qui ne fut pas seulement ma timidité.
Elle était là, tout entière sous mon regard, mais si bien armée! Dans ses grands yeux, qu’elle avait à nouveau détournés, je devinais toujours la même force. Ma tendresse était devancée par sa vertu.
Je fus sur le point de l’appeler tout doucement de son seul nom: «Aimée!» Mais j’eus peur de ne pouvoir rien ajouter de plus.
Elle souffrait, mais tout son esprit était déjà mobilisé contre sa souffrance; il la repoussait victorieusement; il lui interdisait toute conséquence sur elle-même.
Et tout à coup je me rappelai le mot de Georges: «Elle peut tellement bien se passer de moi!»
Oui, c’était un fait; je m’y heurtais. Cette grande âme attaquée, j’avais beau vouloir voler à son secours, elle se passait entièrement et pleinement de moi.
Tout ce qui s’était accumulé dans mon cœur, en un instant, de douceur à lui faire goûter, demeurait inutile, formait surcroît.
A la fin, une sorte de dépit découragé s’empara de moi: je me détournai de mon amie, emmenant toutes mes prévenances refusées, qui m’encombraient presque péniblement, et je me joignis au groupe qui entourait la musicienne.
* * * * *
Ainsi me trouvai-je, vers ce moment, à peu près tout seul et comme en suspens entre les trois êtres avec qui la destinée m’avait fait lier partie. Vers chacun d’eux, la voie, pour mes sentiments, apparut obstruée; je ne pouvais plus descendre vers eux, m’unir à eux; chacun semblait avoir décrété à mon endroit une insaisissable exclusive.
Et d’abord ce fut Marthe que j’éprouvai ainsi réfractaire à la nouvelle âme qui s’était formée en moi.
Plusieurs fois, par franchise, mais surtout, il est vrai, par délice, je voulus lui parler d’Aimée, j’essayai de l’attendrir sur l’injustice qu’elle souffrait:
--Je crains, lui disais-je, qu’elle ne soit jamais heureuse avec Georges.
Elle me répondit posément, sagement, avec son bon sens et sa fermeté habituels. Mais ce n’était pas assez: je m’irritais de ne pas la sentir plus inquiète, plus compatissante; je devinais que notre bonheur continuait à la préoccuper beaucoup plus que celui de nos amis et je lui en voulais de ce qui m’apparaissait comme un manque affreux d’altruisme, comme une odieuse avarice sentimentale.
Bien entendu, je n’osai pas lui reprocher cette insensibilité; quelque chose m’avertissait en secret qu’elle était beaucoup plus naturelle, et légale, que mon émotion.
Mais par crainte d’en faire à nouveau l’épreuve, je me mis à régler et à restreindre mes confidences à Marthe. Une prudence,--que je détestais, dont j’avais honte,--s’imposa tout de même à moi; de l’inavoué se glissa entre nous. Plusieurs fois je me surpris en train de garder pour moi des mots d’admiration ou de compassion pour Aimée qui m’étaient venus trop vite, qui avaient failli passer, mais qu’au dernier moment j’avais reconnus intransmissibles.
Pauvre et maladroite réticence! Comme elle était loin de mon caractère! Comme elle m’oppressait! Et pour m’y contraindre malgré tout, comme il fallait que fussent puissants déjà au-dessus de moi, impérieux et inexorables, les intérêts de ma naissante passion!
De Georges aussi, quelque chose de beaucoup plus impondérable encore me tenait éloigné. Ici, par exemple, je ne portais pas la faute principale.
Dès qu’il avait vu poindre mon amitié pour Aimée, cette amitié qu’il avait pourtant préparée, désirée, voulue, Georges avait été pris d’une subite et bizarre discrétion. Comme on sort sur la pointe des pieds d’une chambre où l’on a mené quelqu’un reposer, il s’était dérobé en silence.
C’était lui qui m’avait conduit auprès d’Aimée, lui qui nous avait ménagé nos premiers entretiens, lui qui avait protégé l’éclosion de nos affinités, d’abord si faibles et si lointaines. Et maintenant il avait disparu, me cachant par mille adresses sa retraite, effaçant sa trace comme avec la main. Quand je voulus lui parler d’Aimée, de moi, de nous, il m’écouta fort bien, il répondit tous les mots qu’il fallait, que je pouvais attendre, mais je ne sais quoi me fit comprendre que ce n’était qu’un paravent qu’il me présentait, derrière lequel il était déjà loin.
Je fis, pour le ressaisir, des efforts démesurés, comme ceux auxquels on se livre en rêve, mais tout aussi vains. Je le prenais de force par le bras, je l’obligeais à marcher à mon pas et à m’écouter:
--Voyons, Georges, qu’y a-t-il? Où êtes-vous? Qu’avez-vous contre moi?
Mais aussitôt, par mimétisme, il prenait la couleur qu’il fallait pour que rien en lui ne me semblât plus étonnant ni remarquable. Ses phrases s’arrangeaient toutes seules pour mon plus grand apaisement. Je retrouvais fausse entre mes mains, et fantastique, l’inquiétude qui m’avait excité contre lui.
Un instant je me mettais à croire qu’en effet il n’y avait rien entre nous, que notre amitié n’avait subi aucune altération.
Mais l’illusion ne durait que le temps dont il avait besoin pour me quitter et se mettre à l’abri. Dès qu’il était parti je me découvrais aussi retranché de lui que jamais, pris avec Aimée dans un piège indéfinissable qu’il avait construit, je ne suis même pas sûr que ce fût tout à fait inconsciemment. Et de là-bas, de bien loin, il nous regardait, souriant, taquin, secret.
J’avais la sensation qu’il voyait notre embarras, notre honnêteté, qu’il les avait prévus, qu’il s’en amusait. J’étais agacé par son silence, agacé par la permission si complète qu’il nous laissait; je l’aurais voulue formelle, explicite, ou qu’au contraire il nous la retirât.
J’étais agacé, surtout, parce que je sentais qu’au fond son étrange attitude était parfaitement justifiée et convenait exactement aux circonstances. Oui, Georges pouvait se payer le plaisir d’être absent; tout l’autorisait à ne se mettre en dépense, à notre endroit, que d’un sourire, car j’étais loin de rencontrer avec Aimée l’intimité que j’étais en train de perdre avec lui, avec Marthe. Jusqu’auprès d’Aimée la solitude m’accompagnait; les progrès qu’avait faits, pendant quelque temps, notre amitié, s’étaient interrompus tout à coup.
Nous étions arrivés contre un invisible écueil, qui n’était autre que la crainte qu’elle avait d’être trop bien comprise par moi. Ceci lui faisait nettement horreur.
Le jour où je m’étais tenu près d’elle si tendrement, elle n’avait pas été sans deviner la grosse source cachée de consolation qu’était mon cœur; et elle l’avait certainement non seulement refusée, mais haïe.
Elle la sentait encore maintenant, prochaine, insupportable, et tous ses soins, avec moi, allaient à l’empêcher le plus longtemps possible de jaillir.
Elle s’arrangeait pour que jamais notre conversation, quelque pente qu’elle prît, ne me fournît l’occasion d’un mot compatissant. Elle me parlait toujours de Georges comme si rien dans sa conduite n’eût pu donner prise au moindre étonnement. Chacune de ses absences recevait une explication: elle trouvait moyen de m’indiquer, en passant, l’endroit où il était, pour bien me montrer que ce n’était pas à son insu. Ou même, quand il avait eu un accès de mauvaise humeur, elle en faisait mention, avec un sourire, afin que je n’allasse pas croire que l’ordinaire de leurs relations fût formé de tels orages.
En un mot, elle continuait de m’exclure méticuleusement de son secret et me fermait la seule porte que mon cœur maladroit eût eu quelque chance de savoir s’ouvrir: la porte de la pitié.
* * * * *
Oui, ce moment pour moi fut sévère, et si j’avais eu la vision absolument nette de ma situation, j’aurais été en droit de me désespérer. Mais il y avait ceci d’étrange que je ne savais pas encore du tout ce que je voulais, ce que je cherchais,--et même que j’étais à mille lieues de comprendre la nature exacte des mouvements qui m’agitaient.
Après m’être si passionnément attendu à m’éprendre d’Aimée, je ne savais pas reconnaître en moi l’évènement. La gêne que j’éprouvais par moments avec Marthe, cet insurmontable besoin qui me prenait de me jeter dans ses bras, d’y pleurer, de lui crier ma détresse, l’instinct qui tout de même m’en empêchait, le lointain où je voyais Georges, la brûlante disponibilité où je me sentais à l’égard d’Aimée, la haine que m’inspirait sa souffrance, le malaise délicieux où j’étais plongé auprès d’elle, toutes ces modifications de mon cœur restaient distinctes dans mon esprit, ne s’y combinaient pas en une seule conscience, n’y apparaissaient pas comme les parties d’un même sentiment. Je m’étonnais de chacune en particulier, je me supposais trente maladies, et l’éclair ne survenait pas qui m’eût dénoncé la simplicité de mon état.
Profondes limbes de l’amour! Comme il sait bien créer les ténèbres dont il a besoin pour éclore, pour grandir! Rien ne sert de l’avoir prévu. Il reste toujours précédé par sa nuit, tiède, torturante et maternelle, plus pleine d’énigmes et de tressaillements, plus obscure et plus inventive que celle-là même où se forme la vie.
IV
De cette nuit le mien sortit enfin d’un seul coup.
Georges avait fini par ne plus garder dans ses confidences sur Aimée la réserve qu’il s’était imposée au début. Il commençait à dire vaguement du mal d’elle, un peu partout, de préférence à ceux de ses amis qu’il savait lui être le moins favorables. Ce mal, je suis persuadé qu’il ne le pensait pas. C’était par faiblesse, par détente qu’il le laissait se formuler sur ses lèvres; et peut-être simplement pour en débarrasser son esprit et se dispenser d’y croire.
Mais les dispositions où il était en parlant n’étaient pas celles où je l’écoutais. Un jour déjà il m’avait fait une peine horrible:
--Il faut que je vous dise quelque chose», m’avait-il annoncé soudain, avec un sourire embarrassé, en m’arrêtant sur le bord d’un trottoir où nous allions nous quitter. «Je suis en train de m’apercevoir qu’Aimée n’est pas bonne. Comprenez-moi bien; je ne le lui reproche pas; je respecte trop la façon d’être de chacun; elle a parfaitement le droit d’être ainsi. Mais je tiens tant à la bonté!»
Je m’étais senti tellement concerné par cette accusation, mon visage s’était embrasé d’une telle honte que Georges n’alla pas plus loin et ne se risqua plus dans la suite à me faire des confidences.
Mais, par tous les échos, ses jugements sur Aimée, les objections qu’il faisait à son caractère continuèrent à me revenir. Ils me désolaient; je les emmagasinais en moi comme autant de malheurs qui me fussent arrivés; peu à peu un gros orage de tristesse et de sollicitude s’amoncela dans mon cœur.
Il éclata enfin.
J’avais rencontré Georges chez des amis. Dans la conversation il vint à se plaindre de fatigue, d’engourdissement et comme l’un de nous lui conseillait le sport, proposait de louer un tennis où nous aurions été de temps en temps nous entraîner:
--Attendons encore un mois, répondit Georges. Le printemps approche. Ma femme va bientôt partir pour la campagne. Tant qu’elle sera là, je ne me sentirai capable de rien.
Comme l’ouragan s’abat tout à coup, cassant les branches, hachant les feuilles, ravageant la terre de ruisseaux, c’est ainsi qu’enfin fondirent sur moi à cet instant, réunies, toutes les puissances de l’amour. Ce simple mot de Georges, qui n’était pas plus méchant que beaucoup d’autres, uniquement parce qu’il l’atteignait en pleine maturité sentimentale, déchaîna mon cœur. Tout y parut à la fois: une indignation profonde contre l’injustice de mon ami, une colère sans bornes contre sa lâcheté, le besoin de faire à Aimée un rempart de mon corps, de mon âme,--de la délicatesse, de la douleur, de la prédilection, du désespoir. Je m’approchai d’elle en pensée; elle ne me voyait pas, j’écartais subtilement le mal qui la menaçait; je la suppliais en silence (les mots demeuraient en moi): «Il ne faut pas, il ne faut pas que vous souffriez, je vous le défends bien. De tout ce monde de chagrins, rien ne viendra jusqu’à vous tant que je serai là, tant qu’on ne m’aura pas tué!»
Puis tout m’échappait soudain; elle était perdue! Paralysé comme en rêve, les bras attachés au corps, je tombais dans des abîmes, à des lointains infinis; et le monde entier roulait sur moi.
En même temps une pensée, une horreur plus précises me travaillaient: elle allait partir! Je me tournais contre ce départ; bien qu’Aimée me l’eût fait entrevoir, je ne l’avais pas encore envisagé en face; il m’apparaissait soudain épouvantable, impossible, presque impie. J’avais beau me dire qu’il était nécessaire à la santé de mon amie; quelque chose en moi le refusait violemment. Plein de honte, en demandant pardon à Aimée de mon égoïsme, j’essayais de le conjurer; toute ma tendresse se précipitait contre lui, tentait de l’accabler. Je l’empêchais d’être possible à force de murmures, de prières et comme d’incantations. A la fin il était exclu; en y mettant toutes les forces de mon âme, j’arrivais à le tenir fragilement écarté, comme suspendu sur le bord de l’avenir.
J’étais tellement hors de moi qu’il me fallut quitter brusquement mes amis. Et je ne repris un peu de sang-froid qu’en me retrouvant seul dans la rue.
* * * * *
Ainsi j’aimais. Je me regardais moi-même avec un étonnement infini: comment avais-je pu m’ignorer à ce point? Où tout cela était-il caché, qui s’épanchait maintenant?
Je sentais une grande joie, comme si j’eusse été délivré soudain de l’hypocrisie. Au moment même où je tombais dans le désordre, une paix et une justification délicieuses se répandaient en moi; tout devenait régulier, complet, inattaquable; chaque sentiment prenait sa place terrible, faisait face enfin.
Mais cette impression de calme ne dura pas; les démons aussitôt revinrent prendre livraison de moi; je descendis tout vivant au suave enfer.
D’abord je commençai à ne plus dormir. Toute la nuit j’entendais battre mon cœur. Il y avait des positions où le bruit en était faible et supportable, mais d’autres où il se répercutait dans tout mon corps; il veillait avec moi pendant les longues heures; il était fidèle, sourd et tenace; c’était ma patience, ma passion qu’il scandait.
Le gonflement des artères m’étouffait un peu; j’avais la gorge serrée, j’avalais avec peine et souvent. Ce n’était pas une souffrance, mais un travail, une petite difficulté à vaincre sans cesse, une fonction légèrement débordante, et dont je ne pouvais rester maître que par un exercice continuel.
En même temps quelque chose me brûlait: sans éclat, sans clarté, attaché à ma chair, une sorte de flamme chimique. J’avais souvent les tempes moites et l’odeur de la fièvre sur moi, cette odeur amère de citerne, qui reste aux doigts, qui perpétue les angoisses de la nuit.
Tout cela n’était pas exactement intolérable; plutôt épuisant. C’était une espèce d’insoumission de tout mon organisme; il allait un peu trop vite, un peu trop fort, comme un moulin où passe trop d’eau.
Et dans mon âme aussi, je retrouvais le même déluge: j’étais submergé par toutes mes pensées; je ne les voyais plus d’en-dessus, avec leurs divisions et leurs rapports; comme après une pluie d’orage, leur flot avait monté, m’avait rejoint, et je voguais sur elles, balancé, lancé, laissé par leurs vagues.
Un manque de rivages: voilà ce dont je souffrais. Plus rien n’était à ma portée. Pendant deux jours j’essayai de faire comme si rien n’était arrivé, je m’acharnai à mon travail. Mais en vain. Je n’étais plus immobile par rapport aux objets que je voulais saisir. Je passais près d’eux, mais par hasard; mon esprit ne savait plus leur distance; je les manquais; déjà j’étais plus loin.
Pour atteindre un détail dans une idée, il me fallait rassembler des forces énormes, en faire venir de tous les coins de mon être; je mettais une heure à pouvoir m’approcher d’une phrase qui était là, écrite, sur la page de mon livre. Un interminable défilé d’images m’en séparait, dont je ne pouvais rien faire pour accélérer le mouvement; je devais profiter des occasions, m’arranger au mieux avec ce monde mouvant et indistinct qui tournait en moi.
Je compris alors ce que veulent dire les amants de Racine quand ils parlent de leur «ennui». Dans mon étroit cabinet de travail, je passais mon temps à me promener de long en large, plein de soupirs, chassé de ma table, rejoint, soulevé, disposé par les émotions les plus confuses. Quand je me sentais un peu trop oppressé, je me laissais tomber dans un fauteuil; et la tristesse venait. Une tristesse sans révolte, mais sombre et stérile, et qui me faisait mesurer tout ce qu’il y a de longueur, de patience, de prison dans le mot «ennui», avec sa première syllabe en forme de voûte et le reste comme des bras d’esclave doucement tordus et tendus.
Je restais des heures là où j’étais tombé, en proie aux visions. Chaque instant devenait une éternité pour moi; partout où je me posais, je trouvais de quoi n’en plus jamais partir; sitôt arrêté, les fantômes que j’avais agités en marchant, s’apaisaient, revenaient doucement, descendaient sur moi, m’ensevelissaient sous leur foule légère et sans fin, dessinaient en s’amoncelant la forme de mon âme enlisée: une entière passivité, un accablement éperdu, peuplé comme le sommeil qui vous prend en plein jour. Avant de pouvoir bouger mon corps, il me fallait remonter à travers des mondes; je voyais bien l’instant où je me lèverais de mon fauteuil, mais lointain comme le petit disque de jour qu’on aperçoit du fond d’un puits de mine.
Et toujours ce cœur déréglé. Pendant la journée je ne l’entendais pas; mais il continuait à me tourmenter; il me gonflait de surabondance et d’incertitude: «Que faire de toi, mon cœur?» pensais-je. Il s’offrait à tout, il était affreusement sensible, si proche sous ma poitrine, si exposé, si intéressé qu’à la moindre idée émouvante qui me traversait l’esprit, j’y sentais un pincement. Comme il m’importunait! Anxiété, danger, fatigue! Il me mettait tout hors de moi; comme une pompe il ne cessait de puiser dans mon âme et il l’amenait toute à la surface.
«Mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce donc tout ceci? Que va-t-il m’arriver?» murmurais-je comme un enfant qui a peur.--Je me rappelais avec quelle force j’avais désiré cet amour. Il était donc venu! J’étais donc enfin puni de mes vœux par leur réalisation!
Mais non, je ne regrettais pas de les avoir formés. Ma curiosité, mon besoin de souffrir restaient intacts. Simplement je tremblais un peu en entrant dans cette gêne; je savais si peu où l’on me conduisait! Qu’allait-on faire de moi? Voilà seulement ce que je demandais à Dieu, humblement, avec timidité et souci, comme l’homme qu’on vient d’arrêter s’inquiète auprès de celui qui l’emmène.
Les mêmes tourments m’accompagnèrent au dehors. Je continuai à me traîner chez tous les amis que j’avais l’habitude de voir, mais partout je me sentais profondément étranger, inopportun. Je ne savais plus me donner à aucune conversation; j’apportais avec moi trop de choses, j’étais trop encombré pour pouvoir passer par aucune des portes que je voyais s’entr’ouvrir. Les phrases des autres coulaient devant moi comme une rivière de toile dans un décor: avec tout mon bagage comment eussé-je pu m’y jeter, y plonger?
La place où j’étais ne tardait pas à me devenir insupportable; j’appréciais toute l’importance qu’il y avait à m’en arracher, et sur le champ. Mais l’ennui et le rêve étaient plus forts que tout: ils persuadaient directement à chacun de mes membres une ravissante et mortelle inertie.
Le pis est que je n’étais pas indifférent du tout à ce qui se disait autour de moi. Au contraire, tout me concernait, tout était menace et danger pour moi. Je tressaillais aux moindres paroles. Comme toute plaie s’environne d’une région douloureuse, il y avait en moi, autour de mon amour, une zône d’une sensibilité incroyable: très loin de lui, cela me faisait déjà mal; les phrases les plus indirectes pouvaient lui porter atteinte, un geste même seulement, une inflexion de voix.
Souvent j’avais des alertes, dont je ne reconnaissais qu’ensuite la cause, tant elle était détournée. J’étais doucement ulcéré, et c’est dans cet état que je m’exposais aux conversations de mes amis, de ceux qui voyaient Aimée tous les jours, qui, vivant dans son entourage, à chaque instant pouvaient évoquer des images qui la touchaient, la nommer, porter sur elle un jugement.
Il n’y avait rien qui pût me protéger contre eux; j’étais nu devant ces armes qu’ils ne savaient pas. Pour diriger leurs paroles je n’avais que mes craintes et mes désirs. Tout à coup, du fond de mon rêve, je les entendais dévier, elles prenaient la direction terrible, c’était une pointe qui se tournait vers moi et ma seule ressource était de prier en attendant le coup.
Quelquefois, cependant, par malaise et surtout pour éviter d’entendre ce qui allait se dire, je me lançais dans la conversation. Autre labeur! Car, pour parler d’Aimée, ou même seulement des objets qui lui étaient associés dans ma pensée, il m’était impossible de rester dans le ton normal; tout de suite j’avais affaire à quelque chose d’irrésistible; je n’étais plus maître tout à fait de mes mots, je partais avec eux; chaque phrase était une pente, où dès que j’avais mis le pied, je glissais; un rapide, où j’étais entraîné.
Je sentais moi-même, avec gêne, cette exubérance dont était atteint mon langage; je craignais qu’elle ne parût suspecte et j’essayais gauchement de la faire accepter par des sourires et des explications: «Je ne sais vraiment pas pourquoi j’ai l’air de m’intéresser si fort à ce que je vous dis-là», commentais-je; ou bien: «Tout ceci peut vous paraître insignifiant, mais si vous y réfléchissez, vous comprendrez l’importance que je suis obligé d’y attribuer.»
Puis je m’arrêtais, apercevant que l’excuse était aussi peu opportune que l’enthousiasme même qu’elle voulait justifier. Et je souffrais, m’efforçant de guider de loin, de remettre dans la juste voie, une bonne fois, toutes ces paroles, sur lesquelles je n’avais prise que de temps en temps, que trop tard.
Toujours la même insubordination de moi-même à moi-même! Je voyais bien comment il eût fallu faire pour me tenir à ma place. Mais un vent trop fort me soulevait et je restais en l’air, plein de tumulte et de souffle, comme un oiseau battant des ailes au-dessus d’une branche sans pouvoir s’y poser.
Tels furent les premiers effets de l’amour en moi.
--Grand merci! eussé-je répliqué, s’il n’y eût pas eu, au plus profond de mon âme, cette perversité que j’ai décrite et qui, justement, à tant de misères répondait par de la reconnaissance. Oui, je pouvais me plaindre, mais, dans le fond, mes vœux étaient comblés. C’était bien ça, cette fois! A ce coup, je ne serais pas volé. Plus je souffrais, plus j’étais sûr. En effet, grand merci!
* * * * *
Mais il est temps que je me tourne vers celle de qui me venaient ces troubles bénis. Je n’ai rien dit d’elle encore; toutes les pauvres remarques que j’avais pu faire sur elle, au moment où l’amitié seule était censée nous unir, je les ai notées par acquit de conscience et comme les peintres, pour un portrait, font d’abord une «préparation». Mais ce n’est qu’à présent que je puis m’attaquer vraiment à son visage et tenter d’en fixer l’énigme.
Quel instant pour moi! Il ne s’agit plus seulement de vibrer, il faut voir. Le sentiment d’un sacrilège se mêle en moi à l’extase.
Je ne vais pas savoir dessiner, ma main n’arrive pas à se poser; dès que je m’approche d’Aimée, en pensée, la même agitation me saisit qu’en sa présence; il faudrait que quelqu’un de plus sage, de moins intéressé que moi dans l’affaire, me tînt tout le temps le poignet, en corrigeât les soubresauts; il faudrait qu’on m’adressât, tout le temps, en silence, ne fût-ce que des yeux, un avertissement à la patience et à l’exactitude.
Sinon je vais être partout, moi-même, mélangé à ma peinture. A chaque fois que je lève les yeux vers mon modèle, si timidement, si sournoisement que ce soit, je ne puis faire que je ne passe tout entier dans ce regard.
Pour expliquer mon amour, il faut d’abord que j’entre en guerre contre lui, que je le capture et que je le mette aux fers dans mon cœur.
J’aurai ce courage; il me revient; on ne me verra point paraître. Elle, elle toute seule sur la page, rien que sa grande image redoutée, adorée; je ne serai présent que par les sursauts, parfois, de reconnaissance qui me prendront à la considérer.
* * * * *
J’ai mis longtemps à pénétrer dans le passé d’Aimée et à l’interpréter exactement. Il me faisait peur autant qu’il m’attirait. Longtemps je n’en ai su, et même voulu savoir, que quelques traits horribles que Georges m’avait racontés.
Sitôt qu’elle avait pu comprendre ce qui se passait autour d’elle, Aimée s’était trouvée en plein désordre. Ses parents avaient une certaine aisance, mais qui ne leur servait qu’à mener la vie la plus irrégulière: aux infidélités de son mari Madame Laval avait aussitôt répondu par une conduite si capricieuse que le divorce avait fini par leur apparaître à tous deux comme le seul parti raisonnable. Aimée n’avait que dix ans quand il fut prononcé. On la mit au couvent.
Les premiers jours, elle attendit avec une sorte de passion la visite que sa mère avait promis de lui faire; tout son petit cœur était tourné vers ce seul espoir. Et en effet, le jeudi, elle vit arriver sa mère fringante et gaie, qui lui apportait un sac de bonbons et qui la couvrit de caresses et de jolis noms d’amitié: «Cette fois je la tiens, je ne la lâche plus», se dit Aimée, et quand elle la vit se lever, de toutes ses petites griffes, elle s’accrocha à sa robe, sans rien dire. Mais la mère, d’un geste tout naturel, sans violence, et même sans attention, ouvrit l’un après l’autre les frêles doigts crispés sur elle et poussa l’enfant vers la religieuse qui venait la chercher.
Ce fut la première chute d’Aimée dans la solitude; d’autres évènements devaient l’y enfoncer plus profondément encore. Après une longue captivité dans ce couvent, où les religieuses empêchaient ses compagnes de se lier avec elle, sous prétexte qu’elle était fille de divorcés, elle crut qu’elle allait rentrer dans la vie. Mais personne ne voulut se charger d’elle: son père, à la fin, ne s’y résigna qu’à la condition qu’elle habiterait au dernier étage du petit hôtel qu’il avait loué dans Passy, et qu’il ne la rencontrerait jamais, fût-ce dans l’escalier.
Aimée resta séquestrée, pendant trois semaines, dans sa chambre. Puis un matin son père lui fit transmettre, par un domestique, l’ordre de sortir tout de suite, d’aller n’importe où excepté chez sa mère et de ne rentrer qu’à deux heures de la nuit.
Elle avait quelques sous dans son porte-monnaie et un pauvre chapeau garni de fleurs rouges. Elle était charmante pourtant déjà; dans la pensionnaire opprimée une jeune fille avait trouvé moyen d’éclore et de s’ouvrir vers la vie.
Elle se mit à marcher tout doucement dans les rues, effrayée un peu, émerveillée surtout; il était à peu près midi; elle n’était pas trop inquiète de la journée; le soir seul, et l’ombre, lui semblaient menaçants.
Pourtant, comme elle allait à tout petits pas, un homme ne tarda pas à l’aborder. Elle se contracta horriblement sans bien comprendre ce qu’il lui voulait: «Allons bon! se dit-elle avec rage, on ne peut même pas se promener dans cette vie!» Et elle prit l’allure rapide d’une personne affairée.
Vers le soir, n’en pouvant plus, elle se décida à enfreindre la défense paternelle et alla sonner chez sa mère; mais, sans se déranger, celle-ci lui fit répondre qu’elle était trop occupée pour la recevoir.
Aimée vit la nuit tomber, les magasins se fermer; elle dut attendre encore, appuyée contre la grille des Tuileries, se défendant comme elle pouvait contre les passants qui s’arrêtaient, seule et perdue dans Paris comme dans une jungle pleine de bêtes fauves.
Quand elle rentra enfin chez son père, bien après minuit, tremblante, fièvreuse, épuisée, ayant suivi le milieu de l’Avenue du Bois dont les bosquets lui faisaient peur, le domestique qui lui ouvrit la porte eut un mauvais sourire. Elle tomba sur son lit sans pouvoir se déshabiller.
Mais l’odieuse inimitié que son père lui avait d’abord marquée, fit bientôt place à quelque chose de plus terrible encore. «C’était le bonheur quand il me détestait», disait plus tard Aimée en songeant aux diverses phases de son martyre. Aimée lisait souvent au lit; c’était son seul recours, sa seule évasion; elle lisait tout ce qu’elle trouvait, furieusement, s’emplissant l’esprit d’images brutales et hétéroclites.
Un matin, elle se sentit gênée inexplicablement dans sa lecture, comme distraite par une influence magnétique. A la fin cette impression devint si insupportable qu’elle sauta de son lit et se mit à explorer sa chambre. En soulevant le rideau qui la masquait, elle vit que la porte de communication avec l’appartement de son père, jusque là condamnée, était entr’ouverte et elle entendit des pas furtifs s’éloigner.
Désormais elle se comprit guettée. Elle n’analysait pas très bien d’abord le sentiment qui pouvait pousser son père à l’épier ainsi. Mais il vint lui rendre visite plusieurs fois chez elle et dans ses paroles elle commença à entrevoir une odieuse tendance. Tantôt il lui disait des tendresses, non pas telles qu’elles fussent d’un père à sa fille absolument inadmissibles, mais si imprévues et accompagnées de tels regards que leur intention ne pouvait faire aucun doute. Tantôt, comme exaspéré par l’impossibilité de s’exprimer directement, il entrait en fureur, injuriait la jeune fille, lui criait: «Tu ne finiras donc pas par mal tourner, chipie?»
Au cours d’un souper, qu’il offrit à des acteurs et à des grues et auquel il la força d’assister, Aimée vit tout à coup un des convives se pencher vers son père et lui murmurer quelque chose à l’oreille: «Tu n’as pas besoin de te gêner, répondit le misérable à haute voix. Elle est à prendre.» Et comme l’homme se levait déjà, Aimée dut s’enfuir en lui jetant sa serviette au visage.
Elle ne dormit plus que d’un sommeil affolé. Une nuit, elle se réveilla en sursaut; son père était au pied de son lit et la regardait. Elle se dressa pleine de rage: «Si tu ne t’en vas pas tout de suite, je crie, je crie par la fenêtre, j’appelle tout le quartier.» Comme il était très lâche et qu’il la voyait furieuse, il battit en retraite, avec des menaces.
Aimée n’avait personne à qui se confier. Ayant remarqué que la femme de chambre semblait instruite des manigances de son père, elle se décida à lui faire part de ses angoisses. Mais à sa grande horreur, cette fille se mit à sourire et confessa simplement qu’elle trouvait la situation «assez drôle».
Son frère, du moins, pensa-t-elle, qui venait la voir de temps en temps, saurait accueillir sa confidence et la protègerait. Mais quand elle lui raconta le siège monstrueux auquel elle était en butte: «Ça ne m’étonne pas de ce vieux paillard!» répondit-il seulement en riant. Et à la colère d’Aimée devant une réaction si faible, il opposa: «Que veux-tu que je fasse? Il ne faut pas t’affoler comme ça. Tu es bien assez grande pour te défendre toute seule!»
Enfin, un jour, Aimée reçut de son père l’ordre de venir le trouver dans sa chambre. Pour lui prouver qu’elle n’avait pas peur, elle s’y rendit sur le champ. Son persécuteur sembla enchanté; il entra dans des explications papelardes et confuses, et tout à coup: «Tu n’as pas besoin de faire des manières comme ça, puisque tu n’es pas ma fille.»
Aimée vit tout à coup une grande lumière; pendant un instant, le bonheur, comme un soleil, lui obstrua l’imagination. Elle pensa seulement: «Je m’en vais.»
--Eh! bien, je m’en vais tout de suite, répondit-elle à l’homme qui la regardait plein d’attente.
--Mais pourquoi? pourquoi? Je ne te chasse pas, fit-il, soudain désespéré.
Et cherchant à reprendre l’avantage:
--Où irais-tu, malheureuse? Il n’y a que moi au monde qui me soucie de toi.
--J’irai n’importe où. Donne-moi un peu d’argent. Je pars.
Elle était si transfigurée, si véhémente, lui si stupéfait, qu’il ouvrit sa bourse comme en rêve et lui tendit quelques billets.
Le soir même, Aimée prenait une chambre dans un hôtel. Quelques jours plus tard, elle avait trouvé une place d’institutrice dans le Midi et partait sans que son père eût fait le moindre geste pour l’en empêcher. Elle resta deux ans dans cet exil. Enfin, la mère de la seule amie qu’elle eût conquise au couvent, ayant appris par hasard quelque chose de ses malheurs et se sentant émue par le courage qu’elle y avait opposé, lui offrit de revenir à Paris et la recueillit chez elle; c’est là que Georges l’avait connue.
* * * * *
Je m’étais attendu à découvrir sur Aimée la trace de ces affreuses aventures. Et elle y était en effet, mais non pas telle que je l’avais imaginée.
Je croyais la trouver encore frémissante des injures qu’elle avait souffertes, toute blessée, toute fléchie, prête à se blottir et à chercher la consolation. Un inconscient romantisme me la faisait voir parée des grandes ombres du malheur. Malgré le portrait que Georges m’avait d’abord tracé d’elle, je voulais que son humiliation fût encore perceptible dans tous ses mouvements, qu’on la pût goûter comme un ornement de chacun de ses gestes. C’est de cette absurde exigence de mon esprit que naquit vraisemblablement la demi-déception que j’éprouvai dans les premiers temps où je fis la connaissance d’Aimée.
Car, dans l’être que j’approchai alors, rien absolument ne correspondait à ma prévision.
Et si j’eusse voulu en faire une tant soit peu raisonnable, il m’eût fallu tenir compte de l’âme sur laquelle toutes ces persécutions avaient porté. Combien j’aurais voulu connaître Aimée enfant! Le petit cœur sage et terrible! Comme il devait battre durement le jour où elle s’était trouvée sur le pavé! Peut-être n’eût-il pas fait bon la plaindre trop fort. Peut-être n’eût-elle pas accueilli un sauveteur beaucoup plus gracieusement que ceux qui tentaient de profiter de sa détresse.
Non, l’infortune ne l’avait pas entamée; ces privautés qu’elle avait essayé de prendre avec elle, Aimée les avait vivement repoussées; elle n’avait permis à rien de mordre sur elle; de la petite fille traquée, il ne lui restait aucune fragilité et même pas un soupçon de colère, même pas le plus petit désir de vengeance. Car, après tout, quelle raison avait-elle d’en vouloir à personne? On ne l’avait pas touchée. Personne, à aucun moment, n’avait été plus fort qu’elle. Il y avait dans son regard, dans toute son attitude, quelque chose qui réduisait son passé au silence, qui lui défendait d’élever aucune revendication sur elle, qui rendait presque impossible à autrui d’y faire seulement allusion.
Au lieu de l’accabler, il s’était tourné au fond de son cœur en indépendance. Aimée avait pris l’habitude de ne compter sur personne. Elle n’était pas devenue exactement méfiante, mais inexprimablement seule, seule jusqu’à la folie, jusque presque à l’insensibilité.
Après sa fuite, pendant son séjour dans le Midi, elle avait été un moment sur le point de faiblir; pour calmer ses nerfs légèrement détraqués, elle avait entrepris, dans ce pays où elle ne connaissait pas une âme, d’interminables promenades à pied. Elle en était sortie guérie pour toujours, intacte à nouveau, radieuse, détachée de tout, reprise par son propre cœur, privée, sauvée. Sous tant d’efforts de la destinée pour la jeter à genoux, elle avait au contraire pris conscience de sa force; elle l’avait reconnue, touchée partout en elle, et délivrée. Sans rage, sans trépignement, sans rancune, avec une souplesse secrète et heureuse, elle s’était dégagée elle-même, embrassée, saisie. Je ne sais si elle se parlait à elle-même, dans ses promenades, mais ses pensées faisaient à peu près comme si elle se fût dit: «Te voici, ils n’ont pas pu t’avoir, te voici, ma grande! Toute la place qu’il te faut! Et tu n’en as pas besoin de beaucoup pour leur échapper, pour l’emporter sur eux.»
L’indignité de ses parents achevait cet isolement d’Aimée, ce détachement pathétique de sa figure. Rien derrière elle que ces tristes monstres oubliés, ou plutôt rien que cette âme passagère, inconnue, perdue au fond d’un passé insondable, et qui était la seule dont elle eût peut-être hérité quelque chose. Rien de fait pour elle; tout commençait avec elle. Et c’est pourquoi il fallait que tout, dans son âme, fût pris au plus vif, au plus dur, au plus décidé. En tout, elle débutait par le principal,--pour avoir le temps de l’atteindre.
* * * * *
Si elle s’était si bien sauvée, c’est qu’elle avait si peu de chose à emporter! C’était un étroit trésor, en vérité, que son âme! Ceux qui ne l’aimaient pas, n’y voyaient qu’indigence. Et en effet, il fallait l’aimer pour comprendre qu’une si mince ressource pût être sans prix.
Un fonds un peu rare, une nature toute capitale; rien n’y était exprimé plus d’une fois, et dans son essence la plus ardue; chaque trait en était tracé par la pointe la plus fine que le Créateur avait pu trouver. Jamais cœur moins débordant, jamais figure moins saturée. On ne voyait jamais passer en elle de ces ondes qui confondent, un instant, tous les sentiments comme des arbres sous un même frisson de vent; elle n’était jamais languissante ni flébile; elle ne connaissait ni les brumes, ni les pleurs; les contours de son âme n’étaient jamais brouillés.
Toutes ses émotions paraissaient du premier coup à l’état distinct; elles se prononçaient, plutôt qu’elles n’éclataient; elles étaient belles et courtes comme des pensées.
Dans tout le personnage d’Aimée il y avait quelque chose qui ressemblait à la vérité. Et mon enthousiasme en le peignant, c’est bien celui qu’on éprouve lorsqu’on poursuit la vérité; une grande contention, une admiration pleine de cris empêchés, un transport sans cesse brisé par la crainte de mal voir, quelque chose d’effréné et d’essoufflé à la fois. Les traits que j’aperçois ne prêtent pas sous l’effort de mon esprit, ils sont rebelles au foisonnement. Mais de les inscrire seulement, de relever chacun dans sa dure élégance, c’en est assez pour me remplir le cœur.
* * * * *
Aimée en avait trop vite fini avec certaines choses qu’on lui disait. On la regardait avec étonnement: «Est-ce là tout?» Mais elle ne se troublait pas, car de cette brièveté elle avait la justification toute prête: c’était cela qu’elle était capable de fournir en des occasions plus grandes.
Elle n’entrait pas dans vos préoccupations, elle ne venait pas chez vous; on ne se sentait jamais tout à fait épousé par elle. Le dédoublement lui était absolument interdit; mais elle était si bien prise dans sa propre forme qu’il y eût eu de l’impertinence à lui demander toute autre incarnation que d’elle-même.
Le miracle de la multiplication était impossible sur elle; du moins jamais il ne l’eût rendue nombreuse; il n’eût été qu’un stérile coup de foudre et n’eût fait que la réduire en cendres.
Non, il fallait accepter Aimée dans sa simplicité, car elle se donnait là-dessus à prendre ou à laisser et je n’ai jamais vu quelqu’un qui supportât avec une plus souveraine indifférence d’être laissé.
* * * * *
A la place des prévenances et des accompagnements qu’elle ne pouvait fournir, elle usait envers ses vrais amis d’une familiarité un peu brusque. Un jour, dans les commencements, comme, en causant avec elle, je me perdais à la considérer de tout près, elle se tourna vers Georges qui était à quelques pas de nous, et riant très fort:
--Voyez, dit-elle, comme il s’étonne de ce grand nez pointu que j’ai au milieu du visage!
C’est par de telles saillies qu’elle remplissait l’espace entre elle et vous; elle vous rapprochait d’elle carrément, sautant par dessus les nuances et les degrés qu’elle se sentait impuissante à marquer. Parfois j’étais près de trouver sa plaisanterie effrontée; mais je voyais aussitôt qu’elle n’était qu’un moyen héroïque de m’entraîner avec elle, à travers les embarras que lui ménageait sa hauteur.
Lorsqu’elle entrait en quelque endroit où elle ne savait pas que je l’attendisse, je me rappelle sa parfaite absence de surprise, sa main tendue, son bonjour ferme et joyeux; dès la porte, elle était au fait; parfois elle me saluait de mon prénom drôlement déformé, en camarade; ou bien, en me serrant la main, elle me secouait le bras longuement, en riant. Dans l’instant la distance où j’étais d’elle était franchie, du moins jusqu’à l’endroit où le terrain devenait vraiment abrupt, jusqu’au pied de la terrible citadelle.
J’ai dit, combien son rire au début m’avait étonné, et même froissé; il s’échappait par grandes fusées arides; j’y trouvais quelque chose de dur. Dans l’être sensible et frémissant auquel je prétendais, à ce moment, avoir affaire, il détonait en effet étrangement. Longtemps je restai devant lui comme devant une porte dont la serrure se fût dérobée; je sentais qu’il donnait sur tout un dangereux inconnu que je m’irritais de ne pouvoir deviner, ni forcer. Mais en y mettant toute ma patience, toute mon adoration, j’ai fini par le tourner; j’ai compris ce qu’il voulait dire. Il indiquait le ton de cette âme tout en esprit; il était en elle à la place des troubles, des va-et-vient, des mélanges dont les autres sont émues; il suppléait en elle à la circulation des fluides; c’était l’orage d’un climat sans eau.
Aimée manquait non point tant de tendresse que de caresse. Cette privation de soi, cette attente, cette demande, cette insuffisance qu’il y a dans toute caresse, elle ne pouvait s’y plier. Mais elle charmait par la seule droiture de ses mouvements vers vous. On était avec elle dans une intimité complète sans qu’elle vous eût une seule fois favorisé d’une inflexion de voix plus câline, ni de la moindre flatterie; mais il y avait une douceur incomparable dans la façon dont elle vous disait tout droit le vrai de ce qu’elle sentait pour vous, comme ce jour où elle me déclara tout à coup si simplement:
--Je vous aime bien, François!
La vibration, la perpétuité: voilà encore ce qu’on pouvait être gêné de ne pas rencontrer dans ses sentiments. Ils s’élevaient au moment qu’il fallait; leur son avait toute la plénitude désirable, mais ils n’étaient pas «tenus»; ils cessaient aussitôt de retentir. Je ne veux pas dire qu’ils disparaissaient de son âme, mais seulement qu’ils ne l’emplissaient plus, qu’ils ne la peuplaient plus de leurs ondes, qu’ils ne la dominaient plus.
Si vous la quittiez pour quelque temps, aussitôt la sensation vous prenait que vous n’étiez plus rien pour elle; du moins, éprouviez-vous que votre image était comme suspendue dans son cœur; rien d’elle ne vous suivait, ne vous rattrapait; rien ne s’échappait vers vous de cette lyre précieuse, mais muette.
Pourtant il était faux que vous fussiez oublié. Vous n’emmeniez pas son affection, mais en revenant, vous la retrouviez toute pareille. Elle avait vécu dans son cœur comme une mélodie sur la portée; tout de suite elle se réveillait, se développait délicieusement intacte.
Il était beau de retrouver Aimée après une absence; du premier coup elle était près de vous aussi prompte, aussi active que vous l’aviez laissée; de toutes ses ressources elle se rendait à vous.
Ainsi ressemblait-elle aux ports des côtes profondes d’où l’on sort et où l’on aborde par tous les temps avec la même facilité.
* * * * *
L’ordre était sa passion. Il ne fallait pas qu’un sentiment en elle essayât de prendre le pas sur les autres; elle avait horreur de se laisser envahir, horreur d’être submergée; rien jamais en elle n’était au profit, ni aux dépens d’autre chose, rien ne grandissait au point de gêner le reste; je n’ai jamais connu d’être moins romantique, ni pour qui les entraînements irrésistibles eussent moins d’attraits. D’autres pouvaient se plaire à perdre la tête: pour sa part, elle ne trouvait d’agrément qu’à la conserver bien solide, bien vigilante, bien au fait de tout ce qui survenait dans son cœur.
Lorsqu’en voyage, elle arrivait dans une chambre d’hôtel, Aimée excellait à ranger autour d’elle les objets entassés dans sa malle; elle trouvait toujours moyen de les accorder de la façon la plus harmonieuse possible et chaque fois sur un mode nouveau approprié à la disposition des lieux. Sans encombrement, sans double emploi, sous ses doigts délicieux et subtils, ils se distribuaient sur les tables et sur les étagères de façon à ne laisser aucun vide et à ne se point masquer les uns les autres; on pouvait accéder à chacun directement; toute implication était supprimée. C’était un petit monde à son image qu’elle créait ainsi chaque fois autour d’elle et qui l’empêchait, où qu’elle tombât, de se sentir jamais «à l’étranger». C’était son âme exacte, complète et bien articulée qu’elle traduisait à l’extérieur.
Son âme que rien ne pouvait faire chanceler. De tout le poids de vos prières, de vos misères vous fussiez-vous accroché au bord de cette barque imperturbable, elle n’eût seulement pas penché. Si vous aviez su la conquérir, vous aviez votre part, bien sûr, dans son affection, et certaine, et garantie; mais venait un moment où elle ne pouvait plus croître; il ne fallait compter, à votre avantage, sur aucune démesure; même la force, l’intrusion même à poings armés ne vous eussent pas procuré une occupation plus entière de ce cœur profond mais ménager.
La souffrance ne convenait à Aimée que dans des occasions très rares: elle ne lui allait pas bien pour tous les jours. Aussi, comme une femme qui écarte les ajustements mal favorables à sa beauté, avait-elle imaginé de ne la porter que le moins possible. De là sa lenteur à s’émouvoir pour autrui. Elle n’avait pas pitié de vous, elle attendait longtemps avant de prendre part à votre peine, elle y était plus patiente que vous. (Mais toujours ce dont elle négligeait de vous plaindre, on s’apercevait ensuite qu’en effet cela pouvait être supporté.)
* * * * *
Oh! le sage, oh! le cruel démon! Qui voudra comprendre que, de tout son personnage, ce soit ce dernier trait qui m’ait traversé jusqu’au cœur et m’ait envenimé d’un si grand amour? Car, il faut le dire maintenant, j’avais pu être sur elle compatissant et penché, pour elle ma tendresse avait pu s’émouvoir; mais je ne l’eusse sans doute jamais véritablement aimée, si je n’eusse rencontré, au milieu de toutes ses vertus, comme un chardon délicieux parmi les fleurs, sa dureté.
Oui, c’est de cela, bientôt, que je fus avant tout épris en elle,--de son impitié, de sa résistance à l’attendrissement. C’est aussi que ce n’était pas quelque chose en elle de purement négatif; cela prenait un visage aussi de temps en temps, et farouche; cela devenait une ardeur, une frénésie. Aimée était folle aussi, à sa façon; elle avait, en plus de son équilibre, de quoi le perdre aussi par instants.
Un certain goût affreux, à force d’être dépouillé, de la vie. Au milieu des plus grandes misères de son enfance, dans le fiacre qui l’emmenait au couvent, au moment où elle vit son pseudo-père près de son lit: «Évidemment ce n’est pas très drôle, se disait-elle intérieurement, mais c’est tout de même assez curieux.» Et elle attendait la suite de ce qui allait lui arriver, avec un désir, une indiscrétion qui touchaient à l’indécence.
Rien qui ne fût pour elle, d’une certaine façon, bienvenu! rien dont elle ne sût faire de l’extase! L’admiration passait, en elle, la sensibilité. Comme d’autres pour le bonheur, elle avait une sorte de vénération pour ce qu’il y a, au fond des évènements, de réfractaire à nos désirs, de difficile à déranger. Le mal même qu’ils lui faisaient, la trouvait pleine de rire et de salut.
«Il fait beau, et j’aime un peu trop la vie», m’écrivait-elle un jour. Et je n’avais pas besoin de la voir pour deviner l’enthousiasme dont elle devait flamber à ce moment, l’illumination de ses yeux, le fluide admirable qui devait en découler.
Ses yeux! je reste encore troublé de leur excès sur tout le reste de son visage. Quand ils se fermaient, on voyait comme en creux, sur tous ses traits, la vie qu’ils y avaient reprise. Ils exprimaient le dépassement de cette âme sur ce corps, sa disproportion avec lui, son avidité au-delà de lui, sa soif, sa maladie! et c’étaient celles de vivre. Ils ne la défendaient pas seulement, ils la trahissaient aussi; et il faut que je m’écrie: enfin!
Ses yeux! C’est à quoi je la reconnaissais toujours; ils me parlaient en silence de la perversion qui nous réunissait. Je les ai suivis partout, et jusque dans cette pauvre figure jaune qu’elle eut au cours d’une maladie Oh! je me souviens quand il n’y avait plus que cela de beau en elle! Comme j’étais heureux! Car ils continuaient à m’appeler, à marcher devant moi comme un signe. Et je suis entré dans le désert à leur suite, dans l’enfer de sable, d’ardeur et d’insomnie, seul, puni, perdu.
* * * * *
Mais je vais trop vite. Au moment où je pris conscience de mon amour pour Aimée, j’étais encore bien loin de savoir sur elle toutes ces choses, donc de m’en éprendre. Elles ne m’attiraient, en tout cas, qu’à l’état confus et comme latent. Je n’étais séduit que par l’étrangeté générale de son caractère.
Et même, peut-être, n’était-ce encore que le mirage de son âme dans la mienne qui m’entraînait?
Je l’aimais toute mélangée à moi, complétée, alourdie, déformée par mes besoins et par mes manies personnels.
Je n’osais déjà plus la plaindre, mais une des pensées qui avivaient le plus mon amour, c’était celle, tout de même, qu’elle avait été poursuivie et monstrueusement désirée, que d’autres, avant moi, avaient été après elle à la chasse, d’autres que je ne connaissais pas, que je ne pouvais pas rattraper, de qui je ne pouvais pas me venger, à qui je ne pouvais pas faire mal. Une sorte de jalousie rétrospective et impuissante m’affolait vers elle.
Si forte qu’elle parût maintenant à mes yeux, je savais qu’elle avait été un instant aux abois. Toute mon âme était en révolte contre ce souvenir, mais, à chaque fois qu’il revenait, elle en éprouvait un trouble voluptueux.
Je lui permettais bien aujourd’hui de faire la fière. Elle n’en avait pas moins subi la condition des femmes: elle avait reçu,--et dans quelles formes aggravantes--l’insulte solennelle et rituelle du désir. Cela était détestable, et tout de même c’est ce qui la fécondait pour moi, ce qui remuait la terre aride de son cœur et en faisait les mottes au soleil exposées.
Une voie vers elle se trouvait ainsi pour moi comme frayée, où j’entrai résolument. En pensée, je veux dire. Au moment même où Georges avait prononcé la phrase fatidique, qui m’avait découvert mon amour, le désintéressement avait disparu de mon cœur tout à coup, comme un rideau qu’on tire. Le bonheur d’Aimée, je continuais sans doute à le vouloir; mais il n’était plus le premier objet de mes vœux; je ne souhaitais plus, avant toute chose, de la voir réconciliée avec Georges; je ne m’excluais plus aussi sévèrement de leur destinée à tous deux. Avec une timidité sournoise, je commençais à penser à moi; dans toute cette aventure, je m’apparaissais pour la première fois comme méritant quelque chose. Quoi? Je ne savais pas trop; j’osais à peine y réfléchir; je voyais simplement que je ne pouvais plus me prendre pour rien du tout.
Pour éprouver à proprement parler du désir, j’étais trop misérable, trop d’anxiétés et de scrupules se donnaient rendez-vous sur moi. La possession d’Aimée était une chose qu’aucune honte ne me retenait d’envisager, mais dont un poids trop lourd sur le cœur m’interdisait de caresser l’image. Mon esprit m’entraînait bien jusque là, mais poussé seulement par la logique; son mouvement était combattu par toute mon âme contractée. La dévotion, la peur m’étreignaient. Elles avaient bien un arrière-goût brûlant, elles étaient bien imprégnées de fièvre, mais elles demeuraient surtout accablantes et ne me douaient que d’entraves.
Non, les droits que je me sentais tout à coup étaient infiniment plus vagues que celui de couvrir son visage de baisers. Je n’allais pas si vite, mon ambition n’avait pas tant d’entrain ni d’allégresse; elle était sourde encore, et maladroite, et étouffée; elle faisait en moi des mouvements craintifs et sans utilité.
Je voulais seulement me rapprocher d’Aimée et cette fois non plus seulement la secourir, mais l’intéresser à mon âme. Tout ce que je voyais était que je ne pouvais pas lui laisser ignorer plus longtemps mon amour.
Par instants, il me semblait que je n’avais qu’à accourir et à lui en annoncer la nouvelle joyeusement, dès la porte, avec un cri:
--Vous ne savez pas? Eh! bien, je vous aime.
Mais je m’apercevais aussitôt qu’il s’agissait de bien autre chose. Il fallait amener lentement sous son regard cette âme bouleversée, piteuse et ravie que je m’étais découverte; il fallait trouver un plan pour la faire glisser jusque devant elle.
Alors commençait ma méditation. Je cherchais des mots, je les agençais avec un soin fatigant. Puis je me figurais un certain tour que prendrait à un moment ma conversation avec Aimée; et hardiment j’en profitais; je tirais de mon côté les phrases qu’elle me livrait. Tout à coup la place était prête pour celle que j’avais bâtie: il n’y avait plus qu’à la poser. C’était fait. Elle savait tout; j’éprouvais un immense soulagement.
Ah! que d’industrie, que d’adresse, que de présence d’esprit j’ai dépensées ainsi en imagination! Peu d’amants sans doute ont jamais montré autant de décision et de bonheur.
Pourtant malgré ma réussite, je recommençais sans cesse mon échafaudage. Je disposais tout sur un nouveau plan; j’arrivais par un autre côté, il fallait modifier mon exorde, changer mes préparations; j’aboutissais enfin à une autre phrase aussi bonne que la première et que je rangeais soigneusement à côté d’elle dans ma mémoire.
Je travaillais ainsi tout seul, toute la journée, en marchant, en lisant, au lit même et dans mon sommeil quand je parvenais à dormir. Je n’étais jamais las de cette méditation. Lorsque j’avais trouvé un mot qui me semblait heureux, pratique, j’entrais dans des transports inouïs, je me sentais soulevé de terre, je n’avançais plus qu’au milieu de battements d’ailes; tout mon visage riait; je parlais tout seul à mi-voix. C’étaient des délices profondes! Et comme un malade je revenais sans cesse m’y plonger, oubliant de vivre, oubliant d’agir.
Peu à peu ces pensées prirent en moi une espèce de monstruosité. Ce paquet d’images et de paroles que je portais en moi partout, que je retournais sans cesse dans ma tête, fit boule de neige; il attira peu à peu tout ce qui restait de vivant dans mon esprit. A la fin il n’y eut plus que lui; de partout on n’apercevait plus que lui. Et il continuait à rouler, et moi à le suivre comme les anciens damnés courant après leur supplice.
Dans une telle préoccupation je n’examinais seulement pas comment passer du projet à l’exécution. De temps en temps, l’idée que mon aveu aurait à s’extérioriser traversait diagonalement le monde de mes pensées, comme un froid rayon d’une matière différente et incombinable. Elle me serrait le cœur tout à coup. J’étais terrifié par cette nécessité imminente et impossible.
Je me rejetais en arrière avec effroi et reprenais mes rêves. Ils étaient tellement plus confortables!
Mais l’appel de la réalité se faisait entendre à nouveau, bas et terrible. C’était au moment surtout où je me représentais ce qu’il y avait de coupable dans la démarche que je méditais. La double trahison, envers Georges, envers Marthe, qu’elle impliquait, me faisait horreur. Mais justement cela m’aidait à comprendre que j’étais en marche vers elle.
Ces mots que je me répétais toute la journée, il pouvait se faire qu’un moment vînt,--un moment du temps, un moment réel, attaché à la suite de ceux que je vivais alors,--où je les dirais à Aimée. J’apprenais cela de moi-même avec étonnement, scandale et tentation.
Je me cramponnais pourtant; toute idée morale ne m’avait pas abandonné. Je tâchais de me faire croire que j’étais sur un palier où je pouvais fort bien me tenir si je le voulais, sans faire un pas de plus. Mais cette assurance était démentie par tout ce que je sentais au travail en moi. Je n’avais qu’à faire silence un instant: mon cœur aussitôt m’annonçait ma défaite. Il s’en prenait à moi du dedans tout le jour, il battait de son flot caché mes dernières forces et me poussait infatigablement à succomber, en m’étranglant doucement de sa petite main à ma gorge.
V
Hélas! en cet état pourquoi la cherchiez-vous?
Andromaque.
Enfin je m’éveillai un matin avec la sensation très nette que la journée ne passerait pas sans que je me fusse déclaré.
Rien, pourtant, de nouveau n’apparaissait. Dehors c’était le même jour terne, la même rue désordonnée sous le vent jaune. D’aucune aile plus vive le printemps encore n’avait touché Paris.
En moi non plus je ne trouvais rien qui me pressât beaucoup plus instamment que la veille. Mon sang ne courait pas plus vite. Je ne sentais pas davantage cet entrain, cette inspiration qui font l’amant heureux. A vrai dire je savais qu’ils me manqueraient toujours et je ne comptais pas les attendre. Je savais qu’il faudrait agir dans l’embarras et la disgrâce, sans aucune faveur de mon esprit, sans aucun de ces secours, de ces bonheurs qui vous poussent en avant au moment opportun.
Mais du moins j’aurais dû sentir quelque rapprochement, une possibilité, si j’ose dire, objective, de l’évènement. Or il restait toujours aussi inaccessible, même par la pensée. Entre l’instant où j’étais et celui où elle saurait mon amour, il y avait toujours le même abîme: je n’arrivais pas à me représenter moi-même au milieu du monde bouleversé qui suivrait mon aveu. Toute mon imagination s’arrêtait là-contre. Je m’étonnais naïvement à la pensée qu’avant le soir je saurais quelle figure prennent les choses autour de vous, après de telles révolutions.
Tout mon respect, ma tendresse même accouraient pour prévenir ma démarche, pour la rendre plus insensée, plus impossible, pour la reléguer dans l’absurde, pour la détacher de cette journée déjà en train et qui pourtant me conduisait irrémédiablement vers elle.
Était-ce donc mon angoisse accumulée qui cherchait à se faire jour par cet aveu? Était-ce le besoin d’échapper enfin à l’obsession de tous ces mots qui dansaient dans mon esprit? Je commençais à savoir ce que sont les souffrances de l’amour. En quinze jours j’en avais fait l’apprentissage; elles ne m’étaient pas devenues plus supportables; mais je comprenais qu’elles ne font pas forcément mourir. Les battements de cœur qui m’avaient tenu éveillé pendant presque toute cette dernière nuit, je les aurais endurés longtemps encore sans accident. Ma vie avait été capable de descendre au fond de cet abîme; elle eût peut-être pu aussi bien y durer. D’ailleurs je n’ai jamais rien fait pour éviter de souffrir.
D’où donc montait l’étrange certitude que je me découvrais ce matin-là? Une résolution, une toute petite résolution: «Avant ce soir elle saura.» Où était-elle en moi, si fragile et si tenace, si timide et si effrontée? Je ne la trouvais nulle part où je la cherchais. C’était quelque chose d’innombrable et d’informe, quelque chose qui venait d’en bas, qui s’édifiait péniblement et dans l’ombre, et contre moi. On me poussait doucement sur la scène; raidi, malheureux, empêché, il fallait que je fisse le pas redoutable qui allait me découvrir tout entier. Il n’y a pas de portant pour moi en cette vie; je ne sais pas rester longtemps abrité. Si maladroit que je sois, il faut que j’avance, il faut que je me compromette. Je ne souffre pas de rien laisser passer sans y avoir risqué quelque chose, fût-ce le ridicule.
Plutôt que l’entraînement de l’amour, c’était le sentiment d’une tâche à mener à bien que j’éprouvais maintenant. Cet aveu était devant moi, infiniment lourd et difficile, infiniment au-dessus de mes forces, mais spécifié, commandé, nécessaire. Par instants il m’apparaissait comme un énorme pensum. L’idée pourtant ne me venait pas que j’eusse pu me l’épargner. Je faisais pour l’accomplir tout l’effort que d’autres eussent fait pour l’éviter. Toutes les raisons qui me l’interdisaient étaient à leur poste, en grande tenue, et me donnaient un avertissement solennel. Mais toute ma volonté avait passé de l’autre côté. Elle s’était mise à cette besogne défendue comme s’il se fût agi du devoir le plus sacré. Souvent ainsi j’ai mis l’acharnement de la morale dans les œuvres qui la contrariaient le plus exactement.
Je ne cherchais pas mon bonheur. Au contraire je tremblais pour lui. Je craignais de perdre, en me découvrant, tout ce qui me restait de facilités et de joies; je craignais qu’Aimée ne me défendît désormais de la voir. J’allais risquer dangereusement mes pauvres instants heureux, le peu d’aération et de lumière qui me venait encore au fond de ma prison. Je n’en marchais pas moins. Avec étroitesse et emboîtement comme le soldat qui va au feu, avec la même préférence passionnée de la mort et du malheur aux biens que l’on possède encore.
Heures sévères! J’avançais entre elles dans une espèce de détresse; elles me soutenaient par dessous les bras, elles m’encourageaient, elles me secondaient cruellement. Il y avait des moments où je voyais bien que j’étais tout seul à m’imposer le devoir qui m’accablait. Cet inévitable devant quoi le cœur me manquait presque, je voyais bien qu’il ne venait que de moi: «Faut-il que je sois insensé pour me torturer ainsi moi-même!» pensais-je. Et l’envie me prenait, comme de délicieuses vacances, de rendre à mes décisions la clé des champs. Cela semblait si simple, si sage! Il n’y avait qu’à vouloir, ou plutôt il n’y avait qu’à ne plus vouloir.
Hélas! c’est cela justement qui était devenu impossible. De cette délivrance, je pouvais bien concevoir un instant l’idée, croire que je n’avais qu’un mouvement à faire pour y passer. Mais ce petit dépliement de ma volonté m’était devenu chose plus difficile qu’à l’hypnotisé auquel on l’a défendu, le geste d’ouvrir la main. Je m’en allais ainsi, portant sur moi tout le bagage de mon angoisse, absolument libre et parfaitement enchaîné, frôlant toutes les occasions qui m’auraient pu divertir, sans qu’il me fût permis d’en saisir aucune, profondément retranché, même lorsque je m’y arrêtais un instant, de tout ce qui m’eût pu sauver.
Oh! les haltes de cette journée! Je ne me les rappelle pas toutes. Simplement la dernière, la plus étrange, la plus spécieuse. Vers quatre heures, incapable de tout travail j’étais allé voir Georges chez un ami, où je savais le rencontrer. L’ami était sorti: nous l’attendîmes ensemble. Sitôt installé dans un fauteuil, auprès de Georges, je ne me sentis plus pressé par rien; Georges était gai; il me plaisanta gentiment. Nous trouvâmes bientôt entre nous une facilité telle que nous n’en avions pas connue depuis des semaines. Les mots se mirent à courir entre nous avec cette promptitude, cette joie, cette adresse des jours où l’on est bien disposé. De toute mon amitié rafraîchie je m’élançais vers Georges; peu à peu j’étais repris par un profond besoin de confiance. Il me semblait que je m’étais trop économisé avec lui. Il y avait quelque chose à réparer, à ressaisir depuis le principe. J’aurais voulu lui dire! «Attendez! Nous allons voir! Écoutez-moi! Par où commencer?» L’impatience de me donner, une ravissante envie de me trahir faisaient rayonner mon visage. J’aurais voulu lui livrer tout ce qui pouvait être livré de mon cœur; je cherchais des ruses pour aller aussi loin que possible dans la confidence sans la rendre irréparable; je traçais mentalement des limites; j’abandonnais d’avance des régions entières de mon âme, en n’y retranchant au préalable qu’un petit détail, qu’une pensée trop directe ou trop vive. Pourtant, sur cette pente, l’instinct de conservation de mon amour me retint à temps; je fis taire mon imprudente générosité. Mais tant de bonne volonté ne pouvait pas rester sans se faire sentir; elle donnait à notre conversation un entrain, une chaleur où nous étions tous les deux enveloppés. J’allais au devant de toutes les pensées de Georges; je les reconnaissais de loin, je les prévenais presque amoureusement; je lui épargnais les moindres peines. Jamais peut-être il ne m’avait été si cher qu’en cet instant. Il n’y avait rien de pervers dans cette tendresse intempestive; c’était la plus saine, la plus abondante amitié qui me poussait vers lui. Nos sentiments ne suivent pas toujours exactement les contours des situations où nous met la vie. Ou plutôt, l’amour ouvre de telles sources en nous que les eaux s’en répandent parfois sur ceux-là mêmes qu’il offense. Profitant d’un silence de nos pensées, je lui dis brusquement: «Je vous aime bien, Georges!» Et nous nous étions insensiblement si bien exaltés que cette déclaration ne l’étonna pas trop. Je voulais y faire tenir tout ce qui me gonflait en cet instant: rêves idylliques d’un rapprochement entre les âmes, d’une sorte de communion fraternelle entre tous mes bien-aimés, besoin de demander pardon pour l’acte que je n’avais pas encore accompli; désir d’en écarter à l’avance à mes propres yeux toute nuance de secret et de trahison. Au moment de partir, lorsque je fus debout, il me sembla que j’étais tout entier transparent et que sous le regard de mon ami je me tenais compris, absous. Par un dernier raffinement de confiance, cédant au bonheur qui me montait de plus en plus à la tête, comme un avertissement solennel et comme une prière, je lui dis:
--Maintenant je vais voir Aimée... du moins si vous m’en donnez la permission.
--Je n’ai pas à vous le permettre», me répondit-il d’un ton qui pendant un instant me rendit hésitant et déconcerté. Mais j’étais si transporté, si lancé, si sot, pour tout dire, que j’écartai aussitôt toute réflexion.
Dans la rue je me retrouvai plein de la même joie vagabonde. Et par un bizarre mouvement, comme elle était incompatible avec la contraction où je me sentais depuis le matin, comme il fallait à tout prix qu’elle s’en débarrassât, elle l’atteignit dans sa cause; elle écarta la résolution qui l’avait fait naître et qui l’entretenait en moi; elle la déplaça, la mit de côté: mon projet de déclaration sembla s’être évanoui; je crus y avoir renoncé. Tandis que je m’acheminais vers Aimée, l’intention que j’avais si péniblement nourrie tout le jour, m’apparaissait de plus en plus fragile, théorique, irréelle; elle perdait tout sens, elle semblait se vider de sa possibilité, bien mieux, de sa raison d’être. Je ne voyais plus ce qui l’avait formée. Je me traitais de visionnaire et d’insensé. Du même coup une délivrance, un soupir infini soulageaient mon âme; je sentais revenir toutes les facilités dont m’avait privé mon angoisse. Tout était ramené à ma portée, sous ma main.
J’arrivai à la villa dans cet état de légèreté. Aimée avait déjà pris l’habitude de ne rien changer à ses occupations pendant que j’étais là. Elle me reçut dans sa chambre et continua de ranger des robes et du linge dans un placard, tandis que je m’asseyais dans un fauteuil. Un moment notre conversation fut tranquille et distraite comme ses allées et venues dans la pièce.
Mais tout à coup, sans préparation, sans avertissement, comme une chape de plomb sur mes épaules, ma résolution me retomba dessus; le devoir à nouveau me saisit aux entrailles. Je cessai brusquement de pouvoir dire un mot, la parole m’était refusée. Aimée, affairée devant l’armoire ouverte, me tournait le dos, si bien qu’elle ne s’aperçut pas tout de suite de ce qui se passait et prit mon silence pour une distraction. J’eus le temps de me ressaisir un peu.
Pas assez cependant pour rendre à ma conversation l’aisance nécessaire. Une profonde consternation intérieure affligeait tous mes mouvements; j’étais diminué, ralenti; toutes les voies que j’avais imaginées, je les trouvais closes. Il n’y avait plus en moi qu’une anxiété sans contours ni forme, qu’un seul état tout noir, pareil à la nuit chaude et bourdonnante des yeux fermés. Toutes les idées de phrases que je pêchais en moi, étaient pareillement empêtrées, engourdies, avaient le poids du songe.
Pourtant ma volonté ne me lâchait pas. Elle me secouait d’autant plus fort que j’étais moins capable de la suivre. Elle me tenait au collet comme un gendarme qui emmène un vagabond. Il fallait marcher.
Lorsqu’Aimée eut reconnu mon émotion, avec un mélange d’inquiétude, d’amitié et de malice, elle me demanda:
--Qu’y a-t-il? François, vous me semblez malheureux aujourd’hui. Il faut me dire ce que vous avez. Ne suis-je pas une bonne amie?
J’eus une seconde de clairvoyance, pendant laquelle je pensai avec tranquillité, presque avec sourire: «Dans quelques instants ce sera fait.» Pourtant les moyens entre mes mains restaient toujours aussi manquants, refusés. Je m’étais levé. Aimée, au contraire, sous l’empire de la curiosité, quittant sans s’en apercevoir son va-et-vient, s’était assise. Je me mis à marcher dans la chambre. Mais il continuait à ne me venir qu’une intolérable souffrance. Sans doute elle avait passé sur mon visage: j’en vis le reflet dans l’étonnement et la pitié qui commençaient à se peindre sur celui d’Aimée. C’est ainsi que nous nous rapprochions en silence.
Enfin un obscur déblaiement se fit en moi; des paroles arrivèrent, mais d’abord défensives, retournées contre cela même que je voulais dire:
--Non, c’est inutile: il vaut mieux ne pas parler. Et d’ailleurs ce n’est rien. Cela n’est pas intéressant. Cela ne concerne que moi, que moi.
Je parlais avec une violence involontaire, profitant de ces premiers mots pour chasser ma rancune de tout ce qu’Aimée m’avait fait souffrir. J’étais d’ailleurs tombé dans un état brutal, plein de retours et de secousses, prolongement actif de ma paralysie de tout à l’heure. Je me défendais passionnément contre quelque chose que je ne savais encore comment entreprendre; je m’y jetais en me débattant de toutes mes forces et je cherchais confusément une issue aussi bien dans ma révolte que dans mon entraînement.
Cependant Aimée était devenue profondément attentive. Non pas insensible. Je pense que devant ce secret tout proche qu’elle n’osait encore être sûre d’avoir deviné, le cœur devait lui battre un peu. Mais elle conservait sur elle-même ce gouvernement que j’avais perdu sur moi. Elle me regardait doucement sans honte comme sans provocation, toute voisine et pourtant hors de prise, infiniment dérobée. Elle ne me soutenait que de son silence. Devant cet esprit si maître de soi, devant cette femme profonde, je devais avancer tout seul, je devais achever, exposé comme sur un glacis, les pas que j’avais commencés.
Je parlai:
--C’est une chose à quoi vous ne pouvez rien faire. Il ne faut pas chercher. Ce n’est rien. Un malheur qui m’est arrivé. Je suis dans une impasse, bloqué de toutes parts. Plus de jour d’aucun côté. Mais tant pis pour moi! C’est sans importance. Cela ne regarde que moi. Je m’arrangerai bien.
Je continuai à me débattre ainsi devant elle dans un langage obscur, contracté, maladroit. L’éclairage en moi était trop bas à cet instant pour que ma conscience ait pu voir passer toutes mes paroles et pour que ma mémoire les ait retenues. Je me rappelle simplement qu’il y en avait que j’appelais du plus profond de moi-même, que je tirais jusqu’à moi dans un effort surhumain. D’autres au contraire faisaient un saut brusque hors de moi, comme si elles eussent soudain manqué de place dans mon âme trop condensée. De loin en loin je reconnaissais au passage une des phrases que j’avais préparées pendant la longue méditation de mon aveu; mais mal en place, moins juste, moins utile que je ne l’avais aiguisée, amenée là de force, dans un moment où elle allait à peu près bien, frappée de la même malchance que tout mon discours. Car tout ce que je disais restait affreusement manqué, infirme, énigmatique. Même accomplie, ma confession portait les traces de l’impossibilité qui pesait encore sur elle l’instant d’avant. Elle était finie, et cependant moi-même j’attendais encore. Je m’étais tenu dans une espèce de généralité ambiguë, dans des allusions à mes souffrances, à ma mauvaise destinée, à l’avenir redoutable. Je n’avais pas su trouver ces mots directs, pressants, ces flèches vives et droites qu’eût lancées un amour moins scrupuleux que le mien. Ainsi la déchirante dépense que je venais de faire demeurait à moitié vaine, ainsi tant d’effort ne m’avait conduit qu’à une situation à moitié décidée, qu’au cœur d’un insupportable malaise.
A vrai dire je ne m’aperçus pas tout de suite de cet échec. J’étais si plein de mon amour que je crus d’abord l’avoir suffisamment expliqué. Et dans l’ivresse de me sentir perdu ayant retrouvé une espèce d’aisance, je m’approchai d’Aimée, je me penchai vers elle, je lui demandai à voix presque basse, passionnément:
--Vous ne m’en voulez pas; vous ne m’en voulez pas?
--Mais non, répondit-elle, et je vis qu’elle cherchait.
Elle était bien trop fine pour n’avoir pas plus qu’à moitié deviné ce que j’avais essayé de lui dire. Mais elle voulait en être sûre. Elle ne trouvait pas dans mes paroles la phrase décisive dont elle avait besoin, et elle la cherchait. Quand je me rappelle aujourd’hui cet instant--sur le moment je n’ai su rien comprendre--je revois son visage plein d’une attention aiguë, studieux et tendu, tourné vers les moindres signes.
Il y avait certainement dans cette application beaucoup du désir que «ce fût vrai»; ce qu’elle goûtait à l’avance du plaisir d’être aimée lui conseillait subrepticement de s’en approcher davantage. Pourtant je crois qu’elle obéissait surtout à cet esprit de netteté, à cette passion d’y voir clair dans les sentiments qui nous étaient communs et qui devaient faire plus tard en nous tant de ravages. Elle était trop ordonnée pour accepter, en cet instant si grave, la confusion qui pesait sur nous. De tout son cœur, non sans quelque émotion, mais toujours maîtresse d’elle-même, pleine de suite et de pensée, elle s’était mise à la tâche de la débrouiller.
Moi cependant, loin de rien faire pour l’y aider, je m’épuisais en protestations confuses, en excuses, en prières, en accusations contre moi-même.--Par toute ma confession je n’avais rien cherché, rien prétendu; elle n’avait eu aucune intention; je ne l’avais entreprise que par force; à aucun instant la plus petite idée d’obtenir quelque chose ne m’avait effleuré. Et maintenant, la considérant comme accomplie, au lieu d’en poursuivre l’avantage, je ne pensais plus qu’à en effacer la trace, qu’à me la faire pardonner. Je tremblais de délicatesse et de crainte, j’aurais voulu enlever d’une main insaisissable les ombres dont je croyais avoir terni mon amour. J’étais penché de toute mon âme vers Aimée, dans un scrupule, dans une inquiétude ineffables, et dans mes paroles ne paraissait plus que le profond souci de revenir sur ce que j’avais dit, de l’empêcher d’être, d’en étouffer aussi complètement que possible l’écho.
Ainsi nous avancions-nous à contre-sens l’un de l’autre, moi cherchant à lui faire oublier quelque chose qu’elle cherchait encore à savoir. Cette douloureuse contrariété, dont elle était seule à avoir conscience, lui devint bientôt insupportable. Prise d’une impatience, je la vis tout à coup se décider secrètement. Elle me demanda:
--Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé plus tôt? J’aurais peut-être pu intervenir auprès de Marthe, empêcher votre malentendu de devenir si grave.
Encore aujourd’hui, quand j’y pense, il me paraît impossible qu’elle se soit véritablement trompée si longtemps sur la nature exacte des angoisses que je lui avouais. Pourtant mes paroles avaient été si ambiguës, j’avais eu par moments si bien l’air de me plaindre de difficultés conjugales, j’avais si maladroitement insisté sur l’impossibilité pour elle de me venir en aide, que son esprit avait pu être effleuré par cette interprétation, qu’elle voulait maintenant, en la feignant seule acceptable, m’obliger à détruire.
Je m’arrêtai. Tout le découragement, toute la fatigue, toute l’impuissance du monde furent sur moi dans l’instant. Je m’appuyai au rebord de la bibliothèque qui faisait le tour de la chambre et mis la tête dans mes mains. Tout était à refaire; je me trouvais tout à coup infiniment éloigné de ce que j’avais cru accompli; et plus la moindre force en moi! Sans regarder Aimée, d’une voix désespérée, je lui dis:
--Vous ne m’avez donc pas compris!
Elle se leva et vint vers moi. Alors, plus bas, et sans pouvoir tourner les yeux vers elle:
--Ce n’est pas de Marthe que me vient ce malheur, c’est de vous!
Je restai un moment encore appuyé, plongé dans un accablement et dans un repos où je n’entendais plus rien, détaché de tout ce que je venais de faire, presque distrait à force de joie et de détresse, renvoyé, acquitté, bien perdu cette fois.
Lorsque je me redressai, Aimée était auprès de moi et me regardait avec une gravité qui m’interdisait sans paroles tout espoir, mais avec une tendresse aussi que ne je lui avais pas encore vue. Je devais être bien misérable, bien désarmé...--pourquoi hésiter à le dire?--bien inoffensif. Car elle ne pensa point à se ménager. Comme avec un blessé, qu’il s’agit avant tout de secourir, on passe par dessus bien des convenances, elle prit l’intonation la plus dépouillée, la moins réticente pour me dire:
--Mon pauvre ami, comme vous souffrez!
Elle était debout à côté de moi. Je lui pris la main machinalement, comme un aveugle, pour me faire conduire. Elle ne la retira point. Je marchai la tête basse, les épaules voûtées. Arrivé dans l’embrasure de la porte, je me retournai vers elle avec effort et je lui dis dans un souffle:
--Au revoir, Aimée!
Elle me sourit doucement; je laissai tomber sa main et je partis. J’entendis qu’elle refermait la porte lentement, silencieusement derrière moi.
* * * * *
Dans le vestibule je me retrouvai tout à coup plein d’étonnement, chancelant comme au sortir d’un rêve, de toutes parts dépassé par ce que je venais de faire. Cependant une allégresse absurde cherchait maintenant d’en dessous à se faire jour; elle me donnait de petits coups comme la mer montante sous une estacade.
Au moment où j’allais sortir, on sonna. C’était Lise Bonnier, une amie d’Aimée, très belle et très coquette, que j’avais toujours un peu redoutée, car elle était aussi moqueuse et s’amusait souvent de ma timidité. Mais à peine la vis-je entrer ce jour-là que je l’entraînai dans le salon, la suppliant de rester un moment à bavarder avec moi. Elle accepta, un peu surprise. Je me lançai aussitôt dans une étincelante divagation. Je ne sais quel démon m’inspirait. Jamais je n’avais éprouvé pareil entrain, pareille aisance avec une femme. Pour la première fois je trouvais le ton qu’il fallait prendre avec Lise: je me montrai d’une frivolité parfaite, taquin avec grâce, plein de flatteries à la fois adroites et grossières, faussement crédule à ce qu’il lui plaisait de me raconter de moins sensé, et pourtant sachant marquer par une insaisissable ironie combien je réservais sur tout ce qu’elle me disait mon opinion secrète. Il me semblait qu’avaient disparu ces mille petits obstacles de l’âme, dont j’avais en réalité la religion, auxquels je m’étais, l’instant d’avant, si douloureusement embarrassé. Emporté par une impiété fièvreuse, je goûtais un affreux plaisir à détruire par ce papotage toute la solennité des minutes précédentes. Je me vengeais de je ne savais quoi. L’esprit à la débandade, je me laissais entraîner par tout ce qu’il y avait en moi de plus éloigné des sentiments que je venais de subir.
Mais cette conversation privée d’âme tomba tout à coup. Après quelques phrases languissantes, je quittai Lise, me chargeant de faire prévenir Aimée de sa présence.
Je n’eus pas à en prendre la peine: Aimée venait d’être avertie, je la rencontrai sur le seuil de la porte. Je crois qu’elle ne s’attendait plus à me voir. Du moins j’eus l’impression de la surprendre. Elle arrivait les yeux baissés et les releva à mon approche. Ah! Dieu, ce regard, aujourd’hui encore, je ne suis pas sûr de l’avoir vu vraiment tel que je le revois. Ce fut une longue lumière sombre qui monta vers moi, m’atteignit, m’arrêta; une caresse brûlante, mais retenue, rattrapée à temps, et tout au fond adoucie par un flot de secrète reconnaissance, par un grand bonheur caché. Tout son visage, attiré par le rayonnement des yeux, souriait légèrement...
VI
Tant de soins, tant de pleurs, tant d’ardeurs inquiètes!
Andromaque.
Pendant les quelques jours qui suivirent ma déclaration, je vécus tout bas, comme réduit, comme effrayé; je me faisais petit; j’avais peur, au moindre mouvement, d’attirer de terribles malheurs sur ma tête. Ce qui s’était passé, pour devenir peu à peu possible, avait besoin de n’être pas touché d’un moment. Je sentais qu’il fallait laisser un tel évènement s’acclimater avec l’existence en faisant silence autour de lui.
Pourtant dans l’attitude d’Aimée à mon égard aucun changement ne s’était produit de nature à m’inquiéter. Elle me marquait toujours la même amitié, sans rien ajouter d’ailleurs qui pût m’y faire supposer une nuance plus tendre.
Je ne retrouvais aucune trace du regard dont elle m’avait un instant enveloppé. Elle était toujours ma grande amie forte et sûre, et il m’arrivait en sa présence, tant son visage était peu troublé, d’oublier que je lui avais appris qu’elle était dans mon cœur un peu davantage.
J’acceptais cet état de nos relations sans me rien demander, dans une abdication et avec un respect infinis. Et du premier accident qui le modifia, je ne fus, à vrai dire, en aucune façon responsable.
Huit jours environ après l’évènement que j’ai raconté, par une merveilleuse après-midi d’avril, nous nous trouvions à la villa, dans le grand salon, avec toute la famille de Georges, comme à l’ordinaire vaguement et oisivement rassemblée. Le soleil entrait par les fenêtres, invitant à la promenade. J’avais proposé à Georges, qui par hasard avait déjeuné là, de sortir avec lui; mais comme nos occupations ne coïncidaient pas, nous avions, d’un commun accord, abandonné ce projet.
Aimée nous avait entendu le débattre. Je vis qu’elle réfléchissait. Sans qu’on pût en reconnaître les termes, on distinguait très bien quand elle était en proie à un débat intérieur; non point à aucun va-et-vient de sa physionomie, à aucune agitation de son visage; mais au contraire à je ne sais quelle fixité et quelle application qui se posaient sur lui; elle voulait tout bas, et les battements de son cœur étaient obligés de se taire, et une espèce de tranquillité presque effrontée passait dans toute sa personne. Ce fut d’une voix parfaitement calme qu’elle me dit, lorsqu’elle se fut décidée:
--Je vais sortir, François. Voulez-vous m’accompagner?
Je crois que je rougis. Puis je me tus. Puis je dis: Oui! au hasard, très vite, pour au moins ne pas laisser s’abolir la formidable chance qui s’offrait, mais sans avoir encore tout à fait compris ce qui m’arrivait.
Pendant qu’elle mettait son chapeau, dans sa chambre, et que je l’attendais debout entre les groupes, quelqu’un m’interrogea sur ce que j’allais faire:
--Aimée m’a demandé de sortir avec elle, répondis-je.
A ce moment seulement l’évènement se déclara dans mon cœur. Je faillis éclater de rire. Je me demandai comment j’avais pu prononcer une telle phrase et y croire, sans que le tonnerre fût tombé pour consacrer ce prodige. C’était la première fois que j’allais sortir seul avec Aimée dans Paris, et c’était elle-même qui m’y invitait. Déjà la seule pensée qu’elle pût trouver à ma compagnie un plaisir quelconque m’approchait de la folie. Mais il y avait quelque chose de plus: elle savait pourtant bien que je l’aimais. L’avait-elle oublié? C’était impossible. Le temps qu’elle avait réfléchi montrait bien qu’elle avait tenu compte de cette circonstance. Elle l’acceptait donc! Elle acceptait ce secret entre nous, et qu’il ne nous séparât point. Elle voulait bien qu’il y eût quelque chose que nous fussions seuls à connaître, seuls à porter. Une telle faveur me faisait perdre l’esprit; et j’avais toutes les peines du monde à dissimuler mon égarement.
Je revois chaque minute de cette journée extraordinaire, l’instant où nous sortîmes de la maison dans la rue vivante, illuminée, pleine de promeneurs et de toute la brillante animation du printemps, l’instant où dans l’auto découverte qui filait doucement, et comme enchantée, au ras des trottoirs, au milieu de la foule et parmi le flot des visages qui me paraissaient tous joyeux, m’étant tourné timidement vers Aimée, je vis qu’elle était sur le point de sourire. Sourire léger, à peine formé sur ses lèvres, mais que mon regard fit épanouir. Et à cet instant, comme pour prolonger le miracle, Aimée se mit à parler. Sans faire allusion directement à mon aveu:
--J’ai peur, dit-elle, que vous ne me connaissiez pas bien. Je suis si peu intéressante! Il y a en moi quelque chose de si brutal! Je vous sens si tendre à côté de moi, si dévoué, si hors de vous-même. Moi, au fond, je n’aime que moi, que mon plaisir... C’est vrai», insista-t-elle, comme je faisais mine de protester. «Je ne suis pas une dévergondée, bien sûr.» Et elle souriait. «Mais j’aime mes sensations, je suis capable de m’y abandonner avec un égoïsme parfait. Ah! je n’ai pas fini de vous donner des déceptions!»
Rien au monde, aucun charme, aucune beauté, aucune tendresse n’eussent composé pour moi une liqueur aussi enivrante que sur ses lèvres ces quelques mots si lucides et d’une si altière humilité.
On ne peut pas bien comprendre encore tout ce que j’y découvrais, quelle promesse de délices ils me versaient dans le cœur:
--Oui, reprit Aimée, dans le fond, quand je m’examine bien, je n’ai qu’un souci au monde; il n’y a qu’une chose au monde qui m’importe: la perfection de mes sentiments. Je ne hais vraiment que ce qui les empêche de s’épanouir...
La main de mon amie dans la mienne, sa bouche même sur ma bouche m’eussent fait moins voluptueusement tressaillir que ce trésor dans son âme que je commençais à apercevoir par transparence.
Ah! comme nous étions loin de ces pénibles moments où l’inconstance de Georges formait toute la préoccupation d’Aimée et accablait notre conversation! Comme nous étions loin même de cette heure épuisante où je m’étais escrimé pour lui faire savoir mon amour! Quelques jours à peine s’étaient écoulés et toutes les difficultés qui avaient si lourdement pesé sur nous semblaient envolées pour toujours.
C’était dans un plan nouveau que nous nous rencontrions; pour la première fois nos mouvements se combinaient, nous allions dans le même sens. Il avait suffi à Aimée d’en douter pour que ce devînt vrai. Près de moi, celle que j’avais abordée dans la nuit, et guidé seulement par mon inquiétude intérieure, se révélait tout à coup de ma race, douée de la même vertu, ou, si l’on préfère, du même vice que moi.
Je ne lui apprenais rien encore; je laissais se prolonger le plus longtemps possible cette délicieuse ignorance où elle était de la symétrie secrète de nos âmes; je voulais être seul quelque temps à savoir. Je me contentais d’accabler ses scrupules sous les protestations les plus passionnées, l’assurant qu’elle n’avait devant moi ni à s’accuser, ni à s’excuser; que je ne lui demandais que d’être elle-même bien sincèrement, bien entièrement:
--Si vous saviez comme c’est déjà prodigieux pour moi, ajoutai-je, d’être ici, à côté de vous, si vous saviez combien tous mes espoirs sont dépassés!
Je plongeais dans son âme, j’y voyais ce que je savais être dans la mienne: le goût effréné du sentiment et de ses modulations, le besoin d’être sans cesse un autre, l’abandon sans réserve ni repentir à la main secrète qui dispose toujours nouvellement notre cœur. J’y voyais aussi, comme dans la mienne, une profonde impuissance à la vanité, plus que le dégoût: l’ignorance des moyens par lesquels on réussit à se prendre pour quelque chose, un grand orgueil peut-être, mais fondé sur la faculté de se juger sans cesse et sur l’horreur de
This reading view includes the opening portion of the book. Continue on Project Gutenberg