Ames d'Occident
Anatole Le Braz
Paris Calmann-LéVy, éDiteurs 3, Rue Auber, 3
Calmann-LéVy, éDiteurs
Du MêMe Auteur
Format in-18.
AU PAYS DES PARDONS 1 vol. LA CHANSON DE LA BRETAGNE 1 -- PAQUES D’ISLANDE 1 -- LE GARDIEN DU FEU 1 -- LE SANG DE LA SIRÈNE 1 -- LA TERRE DU PASSÉ 1 -- LE THÉATRE CELTIQUE 1 --
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
E. Grevin.--Imp. De Lagny
Il a été tiré de cet ouvrage CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE, tous numérotés.
Ma chère «Tante Cine»,
C’est sous le nom par lequel vous invoquent vos seuls intimes que, dans un sentiment de piété fraternelle, je vous dédie ces pages. Elles ne racontent, pour la plupart, que des amours et des rêves, éclos en d’humbles âmes, aux marges de l’Occident. Mais, aimer, rêver, n’est-ce pas toute l’histoire, peut-être aussi tout le destin de cette Hespérie celtique, penchée comme au balcon du vieux monde, et que pénètrent d’une flamme si subtile, que parent d’une magie si enivrante les suprêmes adieux du soleil?
A. L. B.
PéChé D’Innocent
A François Lestic.
I
Ceux de mes compatriotes qui ont connu Ervoanic Prigent se le rappellent encore. Il était de ces types qu’on n’oublie pas.
Quand on le voyait paraître dans les bourgs du Trégor,--avec son éternel chapeau haut de forme, aux plis avachis d’accordéon, que festonnait une guirlande de fausses fleurs, avec son antique habit à queue dont les longues basques traînantes faisaient derrière lui une espèce de sillage dans la poussière ou la boue des rues,--vite, les enfants accouraient de tous les seuils, et c’étaient à chacun de ses pas des appels bruyants, des cris à fendre les oreilles:
--Ervoanic! Ervoanic!
Lui, habitué à ces ovations, les accueillait avec une condescendance hautaine de souverain en tournée, ne s’offusquant même point si elles dépassaient parfois les bornes des familiarités permises.
Il se campait fièrement, au beau milieu de la place du village, croisait l’un sur l’autre les revers de son habit à basques, promenait autour de lui un regard digne, et envoyait de la main les saluts protecteurs à toute la séquelle des polissons.
Il était réputé pour un être simple, ou, comme on dit là-bas, pour un «innocent». On s’en amusait, tout en lui témoignant cette sorte de vénération superstitieuse qui s’attache, en Basse-Bretagne, à la sacro-sainte confrérie des mendiants.
A vrai dire, cependant, Ervoanic ne mendiait pas.
Jamais on ne le vit tendre son chapeau sur la route, ni quêter aux portes un morceau de pain. Il eût refusé l’aumône, si on la lui avait offerte. Ses principes, là-dessus, étaient inflexibles. Non, Ervoanic Prigent, roi des royaumes illimités du rêve, ne sollicitait la charité de personne: il se contentait, selon sa propre expression, de «vivre sur le commun».
Ce soi-disant idiot avait, en effet, résolu le problème de l’existence avec toute l’ingéniosité d’un homme d’esprit.
Sa méthode était la suivante.
Il avait son jour pour se rendre à chaque maison de quelque importance, le jour où il était assuré d’y faire le meilleur repas. Il connaissait par une série d’expériences soigneusement contrôlées les menus habituels de toutes les grosses fermes et de tous les manoirs du pays, à six lieues à la ronde, et ne se montrait, par exemple, à Coat-Garan que le mercredi soir, qu’il y savait réservé à la soupe fraîche, au Gollod que le samedi matin, qu’il y savait consacré aux bonnes crêpes chaudes.
Vous pouvez croire qu’il se présentait au moment voulu. Jamais ni trop tôt ni trop tard. Pas une fois la mémoire de son estomac ne se trouva en défaut, au cours d’une carrière qui fut pourtant des plus longues, car il approchait de la centaine lorsqu’il s’en alla, comme il disait, «goûter à la cuisine du bon Dieu».
Il mourut saintement, n’ayant, en ses quatre-vingt-dix-sept années terrestres, commis qu’un péché, un péché de gourmandise, cela va de soi.
L’histoire en est demeurée célèbre dans tous les lieux jadis hantés de sa douce et charmante folie.
Et voici comme on raconte, en Trégor, «le péché d’Ervoanic Prigent».
II
A l’approche des Gras, une odeur de porc frais tué s’épand à travers l’Armorique. De toutes les aires, même des métairies les plus humbles, montent des fumées d’holocaustes, exhalées par les âtres en plein air où, dans des chaudrons monumentaux, trotte l’eau bouillante pour ce que l’on appelle irrévérencieusement «la lessive des cochons».
L’air est embaumé d’un parfum de côtelettes qui rissolent.
Au bord des ruisselets grossis par les pluies de février, les servantes lavent les boyaux qui se tortillent dans le courant, avec des convulsions d’anguilles captives. Au-dessus des flambées d’ajonc, dans les cuisines dont les meubles cirés rougeoient d’une lueur de fournaise, les ménagères font cuire le sang caillé.
Vive le boudin de Bretagne! Les joues se gonflent comme la panse d’une cornemuse rien qu’à prononcer son nom celtique: _Ar gwadi-gennou_...
Mais qu’est-ce que le jeune boudin, né d’hier, auprès de la vénérable andouille, pieusement entretenue depuis des années, vieille déjà de plusieurs hivers, et qui rêve, toute ridée, dans un coin du foyer patriarcal, pendue à mi-hauteur de la cheminée, comme la statue d’un lare antique.
Ah! l’andouille!
Le recteur de Trédarzec en possédait une qui pesait cinq livres, oui, cinq belles et bonnes livres, et peut-être quelques onces de plus. Toutes les saintes âmes des vieilles filles de la paroisse s’étaient entendues (chose exceptionnelle, paraît-il) pour l’offrir à Dom Karantec, en commémoration d’un jubilé.
Lorsque le bon recteur s’attardait dans la cuisine,--ce qui lui arrivait principalement le soir, après quelque visite laborieuse à ses ouailles des quartiers lointains,--tout en tournant ses pouces et en étirant ses jambes lasses devant les cendres, il disait d’une voix timide, le regard levé vers la précieuse offrande:
--Ne pensez-vous pas qu’il serait temps de la manger, Coupaïa?
Et Coupaïa, la gouvernante, répondait, scandalisée:
--Une andouille pareille! Pouvez-vous blasphémer de la sorte? Attendez du moins les Gras, Seigneur Jésus!
Mais les Gras se succédaient... et se ressemblaient. Et l’andouille commémorative demeurait toujours accrochée à la même place, dans son palais de suie craquelée, où elle se balançait doucement, toutes les fois que des courants d’air s’engouffraient dans la pièce avec les mendiants de passage.
De ces hôtes, infirmes d’esprit ou de corps, qui venaient, plus souvent que ne l’eût souhaité Coupaïa, loqueter à l’huis du presbytère, le plus régulier, le plus assidu, comme bien on pense, était Ervoanic Prigent.
Il apparaissait quelquefois le dimanche, s’il avait ouï dire, dans la semaine, qu’il dût y avoir à la cure des «messieurs prêtres» étrangers. Mais, tous les vendredis sans exception, il était ponctuel comme la Justice.
C’était un de ses axiomes, ou mieux un des articles de son _credo_, que les gouvernantes des presbytères ont reçu de la Providence, par décret nominatif, le don de faire digérer sans douleur les jours maigres à de robustes estomacs de chrétiens. Et donc, le vendredi matin à la pique de l’aube, il quittait Tréguier où il avait eu la précaution de s’en venir coucher la veille, franchissait la rivière sur le Pont Canada, s’arrêtait à la chapelle de Tromeur, le temps de faire ses dévotions à Notre-Dame et de prendre haleine avant de s’engager dans la montée de Kerguézec, fort raide à cette époque-là, parce que l’on n’avait pas encore détourné la côte, puis, musant et flânant, semant les bonjours de droite et de gauche aux petites chaumines proprettes, enguirlandées de vigne vierge ou de passiflores, qui jalonnaient les paliers de la route, il grimpait vers Trédarzec, du pas tranquille d’un homme qui sait sa nourriture gagnée d’avance, est certain qu’elle sera ce que son goût du moment la désire, et, dès lors, s’achemine vers elle sans hâte, s’oublie même volontiers à humer l’air vif,--histoire de s’aiguiser l’appétit.
Le presbytère est situé derrière l’église, avec laquelle il communique par le cimetière. Fidèle au culte des défunts, parmi lesquels il comptait nombre d’anciens bienfaiteurs, Ervoanic commençait par aller tremper ses doigts dans le bénitier de l’ossuaire et prenait ensuite à travers les tombes, en marmottant des _De profundis_ où il mettait toute l’ardeur candide de sa foi, mais dont il estropiait avec un acharnement impitoyable les versets latins.
Parfois, il rencontrait Dom Karantec sortant de la sacristie, se dépêchait, en ce cas, d’avaler le psaume.
--... _Scant’npac... amen..._ Dieu vous garde en joie, monsieur le recteur!
--Eh! c’est donc toi, Ervoanic? Bonjour, mon brave!
Le cher vieux prêtre passait fraternellement son bras sous celui du mendiant. Et, pour le taquiner un brin:
--Chez qui es-tu invité aujourd’hui, que te voilà dans nos parages?
--Mais chez vous donc, monsieur le recteur! N’avez-vous pas vu dans votre bréviaire que c’est vendredi?
Dom Karantec lui donnait une amicale bourrade.
--Vieux farceur! Si tu connaissais seulement ton _De profundis_ aussi bien que ton calendrier...
--Que voulez-vous? Les autres ont l’esprit dans la tête: moi, on me l’a logé dans le ventre. Et, comme on vous a fait, il faut rester.
--Ha! ha! ha! Crois-tu qu’il soit l’heure de déjeuner, Ervoanic?
--Voyez le calvaire des morts, monsieur le recteur, prononçait l’innocent, en montrant du doigt la haute croix de granit debout au centre du cimetière. Son ombre courte annonce qu’il est près de midi.
--Sais-tu, Ervoanic, que tu n’es peut-être pas aussi simple qu’on le prétend?
--Il se pourrait, monsieur le recteur.
Tous deux entraient de compagnie au presbytère, et Dom Karantec, poussant la porte de la cuisine, criait à Coupaïa:
--Je vous amène votre amoureux, Sa Majesté Ervoanic Prigent, premier du nom, qui vient vous demander en mariage.
Il n’y avait guère de vendredi dans l’année que la peu endurante Coupaïa n’entendît ce refrain, si bien qu’elle avait pris le parti de ne s’en plus fâcher, mais d’en plaisanter, au contraire, comme se prêtant au jeu.
--Hé! faisait-elle, on ne sait pas... La volonté de Dieu est grande.
Ervoanic, lui, riait discrètement, d’un rire tout intérieur, gagnait la table de chêne massif aboutée à la fenêtre, et là, replié sur lui-même, attendait avec une patience dévote, les mains jointes, les yeux au plafond, que la gouvernante eût fini de tremper, selon les rites, une exquise soupe au congre, fleurant un parfum de cannelle, d’herbes fines et de beurre fondu, dont elle ne manquait jamais de lui tenir en réserve une pleine écuellée.
Car, il n’y avait pas, à dire, il avait trouvé grâce devant le cœur de la rébarbative Coupaïa, ce diable d’homme!
Elle l’avait pris en amitié sincère, et devinez pourquoi. Pour le regard énamouré dont elle l’avait souvent surpris à contempler l’andouille, dès le seuil. Oui, c’est par là que leurs atomes sympathiques s’étaient accrochés: leurs âmes avaient communié dans le culte de la reine des andouilles. Tous les vendredis, ils causaient d’elle ensemble, longuement, d’un accent pénétré.
--N’est-ce pas qu’elle devient belle, Ervoanic?
--Et comme elle doit être bonne! Toutes les vertus, Coupaïa.
La gouvernante avait le nez bossué de verrues qui faisaient penser à des taupinières et les joues creusées de larges sillons, comme les champs après les labours d’octobre. Il y avait cependant des pauvres qui, dans l’espoir de l’amadouer, ne craignaient pas de pousser la flagornerie jusqu’à la comparer à la Vierge de Tout-Remède et de Toute-Consolation, telle qu’on la peut voir, en sa lourde robe à franges, sous le porche de la cathédrale de Guingamp. Ceux-là, Coupaïa les mettait incontinent à la porte, avec un «fichez-moi la paix, sacripants!» et des tranches de pain sec, coupées de la veille. Plus discret et plus avisé, Ervoanic l’avait attendrie en lui vantant l’andouille du jubilé, l’andouille des andouilles.
--Car, je vous le dis, Coupaïa, moi qui les ai toutes mesurées de l’œil: il n’y en a pas une autre comme elle dans le canton.
Oh! oui, il avait ses finesses, cet Ervoanic, quoiqu’il fût né, comme on disait, en fin de semaine, quand il ne restait plus que de la bêtise à distribuer.
Il excellait à murmurer sur un ton de patenôtre:
--Tenez, Coupaïa, je veux bien mourir, pourvu qu’il me soit donné de la voir cuite.
A quoi la vieille rétorquait, tremblante d’émotion:
--Parlez franchement. Trouvez-vous qu’elle gagne?
--Si elle gagne, Coupaïa! Dites que jamais andouille n’eut cet air de prospérité! C’en est merveille. Voyez comme le culot monte. Encore un an, elle sera noire comme ma pipe.
Et il exhibait un brûle-gueule, couleur de tourbe, dont, avec la permission de la gouvernante, il insérait le court tuyau de terre jaune entre ses dents ébréchées. Car elle l’autorisait à «pétuner» dans sa cuisine, ma parole! et même, en d’extraordinaires minutes d’abandon, daignait lui choisir de ses propres mains un tison dans l’âtre.
--Par exemple, ne crachez pas, Ervoanic.
Fi donc! Il savait chez qui il était, peut-être!... Et, faisant claquer ses lèvres avec bruit, il lançait de longues bouffées bleues qui montaient vers l’andouille, comme un encens.
III
Or, les temps étaient révolus; les destins allaient s’accomplir.
Tant de fumées propices et d’ardentes convoitises avaient frôlé la peau de l’andouille qu’elle en était noire, à n’en pas douter,--plus noire que la pipe d’Ervoanic Prigent, plus noire même que la soutane, la belle soutane neuve de Dom Karantec.
En quelle année cela se passait-il au juste? L’histoire ne le dit point.
Le certain, c’est que l’hiver remontait vers le septentrion, de son allure cassée de vieillard cacochyme, le dos en voûte sous un énorme parapluie aux baleines pleurantes, ainsi que se le représentent volontiers les Bretons. C’est à peine si l’on percevait encore, dans le lointain, les éclats voilés de sa grosse toux et de ses vastes éternuements. Et, le «vieux» parti, la jeunesse de la terre se risquait timidement à rouvrir les yeux, ses clairs yeux printaniers, aux humides nuances gris-bleu, où riait la vie renaissante après l’engourdissement d’un profond sommeil.
On assistait, de toutes parts, à la résurrection de la Belle au bois dormant.
La «Chanson des Gras» courait les sentiers de la campagne et les raidillons des grèves, hurlée à tue-tête par des groupes d’adolescents:
En l’honneur de Malargez (mardi-gras), Liesse en toute maisonnée!
Voici venir le temps nouveau Derrière l’ancien temps en fuite.
C’est nous les joyeux messagers! Nous annonçons la bonne nouvelle.
Ouvrez les portes, les fenêtres, Au nom du soleil, notre maître!
Ouvrez, ouvrez vos cœurs aussi, Au nom du bon soleil béni!
Soyez heureux, riches et pauvres, Ainsi le veut le soleil d’or!
Le soleil d’or vient sur nos pas. D’un sourire il fait fondre la neige;
D’un sourire il fait naître l’amour... C’est la chanson de Malargez!
Bonheur à ceux qui l’écouteront, Tant pis pour ceux qui la mépriseront!
Elle fut cause qu’Ervoanic Prigent se réveilla tout radieux, ce matin-là, sur la couchette de paille qu’il s’était dressée, le soir d’avant, dans l’étable à veaux de maître Bernard Le Gonidec, l’opulent boucher de Pleumeur.
Il avait eu, sur la fin de son somme, un songe magnifique.
Une noble dame, aux formes un peu grasses, était venue vers lui, parée comme une madone, dans une auréole de lumière bleue, toute semblable à la vapeur qui flotte dans les cuisines bretonnes, les jours de gala; et, le touchant au front, elle lui avait dit d’une voix câline:
--Ervoanic, ce n’est pas en vain que tu m’auras si longtemps vénérée en silence. Tes assiduités muettes, tes longs regards éloquents m’ont pris le cœur. Apprends que j’ai résolu de t’appartenir, de t’appartenir à toi seul.
Alors, lui, effaré:
--Qui êtes-vous, ô noble dame, et en quoi ai-je pu mériter d’être ainsi distingué par vous?
--Je suis l’Andouille, Ervoanic, l’Andouille qui t’est chère entre toutes, l’Andouille à qui tu vouas, dès le premier jour, une adoration si humble et si fervente, la superbe, l’incomparable Andouille du presbytère de Trédarzec!
A ces mots, transporté de ravissement et de reconnaissance, le pauvre homme avait tendu les bras vers la miraculeuse apparition; mais déjà elle s’était évanouie comme une ombre, ne laissant derrière elle d’autre témoignage de sa venue qu’un âcre parfum d’épices qu’Ervoanic savourait encore, lorsqu’au chant des annonciateurs de Malargez il avait rouvert les yeux.
--C’est égal, se dit-il, il y a dans ce rêve un «avertissement». J’hésitais vers quel logis orienter mes pas, en ce jour de ripaille où toutes les cuisines de Bretagne se transforment à l’envi en des paradis de succulences. L’embarras du choix me laissait perplexe... Les songes viennent d’en haut: désormais, je suis fixé.
Et, dans la grâce adolescente du matin, qui semblait danser au soleil, toute ruisselante encore des perles de la rosée nocturne, il s’achemina vers Trédarzec...
--Salut à vous. Coupaïa!
--A vous de même, Ervoanic.
Coupaïa est très affairée.
Et ce n’est pas sans motif. Monsieur l’archiprêtre de Tréguier, successeur de saint Yves et de saint Tudual, officie au maître-autel de Trédarzec et déjeune ensuite au presbytère. Alors, c’est grand branle-bas, vous pensez!
Toutes les casseroles de cuivre sont descendues au foyer, des clous de leur cadre de bois peint en vert où, la veille de l’avant-veille, elles se contentaient de briller d’un éclat stérile.
Elles tiennent manifestement à montrer en cette circonstance qu’elles ne sont pas de simples ustensiles de parade. Rangées en bataille sur la pierre de l’âtre, spacieuse et massive comme une table de dolmen, elles se comportent le plus bravement du monde, même les plus novices, celles qui voient le feu pour la première fois. En pourrait-il être autrement, je vous le demande, sous les ordres d’un généralissime culinaire de l’envergure de Coupaïa!
Elle s’empresse de l’une à l’autre, active celle-ci, modère celle-là, prodigue à toutes son expérience et ses encouragements.
Derrière les casseroles, les dominant de sa taille, les écrasant de sa panse, une marmite se dresse, semblable à une tour, mais à une tour où gronderait un océan. Un couvercle la coiffe, que la gouvernante soulève à tout moment, comme pour se repaître du spectacle sublime de la tempête déchaînée à l’intérieur.
Ervoanic s’est arrêté dès les premiers pas, les pieds rivés au parquet. Sa bouche béante dessine un O majuscule; ses prunelles écarquillées ont l’air de vouloir rivaliser avec la bouche. Il est sidéré.
C’est qu’il vient de constater que l’andouille de l’offrande n’est plus à sa place.
Une exclamation soudaine de Coupaïa l’arrache à sa stupeur:
--Vierge Marie! J’en perdrai la tête. Voilà que j’ai oublié le persil!
Onctueusement, Ervoanic, revenu à lui, propose:
--Désirez-vous que j’aille en prendre, Coupaïa?
--Vous? Allons donc! Vous ne sauriez seulement pas la manière de le choisir. Vous croyez que c’est aussi aisé que ça, peut-être! Vous m’en feriez du propre! Non, tenez, je ne vous demande qu’une chose. Veillez, jusqu’à ce que je sois de retour, sur la marmite que voici. Tâchez que l’eau continue de trotter en douceur. Pour cela, vous n’aurez qu’à soulever un peu le couvercle. D’ailleurs, je serai là dans une minute.
--Et les casseroles, Coupaïa?
--N’en ayez souci. Mais la marmite... Attention à la marmite!
Et, d’une voix grave, mystérieusement assourdie:
--Songez que c’est l’andouille qui achève de cuire là-dedans, Ervoanic!
--L’andouille! la belle and...!
--Elle-même, en vérité.
Le coup frappa Ervoanic en pleine poitrine. Il demeura, un instant, suffoqué. Puis, avec une longue expiration, moitié de désir, moitié de regret:
--Alors, elle va être mangée?...
--Dame! On n’a pas tous les jours à sa table monsieur l’archiprêtre... Suffit! Je compte sur vous, au moins?
--Oh! vous pouvez me la confier, allez!
Ervoanic est rouge, rouge jusqu’au bout de ses oreilles velues dont le poil se hérisse. Tandis que la gouvernante trottine à pas menus dans les allées du jardin, vers la plate-bande réservée au persil, derrière le carré d’asperges, il s’agenouille sur le rebord de l’âtre, devant la tour grondante où, comme dans les contes, est renfermée la princesse, objet de ses vœux.
Il se sent triste, affreusement triste.
--Une si belle andouille! Et si bonne! Toutes les vertus! Dire que, dans une heure, elle sera couchée sur un plat, et qu’on lui plongera le couteau dans les entrailles, et qu’elle sera découpée en tranches pour être servie à monsieur l’archiprêtre, et qu’après en avoir goûté monsieur l’archiprêtre en redemandera... Oh! sûrement qu’il en redemandera, et non pas une fois, mais deux, mais trois fois, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus, Seigneur, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus!
Les yeux d’Ervoanic se sont emplis de larmes. A ses lèvres montent des phrases d’oraison funèbre. Pour un peu, il entonnerait le _De profundis_--le _De profundis_ de l’andouille.
Elle n’a pourtant pas envie de mourir, celle dont il déplore ainsi la disparition prochaine.
Elle vit, au contraire, d’une vie qu’il ne lui avait pas encore connue. Sous le couvercle, qu’il a entrebâillé, il l’aperçoit qui fait de petits mouvements joyeux, qui se tourne et se retourne, qui danse, se trémousse et frétille d’aise, comme si elle n’avait jamais été si bien. Au bruit des mets qui mijotent à côté d’elle, dans les casseroles vassales, la voilà qui se met à chanter, elle aussi, à chanter des choses câlines,--les mêmes exactement qu’Ervoanic entendit, ce tantôt, dans la grange du boucher Le Gonidec, à travers les voiles du rêve.
La tentation est trop forte. Le malheureux n’y peut plus tenir.
D’une main, il a saisi le couvercle; de l’autre, il plonge dans la marmite la fourchette dont Coupaïa se servait tout à l’heure pour stimuler ses multiples fricots, et houp!...
--Non! Vous ne serez pas à monsieur l’archiprêtre. Vous serez à moi, à moi seul!
Les longues basques du fameux habit royal ne s’étaient encore jamais prêtées à pareil usage. L’andouille s’est engloutie dans la catacombe d’une de leurs poches qui en fume d’épouvante.
A sa place, dans l’eau qui persiste à bouillir, comme si de rien n’était, quelque chose nage qui lui ressemble comme un frère.
Et c’est un tison de forme analogue, noir aussi, parce que calciné, qu’Ervoanic a tout simplement cueilli sous une casserole et qu’il a plongé dans la marmite pour retarder, ne fût-ce que de quelques secondes, la découverte de son larcin.
--Tout a-t-il marché comme il faut, Ervoanic?
--Oh! oui bien, Coupaïa!
C’est, en effet, Coupaïa qui rentre du potager, un fin bouquet de persil à la main.
--Dieu vous bénisse donc! Et allez prendre l’air. En ce moment-ci votre présence me gênerait. Vous me donneriez des distractions... Mais revenez sur les deux heures, après que ces messieurs auront pris le café. Foi de gouvernante, vous goûterez de l’andouille, Ervoanic!
Elle ne sait pas si bien dire, la sainte femme!
Lui se retire à reculons, comme comblé d’une promesse si alléchante, et bredouillant des kyrielles de remerciements.
Force lui est cependant de montrer le dos, quand il est pour franchir la porte.
Et Coupaïa de crier:
--Prenez garde, Ervoanic!... N’avez-vous pas fourré votre pipe dans votre poche, sans l’éteindre? Je crois que vous avez le feu à votre basque gauche!...
Cela suffit pour le lui mettre aux talons, paraît-il, car, en un clin d’œil, il a déguerpi, comme s’il avait eu les ailes de Mercure à ses pieds sordides de vieux vagabond.
IV
Il n’y avait pas dix minutes qu’il s’était éclipsé quand le cordon bleu du presbytère, estimant que l’andouille devait être à point, jugea l’instant venu de la sortir et de l’étendre religieusement sur le lit de persil vert qu’elle lui avait préparé.
Mais, lorsqu’elle voulut la piquer, impossible!
Quatre, cinq essais successifs demeurèrent également infructueux. L’andouille du jubilé avait, en vérité, le diable au corps et semblait avoir pris à tâche de faire damner l’angélique Coupaïa.
--Malédiction! tonna, de guerre lasse, la vieille bonne, qui sacrait pour la première fois de sa vie. J’aurai pourtant raison de vous!
Et, envoyant promener à l’autre bout de la cuisine la fourchette impuissante, elle empoigna les pinces.
Pour le coup l’andouille récalcitrante dut s’avouer vaincue. Elle sortit enfin!
Coupaïa la vit et faillit choir à terre.
Horreur! Elle était en bois...
--Le misérable! Il l’a enlevée! Il l’a enlevée!
Non, bonne Coupaïa, il s’est laissé enlever par elle.
L’infortunée se désolait, gémissait:
--Que dirait Dom Karantec, que penserait monsieur l’archiprêtre?
Et déjà elle était dehors, sourde aux objurgations des casseroles abandonnées; elle courait de maison en maison, ameutant les commères du bourg:
--Ervoanic? Vous n’avez pas vu Ervoanic?
En deux mots, elle contait l’histoire. Et les commères de s’exclamer, avec des mines de fin du monde:
--_Jesus! Maria! Credo!_ Miséricorde! Ervoanic Prigent! Est-il possible?... Un si doux homme! L’enfant du bon Dieu! Un innocent!
Et toutes de se mettre à la recherche de l’infâme ravisseur. On fouilla les coins et les recoins, les crèches et les greniers, les cours et les impasses. On le traqua partout, sauf là où il était, c’est-à-dire à l’église.
Mon Dieu, oui! A l’église, où officiait précisément monsieur l’archiprêtre, en somptueuse chasuble mauve, illuminée, dans le dos, d’un resplendissant soleil d’or.
Entré par la porte du bas-côté, le gueux s’était glissé le long de la muraille jusques au confessionnal, où Dom Karantec achevait d’écouter d’une oreille bénigne et d’absoudre d’une main paterne les péchés de ses ouailles, car l’heure de la communion approchait.
C’était un chrétien de la bonne souche, Ervoanic Prigent. Et, bien qu’à l’entendre il n’eût jamais eu «ni père, ni mère», il n’en avait pas moins une conscience fort chatouilleuse, plus chatouilleuse peut-être que celle de beaucoup de gens très apparentés. Tout en traînant sur ses mollets le fruit de son larcin, il ne laissait pas de se faire les reproches les plus sanglants, et, réfugié dans un angle obscur, près du tribunal de pénitence, il se meurtrissait la poitrine de _mea culpa_ sonores, non sans s’interrompre de temps à autre pour tâter derrière lui la poche complice dont la douce tiédeur lui pénétrait la chair.
Son tour venu, il s’enfonça dans le réduit redoutable et s’agenouilla sur le petit banc de bois, la figure à la hauteur du guichet.
--Mon père, bénissez-moi, parce que j’ai péché...
Au son de cette voix, le vieux prêtre eut un léger sursaut:
--Levez la tête, mon fils.
Dans l’étroit grillage s’encadra une face délicieusement niaise, toute rongée de poils hirsutes.
--Dieu me pardonne!... Est-ce que ce n’est pas toi, Ervoanic?
--Hélas! si, monsieur le recteur, c’est moi.
--Qu’est-ce qui te prend! Ta place n’est pas ici, mon garçon... Les innocents comme toi ne pèchent point.
--Je voudrais bien vous croire, monsieur le recteur; cependant, je n’ai pas l’esprit tranquille, et s’il vous plaisait de m’entendre...
--Allons, soit! Raconte-moi ce qui te tarabuste..., mais fais vite, car la cloche de l’Élévation va tinter et monsieur l’archiprêtre m’attend à l’autel.
--Voilà, mon père... Il m’est arrivé une chose qui ne m’était jamais arrivée encore... J’ai volé!
--Volé, Ervoanic! En es-tu bien sûr?
--Presque, monsieur le recteur.
--Alors, c’est mal, en effet, c’est très mal. Tu n’as qu’un moyen de réparer ta faute: c’est de restituer.
--Restituer, dites-vous?
--Oui, reporter ce que tu as dérobé chez la personne à qui tu as fait tort.
--J’y ai pensé, mais... c’est très difficile. Peut-être, monsieur le recteur, qu’en vous remettant la chose à vous-même...
Ici, le bon apôtre fit semblant de plonger la main dans ses basques boueuses.
Dom Karantec l’arrêta vivement, du geste.
--Non, non... Cela ne me regarde point.
--Mais si, monsieur le recteur, cela vous regarde...
--Puisque je te dis que non.
--Je vous en prie, monsieur le recteur...
--Jamais de la vie.
--Sûr, monsieur le recteur, vous ne voulez pas?
--Combien de fois faudra-t-il que je te le répète?
--Malheur de moi! C’est qu’alors je ne sais vraiment plus comment faire...
--Ah, çà! Tu connais pourtant le propriétaire de l’objet volé, j’imagine!
--Comme je vous connais vous-même, monsieur le recteur.
--Eh bien! tu vas à lui et tu lui dis: «Je vous rapporte votre bien.» C’est simple comme bonjour.
--Vous parlez d’or, monsieur le recteur, mais si le propriétaire ne consent pas à le reprendre?...
--Tu le lui as donc proposé?
--Tout comme je viens de vous le proposer à vous, foi d’honnête homme... qui n’a péché qu’une fois!
--Que ne le disais-tu tout de suite, triple buse!... Si le propriétaire ne veut pas que tu lui rendes ton larcin, c’est donc qu’il t’en fait cadeau.
--J’avais du scrupule... Je suis bien content puisque c’est comme ça, monsieur le recteur.
--Finis de ton mieux ton _Confiteor_, pendant que je te donne l’absolution... Et maintenant, va en paix, mon pauvre Ervoanic.
--Dieu vous fasse vivre longtemps, monsieur le recteur!
V
Dom Karantec n’apprit qu’une demi-heure plus tard le tour dont ce farceur d’Ervoanic l’avait joué. Il eut le bon esprit d’en rire. Monsieur l’archiprêtre rit aussi, mais du bout les lèvres seulement, en prélat à qui l’on fait faire piètre régal après lui avoir promis merveilles,--car le déjeuner, qui devait être succulent, fut détestable.
Non seulement l’andouille du jubilé n’y parut point, mais, à vouloir courir après elle, Coupaïa avait laissé brûler les autres plats.
Ce fut un désastre.
Ervoanic Prigent eut, en revanche, des Gras tels qu’il les eût souhaités à Dieu même. Au sortir de l’église, il s’était esquivé dans la campagne, le pied leste, l’estomac en bel appétit et la conscience en repos.
Pour la première fois de sa vie, de sa dure vie de vagabond, il allait réaliser sa chimère de royauté, en s’offrant une bombance _chez lui_, c’est-à-dire en plein air, en plein soleil, en pleine nature.
Le ciel convalescent de février, ou de petites nuées immobiles traînaient en une ouate d’argent, enveloppait les collines trégorroises d’une paix et d’une mansuétude infinies.
Le gueux s’installa dans une friche, derrière la ferme de Créc’hello, d’où le regard embrassait, au loin, l’embouchure de la rivière, le large, semé d’îles blondes, et, tout au fond de l’horizon, la svelte tige du phare des Héaux, semblable à un grand lis blanc, jailli de la mer. Là, ses basques repliées sous lui en guise de trône, Ervoanic, premier et dernier du nom, savoura magistralement la plus exquise des andouilles, à l’abri d’un talus embaumé d’herbe nouvelle, avec une source fraîche à portée de sa main et des gazouillis d’oiseaux au-dessus de sa tête.
Et telle est la naïve histoire du péché d’Ervoanic Prigent. Ainsi l’ai-je du moins entendu conter à mon vieil ami Jean Flem, de chère et malicieuse mémoire, lequel ajoutait, en guise de conclusion:
--C’était le temps où les innocents eux-mêmes avaient de l’esprit au pays de Tréguier.
L’Incendie Du Vendredi Saint
A Mademoiselle Marie Butts.
I
«Arrangez-vous donc pour venir passer les vacances de Pâques avec nous, dans votre vieux pays. C’est le vrai moment pour le revoir. Déjà le printemps a commencé de courir à travers la forêt. Arrivez: nous ferons comme lui.»
La lettre était signée de mon vieil ami Hernoy, propriétaire-cultivateur à Saint-Servais et premier magistrat, s’il vous plaît, de cette petite commune sans histoire où j’ai, comme on dit, reçu le jour. C’est pour moi une fête de toute l’âme chaque fois qu’il m’est donné de retourner à mon humble berceau. Mais, cette année-là, particulièrement, j’éprouvais jusqu’à la souffrance je ne sais quelle nostalgie physique de l’air natal. L’invitation de Claude Hernoy tombait donc on ne peut mieux.
Et voilà comment, le 10 avril 1896,--un jour de Vendredi Saint,--le chemin de fer à voie étroite qui, à Guingamp, se détache de la grande ligne, pour s’infiltrer laborieusement au cœur granitique de la Bretagne, me débarquait, sur le coup de cinq heures du soir, en gare de Callac, où Hernoy m’attendait avec un tilbury de campagne attelé d’un bidet cornouaillais.
C’était toute ma patrie montagnarde qui me souriait dans la figure ouverte et franche de ce bon géant barbu, taillé en plein chêne.
--Houp! fit-il, en rassemblant les guides.
L’instant d’après, nous escaladions au trot les paliers successifs qui, comme les marches d’un temple, conduisent au tabernacle majestueux de la forêt.
Car Saint-Servais est essentiellement un village forestier, un nid humain suspendu à la lisière moutonnante des bois. Toutes les hauteurs d’alentour forment comme les vagues immenses d’une mer d’arbres qui, à l’instar de l’autre, de la mer proprement dite, a son bruit, sa rumeur innombrable, tantôt chanson et tantôt plainte, ses tempêtes aussi, ses colères aveugles d’élément,--ses drames.
Mais qu’elle était donc belle, et imposante, et apaisante à voir, par ce doux crépuscule d’avril, tassée et comme prosternée là-haut, sur l’horizon, dans le recueillement religieux que semble communiquer aux choses l’approche auguste de la nuit! Nous achevions de gravir la côte du Méné Mikel, d’où on la découvre en sa plus ample étendue. De lui-même, Claude arrêta le cheval, et, dessinant dans l’air, avec son fouet, la course harmonieuse des bois étagés devant nous, sur l’autre versant du ravin d’où pointait le clocher de Saint-Servais:
--Saluez-moi ça, dit-il. Saluez votre _Mamm-Goz_!
La _Mamm-Goz_, la «grand’mère», ah! comme cette appellation toute filiale était bien celle qui convenait pour exprimer la physionomie accueillante et vénérable de l’antique terre aïeule dans laquelle nous allions entrer!
D’un geste unanime, Claude et moi nous lui ôtâmes nos chapeaux.
II
Mais, aussi vite, mon ami laissa échapper un: «Tonnerre de Dieu!» qui n’avait manifestement plus rien de tendre ni d’admiratif.
--Quoi donc? Qu’est-ce qui ne va pas? demandai-je, un peu effaré.
La main en abat-jour au-dessus des sourcils, quoiqu’il ne flottât plus qu’un reste de lumière agonisante parmi les pourpres assombries du couchant, Hernoy concentrait toute l’intensité de son regard dans la direction de Saint-Nicodème, là où déferlent les dernières houles sylvestres vers le septentrion.
L’œil des «boisiers» est comme celui des marins: il fore les lointains avec l’acuité d’une vrille; il discerne l’indiscernable.
--Oui, oui, ce ne peut être que cela, murmura mon compagnon, visiblement ennuyé.
--Expliquez-moi du moins ce qu’il y a, Claude!
--Il y a... il y a, mon cher, qu’il y a le feu dans la forêt.
--Non! où?
--Vous rappelez-vous la position de la roche à l’Hermite sur les crêtes du Barroz?
--A merveille.
--Eh bien! fixez votre attention de ce côté... N’apercevez-vous pas comme une série de flocons de laine grise accrochés aux cimes des arbres?
J’eus beau cligner les yeux, je ne réussis à rien démêler dans l’énorme fourrure végétale déjà consolidée en une masse d’ombre opaque sur le fond plus pâle du firmament nocturne.
--Soit! Patientons une minute, dit Hernoy.
Ce fut une minute angoissante. Le bidet lui-même se tenait immobile, arqué sur ses fines jambes de chevreuil, les naseaux dilatés, les oreilles droites, comme s’il eût flairé de l’insolite.
--Quand je vous le disais! s’écria mon ami.
Une espèce de halo rougeâtre venait brusquement d’éclairer le ciel au-dessus des croupes du Barroz, semblable au lever apocalyptique de quelque astre sanglant. Puis des fumées incandescentes jaillirent, tourbillonnèrent, s’éployèrent, balayant de leurs chevelures sinistres les hautes branches qui s’étiraient, se hérissaient, comme réveillées en sursaut.
Nous entendîmes au loin des clameurs confuses. Les cloches de Saint-Servais tintèrent le glas d’alarme.
Hernoy cingla sa bête d’une «mèchée».
--Force me sera de passer une partie de la nuit en forêt, bougonna-t-il. Ah! elles ne sont pas tous les jours folâtres, les fonctions de maire dans notre Cornouaille des bois!... Et moi qui m’étais tant promis de savourer en paix avec vous les truites que j’ai pêchées à votre intention, des truites superbes, vous verrez,--de celles que notre recteur, qui s’y connaît, appelle «des truites de Vendredi Saint».
Il n’eut pas plus tôt lancé le mot qu’il tressaillit, comme frappé d’une idée subite:
--Au fait... Comment n’y ai-je pas songé? Mais nous y sommes, au Vendredi Saint!
Et, avec un hochement de tête, il ajouta:
--Plus de doute... C’est encore pour nuire au garde de Kerveltrec qu’on aura bouté le feu! Ça n’en finira décidément pas, cette histoire...
--Quelle histoire, Claude? Vous parlez par énigmes... Je ne saisis pas très bien le rapport entre cet incendie...
--Et le Vendredi Saint, n’est-ce pas? Vous aurez vite fait de comprendre... Mais nous n’en avons plus que pour un demi-kilomètre... Je vous conterai cela tout à l’heure, en dînant.
III
Lorsque nous atteignîmes Saint-Servais, le village était presque désert. Seules, quelques femmes, demeurées pour garder les enfants, échangeaient, d’une porte à l’autre, leurs commentaires, émaillés de «Mon Jésus miséricorde!» et de «Tout de même, aussi donc!». Le reste de la population valide avait gagné le bois.
--Tu donneras de l’avoine au cheval sans le dételer, dit Claude à son jeune valet d’écurie, pendant que je présentais mes devoirs à madame Hernoy.
Après quoi, se tournant vers sa femme:
--Et nous, notre avoine est-elle prête?
--Il y aura même une bouche de plus pour la partager avec vous.
--Ah! qui ça?
--Skan, le chef sabotier des Pierres-Longues, qui a, paraît-il, à t’entretenir... Il t’attend depuis un bon quart d’heure dans la salle à manger.
--Parfait! Nous allons avoir des détails sur l’incendie... Et quel beau type de boisier, mon cher, ce Jozon Skan!... Regardez plutôt, me chuchota Claude, comme nous passions à table.
Le sabotier, qui se tenait debout dans le fond de la pièce, s’était avancé pour nous toucher la main. Hernoy ne m’avait pas menti: tout jeune--vingt-cinq ans peut-être--cet homme était beau, en effet, beau, c’est le cas de le dire, comme l’antique. Avec sa grande crinière dorée, son visage clair, à peine teinté de hâle, ses yeux couleur de source et ses fines moustaches tombantes, d’un blond de seigle mûr, il faisait penser à quelque mâle Antinoüs gaulois, nourri dans le commerce des druides. Son accoutrement barbare aidait à l’illusion. Une manière de sayon en peau de bique enveloppait son torse, et ses jambes étaient comme engainées dans ces braies étroites, tissées d’étoupe grossière, qui ne sont plus guère de mode en Bretagne que chez les habitants de l’Arrée. Le tranchant bleuâtre d’une hachette débordait son ceinturon de cuir brut. Son air, son port, toute sa personne respirait un je ne sais quoi de fier et d’indompté, voire de farouche, comme son nom.
--J’ignorais qu’il y eût des Skan à Saint-Servais... Est-ce que vous êtes originaire de la paroisse? lui demandai-je, pour l’apprivoiser, quand nous fûmes assis, tous trois, autour de la soupière fumante (car madame Hernoy, fidèle à l’ancien us breton, ne s’attablait pas avec ses hôtes, uniquement occupée de les servir elle-même).
--Oh! fit-il, Skan est mon surnom de sabotier, et, pour ce qui est de ma paroisse, nous autres, vous savez, nous sommes de partout où il y a des bois.
--A propos de bois, intervint le maire, c’est bien le troisième feu, n’est-il pas vrai, que l’on allume ainsi dans ceux du Barroz?
--Le troisième, acquiesça le jeune homme.
--Et toujours à la même date, mon cher, poursuivit Claude, en s’adressant à moi, toujours dans cette sacrée soirée du Vendredi Saint... Saisissez-vous maintenant le rapport?
--S’il s’agit d’une pure coïncidence, elle est bizarre.
--Ouais! Derrière ces coïncidences-là, il y a un brandon qui sait ce qu’il veut.
--Forêt qui brûle au printemps, haine qui couva longtemps... C’est du moins ce que dit la Sagesse du bois, appuya le chef sabotier.
--Et l’objet de cette vengeance trois fois répétée serait le garde de Kerveltrec?... N’est-ce pas le même chez qui nous collationnâmes, il y a deux ans, sous les auspices d’une si charmante jeune fille?
--Précisément. Et Jozon Skan vous attestera que Jeanne Rouzès est plus charmante que jamais, répondit Hernoy; car, si la voix du peuple est la voix de Dieu, je ne tarderai pas ceindre mon écharpe pour les unir... Inutile de baisser la tête, Jozon... Je trouve même, entre nous, que tu ne te presses pas suffisamment, et le vieux Rouzès est de mon avis. Il me le déclarait encore l’autre jour: depuis quatre ans que tu es dans le pays, sa fille ne rêve que de toi: tu l’as ensorcelée, à ce qu’il prétend... Et, tiens! puisque nous sommes sur ce chapitre, sais-tu ce qu’il a remarqué, le vieux Rouzès?
--Sans doute que le feu n’avait commencé à prendre dans ses coupes qu’après mon entrée au chantier des Pierres-Longues.
--Il te l’a donc dit?
--Presque.
--Selon lui, c’est parce que Jeanne a jeté son dévolu sur toi qu’on s’est mis à lui chercher noise, à lui. Ne pouvant te disputer la fille, les amoureux évincés se vengent sur le père. «Ah! elle fait fi de nous, la Rouzès! Eh bien! le vieux trinquera pour elle! Ou il perdra sa place de garde, ou il ne lui restera, dans tout le Barroz, pas un seul arbre vert à garder». Voilà comment il explique les choses, et ça n’est déjà point si mal raisonné, par ma foi!
Le chef sabotier eut sur les lèvres un sourire quelque peu ambigu, mais ne souffla mot.
IV
Un fumet suave, soudain répandu dans toute la salle, venait, d’ailleurs, de changer momentanément le cours de nos pensées: la pêche miraculeuse de mon ami faisait son apparition sur un plat d’une pantagruélique envergure, porté à bras tendus par madame Hernoy. Claude ne manqua naturellement pas de rééditer pour Jozon Skan la plaisanterie ecclésiastique du recteur sur les truites du Vendredi Saint.
De nouveau, le jeune homme sourit:
--C’est comme au Barroz, dit-il, il y a les brûleries du Vendredi Saint.
Et il reprit, d’un ton moitié sérieux, moitié railleur:
--Est-ce que le forestier de Kerveltrec vous a expliqué aussi pourquoi le feu est allumé ce jour-là, et non pas un autre?
L’objection était directe.
--Non, rétorqua le maire. Sur ce point il n’a pu fournir aucun éclaircissement valable, ni au brigadier de gendarmerie de Callac, ni à moi-même.
Skan se renversa sur sa chaise et, les yeux au plafond, articula d’une voix lente:
--Alors, c’est qu’il ne l’a pas voulu.
--Hein! Qu’est-ce à dire? balbutia Claude, interloqué.
--Cela signifie, monsieur Hernoy, que j’en ai assez à la fin d’entendre Bertrand Rouzès mêler lâchement le nom de sa fille à une histoire où il n’a que faire... Cela signifie qu’il faut, une bonne fois, que la vérité se sache: tant pis pour qui en devra pâtir... Voyons, réfléchissez! Si c’est à cause de moi, cependant, que tous ces galants ont été congédiés, les croyez-vous assez bêtes pour risquer le bagne en brûlant les bois du garde de Kerveltrec, quand, avec un petit guet-apens de rien du tout, il leur serait si aisé d’avoir ma peau à moi pour le même prix!
Il s’était levé. Dans ses prunelles couleur de source frémissait comme une lueur d’orage.
--Non! non! A chacun ses ennemis, comme à chacun ses amis. De quelque façon qu’elle tourne, il est temps que cette comédie finisse, et c’est pourquoi, dès que j’ai vu le Barroz en feu, je suis descendu de là-haut, monsieur le maire, avant que vous n’y montiez... Je ne me doutais pas que vous seriez en compagnie; mais madame Hernoy m’a conseillé de vous attendre quand même, et monsieur m’excusera, j’espère, ajouta-t-il en me désignant.
--Monsieur est un de chez nous, un rejeton de la forêt, dit Claude. Tu peux parler devant lui aussi librement que devant moi.
--Oh! je n’ai pas accoutumé d’avoir peur de rien ni de personne, repartit le chef sabotier. Donc, voici: Bertrand Rouzès est un hypocrite, et je vous apporte le moyen de le confondre.
--Diable! Jozon, pour un peu tu nous donnerais à supposer que c’est lui qui met le feu.
--Il sait, du moins, qui le met, et en mémoire de quel Vendredi Saint... non, de quel Vendredi Infernal, on le met! affirma le jeune homme avec une énergie presque sauvage.
--T’offrirais-tu à le prouver?
--Je ne suis pas venu pour autre chose... La meilleure des preuves, ce sera l’aveu du garde lui-même, n’est-ce pas? Eh bien, monsieur le maire, il ne tient qu’à vous de le recueillir: je me charge, moi, de le lui arracher.
--Où? Quand? Comment?
--Le plus tôt sera le mieux... Mais peut-être que, par égard pour monsieur, vous ne grimperez pas en forêt, ce soir?
--Si fait! Mon ami sait bien que mon devoir de maire...
Je ne le laissai pas achever.
--Votre ami, mon cher Claude, sera fort aise de vous accompagner, si, cependant, le chef sabotier ne craint pas que je sois de trop.
--Foi de Dieu, non! répondit-il avec un mouvement de la tête qui secoua du front à la nuque toute son opulente tignasse d’or fauve; c’est pour vous que ce sera une corvée... Il est vrai que, par la même occasion, vous verrez la brûlerie... C’est une chose à voir... Dans ce moment-ci, il doit y avoir près d’un hectare en feu. Ça chauffait déjà dur quand j’ai dégringolé les sentiers du Barroz. Des arbres entiers se tordaient avec des râles de bêtes au mouroir, ni plus ni moins que s’ils avaient été vivants... J’avais presque pitié d’eux, mais, tout de même, je me retournais sans cesse pour regarder, tellement c’était terrible et beau... Il ne faut pas être gaucher, savez-vous, pour allumer en si peu de temps une pareille flambée! Et par un jour de calme encore! Pensez ce que ça aurait été s’il avait soufflé la moindre brise!
--A t’entendre, ma parole, tu n’aurais pas été fâché qu’elle soufflât, observa plaisamment le maire.
Une vive rougeur empourpra les joues de Jozon Skan, comme s’il eût eu sur la face le reflet de cette vision d’incendie qu’il venait d’évoquer. Il répliqua:
--C’est seulement pour vous dire que ça brûle ferme et que vous ferez bien de ne pas vous risquer en voiture au-delà de Kerbernès... Après, si vous m’en croyez, vous continuerez à pied, par le chemin des charrois, jusqu’à la bifurcation de la Roche à l’Hermite, où je serai à vous guetter... L’essentiel est que le garde n’ait vent de rien... Pour le reste, fiez-vous à moi, soit dit sans vous commander, monsieur le maire, et permettez que je vous fausse compagnie.
--Il suffit, Jozon. Nous serons exacts au rendez-vous... Mais prends au moins le coup du départ.
--Merci. J’ai mon content, mille grâces à vous ainsi qu’à madame Hernoy, fit-il en assujettissant sous son menton la mince jugulaire de son feutre montagnard que décorait une plume de ramier.
Et, de l’allure preste qui lui avait sans doute valu son surnom[1], il se dirigea vers la porte.
[1] _Skan_ équivaut en breton au français «léger».
V
Une demi-heure plus tard, nous étions nous-mêmes en route pour la forêt, conduits, cette fois, par le garçon de Claude, que nous devions abandonner à Kerbernès avec l’équipage. Dans le bas-fond, des buées lumineuses flottaient comme la traîne d’argent de la nuit, tandis qu’à notre droite s’érigeaient en un formidable mur d’ombre les premières assises des hauteurs boisées. Le ciel d’avril, au-dessus de nos têtes, planait limpide et fourmillant d’étoiles. L’égouttement sonore de la rosée ponctuait seul le magique silence. Jamais on n’eût soupçonné l’œuvre dévastatrice qui s’accomplissait là-haut, derrière ces crêtes chevelues vers lesquelles nous montions et d’où s’exhalait une telle intensité de vie végétale, un si puissant arome de printemps.
Nous devisions, Claude et moi, du chef sabotier et des sentiments peu cordiaux qu’il semblait nourrir envers son futur beau-père.
--Ces gens des bois, déclarait mon ami, ne sont pas faits comme tout le monde. Ils ont une existence, des mœurs et des idées à part. Ils arrivent, séjournent quelques saisons, puis reprennent leur vol. Ce sont des oiseaux de passage. Le plus souvent ils ne connaissent pas eux-mêmes leur état civil. A force de s’appeler entre eux par des sobriquets, ils en viennent à ne plus savoir leur nom véritable. Ce qui ne les empêche pas de se tenir pour inébranlablement solidaires les uns des autres et comme liés par une espèce de fraternité mystique plus forte que toutes les parentés. Chez les ouvriers du sabot, le titre consacré est celui de «cousins». Et, à l’abri de ce cousinage-là, ils sont assurés d’une protection, d’un refuge contre toutes les polices et toutes les justices du monde... Très sympathiques, du reste, pour l’ordinaire; les plus probes et les plus loyaux des hommes. «La parole du sabotier est aussi sûre que son coup de hache», dit le proverbe... Il n’y a que les gardes avec lesquels ils fassent mauvais ménage, quand ceux-ci se montrent par trop hargneux et tracassiers, comme ce fut longtemps le cas pour le vieux sanglier de Kerveltrec... Car il n’a pas toujours été commode, Bertrand Rouzès... C’est seulement depuis une dizaine d’années qu’il a mis de l’eau dans son vin, et pour noyer d’anciens remords, insinuent les méchantes langues.
--Et les anciennes rancunes, elles, n’ont pas désarmé?
--Il faut croire.
--L’étrange est qu’elles aient attendu, pour ouvrir le feu, si j’ose dire, la présence de Jozon Skan parmi vos administrés.
--Tout cela n’est pas net, évidemment... Mais voici Kerbernès et l’amorce du chemin des charrois, au bout duquel est la clé du mystère.
Un vrai chemin de croix, ce chemin des charrois, d’autant plus rude à gravir qu’on y voyageait à l’aveuglette. Le ciel, les étoiles, la demi-clarté des vapeurs nocturnes, tout s’était évanoui, brusquement intercepté par la grande ténèbre forestière, par le règne du noir absolu. Heureusement que Claude avait, selon son expression, des yeux de boisier à l’extrémité de ses deux orteils. Ses facultés de nyctalope nous permirent d’escalader sans trop d’encombre l’espèce de cap, détaché en vedette, que couronnent les débris du gigantesque dolmen ruiné désigné dans le pays sous le nom de Roche à l’Hermite.
--Par ici, prononça une voix qui n’était pas celle du maire.
Couché à plat ventre sur une des pierres, Jozon Skan nous guettait au lieu fixé. Il nous tendit la main pour nous hisser jusqu’à lui. Ce ne fut pas, je l’avoue, sans un certain soulagement que j’émergeai de l’océan d’arbres.
--Regardez, dit le jeune homme, quand, avec son aide, j’eus gravi le sommet du bloc druidique.
Je n’essaierai pas de dépeindre ce que je vis. J’assistais au déroulement d’une hallucination dantesque. C’était comme un sabbat de flammes ruées en cercle à l’assaut de la forêt. Elles s’élançaient, couraient, bondissaient, félines et monstrueuses, tantôt confondues, tantôt séparées, chacune ayant sa forme, sa couleur diabolique et, en quelque sorte, son geste de destruction. Celles-ci rampaient comme des serpents; celles-là fendaient les airs comme des hippogriffes. Au centre du brasier, des troncs à demi consumés se dressaient, exhibant les moignons calcinés de leurs maîtresses branches: on eût dit un peuple de croix et de gibets sacrés, tout un immense Golgotha en feu. Sur le pourtour, la futaie encore indemne s’apprêtait à subir le même destin, immobile et comme figée dans une stupeur tragique, cependant que des cris, des appels humains décelaient par intervalles l’obscur grouillement des équipes de travailleurs s’escrimant, sous bois, à circonscrire le fléau.
--N’est-ce pas que c’est réussi? fit, à côté de moi, le chef sabotier.
--Il ne nous manque plus que de savoir à qui offrir nos compliments, répondit Hernoy.
Jozon Skan s’était faufilé dans une anfractuosité des roches. Quand il reparut au pied de l’éboulis, il balançait à son poing une petite lanterne allumée.
--Venez, dit-il.
Il nous précéda dans une sente sinueuse, encaissée, où pleurait faiblement un bruit d’eau, et nous mena ainsi, tout d’une traite, jusqu’à un «placître», une manière de rond-point gazonné que des hêtres lisses, aux tons marbrés, entouraient comme les colonnes monumentales d’un péristyle. Là, il attendit une minute que nous l’eussions rejoint; puis, marchant droit à l’un des beaux arbres blancs:
--Approchez-vous, monsieur le maire, et lisez.
La lumière de son fanal, projetée au niveau de son front sur l’écorce, nous découvrit l’entaille profonde d’une inscription plutôt barbare, et dont les boursouflures de la sève avaient encore défiguré les lettres. Claude préféra me céder le pas:
--C’est votre métier, mon cher, de déchiffrer les vieilles écritures.
Je parvins, non sans peine, à épeler:
Vendredi Saint, 1884.
--C’est bien cela, confirma le chef sabotier.
--Mil huit cent quatre-vingt-quatre, ma dernière année de régiment, dit Claude. Et que signifie cette date sur ce hêtre? demanda-t-il à Jozon Skan.
--C’est justement la question que vous poserez, s’il vous plaît, au garde de Kerveltrec.
--Et s’il fait mine de ne rien savoir?
--Je serai là pour lui rafraîchir l’entendement, prononça d’une voix sourde le jeune homme, en reprenant la tête de notre caravane à travers le hallier.
VI
Nous n’avions pas encore débouché dans la clairière où sont groupés les bâtiments de Kerveltrec, que les chiens, par leurs aboiements, avaient dénoncé notre arrivée.
--Paix, les bêtes! cria Jozon Skan.
Au même instant, la porte de l’habitation s’ouvrit toute grande et, dans le cadre éclairé, se dessina la svelte silhouette d’une jeune fille.
--C’est monsieur le maire, Jeanne..., avec un de ses amis, qui est aussi de vos connaissances, prévint le chef sabotier.
La fille du garde nous introduisit dans la cuisine et nous avança des sièges.
--Mon père est au feu, dit-elle, mais je vais le sonner.
Elle saisit une de ces trompes qui sont en usage dans les fermes bretonnes sous le nom de _corn-boud_ et, campée sur le seuil, en tira trois mugissements prolongés que répercutèrent au loin les échos des bois. Comme elle revenait vers nous, Jozon Skan la retint par la manche de son «justin» de drap noir, lamé de velours, à la mode des femmes de Carhaix:
--Je ne suis pas remonté dîner aux Pierres-Longues, Jeanne, et ma mère nourrice ne doit pas être tranquille. Est-ce que ça vous ennuierait de détacher un des chiens et d’aller dire à la pauvre chère vieille qu’elle ne se tourmente pas d’idées folles, que je suis avec monsieur Hernoy?
--Bien sûr que non, fit-elle avec élan..., si toutefois ces messieurs ont l’obligeance d’attendre mon père sans moi... D’ailleurs, il ne saurait tarder...
--Va, va, ma fille, répondit Claude. Il est plus doux d’obéir à un fiancé qui demande qu’à un mari qui commande.
Elle nous gratifia d’un bonsoir rapide et s’esquiva.
--C’est exprès que tu l’as renvoyée, Jozon? interrogea mon ami.
--Exprès. Les oreilles des enfants ne sont pas faites pour entendre les péchés des pères.
Ces mots furent suivis d’un silence qu’aucun de nous n’éprouva le désir de rompre. Le jeune homme s’était rencogné entre une armoire et la muraille, dans l’angle le plus reculé de la pièce. Le maire et moi nous avions pris place de part et d’autre de la table, sur laquelle brûlait une chandelle fumeuse, plantée dans un haut support de fer-blanc. Au dehors, le ronflement de l’incendie grondait par intermittences, comme un tonnerre souterrain, et d’effrayantes fulgurations balafraient le ciel. Quinze, vingt minutes s’écoulèrent qui me parurent une éternité.
Enfin des pas retentirent, martelant le sol, et le garde entra. De sa casquette de chasse à la pointe de ses bottes, il n’était que fange et souillure. Il se dégageait de lui une odeur composite qui sentait le bois roussi, la feuille morte et la glèbe fraîchement labourée.
--Je ne vous offre pas la main, messieurs, et pour cause, dit-il. Je ne suis pas à toucher avec des pincettes.
Il était venu s’appuyer à la table, sans avoir remarqué Jozon Skan. Mais l’absence de sa fille l’étonna.
--Comment! Vous êtes seuls? Où donc a passé Jeanne?
Il s’apprêtait à la héler; le maire l’arrêta:
--C’est principalement pour nous laisser seuls qu’elle est sortie... Nous avons à converser de choses sérieuses, Bertrand.
--Dites de choses abominables, monsieur le maire, de choses dont on n’aurait même pas l’idée au pays des sauvages... Ah! poursuivit-il, en m’interpellant, vous la revoyez dans un joli état, votre forêt de Saint-Servais! Et vous pouvez être fier de vos compatriotes! Parlons-en! Toute une coupe du Barroz en flammes; mes plus beaux sujets fauchés, pulvérisés, anéantis; moi, mes trente-cinq ans d’infatigable surveillance flambés du même coup: car, dans notre administration, un incendie, c’est une mauvaise note; deux, c’est l’avertissement définitif; et le troisième, c’est la carrière brisée, c’est votre serviteur chassé de Kerveltrec et flanqué à la porte du bois, comme un incapable, comme un malpropre! Voilà, cependant, leur œuvre, à ces bandits! Et tout cela, pourquoi? Parce que j’ai une fille, monsieur...
--Pardon, Bertrand, interrompit Claude, permettez-moi de vous rappeler que les pistes indiquées par vous, lors du dernier attentat, ont dû être abandonnées toutes, après enquête... Peut-être serait-il temps de chercher ailleurs... Si les dédains de Jeanne ont pu froisser quelques galants, combien d’animosités autrement farouches et tenaces n’avez-vous pas dû vous créer, vous, Bertrand Rouzès, durant ces trente-cinq années d’étroite, de vigilante garde, que vous évoquiez tout de suite et dont je tâcherai, pour ma part, que vous ne perdiez pas le fruit! Je n’avance rien d’excessif ni de désobligeant pour vous, n’est-ce pas? en disant que vous avez rarement été pitoyable aux braconniers, aux tendeurs de collets et même aux ramasseurs de bois mort.
--Je faisais mon métier en conscience, grommela le forestier, en ramenant à lui de dessous la table un antique billot de chêne sur lequel il s’assit lourdement.
--Vous y apportiez, paraît-il, plus de zèle que tous vos confrères réunis... J’ai entendu plus d’une fois se plaindre de votre dureté et souhaiter qu’il vous arrivât malheur.
--Il est difficile de contenter tout le monde et son maître. Qui fait bonne garde a souvent à mordre, et ce ne sont pas les chenapans qui manquent en forêt... Mais les maraudeurs qui vivent du bois n’auraient pas la stupidité d’y mettre le feu... Puis, soyez juste, monsieur le maire: à supposer que j’aie eu la dent prompte autrefois, il y a, par contre, belle lurette que je feins tout au plus d’aboyer.
--J’en conviens, Bertrand: je n’ai pas oublié la véritable action de grâces qui s’éleva, de Saint-Servais à Saint-Nicodème, quand on sut quel changement inespéré s’était produit en vous.
--Et c’est le moment où l’on n’a plus qu’à se louer de moi que l’on choisirait pour me nuire avec cet acharnement! Savez-vous qu’il y a douze ans, oui, douze ans, monsieur le maire, que je n’ai pas dressé un seul procès-verbal!
Tout décidé que je fusse à me confiner dans mon rôle de comparse muet, je ne sus pas réprimer une observation:
--Douze ans, dites-vous?
C’était exactement l’intervalle écoulé entre la date de 1896, où nous étions, et celle de 1884, inscrite sur l’arbre du rond-point. La même réflexion se présenta sans doute à l’esprit de Claude, car il attrapa, comme on dit, la balle au bond:
--Voilà précisément ce que nous aurions intérêt à examiner ensemble. Douze ans, cela nous reporte, si je ne me trompe, à 1884. Eh bien! je vous le demande, et je vous supplie de me répondre à cœur ouvert: qu’est-ce donc qui s’est passé d’extraordinaire au placître des Grands-Hêtres, le jour du Vendredi Saint 1884?
La question atteignit le vieux garde comme un coup de poing en pleine poitrine. Il se cramponna des deux mains au rebord de la table et, les lèvres tremblantes, la langue pâteuse, bredouilla:
--Le placître des Grands-Hêtres... Le Vendredi Saint...
Mais, par un violent effort sur lui-même, il se ressaisit:
--Quelle histoire est-ce là, monsieur le maire?
--Je suis monté chez vous pour l’apprendre de votre bouche, Bertrand. J’ai la certitude qu’elle renferme le secret de tous ces incendies et qu’elle seule peut nous mettre sur la trace des vrais coupables... Au nom de la forêt martyrisée, au nom des cinq ou six cents arbres qui agonisent là-bas, faites appel à vos souvenirs, je vous en conjure, et parlez!
Le vieillard eut une seconde d’hésitation, glissa un regard oblique vers la fenêtre qu’illuminait d’un rapide éclat quelque nouvelle poussée des flammes lointaines, et, finalement, répondit:
--Je regrette beaucoup, monsieur Hernoy, mais, avec la meilleure volonté du monde, il m’est impossible de vous donner satisfaction.
Pour bien marquer que toute insistance serait superflue, il faisait déjà le mouvement de se lever quand une voix, derrière lui, le cloua littéralement sur son billot.
VII
--Alors, Bertrand Rouzès, ce sera donc à moi de parler.
Jozon Skan venait de surgir à l’improviste de sa cachette.
--Toi! D’où sors-tu et de... de quoi te mêles-tu? bégaya le forestier, dont la face avait blêmi.
Très calme, en apparence, le jeune homme riposta:
--Ma foi, j’arrive des Grands-Hêtres, comme ces messieurs; et, puisque vous ne savez plus, dites-vous, ce qui s’y est passé, voici de cela douze ans, jour pour jour, eh bien! je vais, avec votre permission vous le remémorer.
--Comment le connaîtrais-tu, toi qui n’es parmi nous que depuis quatre ans?
--Ce n’est pas sans motif, peut-être, qu’on nous répute, nous autres sabotiers, pour avoir des accointances avec les Esprits des arbres... J’ai quelquefois écouté ce que raconte, la nuit, à ses voisins du placître le dixième hêtre à gauche, celui qu’on nomme, je crois, le «hêtre aux fourmis».
L’effet de ces derniers mots sur le garde fut terrifiant. Il fondit, comme au contact d’un fer rouge:
--Non!... Tu ne diras pas... Je ne veux pas!
--Il le faut, Bertrand Rouzès; on ne peut pas vous laisser mentir plus longtemps contre Dieu, contre votre fille. C’est maintenant le tour de la vérité.
--Par pitié, Jozon!
--Est-ce que vous avez eu pitié, vous, lorsque le petit se traînait à vos genoux, dans l’herbe?
Le vieux, qui avait courbé le dos sous l’apostrophe, murmura:
--J’étais fou, Jozon, je n’étais plus moi...
Puis, avec la sombre résolution d’une bête traquée:
--Au moins que je vous explique, monsieur le maire... C’était une de ces années où toutes les calamités vous tombent dessus. Ma femme, malade depuis l’automne, se mourait. J’avais été contraint d’éloigner Jeanne, de la mettre en pension chez les sœurs de Callac. La maison était lugubre comme un cimetière à l’abandon. Dans le bois, ça n’allait pas mieux. Une horde de malandrins s’était abattue sur la contrée. Toutes les nuits, on saccageait, on pillait. Un matin de mars, je trouvai mes chiens sur le flanc: ils étaient empoisonnés. Enfin, j’avais deux vaches, ma femme ne se nourrissant plus que de lait... Une d’elles me fut volée, le 7 avril. L’autre... Ah! Jour de Dieu! s’écria-t-il, plût au ciel qu’elle eût été volée, elle aussi!
Ce fut le chef sabotier qui termina la phrase demeurée en suspens:
--L’autre, dans l’après-midi du Vendredi Saint, un petit vagabond des routes, vivant de charité, fut surpris par vous en train de la traire dans son chapeau.
--Oui, il avait profité de ce qu’elle paissait à l’attache, dans le placître des Grands-Hêtres... C’eût été aujourd’hui, il en aurait été quitte pour une paire de calottes. Mais, en ce temps-là! Et surtout cette année-là!... Mettez-vous à ma place, messieurs, après ce que je viens de conter...
--Je vois ça, dit Claude: Vous lui sautez à la gorge, n’est-ce pas? Il avait quel âge?
--Treize ans, treize ans de mendicité, d’insultes, de coups, de privations et de faim, gronda le chef sabotier.
--Je lui saute à la gorge, si vous voulez, reprit le garde, prêt désormais à toutes les concessions. Il roule à terre...
--Lait et tout, n’oubliez pas ce détail, Bertrand Rouzès, compléta Jozon Skan, car il est bon de savoir que, s’il fut empêché de boire sa traite avec les lèvres, il la but avec son corps et ses jambes, à travers les trous de ses haillons.
--Tu dis bien. Il roule à terre en répandant le lait, le lait qui était pour la malade, messieurs. J’avais mon fouet de chasse. Je vais pour le lever sur lui. Il crie je ne sais plus quoi...
--Il crie: «Vous ne me fouetterez pas... Je ne suis pas un de vos chiens, race de livrée!» Et vous lui répondez: «Non, tu es de ceux qui les empoisonnent, graine de bagne!»
--Peut-être, Jozon. Il se tortille si furieusement que ses guenilles me restent aux doigts...
--Non pas. Vous les avez bel et bien arrachées, Bertrand Rouzès; vous l’avez mis nu, nu comme un ver. Alors, lui, grelottant de froid, de honte et de peur, il s’est accroché à vos genoux, à votre veste, à votre barbe, partout où il a pu...
--En me labourant la figure avec ses ongles de louveteau, Jozon.
--Était-ce aussi dans le langage des loups qu’il vous hurlât au dire du hêtre: «Pour l’amour du Christ! C’est jour de Vendredi Saint... Ne me frappez pas! Sinon, la malédiction de Dieu sera sur vous comme sur le bourreau du Calvaire!»
--Bourreau du Calvaire, oui, messieurs, il me griffait en m’appelant bourreau du Calvaire!... A partir de ce moment-là, qu’est-ce que j’ai dit? Qu’est-ce que j’ai fait!...
Du revers de la main, il essuya les grosses gouttes de sueur qui lui perlaient aux tempes. Claude et moi, nous étions haletants. Le chef sabotier se pencha vers le garde:
--Vous avez dit, Bertrand Rouzès: «Puisque je suis un bourreau du Calvaire, je vais donc te donner, à toi, la place que tu mérites, celle du mauvais larron». Et vous ne vous êtes pas contenté de le dire, vous l’avez fait.
--Quoi? demanda fiévreusement le maire, énervé sans doute par la même angoisse tragique qui m’oppressait.
--Une chose, reprit Jozon Skan, une chose comme on n’en fait pas quand on est un chrétien baptisé ou, simplement, n’importe quel homme né d’une femme.
--Tu ne veux cependant pas dire qu’il ait eu le cœur de garrotter l’enfant à l’un des arbres, se récria mon ami.
--Allons! C’est à vous de répondre, Bertrand Rouzès, ricana le jeune homme, en touchant l’épaule du garde.
Celui-ci marmonna, le front baissé:
--Si, monsieur le maire... Je le liai avec la corde de la vache, et je m’en allai.
Une double exclamation d’horreur s’échappa de la bouche de Claude et de la mienne.
--Attendez, reprit le chef sabotier, impassible, il y a la suite... Bertrand Rouzès omet une circonstance essentielle: l’arbre en question n’était autre que le hêtre aux fourmis.
Le garde se dressa, l’œil hagard, le bras étendu:
--Je jure sur la tête de ma fille que je ne pensai pas en cet instant à la fourmilière.
--L’enfant non plus, Bertrand Rouzès, n’y pensa pas tout d’abord... D’ailleurs, il n’était guère en posture de penser à quoi que ce fut, excepté qu’il avait froid, qu’il avait mal, que la corde serrait dur, et que les gardes de votre espèce étaient bien méchants... Quand vous l’aviez crucifié là, c’était presque l’heure du soir, si vous vous souvenez, l’heure où les corbeaux regagnent leurs gîtes des bois. L’enfant les vit passer au-dessus du placître, par volées. Ils furent meilleurs que vous. Bertrand Rouzès, car ils ne s’attaquèrent point à lui... La nuit tomba, monsieur le maire, une nuit comme à présent, moins les flammes. L’enfant s’était engourdi, ne se rendait quasiment plus compte de rien. Or, voici qu’il rêva tout à coup que des milliers de petites démangeaisons grimpaient le long de ses pieds, de ses jambes...
--Assez! Jozon... Grâce pour nous, sinon pour le garde! implora Claude avec véhémence.
Bertrand Rouzès s’était appliqué les deux poings sur les oreilles. Moi, j’essayais en vain d’écarter de mes yeux l’obsédante image du hêtre, complice involontaire d’un tel forfait, où j’avais déchiffré, tantôt, la date énigmatique, sans soupçonner que je lisais une formule d’exécration gravée par un patient sur le poteau de son supplice. Le chef sabotier, cependant, repartait:
--Tranquillisez-vous, monsieur le maire. Les fourmis ne le dévorèrent pas tout entier. Les premières à table préférèrent à sa peau la crème de la vache à Rouzès, dont je vous ai dit qu’il s’était, sans le vouloir, englué le corps. A quelque chose malheur est bon... De même, sans leurs picotements, il se serait, je suppose, endormi du grand sommeil, pour à tout jamais. Elles le tinrent si bien éveillé que, lorsqu’elles lui pénétrèrent dans les narines, il poussa un de ces hurlements d’agonie...
--Tais-toi, Jozon! Je l’entends encore... gémit lamentablement le garde. Ma femme en eut un vomissement de sang,--l’avant-dernier. Je la laissai pour me précipiter au secours de l’autre... Il n’y avait plus personne auprès de l’arbre.
--Sauf les fourmis, Bertrand Rouzès... Oui, des chercheurs d’aubaine, des «malandrins», comme vous dites, avaient, par fortune, coupé les liens du mauvais larron avant qu’il fût trop tard... Et maintenant, si vous désirez connaître la fin de l’histoire, monsieur le maire, apprenez que ces braconneurs de rencontre emportèrent le garçonnet jusque chez une pauvresse de par là-haut, derrière Saint-Nicodème. La pauvresse eut la compassion de le recevoir dans sa hutte et de l’héberger, de le soigner, comme s’il eût été son propre fils. C’était la veuve d’un sabotier. Elle avait, comme toutes les femmes du bois, la science des herbes et de leurs vertus. Elle pansa ses plaies à vif. Il n’y avait eu de très entamées que les cuisses et les hanches... Le plus long à guérir, ce fut l’esprit. Pendant plus de deux années, _Job ar Merrien_, «Joseph des Fourmis», comme l’avait baptisé la vieille, vu qu’il avait oublié son nom comme le reste,--pendant plus de deux années, Job ar Merrien eut la tête presque aussi faible que celle d’un innocent... Mais, un matin d’avril qu’il avait accompagné à l’église sa mère nourrice, qui allait faire ses pâques, il arriva que le prêtre se mit à sermonner sur le crucifiement... Ce fut comme si la foudre lui eût traversé le front, monsieur le maire. Brusquement, il se rappela tout, le placître, le garde, le hêtre, les fourmis. Et là, devant le Christ, il jura son serment, foi de Joseph Broudic,--car du même coup il avait retrouvé son nom, son triste nom de misère,--que, du jour où il serait un homme, il ne s’écoulerait pas un Vendredi Saint sans que la forêt elle-même ne criât son crime à Bertrand Rouzès... Ce soir, c’est la troisième fois en trois ans qu’il se tient parole,--ajouta le chef sabotier, en montrant au loin, sur le ciel sanglant, la fantastique chevauchée des flammes.
A ce moment, la porte s’ouvrit. C’était Jeanne qui revenait des Pierres-Longues. Et, dans l’atmosphère de cauchemar où nous étions plongés depuis près d’une heure, son entrée fut comme la radieuse apparition d’une bienfaisante fée des bois, envoyée pour notre délivrance.
--Oh! pas un mot devant elle, Jozon! supplia le garde, à voix basse.
Mais déjà les traits du jeune homme s’étaient radoucis, et ce fut en souriant qu’il s’informa:
--Avez-vous mis en repos l’esprit de la vieille sabotière. Jeanne?
--J’ai fait du mieux que j’ai pu; tout de même elle se languit de vous... Il paraît que, les autres nuits, ça lui est égal de vous savoir dehors, mais pas la nuit du Vendredi Saint... Alors, si monsieur le maire n’avait plus besoin de vous...
Hernoy s’était levé. Très maître de lui, il dit du ton le plus naturel:
--Je comprends, Jozon, que ta mère nourrice ait quelque hâte de te revoir. Mais, avant que tu ne lui portes la bonne nouvelle, c’est le moins que je l’annonce à la principale intéressée...
Je le regardai, anxieux. Où voulait-il en venir? Par quelle aberration soudaine osait-il parler de «bonne nouvelle» dans cette maison, devant ces hommes, au sortir de l’épouvantable récit dont nous étions encore tout frémissants, et à la lueur des cinq cents torches vengeresses qu’une implacable Némésis forestière brandissait sous nos yeux et presque à notre face, dans la nuit?... En prononçant les derniers mots, il s’était rapproché de la jeune fille, de façon à se placer entre elle et le chef sabotier qui, instinctivement, s’était reculé jusqu’au mur.
--Pendant que tu trottais aux Pierres-Longues, devine, ma belle, de quoi nous causions ici?
Jeanne Rouzès inclina sur sa guimpe son visage sérieux, rosé par sa course nocturne, et que la fine coiffe carhaisienne ourlait d’une blancheur.
--Je n’aurais pas grand mérite à cela, monsieur le maire... La vieille des Pierres-Longues ne m’a pas caché que Jozon Skan faisait pour moi, ce soir, à Kerveltrec une chose que jamais sabotier n’a faite pour personne...
--Ah! Et laquelle donc?
--Braver, au péril de sa vie, pour l’amour de ma réputation, la justice des gens du bois, en vous révélant le nom du «cousin» qui, tous les ans, boute le feu au Barroz.
--En effet, Jeanne, reprit au plus vite Hernoy; mais je gage que la vieille ne t’a pas confié ce que son fils adoptif m’a chargé de demander à ton père en échange.
--Non.
--Eh bien! va lui dire que, puisque ton père l’accepte pour gendre, tu l’acceptes aussi pour mari.
--Oh! du profond de mon cœur! soupira-t-elle, en tournant vers Jozon Skan ses beaux yeux graves où des larmes montaient.
Avant que le chef sabotier eût eu le temps de se reconnaître, le maire lui avait poussé Jeanne Rouzès dans les bras. Il demeura une seconde devant elle, indécis et comme courroucé. En cette âme de sauvagerie et de passion les forces ennemies se livraient sans doute un assaut suprême. Brusquement, il laissa rouler sa lourde crinière d’or sur l’épaule de la jeune fille, lui étreignit la taille de ses deux mains et fondit en sanglots.
Claude, cependant, avait empoigné le garde par sa blouse:
--En route, Bertrand Rouzès! N’oublions pas que la forêt brûle et que notre place est au feu!...
VIII
C’est par une lettre de Claude Hernoy que s’ouvrent ces pages; c’est également une lettre de lui qui va les clore. Voici ce qu’il m’écrivait à la date du 25 avril, onze jours juste après notre émouvante arrivée à Saint-Servais:
«... Quant à la brûlerie du Barroz, vous pouvez dire: Paix à ses cendres! Je viens, ce matin même, lundi de la Quasimodo, de proclamer «unis par le mariage» Jeanne-Marie-Émilie Rouzès et Joseph Broudic, surnommé Jozon Skan. Le conjoint est porté dans l’acte comme exerçant la profession de garde-forestier au lieu-dit de Kerveltrec, en cette commune. Oui, celui qui s’était juré de détruire le Barroz a prêté, la semaine dernière, le serment de le protéger. Je n’ai pas craint de certifier aux propriétaires que, sous la gérance du jeune druide, comme vous l’appeliez, la forêt ne brûlerait plus. Et, sur cette assurance, ils ont accordé à Bertrand Rouzès une pension de retraite qui lui permettra de retourner en son pays de Carhaix planter ses choux. De sorte que, pour m’exprimer comme dans nos parages, tout le monde _sont_ contents. J’imagine que vous le serez autant que votre
»Claude Hernoy.
»_Post-scriptum._--Au nombre des arbres de haute futaie marqués pour tomber à la prochaine coupe d’automne se trouve, paraît-il, le «hêtre aux fourmis». _Amen_.»
Le Sonneur De Garlan
A Mademoiselle Sophie Godet.
I
C’est une vieille petite paroisse, là-bas, au fond du pays morlaisien, dans la direction de la mer, sur le versant méridional de la combe du Dourdu.
Une ceinture de collines l’enveloppe et l’isole. Elle est là, comme nichée dans un creux de verdure, à l’écart des routes passantes. N’était la pointe aiguë de son clocher, n’étaient surtout les gracieux carillons qui s’en échappent aux dimanches et jours de fêtes gardées, rien ne révélerait au monde son existence. Son joli nom de Garlan lui vient, à ce qu’il paraît, d’un vieux saint oublié dont vous chercheriez vainement la vie dans le Propre du diocèse.
De la mémoire même de saint Garlan il ne subsiste que ce dicton:
_An ôtro Sant Garlann A rê cleïer aour gant bleuniô lann._
Ce qui veut dire: «Monseigneur saint Garlan fabriquait des cloches d’or avec les fleurs de l’ajonc.» D’où il est permis d’inférer qu’il goûtait fort ce genre de musique et que les Garlantais lui doivent, pour une bonne part, la tradition des belles sonneries, qui est toute la gloire de leur bourgade.
Cette bourgade se compose, au total, de l’église, du presbytère, de l’école mixte, et d’un chapelet de maisons basses, égrenées autour du cimetière qui promène sur leurs antiques chaumes moussus l’ombre dense de ses grands ifs.
Dans l’une d’elles, que voile à demi une épaisse touffe de sureau, habitait, il y a quelque cinquante ou soixante ans, Agapit Quesseveur, plus souvent désigné par le sobriquet affectueux de Gapit,--abréviation de son étrange prénom.
Il avait commencé, tout adolescent, par entrer en apprentissage à Morlaix.
Morlaix,--la ville des cigarières,--est aussi, comme chacun sait, la capitale des tonneliers. Dans la profondeur des hautes bâtisses moyenâgeuses de la rue des Nobles ou de la rue des Archers se creusent des espèces d’arrière-cours où les sombres maçonneries qui les encadrent entretiennent une constante humidité de sépulcre et ne laissent pénétrer qu’un filet de jour spectral, tombé du mince hublot de ciel que découpent les toits en surplomb. Des ombilics, des scolopendres, de frêles fougères d’eau accrochent leurs végétations malades aux parois suintantes des murs. L’odeur aigre des vieilles murailles, entassées sur un dallage toujours gras d’une boue noirâtre, s’y mêle au moisi des siècles, au relent de décomposition qui s’exhale des caves souterraines, glaciales et putrides comme des égouts désaffectés.
Cinq, six années durant, Gapit Quesseveur avait besogné, en qualité d’apprenti tonnelier, dans une de ces basses-fosses, et déjà le bruit courait à Garlan qu’il allait recevoir une paie de compagnon,--avant même d’avoir atteint l’âge de la conscription,--lorsqu’un après-midi de septembre, vers l’époque de la Foire-Haute, on l’avait vu rentrer au village, en charrette, allongé sur une botte de paille et si différent de lui-même qu’il en était devenu méconnaissable. Vous eussiez dit son fantôme. Il avait fallu le descendre de la voiture et le transporter à bras jusqu’à son lit, comme un blessé, comme un moribond...
Longtemps il était demeuré dans l’impossibilité de se mouvoir, les membres travaillés d’un mal secret qu’une rebouteuse, mandée de Plougaznou, avait déclaré sans remède.
Cela lui était arrivé tout d’un coup, sans qu’il sût comment. Une nuit, il avait rêvé qu’on lui sciait les os et, le lendemain, il avait constaté avec épouvante que ni ses jambes, ni ses mains ne lui obéissaient plus.
Le sentiment unanime fut qu’il y avait du surnaturel dans son cas. Les gens de la ville avaient dû lui jeter un sort.
Sa mère, veuve, et qui de quatre enfants n’avait conservé que lui, le soigna du mieux qu’elle put, avec des onguents de bonne femme, des oraisons compliquées et des pèlerinages aux sanctuaires les plus réputés de la région, particulièrement à Notre-Dame du Rélecq dont elle balaya la chapelle, selon le rite, par trois lundis consécutifs.
Au bout de quelques mois de ce régime, et sa jeunesse aidant, Gapit Quesseveur se rétablit.
Il se rétablit, mais resta chétif et contrefait, la taille comme cassée en deux par le milieu des reins, les épaules déviées, le col infléchi en avant du torse,--objet d’étonnement et de commisération pour les personnes de son voisinage que déconcertait toujours un peu l’inquiétante anomalie de cette tête de jeune homme sur ce corps de vieillard.
Il fut des semaines sans se risquer hors du courtil familial: son infortune lui pesait comme une honte.
Le recteur lui apportait de temps en temps les consolations d’usage:
--Il n’est que de se soumettre à la volonté de Dieu, mon enfant.
Il hochait la tête, murmurait:
--N’empêche que je serai toujours un propre à rien.
Mais ce n’était pas cette pensée dont il souffrait le plus: il y en avait une autre, tout au fond de lui, qu’il n’eût jamais avouée, pas même en confession à l’article de la mort, et qui, la nuit, le tenait éveillé de longues heures à sangloter, sangloter sans fin, la face enfouie dans son traversin de balle d’avoine...
* * * * *
Peu à peu, cependant, il prit sur lui de sortir, de se montrer; et, pour n’être pas complètement à la charge de sa mère, «Gritta la veuve», dont les ressources étaient plus que modestes, il se procura quelques vagues besognes domestiques, comme d’éfibrer du chanvre ou de teiller du lin. Bientôt, s’aguerrissant, il porta ses services dans la bourgade, là où il ne s’agissait que d’un petit coup de main à donner. On le vit, à la forge, tirer le soufflet; chez le sabotier, affûter les tarières et les gouges; à l’église, cirer le chœur ou ranger les chaises autour des piliers, sous la direction de Jannou, le sacristain; mais surtout, les jours de baptêmes ou d’enterrements, doubler Justin Lissillour, le sonneur, pour carillonner les _Te Deum_ ou marteler les glas.
Les cloches lui étaient des amies et des confidentes: elles accueillaient sa peine et la berçaient, en l’étourdissant.
A exercer ainsi sa faiblesse, il lui sembla que les forces lui revenaient, il rêva d’une résurrection possible: l’espoir, le désir violent de la santé ranimaient ses énergies éteintes.
Un dimanche de juillet, il alla jusqu’à se faire beau, comme avant sa maladie, et parut à la grand’messe. Il crut remarquer, pendant l’office, qu’on ne le regardait plus avec les mêmes yeux de commisération. Ce fut chez lui plus que du soulagement, presque de l’orgueil.
Dans le cimetière, à l’issue de la cérémonie, il se mêla aux groupes des autres jeunes hommes, ses camarades d’antan, échangea des bonjours avec les figures de sa connaissance, s’enhardit à ne point détourner la tête lorsque les jeunes filles débouchèrent du porche pour se répandre parmi les tombes. Une d’elles, l’apercevant, vint à lui:
--Dieu merci, vous voilà sur pied, Gapit Quesseveur, dit-elle d’une voix joyeuse dont le timbre le pénétra jusqu’aux moelles.
--Oui, Jeanne-Louise, balbutia-t-il.
Ce fut tout ce qu’il put répondre. Il se tenait devant elle, pâle, la gorge sèche, tout son sang formant boule dans son cœur étranglé. Alors, Jeanne-Louise fut comme gênée, elle aussi, et, feignant de chercher quelqu’un des yeux dans la foule, elle jeta d’un ton rapide où perçait une légère nuance d’embarras:
--Puisque vous êtes bien à présent, si vous passez à notre porte, entrez boire un verre de cidre, n’est-ce pas, Gapit?
Il répondit pour la seconde fois:
--Oui, Jeanne-Louise.
Déjà elle s’éloignait par une allée transversale. Il vit son châle vert et sa coiffe blanche s’effacer derrière les ifs... «Puisque vous êtes bien à présent», avait-elle dit. Oh! comme il eût voulu courir après elle, la saisir par le bas de sa robe, lui crier, les mains jointes: «Ayez pitié, Jeanne-Louise! Il n’est pire souffrance que d’aimer!...»
II
Il avait connu Jeanne-Louise Mével sur les bancs du catéchisme; ensemble ils avaient fait leurs trois communions, et, bien souvent, sous le prétexte de chercher des nids, il l’avait accompagnée, avec d’autres fillettes du même parage, le long du chemin creux qui menait du bourg à la tenue du Kergoz où, depuis des générations, les Mével étaient fermiers.
Leurs deux pères avaient été liés d’une vieille amitié de régiment. Lorsque, à treize ans, Gapit avait perdu le sien, Pierre Mével, qui portait la croix à l’enterrement, avait proposé à la veuve de prendre l’orphelin chez lui, comme gardeur de vaches, si toutefois il se sentait du goût pour les travaux de la terre.
--Mais, voyez-vous, avait-il ajouté, il n’y a plus grand’chose à faire de ce côté-là, si ce n’est misérer. A la place de votre garçon, qui est intelligent et qui a de l’école, moi, j’irais en ville quérir un gagne-pain, sinon moins fatigant, du moins plus profitable.
A l’appui de son dire il avait cité l’exemple d’Yvon Scolan, «celui qui fut valet de charrue chez les Porzamparc». Un beau matin, le gaillard avait planté là le soc, secoué, à la lisière du champ, la glèbe de ses sabots, et joué des jambes vers Morlaix, muni des quatre sous qu’il avait en poche.
--Il y est aujourd’hui maître-tonnelier, possède pignon sur rue et de bon bien au soleil. Comme il était du cousinage de ma défunte femme, je peux, si vous en êtes d’avis, lui toucher un mot au sujet de votre garçon... La tonnellerie est un métier qui va toujours... D’ailleurs, qu’est-ce qui empêchera Gapit, son apprentissage terminé, de s’établir à Garlan? Dans un terroir à pommes, comme est le nôtre, ce n’est sûrement pas l’ouvrage qui lui manquera.
Ce dernier argument avait eu raison des répugnances de Gritta Quesseveur à se séparer de son fils. Gapit, lui, eût préféré paître, sa vie durant, les troupeaux de Pierre Mével, sans autres gages que la nourriture, pourvu qu’il lui fût accordé de la prendre à la même table que sa petite amie de catéchisme. Mais le fermier du Kergoz, gouverneur de la fabrique paroissiale, était un de ces hommes considérables dont on ne discute point les oracles, lorsqu’ils vous font l’honneur de s’intéresser à vous.
Séance tenante, il avait été décidé que l’orphelin s’expatrierait.
--Quand tu en seras à gagner tes trois francs par jour, repasse au Kergoz, lui avait dit Pierre Mével en guise d’au revoir:--si, à ce moment-là, tu aimes encore à dénicher les oiseaux, il y aura peut-être, par ici, une tourterelle pour toi.
Il avait suffi de cette phrase pour dissiper la mélancolie de Gapit Quesseveur. Il était parti, le cœur vaillant, son mince baluchon d’exilé sur l’épaule, roulé dans un mouchoir de coton bleu.
Il était parti... Et voici qu’il était de retour, hélas!... non pas lui, mais la ruine de ce qu’il avait été, et, qui pis est, une ruine où s’était enraciné, d’autant plus vivace, son premier, son unique amour d’enfant!...
Car il l’avait toujours aimée, éperdument aimée, cette Jeanne-Louise Mével, et c’était de l’aimer désormais sans issue qui faisait sa torture intime, son vrai mal. Jamais il ne les gagnerait, les trois francs par jour; jamais elle ne serait pour lui, la tourterelle du Kergoz.
Quelle apparence, en effet, que Pierre Mével?... Et pourquoi pas, après tout? Est-ce que, sans lui, sans son conseil funeste, Gapit Quesseveur ne serait pas, à cette heure, un homme comme les autres, mieux tourné et plus «capable» que beaucoup d’autres? N’était-ce pas sur les instances du fermier, et pour mériter Jeanne-Louise, qu’il s’était précipité au-devant de son mauvais destin? Alors!... On a beau régner en maître au Kergoz, il faut tout de même compter avec sa conscience de chrétien, et celle de Pierre Mével n’était certainement pas sans lui répéter: «Tu avais naguère promis ta fille à Gapit, comme une récompense; tu la lui dois aujourd’hui, comme un dédommagement.»
* * * * *
Ainsi ruminait l’infortuné, en regagnant le logis, après la scène du cimetière.
L’élan de Jeanne-Louise vers lui l’avait comme soulevé au-dessus de lui-même.
Non, décidément, tout n’était pas désespéré.
Eût-elle témoigné une joie si sincère de le revoir sur pied, comme elle avait dit, si, à son exemple, elle n’était demeurée fidèle à leurs sentiments d’autrefois? L’eût-elle prié à se désaltérer au Kergoz, ne fût-ce qu’en passant, si le spectacle de sa disgrâce physique lui avait inspiré quelque aversion?
Et, au surplus, pourquoi ne s’en irait-elle pas comme elle était venue, cette disgrâce? Pourquoi ne réussirait-il pas à la vaincre? Pourquoi ne redeviendrait-il pas la belle plante humaine, robuste et droite, qu’il était hier encore, avant que l’humidité des caves morlaisiennes n’eût aigri sa sève et noué ses rameaux? Qui veut peut. Et il avait une telle envie, une telle fureur de vouloir!...
En lui-même, il se jura:
«Le Gapit Quesseveur qui reprendra le chemin du Kergoz n’aura plus la tête sur le côté, ni le corps de travers.»
Le soir, Gritta disait à Philomène Jannou, la femme du sacristain, sa voisine:
--Écoutez-le!... J’ai idée que c’est la vertu de la grand’messe qui opère en lui.
Dans l’ombre odorante du sureau, devant le couchant doré que fauchaient des vols d’hirondelles, Gapit fredonnait en sourdine l’air du _jabadaw_ qui est la danse des noces au pays de Garlan.
III
A quatre ou cinq mois de là, dans le courant de l’hiver, comme le fils et la mère achevaient le souper au coin de l’âtre, un grêle tintement de clochette au dehors les fit tressaillir.
--Le Bon Dieu qui va chez quelqu’un, soupira la veuve en se signant.
Elle supputait encore chez qui ce pouvait être, quand, brusquement, la porte s’entrebâilla.
--Gapit! cria du seuil une voix qu’ils reconnurent aussitôt pour celle du recteur.
Effectivement, messire Guéguen, le desservant de la paroisse, se tenait sur le pas de l’entrée, revêtu de son surplis. Gritta s’empressa de lui épousseter une chaise, avec son tablier.
--Non, non, protesta-t-il, je ne m’assieds pas... Un mot seulement... Je viens d’administrer Justin Lissillour...
Le jeune homme ne put retenir une exclamation désolée:
--Quoi? Justin... Justin le sonneur?
--Oui... un coup de sang... C’était un excellent serviteur, mais il buvait trop: je lui avais toujours prédit qu’il finirait comme ça... Dieu lui a tout juste laissé le temps de se repentir et de te recommander à moi pour son successeur. D’après lui, tu es doué comme pas un pour les cloches... Ça t’irait-il de les avoir à sonner?
Avant que Gapit eût ouvert la bouche, sa mère avait déjà répondu:
--Pouvez-vous le demander?... Dites que jamais il n’aurait osé rêver une pareille bénédiction!
De fait, c’était l’avenir assuré.
Sans être lucrative, la fonction rapportait bon an mal an une pièce de quatre cents livres. Car, si les émoluments fixes étaient insignifiants, il y avait le casuel, il y avait surtout les quêtes à domicile.
«J’ai de quoi faire vivre un ménage», se dit Gapit Quesseveur, comme il rentrait chez lui, le surlendemain, après s’être essayé à sa première grande sonnerie pour les funérailles de Justin Lissillour.
Il fut très vite un incomparable sonneur. La souffrance avait affiné ses nerfs et comme éveillé en lui des sens d’artiste. Il s’était pris d’un culte pour ses cloches. Il conversait avec elles, comme avec des Esprits de l’air, s’initiait à l’âme multiple enfermée dans leur métal, s’appliquait en toute occasion à tirer d’elles des accords inentendus.
--Ne dirait-on pas qu’il les fait parler, et dans le langage des anges encore!... s’écriaient, aux jours de fêtes, les gens de Garlan, émerveillés.
C’était vrai à la lettre.
Mais, lorsque Jeanne-Louise Mével était de grand’messe, elles ne parlaient pas seulement, elles chantaient, elles s’égosillaient, elles s’exaltaient en un prestigieux épanouissement d’harmonies. La grosse cloche surtout, qu’on appelait le _Salve_, roulait des vibrations si pleines et si profondes qu’elles semblaient le bruit d’une mer aérienne, déferlant aux grèves de l’espace.
Ainsi Gapit Quesseveur, par les voix retentissantes du bronze, publiait à tous les vents le secret d’amour qu’il ne pouvait ni garder pour lui seul, ni partager avec un autre humain.
Adossé au mur du porche, sous les cloches encore agitées d’une ondulation serpentine, il demandait à Jeanne-Louise, quand elle sortait parmi ses compagnes, à l’issue de l’office:
--Avez-vous trouvé que c’était bien, aujourd’hui?
--Très bien, Gapit, admirablement bien, répondait-elle avec un joli mouvement de la tête qui ramenait dans l’esprit du jeune homme l’image de la tourterelle.
* * * * *
Le printemps arriva. Les premières verdures hésitantes tissèrent leurs trames encore fragiles aux cimes du pays boisé.
C’était l’usage de la paroisse que le sonneur fît dans la semaine sainte l’une des deux quêtes auxquelles il avait droit, celle qu’en raison du temps pascal on nommait «la quête des œufs».
Gapit Quesseveur s’était promis de renoncer à la sienne plutôt que de se présenter à son désavantage chez les hôtes du Kergoz. Mais, à se balancer pendant des mois, suspendu aux câbles des cloches, quelque chose de leur élasticité s’était comme insinué dans ses membres. Les nœuds de ses reins et de son échine s’étaient relâchés. Une sève vivante sourdait confusément jusque dans les parties les plus desséchées de son être.
Dès le lundi des Rameaux, il se mit donc en route; et, les trois jours qui suivirent, on ne rencontra plus que lui par les petits chemins accidentés, aux talus fleuris de jonquilles et de primevères, ou sur les sentiers frayés d’une ferme à l’autre dans le vert tendre des blés naissants. Il allait de seuil en seuil, partout salué d’une parole de bienvenue, partout comblé de rustiques offrandes.
Le jeudi soir, cependant, il n’avait pas encore approché du Kergoz. Plus d’une fois, il s’était arrêté au sommet des collines avoisinantes pour contempler, avec un singulier mélange de plaisir et d’angoisse, les fines cheminées anciennes, blanchies à la chaux, qui, pareilles à des «amers», dominaient la houle des jeunes feuillages. Il aspirait de toute son âme vers ce logis et, néanmoins, reculait sans cesse l’instant, pour lui si décisif, où il en franchirait la porte.
Enfin, le Vendredi Saint, il s’arma de courage.
Il faisait une matinée radieuse, exquisément tiédie par les haleines du large: un ciel délicat, où des nuages roses s’éparpillaient comme des pétales de fleur,--un vrai printemps de fiançailles.
Dans la cour du manoir, le sonneur croisa Jeanne-Louise, qui se dirigeait vers les étables avec un faix de luzerne mouillée entre ses bras nus, les manches retroussées au-dessus des coudes.
--Ah! c’est vous, Gapit, dit-elle.
Et, laissant glisser la provende qui s’étala comme un flot d’émeraude à ses pieds, elle le précéda dans la maison. Pierre Mével, assis à la grande table de la cuisine, déjeunait d’une tranche de pain de seigle, graissée de lard. Il essuya sa main droite à son genou et la tendit au visiteur:
--Bonjour, prononça-t-il. Prends place vis-à-vis de moi et mange... Toi, fille, apporte-nous du cidre frais.
Il en versa deux pleines écuellées.
--A ta santé, mon gars!... Je commençais croire qu’on ne te verrait plus au Kergoz!
Gapit, qui s’apprêtait à boire, redressa la nuque pour répondre:
--Ce n’est pas l’envie qui m’a manqué... J’ai eu beaucoup de chagrins, Pierre Mével.
--Oui, je sais... ta maladie... Tu n’as vraiment pas eu de chance! Nous le disions encore ces temps derniers, n’est-ce pas, Jeanne-Louise?
Cette allusion à sa «maladie», faite sur un ton d’apitoiement banal et devant celle qu’il aimait, blessa au vif la fierté du jeune homme.
Il protesta, presque avec véhémence:
--Je n’ai plus de mal nulle part et, pour la moisson d’août, je serai aussi gaillard que si je n’avais jamais été souffrant... C’est le recteur qui me l’a dit, ajouta-t-il plus doucement, non sans rougir un peu de ce mensonge.
--Dieu le veuille! articula le fermier. Et, après tout, il n’y a rien dont on ne puisse guérir, à ton âge.
Mais dans ses yeux se lisait l’incrédulité qui était au fond de sa pensée, et toute son attitude trahissait le mépris inconscient du campagnard robuste pour l’infirme.
Il y eut un silence pénible. La jeune fille, par compassion pour son ami d’autrefois, intervint:
--Ce qui est sûr, c’est que vous êtes le contraire d’un manchot. Jamais il n’y avait encore eu à Garlan de sonneur tel que vous. Cela, il n’y a qu’une voix dans la paroisse pour le déclarer.
Les prunelles de Gapit Quesseveur brillèrent d’un éclat reconnaissant.
--Oui, n’est-ce pas que mes cloches m’obéissent? s’écria-t-il.
--Comme des servantes, à la vérité.
Pierre Mével avait quitté son banc. On entendit grincer un battant d’armoire dans la pièce voisine. Quand le fermier reparut, il tenait entre ses doigts une pistole, un jaunet de dix francs, qu’il voulut déposer ostensiblement dans la paume du sonneur.
--Tu sais, il y aura la pareille pour toi à chacune de tes quêtes, fit-il avec une cordialité un peu emphatique.
Mais Gapit, au lieu d’avancer la main, l’avait fourrée dans sa poche.
--Hein?... Tu refuses?... balbutia le paysan, interloqué.
Le sonneur s’était levé. Par une tension farouche de sa volonté, les poings cramponnés au rebord de la table, il s’érigeait presque droit. Ses yeux dont le bleu gris s’était soudain foncé jusqu’au noir d’encre s’attachèrent ardemment sur la jeune fille.
--Jeanne-Louise, prononça-t-il avec lenteur, c’est de vous, de vous seule, que je requiers mes œufs de Pâques. Répondez-moi, s’il vous plaît, selon votre sentiment. Vous serez ou ma vie ou ma mort. Sans vous, rien ne m’est rien, et ce que je suis venu vous quémander, c’est vous-même. Dites-moi d’un mot, d’un signe, si c’est oui ou si c’est non.
L’héritière avait écouté ce discours, les lèvres entr’ouvertes, comme frappée de stupeur, n’osant comprendre. Chez Gapit Quesseveur, tous les ressorts de la machine humaine s’étaient arrêtés. Il attendait dans une immobilité tragique la réponse de la jeune fille. Enfin, n’en pouvant plus:
--Jeanne-Louise!... implora-t-il d’un accent de supplication passionnée.
Jeanne-Louise le regarda, défit, puis renoua d’un geste automatique les cordons de son tablier à ramages, et courut se cacher au bas bout de la maison, prise d’une sorte d’affolement subit, traquée par une mystérieuse épouvante...
Gapit Quesseveur gagna la porte, les jarrets vacillants comme ceux d’un homme ivre.
En retraversant la cour, il aperçut à terre, devant lui, la jonchée de luzerne que Jeanne-Louise, au moment de son arrivée, avait laissée choir. Dans son égarement, il en ramassa une poignée et se mit à la mordiller, à la mâchonner, tout le long de la route, comme ces insensés de la fable que le délire d’amour métamorphosait en bêtes.
IV
Le Samedi Saint, veille de Pâques, après les deux jours de funèbre silence par lesquels la chrétienté commémore le trépas du Rédempteur, les cloches, on le sait, reviennent de Rome avec une âme toute neuve pour sonner la grande allégresse de la Résurrection. C’est un retour impatiemment guetté par les gamins des bourgades bretonnes. On leur a conté que les mystiques voyageuses rentrent bourrées de dragées pontificales. Il n’est que de se coucher sur leur passage, le ventre en l’air, la bouche ouverte et les yeux clos, pour recevoir à la volée, en pluie de sucre, la manne qu’elles répandent avec leurs sons.
Aussi, bien avant l’heure sacramentelle, toute la polissonnerie de Garlan était-elle attroupée sur la place, épiant le départ du sonneur pour l’église. Garçonnets et fillettes l’acclamèrent dès qu’il se montra.
Du temps de Justin Lissillour ils n’avaient éprouvé que des déceptions. Les cloches avaient beau revenir de Rome, nulles dragées ne s’échappaient de leurs flancs. C’était apparemment que Justin Lissillour ne s’entendait pas à les faire tomber: il était trop vieux... Mais avec Gapit Quesseveur, on pouvait reprendre confiance: des averses de bonbonneries pascales allaient pleuvoir.
--C’est le jour de sonner ta plus belle sonnerie, hein, Gapit!
--Vous ne croyez pas si bien dire, les enfants, répondit le jeune homme en fendant la bande piailleuse qui se rua vers le cimetière sur ses talons.
Il souriait d’un sourire étrange et triste. Son corps semblait plus déjeté que de coutume, ses épaules, plus inégales, comme si l’ancien mal l’eût ressaisi. Quand il pénétra sous la voûte du porche, où pendaient les câbles désœuvrés des cloches, les galopins, déjà étendus de leur long sur le tertre des morts, lui crièrent d’une seule voix:
--Tire dessus! Tire ferme, Gapit!
Lui, cependant, ne faisait pas mine de vouloir commencer.
A leur grand étonnement, ils le virent qui, au lieu d’empoigner les cordes, s’engageait dans l’étroit escalier de la tour.
--Tiens! Pourquoi donc grimpe-t-il là-haut? demanda quelqu’un.
--Je parie que c’est pour mieux sonner, suggéra Dorik Mélégan, l’acolyte.
Ils écoutèrent les pas de Gapit Quesseveur monter, se perdre dans la sombre spirale de pierre. Peu après, sa silhouette se dessinait en noir à travers le balustre ajouré de la galerie des cloches, et tout aussitôt les trois battants entrèrent en branle.
Dorik Mélégan avait touché juste: ce devait être, en effet, pour mieux sonner que Gapit Quesseveur avait adopté cette manière nouvelle, car jamais, de mémoire d’homme, les oreilles des paroissiens de Garlan n’avaient ouï musique aussi miraculeuse. Cela tenait à ce point du prodige que le recteur lui-même avait interrompu la lecture de son bréviaire et déserté la tonnelle de son jardin pour venir, au milieu de la bourgade, béer à cet ensorcelant carillon.
C’était comme un chœur céleste déployant des milliers d’ailes immenses dans l’azur. Tout le cri de l’espérance humaine ressuscitée, tout l’alleluia de la création rendue à la lumière, à la chaleur, à l’amour, palpitaient magnifiquement sur le monde, en des accords à la fois puissants et doux, d’une amplitude et d’une suavité sans égales. Les commères, extasiées, ne savaient que joindre les mains sous le menton; messire Guéguen songeait:
--Feu Justin Lissillour ne m’avait pas trompé: il a décidément le don, ce Gapit! C’est aussi émouvant que le Cantique des Cantiques...
Mais à l’admiration succéda brusquement la peur.
L’hymne triomphale s’était changée en une sorte de plainte pesante, de gémissement solennel. Peu à peu, les coups s’assourdirent, s’espacèrent. Ils tintaient le glas, maintenant, un glas d’une tristesse inexprimable, lourd de larmes, tout gonflé de sanglots. Puis, il y eut une pause lugubre, suivie d’un vaste soupir d’agonie où l’on eût dit que l’âme de la grosse cloche s’exhalait.
Toute la bourgade en désarroi s’interrogea des yeux avec anxiété. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier? On eut le pressentiment de quelque chose de funeste, peut-être d’irréparable.
--Jannou, à la tour! à la tour! commanda messire Guéguen au sacristain.
Celui-ci hésitait; deux paroissiens de bonne volonté, le maréchal-ferrant et le charpentier, lui offrirent leur concours.
V
Pendant une dizaine de minutes qui parurent des siècles, on vit les trois ombres s’agiter confusément dans la chambre des cloches, sous les gueules de bronze encore frémissantes. Après quoi, Pennec, le charpentier, penché sur le rebord extérieur de la galerie, et les mains en porte-voix, cria:
--Monsieur le recteur..., montez..., montez vite!... Il est besoin de vous!...
Messire Guéguen s’élança vers le porche, aussi précipitamment que le permettait son âge et, pour la première fois de sa vie depuis qu’il était recteur de Garlan, escalada les quatre-vingt-six marches qui menaient au couronnement de l’édifice. Il était tout haletant quand il déboucha sur la plate-forme.
--Eh bien! Quoi? Qu’est-ce qu’il y a? Où est Gapit?
--Il y a qu’il a voulu se périr, le pauvre! Voyez, dit Jannou qui avait lui-même la couleur livide d’un cadavre.
Les deux autres s’écartèrent et découvrirent au prêtre le corps du sonneur, allongé sur le dos, la tête appuyée à l’un des contreforts de la flèche. La figure était toute marbrée de plaques bleuâtres: à la commissure des lèvres quelques gouttes de sang avaient perlé.
--Le malheureux! murmura messire Guéguen d’un ton où le blâme s’attendrissait de pitié.
--Le maréchal a été obligé de couper la corde de la grosse cloche presque au ras du levier,--reprit la voix dolente du sacristain... Le dommage n’est pas considérable, car elle n’était plus neuve, ajouta-t-il par manière d’excuse, dans la crainte sans doute que le desservant ne lui fît reproche d’avoir laissé détériorer le bien de l’église.
--Le maréchal ne pouvait pas donner une plus belle marque d’intelligence, dit messire Guéguen, non sans vivacité.
Il s’était agenouillé auprès du sonneur et, d’un doigt preste, avait dégrafé les vêtements, arraché le bouton de la chemise de chanvre, mis à nu la poitrine--d’où un papier glissa auquel personne ne prit garde.
--Aidez-moi à l’appuyer ici, contre cet arc-boutant.
Tous ces curés des campagnes bretonnes sont, par nécessité, médecins des corps en même temps que des âmes. A palper la dépouille inerte de Gapit Quesseveur, messire Guéguen avait eu la satisfaction de constater que la peau était encore tiède, que les vertèbres de la nuque jouaient normalement, que les muscles avaient conservé leur souplesse. Il s’empressa d’exécuter toutes les manœuvres prescrites en pareil cas.
Les autres le regardaient faire, immobiles et pleins d’un trouble superstitieux, persuadés en leur for intérieur que c’était là quelque opération de magie.
--Vous verrez qu’il va le rappeler d’entre les morts, chuchota le sacristain.
Et presque aussitôt, en effet, le travail de la résurrection commença.
Le frisson de la vie parcourut les traits du sonneur; les paupières battirent; la gorge eut une aspiration éperdue, comme pour boire d’un seul coup toutes les puissances régénératrices éparses dans le vent printanier.
--_Te Deum laudamus!_... proféra le prêtre, rayonnant.
Il tira de la poche de sa soutane un cordial qui ne le quittait jamais et en versa quelques gouttes entre les lèvres de Gapit.
Celui-ci ouvrit les yeux, les promena deux ou trois secondes au-dessus de lui vers les cloches dont l’airain grondait mollement à la caresse sonore de l’air vif, puis les referma d’un clignement brusque, sans doute terrassé par une nouvelle syncope.
--Il va falloir le descendre en douceur, dit messire Guéguen... Nous le sauverons, je l’espère.
Puis, s’adressant au sacristain:
--Çà, Jannou, est-ce qu’il aurait eu quelque contrariété au cours de sa quête, par hasard?
--Pas que je sache, monsieur le recteur.
--Quelle raison a-t-il donc pu avoir, selon vous, d’attenter ainsi à ses jours?
--Si vous voulez mon idée, fit à mi-voix le sacristain, Gapit, depuis que vous l’avez nommé sonneur, n’était plus naturel.
--Quoi? Qu’est-ce que vous avez remarqué chez lui de pas naturel?
Jannou se frotta le bout du nez:
--Son amour pour ses cloches, monsieur le recteur..., car elles étaient devenues les siennes, et non plus celles de la paroisse. Il ne parlait que d’elles, ne vivait que pour elles. Demandez-lui, s’il en réchappe, combien de fois je lui ai répété: «Gapit, tu te plais trop avec les cloches. Cela te portera malheur»... Les cloches, c’est comme les sirènes: qui leur donne son âme, leur livre aussi, tôt ou tard, son corps par-dessus le marché... Gapit Quesseveur refusait de le croire... N’empêche qu’à l’heure qu’il est, monsieur le recteur, sans vous, sans votre oraison...
--C’est bon, c’est bon, interrompit messire Guéguen. Pour un peu, à vous entendre, ce seraient les cloches qui auraient essayé de pendre le sonneur. Enfin, l’essentiel est qu’elles n’y aient pas complètement réussi... Veillez à la descente, mes braves! continua-t-il, en se tournant vers les deux artisans.
Ceux-ci soulevèrent Gapit, l’un par les aisselles, l’autre par les jambes, et, précédés du sacristain, qui n’avait pas négligé de s’emparer de la corde, ils s’engouffrèrent avec leur faix humain dans le noir de l’escalier. Le recteur se disposait à s’y aventurer derrière eux, lorsqu’il avisa, traînant sur le parquet, une enveloppe de lettre, tombée là comme un message d’en-haut. Il se baissa pour la ramasser. Elle était toute constellée de pains à cacheter multicolores et exhibait, au recto, en guise de suscription, cette formulette d’écolier:
Celui qui ce papier trouvera A Gapit Quesseveur le rendra, Et surtout point ne le lira, Sinon en enfer il ira.
--Voilà une défense riche de promesses, se dit le vieux prêtre. Enfreignons-la donc sans scrupule, malgré les foudres dont elle nous menace.
Et, joignant l’acte à la parole, il fit sauter les cachets.
Ce qu’il trouva, ce fut une de ces médiocres «images de première communion» où sont représentés des enfants bien sages et très endimanchés, s’agenouillant à la Table sainte pour y recevoir l’Eucharistie. Elle était fanée, jaunie, cette image, vieille déjà de près de douze ans;--mais, pour subsister encore presque intacte, de quels soins pieux n’avait-elle pas dû être l’objet! Au dos, une plume maladroite avait tracé, en des caractères d’une application laborieuse, cette dédicace: «A mon camarade de catéchisme (_sic_), Gapit Quesseveur, souvenir de nos Pâques». Et c’était signé: «Jeanne-Louise Mével, du Kergoz, paroisse de Garlan, arrondissement de Morlaix, Finistère.»
--Tiens! tiens! tiens!... se récria sur trois intonations différentes le recteur.
Ces quatre lignes, dans leur brève simplicité, venaient de lui en apprendre plus long que tous les radotages de cet imbécile de Jannou.
Ses regards allèrent de la petite image puérile au levier de la grosse cloche, veuf de sa corde; plongèrent à plus de cent pieds au dessous de lui dans le terroir onduleux, strié de vallons, bosselé de collines, dont il était le maître spirituel; s’attardèrent un moment sur les toits du Kergoz, reconnaissables, dans le fouillis des verdures, à leurs cheminées blanches, dorées de soleil; puis se perdirent au fond du ciel vaste, du jeune ciel velouté d’avril, tendu comme une soie immense sur les lointains resplendissants.
--Vos voies, Seigneur, sont impénétrables, murmura-t-il en inclinant sa toison de boucles grises où la tonsure luisait comme une fontaine parmi des saules.
Et, après avoir logé la précieuse enveloppe dans la ceinture de sa soutane, il descendit.
VI
Gapit Quesseveur fut pendant trois semaines entre la vie et la mort. Et, pendant trois semaines, Jeanne-Louise Mével ne bougea pour ainsi dire pas d’auprès du lit-clos où il se débattait en proie à d’effrayants accès de délire, suivis d’étranges torpeurs encore plus effrayantes.
Dès le samedi, sur le soir, elle s’était présentée chez Gritta la veuve.
--Je viens de la part de monsieur le recteur, avait-elle dit sans autre explication.
Et elle s’était installée à demeure au chevet de Gapit. Détermination qui ne parut singulière à personne dans la bourgade, puisque cependant l’homme de Dieu l’avait inspirée et que Pierre Mével lui-même, loin de s’en montrer mécontent, s’y associait, à sa manière, en attelant tous les seconds jours son tilbury vert-pomme pour aller à Morlaix quérir le docteur. Car, cette fois, on n’eut point recours à la rebouteuse de Plougaznou, ni non plus aux onguents variés des matrones, conseillères habituelles de Gritta.
--A d’autres maux il faut d’autres remèdes, avait déclaré Jeanne-Louise, dès l’abord, avec une autorité douce, mais ferme.
Sur le banc-dossier s’alignèrent de menues fioles aux étiquettes inintelligibles, que la jeune fille manipulait seule. Les élixirs contenus dans leurs flancs avaient-ils une vertu plus efficace que l’eau du Rélecq ou celle de Saint-Laurent-du-Pouldour? Ce qui est sûr, c’est qu’un matin,--un joli matin de mai, sentant la menthe et le chèvrefeuille,--la fièvre céda. Le médecin, après un rapide coup d’œil sur le malade qui reposait comme un enfant, annonça qu’on entrait dorénavant dans la période réparatrice.
Gapit Quesseveur était sauvé.
Tout Garlan, que le drame avait passionné, bien qu’il n’en soupçonnât point les vraies causes, tout Garlan poussa un soupir de soulagement, comme si les destinées de la paroisse eussent été liées à celles du sonneur. Mais nulle action de grâces n’égala en ferveur celle que Jeanne-Louise Mével entonna dans le secret de ses pensées.
Le docteur n’eut pas plus tôt pris congé qu’elle dit à la vieille Gritta, d’une voix qui s’efforçait de rester calme, mais où tremblotaient des sanglots:
--Maintenant que votre fils est hors de danger, il est plus que temps que je m’en retourne chez nous, où les choses du ménage sont un peu à l’abandon. D’ailleurs, Gapit ne tardera pas à recouvrer son entendement, et l’avis de monsieur le recteur est que je m’éloigne avant qu’il ne regarde autour de lui, de peur que, pour une raison ou pour une autre, la vue d’une étrangère dans la chambre ne lui donne une brusque émotion... Avec les malades de son espèce, il suffit d’un rien, et tout est à recommencer... Il ne faut même pas qu’il sache que je l’ai soigné, comprenez-vous? Ne prononcez pas mon nom la première... Il y a peut-être en lui des choses dont il n’est pas bon qu’il se souvienne trop vite. Laissez-le se chercher, se rappeler... Si, alors, il s’informe de moi, mais à cette condition seulement, vous lui remettrez, s’il vous plaît, la lettre que je m’en vais incontinent lui faire.
--Qu’il en soit selon votre volonté et celle de messire Guéguen, répondit avec componction l’excellente femme qui, depuis l’«accident» de Gapit, vénérait en l’héritière du Kergoz une incarnation de la bonté céleste, l’ange même du dévouement.
La burette d’encre et la plume dont le médecin se servait pour libeller ses ordonnances étaient sur la table. Jeanne-Louise tira de la devantière de son tablier la feuille de papier à bordure bleue qu’elle s’était procurée chez l’institutrice du village et, de sa main la plus posée, elle écrivit:
«Ceci, Gapit Quesseveur, est pour vous donner à connaître que, le lendemain du jour où je vous fis, sans le vouloir, une peine si grande, monsieur le recteur vint au Kergoz m’apporter l’image qui est sous ce pli. «S’il meurt, me dit-il, épinglez-la au mur près de votre bénitier, afin que, matin et soir, elle vous fasse souvenir de prier pour son âme. S’il survit, eh bien! votre cœur vous conseillera si vous devez la garder ou la rendre.» Merci à Dieu, vous survivrez, Gapit. Je vous la restitue donc. Ainsi me l’a conseillé mon cœur. Mais, après ce que vous avez souffert à cause de moi, le vôtre n’aura-t-il pas changé d’intentions? Selon ce qu’il vous dictera, je serai votre heureuse ou votre malheureuse servante.»
Et elle signa, en gros caractères, comme jadis, au temps de leurs amours enfantines:
»JEANNE-LOUISE MÉVEL, _du Kergoz, paroisse de Garlan_.»
* * * * *
Un quart d’heure plus tard, après une courte visite au presbytère, elle dévalait, vive comme l’espérance, la pente caillouteuse du chemin creux que, trois semaines auparavant, Gapit Quesseveur avait gravi comme un calvaire, l’âme triste jusqu’à la mort...
* * * * *
Cinq jours passèrent,--cinq jours longs comme des éternités pour l’attente angoissée de la jeune fille, cinq jours pendant lesquels tout son être flotta comme en dérive, ballotté entre la confiance et le doute... Si, pourtant, il n’allait plus vouloir d’elle, à présent! Si elle ne pouvait plus être à ses yeux qu’un objet d’horreur et d’exécration, après l’abominable péché qu’il avait failli consommer pour l’amour d’elle?...
A quoi Pierre Mével objectait en son verbe rude, tout pétri d’orgueil paysan:
--Il faudrait voir ça, par exemple, qu’un sonneur de quatre sous fût assez benêt pour garder rancune à l’unique héritière du Kergoz!...
L’argument, loin d’apaiser les craintes de Jeanne-Louise, les exaspérait.
--Ce benêt-là, songeait-elle, vous a dit naguère: «Je ne veux pas de votre argent!» Pourquoi ne me dirait-il pas aujourd’hui: «Je n’ai plus que faire de votre tendresse»?
Et ses affres la ressaisissaient de plus belle.
A la sixième aube, elle n’y tint plus.
--Il en sera ce qui sera, mais j’en aurai le cœur net.
Elle revêtit son châle à franges, comme pour un «pardon», ajusta sur ses cheveux, lissés en bandeaux, sa coiffe la plus fine dont les barbes palpitaient à ses tempes comme deux ailes, descendit l’escalier sur ses bas, pour ne donner l’éveil à personne dans la maison encore endormie, puis, ayant chaussé ses «claques» auprès du seuil, se dirigea d’un pas résolu vers le bourg.
Elle touchait à la mi-route, quand les premières notes de l’Angélus saluèrent le soleil naissant. En dévote «fille de Marie», elle se mit à réciter l’_Ave_; mais, subitement, les versets latins se figèrent à ses lèvres. Comme le samedi de malheur où Gapit avait tenté de se périr, la sonnerie matinale, ses claires volées à peine dispersées dans le ciel, venait, presque sans transition, de s’alourdir en glas.
Qui donc était mort à Garlan?
Une idée terrible, une idée folle traversa l’esprit de Jeanne-Louise.
--Seigneur Dieu! Pourvu que ce ne soit pas lui!...
Et il lui sembla que les coups funèbres tombant deux par deux lui tintaient fatidiquement aux oreilles:
--C’est lui!... c’est lui!...
Elle essaya de courir, aiguillonnée par une soif impérieuse de savoir... Mais ses jambes se dérobaient sous elle. De faiblesse elle dut s’appuyer au talus, le front moite, le sein battant. Et voici qu’elle n’eut plus envie de rien, sinon de mourir là, sur l’heure, afin que son corps fût joint à celui de Gapit et qu’on dît d’eux, comme dans la complainte d’«Isabelle Le Cam»:
Ils ont partagé la même fosse, S’ils n’ont point partagé le même lit...
Un bruit de pieds nus dévalant au galop vers elle vint l’arracher à sa prostration. Elle feignit de reprendre sa marche. Du fond de la ténèbre verte, toute criblée de gouttes de lumière, une petite forme humaine, pelotonnée dans son élan, déboula comme un lièvre. Pour un peu, le gamin buttait contre elle. Alors seulement, elle reconnut Dorik Mélégan, l’acolyte. D’une voix saccadée, qui s’étouffait dans sa gorge, elle lui demanda, à brûle-pourpoint:
--C’est moi que tu cherches? Gapit est mort?
Et comme l’enfant de chœur ne disait mot, ahuri, l’haleine coupée:
--Parle, au nom du Christ!... Parle!...
--Gapit? s’exclama-t-il enfin, avec un rire fendu de guingois dans sa face de pleine lune, saupoudrée de taches de rousseur,--Gapit? mais c’est lui-même qui m’envoie vous dire d’arriver, d’arriver vite... Et il n’est pas en volonté de mourir, non-da!... Celle qui a trépassé cette nuit, c’est...
Jeanne-Louise n’en écouta pas davantage. Que lui importait qui avait trépassé, du moment que Gapit Quesseveur était en vie et qu’il souhaitait de la revoir!
VII
--Vous êtes bien faraude pour un jour semainier, Jeanne-Louise.
Elle répondait vaguement de la tête aux propos des commères qui la bonjouraient d’un côté à l’autre de la place. Encore qu’elle eût ralenti son pas, elle avait l’air de glisser au-dessus du sol, soulevée comme par un fluide.
La porte des Quesseveur baillait toute large, à l’extrémité du courtil, foisonnant d’herbe folle, ou, comme un blanc bouquet de mariée, le sureau déjà fleurissait. Près de franchir le seuil, la fille du Kergoz s’arrêta défaillante, prise d’une sorte de vertige de toute l’âme, dans l’émotion de cette minute suprême. Mais, avec la mystérieuse divination des malades--et des amoureux,--Gapit avait pressenti son approche.
Il appela comme en songe:
--Jeanne-Louise!...
Elle entra.
Un rayon de soleil, filtré par l’écartement des rideaux de grosse percaline qui garnissaient la fenêtre, sabrait d’une étincelante lame d’or la pénombre religieuse du logis. Des flammes roses s’allumaient de-ci de-là dans les luisants des vieux meubles. La chanson discrète d’un rouet décelait seule la présence de Gritta la veuve, dans l’angle le plus obscur de la pièce, là où s’entassaient, en hiver, les fagots d’ajonc.
De son lit, Gapit tendit la main à Jeanne-Louise, qui la pressa légèrement. Ce furent, en cet instant solennel, toutes leurs effusions. L’héritière s’assit sur le banc-dossier où elle avait passé tant de veilles, expié tant de remords, agité tant de rêves. Elle n’osait attacher ses yeux sur Gapit. Lui, en revanche, l’enveloppait, la couvait tout entière du regard profond et chaud de ses prunelles pâlies. Et il y avait entre eux un silence plein de choses ineffables, une communion enchantée.
Le jeune homme, à la fin, prit la parole:
--Ainsi, murmura-t-il d’un ton si faible qu’on eût dit un souffle, ainsi, c’est vrai que tu consens à être mienne?
Instinctivement et sans effort, il revenait avec elle au tutoiement de leur enfance. Elle répondit, les paupières toujours baissées:
--Oui, Gapit.
Il respira longuement; puis, après une pause:
--Et tu n’auras pas honte de moi, infirme, maléficié..., plus maléficié encore, peut-être, qu’avant le... le retour des cloches?
Elle dit avec une assurance tranquille, et en le dévisageant bien en face, cette fois:
--Non, Gapit.
--Tu es une brave, Jeanne-Louise Mével, comme il y en a peu.
Et, la voix vibrante d’une énergie concentrée, il continua:
--Mais je peux te le dire maintenant: grâce à toi, Jeanne-Louise, il sera aussi sain, aussi droit..., oui, aussi droit, tu m’entends, que le plus fier luron de la paroisse, celui qui, le soir de tes noces, mènera le jabadaw avec toi sur l’aire à battre du Kergoz!...
Elle avait levé vers lui des yeux inquiets, se demandant s’il ne parlait pas encore dans le délire de la fièvre.
Il pénétra son sentiment.
--Tu crois que je divague, ou que je débite un conte de fées. C’est pourtant la vérité vraie. Je sens bien que, depuis un mois, mon corps n’est plus le même. Je suis comme si l’on m’avait mis des ressorts tout neufs, à la place des autres qui étaient cassés... Tiens, pas plus tard que la nuit dernière, j’en ai fait l’épreuve. Pendant que ma mère dormait, je suis descendu de mon lit et, sur ce banc où te voilà, je me suis campé tout debout... Juge de ma joie: je n’étais plus noué; j’avais les membres aussi souples qu’un poulain de chez toi... Et comment cela est-il advenu? Par toi, Jeanne-Louise, parce que j’ai voulu mourir à cause de toi... Là où j’allais chercher la mort, tu m’as fait retrouver la vie, toute la vie, Jeanne-Louise, comme au temps où je te dénichais des oiseaux dans les arbres du Kergoz... Vois plutôt!
D’un mouvement brusque il s’était dressé sur son séant et, avant que la jeune fille, stupéfaite, eût pu tenter un geste pour le retenir, il était assis auprès d’elle, sur le banc-dossier, habillé du tricot de laine et du pantalon de bure qu’il avait lui-même tirés de l’armoire, à l’insu de Gritta, dans la nuit.
La crise meurtrière dont il achevait de sortir victorieux l’avait, en effet, labouré, retourné, renouvelé, transfiguré de fond en comble. Des ruines de l’ancien Gapit, un Gapit intact avait surgi, hâve encore et décharné, mais d’aplomb, avec la mine fière d’un jeune lutteur qui viendrait de promener autour de l’arène le mouton, prix du combat.
Jeanne-Louise qui n’osait en croire ses yeux lui souriait, muette, pétrifiée. Il se pencha sur elle et, la serrant contre lui d’une étreinte ardente:
--Tu as fait ce miracle, douce jolie!...
--Il n’y a de miracles que de la part de Dieu! lança du dehors, par la porte ouverte, une voix semi-joviale, semi-bougonnante. C’était messire Guéguen qui, renseigné par Dorik Mélégan, s’offrait, à l’issue de sa messe basse, le plaisir de contempler son œuvre, en surprenant ses deux catéchistes d’autrefois dans leur premier tête-à-tête de fiancés.
* * * * *
Au prône du dimanche suivant, qui était le troisième dimanche d’avant la Pentecôte, les gens de Garlan furent officiellement avertis qu’«il y avait promesse de mariage entre Agapit Quesseveur, du bourg, et Jeanne-Louise Mével, de la tenue du Kergoz».
--Les personnes qui connaîtraient quelque empêchement à cette union, ajouta le recteur, selon la formule canonique, sont dans l’obligation de nous le révéler, sous peine d’encourir les foudres de l’Église.
Il ne se trouva pas d’empêchement valable, paraît-il, car c’est de la bouche du propre fils de Jeanne-Louise Mével et d’Agapit Quesseveur qu’ont été recueillis, en terroir morlaisien, les détails de cette véridique histoire.
La Barrique D’Or
A Théophile Deyrolle.
I
C’était en pleine saison de la sardine, un soir de juillet. Les barques rentraient une à une, tournaient le musoir du môle et, dans un ébrouement sonore de voiles brusquement abattues, venaient se ranger le long des quais de l’arrière-port, en s’étirant comme des bêtes lasses à l’heure accoutumée du repos.
Ces retours de pêche, durant les mois productifs, sont la fête quotidienne et pourtant toujours nouvelle des petites cités de la mer. Comme dans les villes de l’intérieur on se transporte à la gare pour voir passer les trains, ici l’on se donne rendez-vous sur la cale pour assister à l’arrivée des bateaux. C’est un spectacle dont on ne se rassasie jamais. Il a quelque chose de joyeux et de solennel tout ensemble, de majestueux et de captivant. On dirait d’une caravane immense, d’une espèce de fantasia nautique, somptueusement bariolée, évoluant, aux derniers feux du soleil, sur la tranquille splendeur des eaux. Les larges misaines, rougies au tan, s’enflamment comme des pourpres, les focs et les trinquettes irradient comme des boucliers, les filets, bleus ou mauves, séchant le long des mâts, semblent des écharpes aériennes, piquées à des pointes de lances, et il n’est pas jusqu’aux dures faces boucanées des matelots qui, magnifiées par le couchant, n’évoquent les héros des grandes flibustes, la race ardente des conquistadors.
L’accostage terminé, lorsque les chaloupes déversent à terre leurs myriades de poissons étincelants, les femmes qui les empilent à mesure dans des corbeilles ont l’air de brasser un butin barbare, une féerique provende de nacre, d’émeraude et de saphir, échappée de quelque conte des Mille et une Nuits.
* * * * *
Ce soir-là, il y avait des ribambellées de monde sur les quais. Les filles surtout étaient en nombre. La marée montante ayant coïncidé avec la clôture du travail de jour dans les usines, des bandes de «friteuses» allaient et venaient, se tenant, comme à leur habitude, par la taille, la hanche provocante, l’œil égrillard et le parler gras. Presque toutes avaient, parmi les pêcheurs, qui un frère, qui un «promis», dont elles guettaient le débarquement, pour regagner en leur compagnie les quartiers pullulants de la haute ville. Leurs sandales de bois cliquetaient sur le granit visqueux, diamanté d’écailles; leurs appels, leurs éclats de rire, leurs quolibets jetés à plein gosier se croisaient dans l’air vibrant.
Cent vingt, cent cinquante chaloupes avaient défilé, accueillies de questions ou de lazzis, quand, à l’approche de la cent cinquante et unième, une rumeur s’éleva, grandit, se propagea de groupe en groupe à travers la foule. Il était arrivé quelque chose à bord de l’_Espère-en-Dieu_...
Quoi? on ne savait pas très bien, mais ce devait être grave... Des deux matelots de l’équipage, l’un, disait-on, était à moitié mort, et l’autre ne valait guère mieux... Le patron avait le crâne fendu... Seuls, le novice et le mousse étaient à peu près intacts,--et encore!...
Bref, un hôpital flottant.
Et les suppositions, les conjectures pessimistes de pleuvoir.
--Sûr qu’ils auront eu un attrapage avec les Gâvrais!...
--Ou avec les thoniers de Groix... Ils s’imaginent que la mer est à eux, ces Grésillons!
Désir Fauquet,--un second-maître retraité qui avait gardé sur le cœur l’amertume de Fachoda,--émit l’hypothèse, tout de suite préférée, d’un conflit international:
--Vous verrez que c’est quelque rôdeur anglais qui leur aura tiré dessus.
Les têtes sont chaudes à Concarneau, ce petit Marseille de l’occident. Déjà l’on parlait de barricader les portes de la Ville-Close où fume encore, après quatre cents ans, le souvenir des guerres de la Ligue... Du moins décida-t-on d’avertir le syndic de la marine. Et l’on attendit...
II
L’_Espère-en-Dieu_, cependant, s’amarrait à l’un des anneaux du môle. Tout n’était pas fiction dans les bruits qui l’avaient devancé. Il ne ramenait pas de cadavres, non; mais, à n’en pas douter, il y avait de fortes avaries humaines...
Ce fut le patron qui se hissa le premier à terre.
Il avait une oreille déchirée, les pommettes boursouflées, crevassées et violacées, comme de vraies pommes, la vareuse en lambeaux. Un mouchoir, tordu en compresse hâtive et imbibé d’eau de mer, lui bandait les deux tiers du front.
Il fonça, tête baissée, dans les curieux:
--Arrière, tas de veaux!... Place!
Le syndic, accouru, tenta de lui arracher des explications:
--Eh bien! quoi, Tostivin?... Qu’est-ce qu’il y a eu?... Vous vous êtes donc cognés?...
--Vous pouvez le dire, grogna le sardinier en bousculant quatre ou cinq spectateurs. Chacun en a pris pour son compte... Oh! mais, continua-t-il avec un accent de défi, l’affaire n’est pas terminée... Je n’en démordrai pas... Ils veulent qu’on aille chez le commissaire: on ira chez le commissaire!...
--Qui? ils?
--Crotte!... Qui voulez-vous que ça soit sinon ces deux andouilles?
Il désignait du geste, au-dessous de lui, les deux matelots demeurés dans l’embarcation, et qui, penchés sur un seau, ne montraient que l’envers de leurs personnes.
Puis, les apostrophant:
--Hé, Miroux!... Hé, Tréfentec!... Est-ce que vous y êtes, enfin?... C’est pas le moment de caler, peut-être!...
Les deux hommes secouèrent leurs nuques dégouttelantes.
Oh! Ils n’avaient ni l’un ni l’autre l’intention de caler... Ce qui était dit était dit... Seulement, nom d’une chique! encore fallait-il leur donner le temps de se débarbouiller un peu...
Le fait est qu’ils en avaient joliment besoin! Ils n’étaient que plaies et bosses, la figure marbrée d’ecchymoses, le nez tuméfié, la peau zébrée de sillons sanglants que l’ablution saline devait irriter à vif.
--Ah çà! intervint pour la seconde fois le syndic, qui diable est-ce qui vous a tous mis en cet état?
Mais sa voix fut couverte par celle de Tostivin, pestant contre les lenteurs visiblement calculées des deux matelots.
--Comme si vous ne vous frotteriez pas aussi bien le cuir après, capons que vous êtes!... Tant pis! Si vous ne venez pas, moi je vais.
--Minute! On y va, sacrédié! bougonnèrent-ils sans grande conviction, tout en s’essuyant le visage dans les voiles que le novice et le mousse achevaient de carguer.
Rappropriés à la «six-quat’-deux», ils gravirent les échelons d’accès.
--En route! fit Tostivin.
Ils lui emboîtèrent le pas. Non plus que leur chef de file, ils ne paraissaient d’humeur à se répandre en confidences, et la foule, déçue, allait être condamnée à se disperser sans avoir rien appris, quand, à la faveur du remous creusé par les trois pêcheurs, une «friteuse» qui, depuis quelques instants, jouait des coudes pour tâcher de les joindre parvint à se couler jusqu’à Joachim Miroux.
C’était Léontine Capdevert, sa promise. Ils n’«espéraient» que d’avoir touché le gain de la saison pour se mettre en ménage. Même qu’ils avaient retenu leur logement, à partir de la Saint-Michel, dans la maison qui est avant l’atelier Deyrolle, sur le chemin de Beuzec-Concq...
Elle avait agrippé par le bras le jeune marin qui ne témoignait aucun enthousiasme de cette rencontre; et, le regardant sous le menton:
--Ce n’est pas pour te flatter, mon cher, mais ce que tu as l’air d’une vilaine viande de boucherie!...
Il ne releva pas le compliment, se contenta de répondre, l’esprit absent, tout à son idée:
--N’empêche que nous avons la vérité avec nous, moi et Gab Tréfentec... Et, jusque devant le commissaire, j’en donnerais ma tête à couper...
--Tu peux en parler, de ta tête!... Si ça n’est pas une abomination!... Vous étiez donc archi-soûls d’eau-de-vie, que vous vous êtes entre-tués comme ça?
--Non, c’est à cause d’une barrique d’or que c’est venu.
Une barrique d’or!... De stupeur, la Concarnoise lâcha le bras du matelot, de quoi celui-ci profita sur-le-champ pour courir après ses compagnons qui, pendant ce colloque, l’avaient distancé. Si bien qu’à toutes les questions dont elle fut immédiatement assaillie Léontine Capdevert ne put répondre qu’une chose: c’est qu’il y avait une barrique d’or dans l’histoire.
C’en fut, du reste, assez.
Le propos vola de bouche en bouche, merveilleux oiseau de chimère, enrichi, à chaque essor, d’un plumage plus ample et plus éclatant. Un des caractères spécifiques de l’imagination occidentale, c’est, en même temps que sa mobilité toujours en éveil, son extraordinaire puissance de réalisation. Ces simples mots: «une barrique d’or» agirent dans les cerveaux à la manière d’un précipité, suffirent à y déterminer une nouvelle cristallisation idéale. Adieu, les Gâvrais et les thoniers de Groix! Le second-maître Fauquet, lui-même, ne s’obstina pas davantage dans la hantise anglaise, et les portes de la Ville-Close, rouillées depuis des siècles sur leurs gonds, demeurèrent paisiblement ouvertes, comme celles du temple de Janus. La barrique d’or! Il n’y en avait plus que pour la barrique d’or!...
Vous eussiez juré que les gens la voyaient, l’entendaient rouler pesamment devant eux, retentissante de tous les trésors enfermés dans ses flancs, et que c’était elle qu’ils escortaient comme en triomphe, tandis que, délaissant les quais, désormais sans charme, ils refluaient en houles vers la place où, dans l’ombre des ormes, allongée par le soir, se dressaient les bureaux du Commissariat de l’inscription maritime, le principal monument de Concarneau, avec le laboratoire des pêches et le vivier aux langoustes.
Surpris de cette invasion soudaine de badauds, les boutiquiers, en train d’accrocher leurs contrevents, écarquillaient les yeux, s’informaient:
--Mais, qu’est-ce qu’il y a aussi donc?
--Comment? Vous ne savez pas?... Une barrique d’or, monsieur Pouliquen!... Ceux de l’_Espère-en-Dieu_ qui ont trouvé une barrique d’or!
--Pas possible!...
--C’est si vrai qu’ils sont en ce moment au commissariat, à faire leur déclaration.
--Une barrique d’or, que vous dites?... Vous ne confondez pas avec une barre d’or?
--Non, non, une barrique... ce qui s’appelle une barrique...
--Vous l’avez vue?
Vue? Pas à proprement parler, mais, mon Dieu, c’était tout comme, puisqu’on tenait la chose de Joachim Miroux, lequel n’aurait pas été mentir à sa bonne amie, n’est-ce pas?...
D’autres survenaient, plus affirmatifs:
--Elle est dans le bateau, savez-vous?... C’est pour ça que le novice et le mousse n’ont pas débarqué, qu’ils sont restés de faction à bord.
Et, le mirage opérant avec une vertu croissante, les détails se précisèrent. On donna les dimensions de la barrique, on en évalua la jauge. Bientôt on fut même quasiment fixé sur les circonstances dans lesquelles s’était faite la trouvaille. C’était Joachim Miroux, paraît-il, qui en ramenant son filet avait senti une résistance, comme d’un corps lourd. Alors, il avait crié Gab Tréfentec pour lui prêter la main en douceur; et la barrique avait émergé. Par exemple, ça n’avait pas été commode de l’arrimer dans la chaloupe. Elle pesait le tonnerre de Dieu, vous pensez!... Mais aussi quelle stupéfaction--et quelle jubilation,--quand le patron avait fait sauter la bonde!... Ils s’attendaient à voir jaillir n’importe quoi de liquide, de l’eau-de-vie, du tafia, mettons, si vous voulez, du vin des îles, à moins que ce ne fût tout bêtement du pétrole, comme l’autre année, à Penmarc’h, où tout le pays eut la colique d’en avoir bu... Eh bien, non! ce qui avait coulé, ç’avait été de l’or, du bel or fauve, clair et tintant, un ruissellement de jaunets!...
--Des piastres, je gage, ou encore des roupies, suggérait le _cap’taine_ Guével, un ancien long-courrier qui, ayant bourlingué sur toutes les mers, se piquait de connaître les noms des monnaies dans toutes les langues.
Et il ajoutait, à l’ébahissement de son auditoire:
--La roupie, à elle seule, vaut près de quarante francs de France.
Pour lui, l’aventure ne présentait rien que de très normal. Pareille aubaine était arrivée vingt fois, non pas à lui, malheureusement, mais à des «collègues» avec lesquels il avait fait les «quatre cents coups», dans sa jeunesse, et qui s’amusaient à frire les louis à la poêle, pour les lancer aux gamins... Ces découvertes-là, selon lui, s’expliquaient «mathématiquement». N’allait-on pas, un temps fut, chercher des tonnes d’or aux Amériques, comme on va aujourd’hui chercher des barils de rogue en Norvège? Et ce qu’il en sombrait, de ces navires d’alors, mal gréés, mal montés, mal gouvernés! Tenez, pas plus loin qu’à Vigo, sur les côtes d’Espagne, il y a toute une flotte ensablée dans les fonds; des richesses immenses dorment là, perdues à trois cents brasses;--un cimetière de milliards, de quoi fournir des rentes de roi aux mariniers de tout le Ponant. Qu’une de ces vieilles carcasses enfouies se disloque, crac! la cargaison, «soulagée», fiche le camp; les courants vous la cueillent, vous la drossent, et, comme il y en a plus d’un, de ces courants du Golfe, qui porte vers le noroît, vous concevez que, si par chance vous jetez le filet au bon moment... Voilà! Ça n’était pas plus malin que ça, l’histoire de l’_Espère-en-Dieu_.
La démonstration était si convaincante et, comme disait le _cap’taine_, si «mathématique», qu’il ne fit plus doute pour personne que la barrique d’or «sauvetée» par Miroux ne provînt en droite ligne des galions de Vigo.
Quant à la bataille qui s’était livrée autour d’elle, il n’était pas besoin d’être grand clerc pour en deviner les motifs: discussions de partage, évidemment. On savait Tostivin rapace: les sous lui collaient à la peau des mains. A plus forte raison, les pièces d’or.
--Vous verrez que, sous prétexte qu’il est le patron, il aura prétendu s’adjuger la moitié du gâteau.
--La moitié?... Oui, le tout donc!...
III
Pendant qu’on épiloguait ainsi sur leur cas, les trois hommes franchissaient le portail, solennel comme un porche d’église, au-dessus duquel s’étalait, flanqué de deux ancres peintes, le large écriteau du commissariat.
Une antichambre réservée au public précédait les bureaux. C’était une pièce vide et triste; aux parois lépreuses des murs s’effiloquaient des débris d’affiches officielles; le parquet boueux, humide de l’égouttement des sabots-bottes, maculé de taches brunâtres par le jus des chiques, sentait la saumure et le champignon pourri.
Près de la fenêtre, le gendarme de planton, Moreau, que les friteuses avaient surnommé Joli-Cœur, sommeillait à demi sur une chaise, le képi dans les jambes et la tunique déboutonnée.
L’entrée des trois compères lui fit ouvrir un œil, puis l’autre.
--Il n’y a personne, grommela-t-il avec un bâillement. Vous ne retiendrez donc jamais que les bureaux sont fermés à cinq heures!
--C’est que..., risqua Tostivin.
Moreau, dit Joli-Cœur, s’apprêtait à le balancer, lui et ses acolytes; mais il n’eut pas plus tôt remarqué leurs trognes bouffies, bleuies, tailladées, sanguinolentes, que, se laissant retomber sur sa chaise, il s’esclaffa:
--Ah bien! mes cocos...
--Oui, acquiesça le patron, à la fois humilié et enhardi, on s’est salement astiqué... Est-ce que, malgré que ça soit fermé chez vous, on ne pourrait pas voir le commissaire?
--Le commissaire... ha! ha! ha!... Il est à sa manille, le commissaire... ho! ho! ho!
Et, entre deux hoquets:
--Mais ça serait péché qu’il manque ça!... Vous êtes trop mignons, les agneaux!... Je cours le chercher.
Il rajusta ses grègues, se reboutonna va comme je te pousse, et disparut dans une ruelle de traverse, toujours pouffant.
Sur le pourtour de la salle régnait un banc de bois, usé, lustré par des générations de «clients».
--Ma foi, assiettons-nous toujours, fit Tostivin.
Et, prêchant d’exemple, il s’installa, le dos à la fenêtre, tandis qu’à l’autre extrémité s’affalaient côte à côte Joachim Miroux et Gab Tréfentec.
Colère de marin crève et passe comme un grain, dit le proverbe. Celle de nos trois découvreurs d’or en tonne inclinait manifestement à l’accalmie, depuis qu’ils avaient mis entre eux et le monde extérieur l’enceinte réfrigérante du commissariat. Ils commençaient à se demander _in petto_ quelle satanée lubie leur avait pris de venir s’échouer, comme de stupides cachalots, en ce trou morne, alors qu’il eût été si sage et si simple de faire la paix devant un litre, à l’_Assurance contre la soif_, chez le père Quénec’hdu, ou au _Rendez-vous des Mathurins_, chez la mère Stéphan... Les rires tonitruants du gendarme avaient jeté le trouble dans leurs esprits; leur crânerie de tantôt les abandonnait; ils se sentaient piteux et grotesques.
--Nous devons avoir l’air de trois tourtes, observa Miroux.
Joignez que le lieu, avec sa nudité, son silence, sa moisissure administrative, leur en imposait à l’instar d’un prétoire de tribunal, et qu’ils n’étaient plus très sûrs, maintenant, que leur litige valût d’y être porté. Le commissaire était capable d’estimer que la chose ne méritait point qu’on le dérangeât... Sans compter qu’on l’arrachait à sa manille... Et dam! s’il était mal luné, gare la casse! Il n’entendait pas tous les jours de la bonne oreille, le commissaire...
--Si qu’on s’en allait? proposa timidement la voix de Gab Tréfentec.
--Je sais bien ousqu’on serait mieux qu’ici, appuya Miroux.
Le patron se taisait. Mais il tapait du talon, comme s’il avait eu des fourmis sous la plante des pieds. Au fond, il n’eût pas été fâché de se défiler, comme on dit, à l’anglaise. Pourtant, il tint bon:
--Quand le vin est tiré, faut le boire.
D’ailleurs, le gendarme de marine rentrait. Il n’avait pas eu besoin de trotter jusqu’à l’estaminet de l’_Hôtel des Touristes_: le syndic avait déjà fait le nécessaire et prévenu qui de droit.
--Ces messieurs seront là dans un instant, annonça-t-il avec une gravité où ne se trahissait plus la moindre envie de rire, si même il n’y perçait une nuance inattendue de politesse et quasi de respect.
Sa courte sortie avait incontestablement modifié sa conception des choses, et il était facile de voir que les trois «cocos» dont il s’était tant gaussé tout à l’heure avaient, dans l’intervalle, revêtu à ses yeux un prestige qui transformait en glorieux stigmates les bouffissures multicolores de leurs faces meurtries.
--Eh! eh! les amis, fit-il d’un accent pénétré, vous ne m’aviez pas dit ça... Vous en avez une veine!... Nom d’une giberne, c’est pas à nous, de la gendarmerie, qu’il arrivera jamais d’être si chançards!...
Les trois hommes s’entre-regardèrent, la mine ahurie; le patron, croyant à quelque ironie nouvelle, haussa les épaules, riposta:
--Ne blaguez pas, monsieur Moreau... Des coups de poing, ça ne coûte qu’à prendre... Ça s’attrape dans la gendarmerie comme dans les autres métiers.
--Oh! mais, pardon!... J’en empocherais bien dix fois plus que vous n’en avez reçu... Seulement, faudrait aussi le reste avec, patron, si ça ne vous fait rien!
--Quoi? le reste?
--Oh! vous m’entendez... Suffit!
Un bruit de pas s’approchait.
--Chut! Voici le commissaire, souffla le gendarme.
Et il se figea dans la posture militaire, la main droite au képi. Tostivin, Miroux, Tréfentec s’étaient dressés d’un bond, somme mus par un même ressort.
IV
Le commissaire traversa la salle, suivi du syndic, marcha vers la porte de son cabinet personnel, dissimulée dans une encoignure, l’ouvrit, puis, se retournant vers les hommes de l’_Espère-en-Dieu_, leur dit avec une familiarité joviale dont il n’était guère coutumier:
--Allons, mes braves, venez me conter ça.
Braves, ils ne l’étaient pas beaucoup à cette minute, les pauvres diables! Ils s’ébranlèrent cependant, à la queue leu-leu, le patron en tête, et, dandinant leurs torses gourds, ils s’avancèrent jusqu’au paillasson qui garnissait le seuil du sanctuaire, habituellement interdit aux profanes. Là, Tostivin s’arrêta, comme devant un obstacle insurmontable, une sorte de barrière sacrée. Et, pour montrer qu’il avait de l’éducation, peut-être aussi pour gagner du temps, il se mettait en devoir de quitter ses sabots-bottes, lorsque le commissaire, qui avait déjà pris place à son bureau, lui cria:
--Ta, ta, ta!... Qu’est-ce que vous faites donc?... Pas tant de cérémonies, s’il vous plaît.
Il poussa la condescendance jusqu’à les prier de s’asseoir,--oui, de s’asseoir en sa présence,--et sur des sièges de luxe encore, dont jamais culottes goudronnées de matelot n’avaient seulement frôlé le rotin! Ils n’en utilisèrent, au reste, que le rebord, où ils se perchèrent à demi, les bras ballants le long des cuisses, en des attitudes contraintes et caricaturales de pingouins désorientés.
Le gendarme de marine et le syndic se tenaient de chaque côté de la porte, debout et fronts découverts.
Il y eut quelques secondes d’un silence impressionnant. Enfin, le commissaire parla:
--Voyons, dit-il,--et ses doigts jouaient machinalement avec un coupe-papier,--voyons, procédons par ordre... Je connais en gros l’histoire: le syndic m’en a touché un mot et le capitaine Guével a eu l’obligeance de me confier au passage ce que l’un ou l’autre d’entre vous lui en avait appris. Mais c’est de votre propre bouche que je dois recueillir votre déposition... Avant de vous interroger, toutefois, il ne sera sans doute pas superflu que je vous rappelle, pour votre gouverne, les instructions du Code maritime relatives aux épaves.
Tostivin eut un élan d’approbation:
--C’est ça, monsieur le commissaire! Vous y êtes!... dites la loi à ces imbéciles qui se figurent savoir tout, et qui ne sont que des ânes, en vérité..., des ânes!
Son indignation, momentanément assoupie, rejaillissait soudain, comme une lame sourde. Le commissaire esquissa un sourire à l’adresse des «ânes» et continua, bienveillant:
--Écoutez donc en quels termes s’expriment l’ordonnance de 1681 et celle de 1791, qui règlent la jurisprudence en la matière.
Miroux et Tréfentec se croisèrent les bras avec ensemble, afin de se donner un maintien plus attentif. Le commissaire étala devant lui les Tables de la Loi sous la forme d’un livre pansu, hérissé de signets,--tout à fait un de ces bréviaires de curé qui ont une marque pour chaque office. Il feuilleta quelques pages et lut:
_Les effets tombés de la mer par suite de naufrage ou autrement, et repêchés ensuite, sont vendus par l’administration. Un tiers du produit de la vente..._
--Vous entendez bien? Un tiers, commenta-t-il.
_... est alloué à l’inventeur et les deux tiers restants sont attribués au Domaine, s’il n’y a pas de réclamation des propriétaires se produisant dans le délai d’un an et un jour._
--Dans l’espèce, il n’est pas vraisemblable, on peut le dire, que vous ayez des réclamations à craindre.
Les trois hommes, interprétant comme une plaisanterie l’observation du magistrat, feignirent un accès d’hilarité.
--Oh! pour ça, non! affirmèrent-ils d’une seule voix, en se plaquant sur les lèvres leurs bérets sales, roulés en bouchons.
Le commissaire agita son coupe-papier:
--Ainsi, c’est bien compris, n’est-ce pas!... Vous êtes trois inventeurs, si je ne m’abuse. Il vous revient donc un tiers à vous répartir entre trois: ce qui fait que vous avez droit, chacun de vous, à un neuvième de la valeur totale de l’épave rencontrée.
--Qu’est-ce que nous vous disions!... s’écrièrent avec un accent de triomphe Joachim Miroux et Gab Tréfentec, l’index tendu vers Tostivin.
Et Miroux souligna:
--C’est-y vous ou nous qui sont des ânes, à cette heure?
Tostivin, cependant, n’avait pas bronché. Imperturbable dans sa foi, il se contenta de rétorquer du haut de sa certitude:
--Vous n’en mènerez pas si large, quand monsieur le commissaire aura tout lu.
--Moi? fit le commissaire étonné, mais j’ai tout lu... Je vous ai donné connaissance du texte complet.
--Pardon, excuse, mon commissaire, vous ne nous avez pas dit, sauf votre respect, ce qu’il y a dans la loi pour la part du bateau.
--La part du bateau?
--Dam!... Est-ce qu’il n’a pas droit à sa part, comme chacun de nous, le bateau?
--Dans vos conventions de pêche, oui, mon cher Tostivin... Le bateau, avec son gréement, ses engins, ses apparaux, constitue un instrument de travail, un outil essentiel: il représente, dans votre association, le capital; il est donc de toute équité qu’à ce titre il reçoive sa rémunération. Rien de plus légitime. C’est parfait... Mais, ici, le cas est tout différent. L’_Espère-en-Dieu_ n’a pas été spécialement armé pour la quête aux épaves, que je sache. Il en survient une, par hasard? Elle est à qui la découvre, elle est à l’inventeur, sauf les restrictions édictées par la loi. Et il n’y a pas à chercher autre chose... Le bateau, mon cher Tostivin, il n’en est pas question.
--Parbleu! ricanèrent en chœur les deux matelots.
Le patron, lui, avait verdi.
--Alors, soupira-t-il, la voix étranglée, c’est que la loi n’est plus la loi.
Puis, se levant d’un sursaut farouche qui fit glisser de sa tempe à son cou le foulard ensanglanté:
--Non, non et non, mon commissaire, cela n’est pas Dieu possible, et vous me casseriez la tête en menus morceaux, comme un caillou des routes, que vous n’y feriez pas entrer ça!...
--On en sait quelque chose, nous autres... pas vrai, Tréfentec? insinua Joachim Miroux.
--Ah! s’exclama le commissaire, le voilà donc, le motif, le puéril et vain motif pour lequel vous vous êtes si consciencieusement assommés!... Vous serez bien toujours les mêmes!
Tostivin, qui s’était rassis pour renouer son bandeau, mâchonna, les dents serrées:
--On est patron ou on ne l’est pas... Je défendais les droits de mon bateau et je suis prêt à recommencer... On ne m’ôtera pas de la caboche qu’il y a une justice pour les bateaux comme pour les hommes...
--Assez là-dessus, patron, et veuillez vous souvenir devant qui vous êtes, fit un peu durement le supérieur que l’impatience gagnait.
--Alors, puisque c’est eux qui ont raison, moi, je n’ai plus qu’à vous dire bonsoir et merci, mon commissaire.
--Permettez! Il y a la déclaration... Passons à la déclaration.
--Quelle déclaration?
--Vous avez décidément perdu le nord, mon pauvre Tostivin.
Et, considérant qu’il n’y avait plus rien de sensé à tirer de ce Topinambou, buté avec une obstination de sauvage à son idée fixe, le magistrat se tourna vers Miroux que la voix publique lui avait, d’ailleurs, désigné, sur le trajet, comme le principal inventeur de la mirifique épave.
--Allez, vous, l’ami!... Exposez-moi tout, point par point, depuis l’origine.
Le matelot, rouge comme une brique, poussé du coude son compagnon, murmura, la langue pâteuse:
--Dis, toi, Tréfentec.
Mais Tréfentec objecta, pour se récuser, qu’il avait la «gueule» en capilotade.
--Eh bien? réitéra le commissaire, quand vous voudrez... J’attends.
Force fut à Miroux de s’exécuter.
V
L’affaire était assez drôlement venue,
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