Anthologie féminine
Louise d' Alq
Au lecteur
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Madame Louise D'Alq
Anthologie FéMinine
ANTHOLOGIE DES FEMMES ÉCRIVAINS POÈTES ET PROSATEURS DEPUIS L'ORIGINE DE LA LANGUE FRANÇAISE JUSQU'A NOS JOURS
PréFace Sur L'Instruction Des Femmes Et La CarrièRe LittéRaire
[Illustration]
PARIS BUREAUX DES CAUSERIES FAMILIÈRES 4, Rue Lord Byron
M DCCC XCIII
Avertissement
L'_Anthologie_ est un genre d'ouvrage extrêmement utile, en cela qu'il fournit, sous un format réduit, le meilleur de l'œuvre de chaque auteur et le résumé de cette œuvre.
L'idée de celle que nous présentons au public m'a été suggérée par deux motifs: l'observation faite que dans toutes les anthologies les femmes écrivains, en minorité, sont disséminées et étouffées en quelque sorte au milieu de nombreux et illustres auteurs masculins; l'espace qui leur est mesuré ne permet d'en nommer que quelques-unes déjà partout en vedette.--Ensuite, le désir de montrer l'importance de la carrière littéraire pour notre sexe, à l'appui de ce que j'avais écrit à ce sujet, et qui est reproduit dans la Préface ci-contre.
J'ai donc pensé intéressant de réunir en un faisceau, en un «bouquet» l'œuvre littéraire féminine, depuis la fondation de la langue française jusqu'à nos jours, d'une façon aussi complète que possible. Je me suis attachée tout particulièrement au choix des citations, les cherchant attrayantes, évitant la banalité. J'ai cru devoir professer le plus complet éclectisme, me plaisant à réunir sous la bannière littéraire, sans égard aux divergences politiques ou religieuses, les noms les plus étonnés de se trouver côte à côte, depuis la servante poète jusqu'à la plus grande dame.
Je ne crois pas avoir commis beaucoup d'omissions dans les deux premières périodes, sauf _Barbe de Verrue_ (XVe siècle), que j'ai découverte trop tard. Mais parmi nos contemporaines, j'ai le regret d'avoir été impuissante à les nommer toutes, ayant déjà dépassé les limites que je m'étais prescrites. Parmi les noms omis faute de place, se présentent sous ma plume _Mme Louise Collet_, célèbre par son petit volume _Lui_ (Alfred de Musset); _la Vicomtesse de Janzé_, auteur des _Souvenirs d'Alfred de Musset_; _Mmes Hippolyte_ et _Stanislas Meunier_, romancières; _Mme Louise Figuier_; _Rousselande_ (baronne d'Uxelles), de la _Revue des Deux-Mondes_; _Rachilde_ (Mme Alfred Valette); _Lucien Perrey_ (Mlle Herpin), historien; _Jane Herval_, l'auteur de la _Mission de Germaine_; _Mme Flourens_, née Michel-Chevalier, traducteur de l'_Anneau d'Amadis_, par Lord Lytton, etc.
Disons encore que je ne me suis pas attardée à dévoiler scrupuleusement les pseudonymes, pour satisfaire une vaine curiosité; le nom sous lequel on sait acquérir quelque gloire n'est-il pas plus vôtre que le nom patronymique?
L. D'Alq.
[Illustration]
PréFace
De L'Instruction Des Femmes
Et De La CarrièRe LittéRaire Pour Elles
_Il y a quelques années le supplément, publié par_ LE FIGARO _les dimanches, sous la direction habile de M. Périvier, posait de temps à autre à ses lecteurs des questions sur lesquelles il aimait à avoir l'opinion de personnes compétentes; en février_ 1888, _on lisait celle-ci:_ Nous dire des charmes que les jeunes filles ont perdus ou gagnés, comme esprit ou comme cœur, à la suite des transformations de l'enseignement depuis quelques années?
_De l'avis de M. Gréard, le vice-recteur de l'Académie de Paris: «Passionnées parfois quand il s'agit d'autrui, les femmes sont d'admirables juges, éclairés, discrets et sûrs, lorsqu'elles traitent de leurs intérêts les plus nobles: Mme de Staël ne s'étonnait pas sans raison qu'on se passât de leur suffrage dans une question où l'on ne peut se passer de leur concours.» M. Périvier appela à donner leurs opinions quatre femmes qui lui paraissaient, sans doute, par la divergence même des idées qu'elles devaient professer, offrir un contraste intéressant:_ Mme Alphonse Daudet, _qui est tout sentiment et dont le talent littéraire rappelle de fort près celui de son mari; la sémillante_ Étincelle, _au style gracieux comme un Fragonard ou un Boucher_; Gyp, _l'écrivain de la_ Vie parisienne _par excellence, l'historien des pschutteux du XIXe siècle, et enfin la soussignée_, Mme d'Alq, _sans qu'elles se doutassent qu'on allait les mettre en comparaison._
_Mme Alphonse Daudet critiqua, principalement et non sans raison, dans l'éducation moderne l'engouement des cours, qui sont prétexte de sortie du matin au soir et font des petites demoiselles Benoiton._
_Étincelle annonça que «miss Positive» ferait son apparition dans ce monde parisien qui connaissait la jeune fille-ange, la jeune femme-fée, mais qui ne connaissait pas la demoiselle-pionne!_
_«Elle ne sera ni jolie, ni même propre: la science est exigeante.--Elle aura les ongles en deuil de nos collégiens et les cheveux courts en broussailles.--Elle sera brouillée avec les brosses, les savons, les frais parfums, les romans et l'idéal!--(Pas polie pour les savants, Étincelle)._
«_Mais elle nommera_ toutes choses par leurs noms!» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Quant à Gyp, «il faut, dit-elle, apprendre aux filles à être honnêtes, bonnes et jolies (cela s'apprend tout comme le reste), et si les hommes, au lieu d'être aussi «forts», étaient un peu plus malins, ils se garderaient de rendre les femmes savantes.»_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Mme d'Alq:_
_«Du moment que la femme ne perd pas conscience des avantages de son sexe, qu'elle conserve le désir de plaire, si instinctif à la nature féminine, qu'elle s'instruit dans le but de posséder un nouveau charme à l'appui de sa beauté, charme qu'elle conservera plus longtemps que cette beauté fugitive, elle acquiert par l'instruction une chance de plus à son avoir..._
_«Le tort de l'enseignement actuel qui vise trop à remplir la tête, pendant qu'il isole le cœur, sans mettre dans la main d'instrument pratique pour les luttes de la vie, est d'être pareil pour toutes les situations sociales. Le fruit de l'arbre de la science (qui a été cause des malheurs de notre mère Eve, ne l'oublions pas!) demande à n'être absorbé qu'avec discernement, selon les tempéraments, les positions, les âges._
_«La tâche naturelle de la femme est d'être épouse docile et dévouée, mère capable et tendre, maîtresse de maison adroite et attrayante; ce qui lui est indispensable à savoir, on songe le moins à le lui enseigner! Un homme préférera une femme intelligente à une savante, car il pourra, toujours inculquer à la première la dose d'instruction qu'il voudra._
_«Une femme ne doit pas être plus instruite que l'homme à l'alliance duquel elle peut aspirer, sans quoi elle serait la supérieure dans le ménage, ce qui les rendrait tous les deux fort malheureux. Le mari se trouverait humilié; les rôles seraient intervertis._
_«La femme riche ne peut que gagner aux transformations de l'enseignement, tandis que la femme pauvre y puise les tristesses des déclassées, puisqu'il ne peut lui fournir les moyens de sortir de sa position.»_
_La femme riche a tout à gagner à être instruite, très instruite, savante même; c'est pour elle le seul moyen d'échapper à la frivolité qui l'enserre, et quelquefois au vice. Sera-t-elle ennuyeuse, comme le craint Gyp? La femme n'est-elle donc bonne qu'à servir d'amusement, de jouet, qu'à divertir l'homme, comme une poupée, jolie, rieuse, mais qu'on jette de côté lorsqu'elle se fane et que le ressort fragile de la gaieté se brise?_
_Que de bévues une femme qui n'est pas instruite peut commettre! Que de sottises lui échapperont! Comment pourra-t-elle tenir le salon de son mari, qu'il soit habile diplomate, savant de l'Institut, artiste célèbre, écrivain illustre, si elle ne connaît pas à fond les questions que l'on discute devant elle?_
_L'éducation de la femme est faussée la plupart du temps, mais n'en accusez pas l'instruction. Elle est faussée par l'éducation. La femme réellement instruite et savante n'est pas plus pédante et ennuyeuse qu'elle n'est laide, sale et affublée de lunettes et de bas bleus. Pure fiction! Ce sont les fausses savantes, les «poseuses» qui sont ainsi._
_Il existe un malentendu et beaucoup d'exagération dans l'idée que l'on se fait des femmes instruites ou savantes que l'on confond avec pédantes. Étincelle se trompe en parlant comme elle le fait de la_ demoiselle-pionne. _Pourquoi Étincelle, si jolie femme et si soignée elle-même, suppose-t-elle que ces pauvres sous-maîtresses ne peuvent être ni jolies ni propres? qu'elles auront les ongles en deuil et seront brouillées avec le savon? N'est-il point possible d'écrire sans se barbouiller d'encre? Mme Delphine de Girardin écrivait toujours vêtue de blanc. Devons-nous nous imaginer que la mignonne et spirituelle Gyp, la sémillante Étincelle gardent à leurs doigts des traces de leur plume?_
_Et si elles n'étaient pas des femmes instruites, aurions-nous le plaisir de les lire?_
_Parce qu'on a rencontré, une fois en passant, une_ «pédante» _ridicule et laide, on en conclut que la laideur et le ridicule sont le partage de la femme savante: bien des ignorantes sont aussi laides et ridicules; elles le sont même davantage que les autres, et je puis garantir que parmi les femmes d'esprit et les jeunes filles qui passent leurs examens chaque année, il y en a grand nombre de fort jolies et même... ayant recours aux raffinements de la parfumerie!_
_Être jolie semble être, dans un certain monde, un devoir auquel une femme ne doit jamais faillir. C'est une dette qu'il faut qu'elle paie aux yeux. Si la nature ne l'a point faite belle, tant pis, elle apprendra à l'être, elle se fera une beauté factice. Quand on est jeune c'est encore facile; mais le temps est impitoyable, il arrive implacable, mettant des pochettes sous les yeux, et sous le menton, des creux qui n'ont rien des mignonnes fossettes de l'enfance, des teintes singulières aux cheveux. «Fi! que c'est laid! Éloignez ce portrait; plutôt la mort, mille fois!» entends-je s'écrier la Paulette de_ «Autour du mariage». _Oui, il y en a qui préfèrent la mort! Cependant, si elles étaient plus instruites, si elles savaient trouver dans la lecture, dans l'étude toujours nouvelle et si attrayante des sciences le moyen de se suffire à elles-mêmes et de conserver, par leur conversation, quelque attrait pour des hommes sérieux, elles supporteraient la vieillesse avec plus de sérénité._
_Malgré les ajustements d'aujourd'hui si rajeunissants, la femme ne peut défier impunément les années: il y a une limite, tant reculée qu'elle puisse la rejeter; de même que l'homme prudent épargne pour ses vieux jours, la femme doit faire provision pour quand elle ne paiera plus de mine. Pour ce moment... désagréable, elle doit réserver un fonds de bonté, de réputation, d'estime et d'érudition qui l'aideront dans ce passage du Rubicon._
_D'ailleurs combien de jeunes filles sont capables de ces fortes études? Le nombre en est tellement minime qu'il n'a pas lieu d'inquiéter. Les femmes savantes seront toujours en très petit nombre. En moyenne, l'instruction des femmes est peut-être un peu plus élevée qu'il y a quarante ans; cependant, le nombre de jeunes filles trop ignorantes est encore de beaucoup plus fort que le nombre de jeunes filles trop savantes dont on nous menace._
_Je connais des femmes qui n'ont jamais lu un livre sérieux et ne savent de la politique et des sciences que ce dont leurs maris veulent bien leur faire part; j'affirme qu'elles ne sont ni plus recherchées, ni plus aimées, ni d'un commerce plus intéressant. Leur conversation ne roule que sur les potins de l'office et de la couturière. Il est vrai que leurs maris sont parfaitement libres d'aller au cercle, car elles bâillent aussitôt qu'ils ouvrent la bouche, et la conversation de leurs coiffeurs ou de leurs femmes de chambre les intéresse bien davantage._
_Savante ou ignorante, une femme peut être affectée et ridicule, si elle manque de tact et de bon sens. Il est évident que la femme instruite a sur l'homme qui ne l'est pas (il y en a) une supériorité qui déplaît à celui-ci. Pour obtenir une égalité parfaite, on pourrait accorder à la femme le droit d'être savante,--et de faire partie de l'Institut et du Parlement si l'on veut--à l'âge où elle perd sa beauté, et auquel ces messieurs arrivent aussi, seulement, à ces postes si recherchés, vers le neuvième lustre, pour cette moitié de la vie que l'étude facilite tant à passer agréablement et utilement, alors qu'on ne peut plus prendre sa part au plaisir._
_Ah! que M. Gréard ne met-il aussi dans le programme un cours de vertu, de bon sens pratique, de discernement, de philosophie[1]..., mais il faudrait des professeurs! A qui donner de pareilles chaires?_
[1] La philosophie fait partie maintenant de l'enseignement des jeunes filles; voir le rapport de M. Eugène Manuel sur le Concours de 1891.
_Pour les filles de classe peu fortunée, une instruction trop complète n'est pas une source de bien-être; il n'est pas possible qu'elles sacrifient assez de temps pour l'acquérir réellement profonde et de façon à y trouver une carrière brillante. Pour la femme riche, un grand savoir est une ressource, si le malheur vient frapper à sa porte. Ne vaudrait-il pas mieux réserver pour celles-là la position si estimable d'institutrice, que de les laisser s'établir lingères ou maîtresses d'hôtel, tandis que la fille née dans le commerce ne souffrira nullement d'y rester?_
_Précisément, on est à même de fournir à la première dans leurs raffinements les plus extrêmes, les moyens de rester dans sa sphère le cas échéant. Sans s'imposer aucun sacrifice, ses parents peuvent lui payer des professeurs de grand mérite; peu importe qu'elle passe plusieurs années avant d'être capable de produire un tableau digne d'attention ou d'avoir acquis une voix remarquable; elle peut suivre à loisir les cours de philosophie comparée, et aussi avoir un laboratoire. Qui pourra se plaindre que Mlle de Rothschild fasse des expériences de chimie, ou que Mlle Canrobert passe ses journées dans son atelier, le pinceau à la main? Quel mal y aura-t-il à ce que la princesse V... grave des eaux-fortes, et la comtesse de ... compose des vers qu'elle fera imprimer ensuite luxueusement à ses frais, sans avoir besoin d'attendre après un éditeur?_
_Dans une classe qui, sans être riche, a des horizons aussi élevés, existe une autre difficulté. L'instruction, les fréquentations, l'entourage créent des aspirations matérielles et intellectuelles, s'accordant mal avec ce qu'il est possible de réaliser, et font d'une position aisée, comparée à la pauvreté, une misère dorée qu'il s'agit d'améliorer sans se déclasser, c'est-à-dire sans quitter son salon, sans rien perdre de son élégance, sans renoncer à la vie moderne._
_La veuve ou fille d'officier supérieur, de nobles ruinés, de magistrats, ne peut pas se faire couturière ni blanchisseuse; il ne lui reste que la position d'institutrice, et, outre que la concurrence est grande, la santé et la jeunesse sont là indispensables._
_Pour ce cas particulier, s'offrent deux carrières vastes et libérales, praticables par la femme la plus délicate sans rompre avec les habitudes de son rang, et sans cesser de surveiller sa maison._
_Dans les arts industriels et décoratifs, elle trouvera une foule de ressources. Les dessins à la plume, ceux sur bois, ainsi que la gravure, pour publications illustrées, journaux de modes, livres d'enfants, cartes de chromo, offrent un débouché considérable. L'aquarelle, la peinture sur bois (vernis Martin), sur faïence, sur étoffe, la terre cuite, les broderies d'art (ces dernières d'un rapport peu avantageux), sont autant d'occupations agréables, ne demandant pas des talents hors ligne._
_A côté, il ne faut pas hésiter à placer la littérature, comme la carrière répondant le mieux aux affinités du sexe féminin. La carrière d'écrivain est la plus appropriée à la femme qui a passé sa jeunesse dans l'opulence, ou même dans une aisance très relative. La femme a tenu de tout temps une place honorable dans la littérature. Il est rare qu'elle se soit abaissée à chercher le succès dans le scandale; on la trouve à la tête des genres les plus nobles, les plus purs, les plus gracieux. Il existe toute une filière de noms aimés, qui forment comme une lignée d'aïeules et de traditions aux femmes écrivains, à commencer par Christine de Pisan._
_La femme de lettres se recrute dans tous les rangs de la société, en France, comme dans les autres pays. On compte dans le nombre plusieurs têtes couronnées, la reine Impératrice Victoria, la reine de Roumanie qui combat sous le pseudonyme de Carmen Sylva, l'archiduchesse Valérie, Mme Carnot, qui a traduit des ouvrages anglais sous la direction de son père. La presse périodique la plus sérieuse ne sait plus se passer d'un rédacteur féminin; à l'Académie française, le prix d'éloquence et le prix de poésie sont fréquemment accordés à des femmes._
_Il est donc irréfutable que la femme a une place bien marquée dans les lettres._
_Sauf par exception, la femme écrivain évitera de s'aventurer sur le terrain de la politique et des finances; rarement elle essaiera d'aborder la haute littérature et le théâtre. Il y a toute une catégorie d'écrits à la portée du talent littéraire féminin où il est facile de réussir: les livres pour l'enfance et la jeunesse, la nouvelle, les ouvrages de pédagogie et de compilation, les traductions de langues étrangères, le roman honnête. Une imagination fertile, l'observation fine et perspicace, un esprit sentimental et, par dessus tout, une loquacité proverbiale, sont accordés à l'unanimité au sexe féminin. La femme, bavarde par nature, aime à écrire; ayant l'opportunité d'épancher le trop plein de son âme sur le papier, elle deviendra, incontestable avantage, plus taciturne dans sa vie privée._
_A tout âge, la femme peut écrire; infirme, souffrante, elle peut encore écrire dans son lit sans se fatiguer. En soignant ses enfants, sans s'éloigner de son ménage, elle peut s'acquitter de ce travail. La carrière d'écrivain est donc la plus appropriée à la femme instruite[2]..._
L. D'Alq.
[2] La dernière partie de cette préface a paru dans le supplément littéraire du _Figaro_ du 22 septembre 1888, sous la rubrique _les Carrières féminines_, par Mme L. d'Alq.
[Illustration]
PremièRe PéRiode
XIIIe-XVIe SIÈCLE
NOUS commençons notre _Anthologie_ avec les premiers écrivains féminins qui se sont servis de la langue française proprement dite, laissant de côté la savante et touchante Héloïse[3], ainsi que d'autres auteurs dont les écrits en latin ou en langue romane sortent de notre cadre.
Nous arrêterons cette première période à Mlle de Gournay, qui termine la série des femmes écrivains du XVIe siècle. Nous avons pensé qu'il serait curieux et intéressant de tirer de l'obscurité quelques noms oubliés, et d'étendre dans une certaine mesure l'exposé de cette naïve et suave littérature qui va du Moyen âge à la Renaissance et ne manque ni de charme ni de richesse, en _cette parleur la plus delitable_[4] d'une langue qui sort de l'enfance et marche rapidement à la virilité. De par la loi constamment observée dans les développements de l'humanité, la prose est toujours précédée par la poésie, aussi les poètes abondent-ils, rimant, non sans art ni harmonie, des pensées sérieuses et élevées mêlées à la plus exquise sensibilité, dans les gracieux rondeaux et virelais, les chevaleresques ballades et les récits épiques.
[3] Lire l'excellente traduction des _Lettres d'Héloïse_, publiée avec le texte latin et précédée d'une introduction sur le _Paris au Moyen âge_, par M. A. Gréard, de l'Académie française.
[4] Brunelli Latini, _Livre du Trésor_.
[Illustration]
Marie De France
(XIIIe SIÈCLE)
LA première femme poète qui écrivit pour le public, quoique peu de ses ouvrages soient parvenus jusqu'à nous, _Marie de France_, naquit à Compiègne, d'après ce que raconte d'elle un poète, Jehan Dupain. De son origine, on connaît seulement ce qu'elle dit elle-même par ce vers:
_Marie ay nom, ii sui de France._
Elle fit partie du groupe de trouvères attirés par les princes anglo-normands à l'époque des troubadours et du _Roman du Renart_.
Un de ses plus beaux poèmes a pour titre _le Purgatoire de Saint-Patrice_; elle a publié, sous le pseudonyme d'Ysopet, une imitation en langue d'oïl de cent trois fables d'Ésope, de Phèdre et d'autres auteurs, que le roi Henri Ier a traduites en anglais. Elle puisa souvent ses inspirations à la source féconde des anciennes légendes de Bretagne et d'Irlande. On connaît d'elle aussi une quinzaine de _lais_, entre autres celui du _Léotic_ ou _Rossignol_, dont on trouve une réminiscence dans le conte de Mme d'Aulnoy, _l'Oiseau bleu_. _Les Deux Amants_ est un autre petit poème de Marie de France plein de gracieux et touchants détails.
La Mors Et LI Bosquillon[5].
Tant de loin que de prez n'est laide La Mors. La clamait à son ayde Tosjors ung povre bosquillon Que n'ot chevance ne sillon: «Que ne viens, disoit, ô ma mie, Finer ma dolorouse vie!» Tant brama qu'advint; et de voix Terrible: «Que veux-tu?--Ce bois Que m'aydiez à carguer, Madame!» Peur et labeur n'ont mesme game.
[5] Fable extraite du recueil cité plus haut, et qui a été rimée également par La Fontaine et Boileau sous le titre de _la Mort et le Bûcheron_.
AgnèS De Navarre Champagne
(Dame De Foix, NéE Vers 1330.)
Fille de Thibaut VII, comte de Champagne, de Navarre par sa grand'mère, elle avait hérité de son aïeul, Thibaut VI, d'une nature de poète et d'artiste; musicienne, rieuse, expansive, c'est la plus ravissante personnalité de l'époque qu'Agnès de Champagne. Son imagination ardente, son goût pour les lettres dans ce qu'elles ont de plus exquis, l'entraînèrent dans une liaison romanesque avec Guillaume de Machau, chansonnier célèbre du XIVe siècle, secrétaire de Jean de Luxembourg, contrefait, goutteux, déjà âgé. Elle lui fit savoir mystérieusement qu'une jeune princesse admirait ses vers; il n'en fallut pas davantage pour exciter l'imagination de Machau: une correspondance littéraire et sentimentale s'établit; Agnès devint l'élève et l'émule du spirituel et tendre poète. De charmantes lettres pleines d'enjouement et de sensibilité, de nombreux rondeaux, ballades et chansons[6], dont Machau fit la musique et qu'Agnès chantait à ravir, furent le résultat de ce bel enthousiasme, qui, malgré les protestations affectueuses de la jeune élève, resta certainement platonique, comme le prouvent les insistances réitérées du pauvre maître, qui s'écrie sans cesse:
Morray-je donc sans avoir votre amour, Dame que j'aime!
[6] Édités dans la collection des _Poètes champenois_, 1856, Reims, par M. Léon Tarbé.
Elle épousa plus tard le beau Phœbus, comte de Foix, ainsi dénommé à cause de sa chevelure dorée, et qui la rendit malheureuse, ainsi que son pauvre fils Gaston, mort de faim en prison, accusé d'avoir empoisonné son père.
Rondeaux
Sans cuer[7] de moi pas ne vous partirez[8] Ainsois arez le cuer de vostre amie, Car en vous yert, partout où vous serez Sans cuer de moy pas ne vous partirez. Certaine suy que bien le garderez, Et li vostre me fera compagnie. Sans cuer de moi pas ne vous partirez Ainsois arez le cuer de vostre amie.
[Illustration]
Amis, si Dieu me confort, Vous arez le cuer de mi, Qui sur tout vous aime fort; Amis, si Dieu me confort, Or laissiez tout desconfort, Car vous l'avez sans demi; Amis, si Dieu me confort, Vous arez le cuer de mi.
[7] _Cuer_, cœur.
[8] Ces vers gracieux répondent à un rondeau de Guillaume sur ces mêmes rimes.
Ballade
Il n'est doleurs, des confors ne tristesse, Amy, gaieté, ni pensée dolente, Fierté, durté, pointure ne ospresse, N'autre meschief d'amour que je ne sente, Et tant plains, souspire et plour, Que mes las cuers est tout noiez en plour; Mais tous les jours me va de mal en pis, Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis.
Quar quant je voye que n'ay voye n'adresse A tost veoir vostre maniere gente, Et vo douceur qui de loing mon cuer blesse Qui tandis m'est par pensée présente Je n'ai confort ne recour, Fors à plourer et à haïr le jour Que je vif tant, n'est mes plus grans delits, Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis.
Mais si je suis loing de vous sans liesse Ne pensez jà que d'amer me repente, Car loyauté me doctrine et adresse A vous amer en tres loyale entente Si que cuer, penser, amour, Voloir, plaisance et desir, sans retour, Ay-je esloingné de tous et arrier mis, Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis.
Chanson
_Refrain._
Moult suy de bonne heure née Quand je suis si bien amée De mon doulz ami, Qu'il ha toute amour guerpi Et son cuer à toute vée Pour l'amour de mi.
Nos cuers en joie norri Sont si, que soussi Ne riens que nous desagrée N'avons, pour ce qu'assevi Sommes de mercy, Qu'est souffisance eppelée. Un delir, une pensée, Un cuer, une ame est entée En nous; et aussi De voloir somes uni Oncques plus douce assemblée Par ma foy ne vi.
Moult suy, etc.
Non pour quant je me deffri Seulette et gemi Souvent à face esplourée Quant loingtaine soy de li Qu'ay tant enchieri Que sans li riens ne m'agrée, Mais d'espoir suy confortée Et tres bien asseurée Que mettre en oubli Ne me porrait par nul si; Dont ma joie est si doublée Que tous maulz oubli.
Moult suy, etc.
Christine De Pisan
(NéE A Venise En 1363)[9]
Christine de Pisan est la première femme qui écrivit en prose dans la langue française et qui fut, dans le sens propre du mot, femme de lettres, c'est-à-dire vécut de sa plume. Sa vie, remplie de vertus, de devoirs accomplis, de luttes, son mérite intellectuel, en font un véritable modèle à citer, et nous ne dissimulons pas le culte que nous lui avons voué. Elle a droit à la première place en tête de la phalange des femmes écrivains. Néanmoins, si les grandes lignes de son existence sont suffisamment connues, et si la mention de son nom figure dans les ouvrages pédagogiques, ses écrits ne sont pas vulgarisés autant qu'ils le méritent; cela s'explique par l'absence de nouvelles éditions. Pour la lire, il faut avoir recours aux manuscrits ou à des éditions remontant aux premières années de l'imprimerie[10].
[9] On ignore la date précise de sa mort.
[10] Ces difficultés commencent à diminuer. La Société des Vieux Textes réédite les œuvres de Christine de Pisan par les soins de l'érudit M. Maurice Roy. Deux volumes de poésies sont déjà parus, deux autres sont en préparation, puis viendront les ouvrages en prose.
Christine de Pisan eut une enfance heureuse, somptueuse, quoique bourgeoise. Fille du Dr Thomas de Pisan, le savant astrologue que Charles le Sage avait fait venir de Bologne et attaché à sa personne, elle vint avec sa mère, à l'âge de cinq ans, rejoindre son père installé au Louvre, et fut présentée au roi, qui, charmé de ses grâces enfantines et de son précoce esprit, promit de la faire élever à la cour comme la plus noble damoiselle.
A quatorze ans, Christine possédait ses auteurs anciens et écrivait correctement des vers en latin et en français, sans se douter qu'un jour son savoir deviendrait son gagne-pain et celui des siens. Son père, en vrai sage, lui choisit alors pour époux non un des brillants seigneurs de la cour qui auraient brigué l'honneur d'épouser la jeune protégée du roi, la fille du riche astrologue dont la charge rapportait deux cents livres par mois, mais un jeune «escholier», notaire et secrétaire du roi, Estienne du Castel, originaire d'une vieille et noble famille de Picardie.
Le bonheur de Christine était à son apogée. En vertu des lois qui régissent l'humanité, il devait donc décroître. Charles V mourut, le crédit de Thomas de Pisan s'évanouit, et le vieil astrologue, accablé par les infirmités et les désastres, succomba peu de temps après.
Estienne ne gagnant pas assez pour suffire à sa famille, Christine prit la plume et commença à écrire pour le public des essais historiques; mais une catastrophe plus terrible encore devait venir briser à tout jamais «_sa pauvre âme ensdolosrie_». Son mari, enlevé par la peste, la laissa sans fortune avec trois jeunes enfants et sa vieille mère à sa charge. Vieille histoire d'aujourd'hui comme d'alors, que l'on retrouve de tous les temps. Son malheur est cause de sa gloire. Elle se met au travail avec une nouvelle énergie, étudiant ce qu'elle s'aperçoit ne pas savoir assez, compulsant, feuilletant les maîtres, peuplant sa mémoire, travaillant son style; puis elle lance ses écrits en un français très châtié, dédiés aux nobles personnages qui peuvent la protéger.
Elle dédia, entre autres, son livre de la _Mutation de Fortune_[11] au duc Philippe le Hardi, qui éprouva tant de plaisir à cette lecture qu'il la fit appeler au palais du Louvre; elle rentra non sans émotion dans cette demeure royale où elle avait passé une si heureuse enfance. Philippe lui traça le plan d'un ouvrage, précieux pour Christine à exécuter autant avec le cœur qu'avec la plume: ce n'était rien moins que la vie du monarque surnommé le Salomon de la France.
[11] Ouvrage en vers d'un grand intérêt, où Christine de Pisan décrit les changements que la fortune opère dans le monde, et naturellement prend son existence pour modèle.
Les documents du temps nous la représentent à son pupitre de chêne, entourée de livres et de manuscrits, vêtue de la longue robe de drap et des coiffes multiples à la religieuse, travaillant avec ardeur à son livre préféré: _le Chemin de la long estude_, lorsque les envoyés du duc se présentèrent.
Elle entreprit alors d'écrire l'histoire de Charles V, de ce roi _qui, dans sa jeunesse, l'asvoit nousrie de son pain_. Personne mieux qu'elle ne connaissait ce qu'il y avait de grandeur et de sagesse dans ce faible corps rendu si débile par le poison de Charles le Mauvais, et ne pouvait mieux décrire le faste des fêtes royales et les mœurs chevaleresques de cette cour où elle avait été élevée, de ce palais dont les détours n'avaient pas de secret pour elle. La première partie de son ouvrage était finie avant l'année écoulée. Elle allait commencer la seconde, quand une fois de plus la mort vint se mettre en travers de sa sécurité en prenant Philippe le Hardi, qui n'eut pas la joie de voir achever cet impérissable monument, élevé avec une indicible piété à l'inoubliable mémoire de son frère.
Christine de Pisan se ploya avec résignation devant l'implacable malheur qui ne se lassait pas de la poursuivre. Sa mère avait été rejoindre les aimés déjà partis, et «_son cuer s'espanouissoit de joye quand elle songeoit que le iour ne sausroit tarsder bien loing où elle si bieng isroit les restrouvez_».
Pendant le règne de Charles VII et l'invasion anglaise, aussi profondément ulcérée dans son patriotisme que dans ses affections, elle se retira dans un monastère. La France sauvée, elle ressaisit sa lyre pour saluer Jeanne d'Arc; ce fut son chant du cygne[12]:
Chose est bien digne de mémoire Que Dieu par une Vierge tendre Sur France si grant grâce estendre. Tu Johanne, de bonne heure née, Benoist[13] soit Ciel qui te créa. Par miracle fut envoïée Au roy pour sa provision; Son fait n'est pas illusion, Car bien a esté esprouvée... Par conseil en conclusion A l'effect la chose est prouvée, Et sa belle vie, par foy, Par quoy on adjouste plus foy A son fait, quoy qu'elle fasse, Toujours en Dieu devant la face... Hée! quel honneur au féminin Sexe! que Dieu l'ayme, il appert!
[12] Voir _Christine de Pisan, sa vie et ses œuvres_, par M. Robineau.
[13] Béni.
Sa fille avait pris le voile et ses deux fils étaient retournés dans la patrie de leur grand-père chercher un avenir plus sûr. Elle mourut isolée et résignée.
Outre les ouvrages que nous avons nommés, il faut encore citer d'elle la _Vision_, la _Cisté des Dames_, _Cent histoires de Troyes_, _Cent ballades_, une quantité de _virelays_, de _rondeaux_, de _jeux à vendre_.
C'est dans l'édition de 1505 que nous avons pris connaissance de la _Cisté des Dames_, la première probablement qui ait été faite d'après les manuscrits de l'auteur. C'est une sorte de savoir-vivre et de science de la vie de l'époque, donnant une foule de bons conseils et de renseignements très curieux. Ce livre, écrit en prose, commence par cette phrase:
_Par les troys filles de Dieu, nômées Raison, Droiture et Justice_, etc.
L'un des derniers chapitres est ainsi intitulé: _Comment il appartient que les dames damoiselles à demeuret sur les manoirs se gousvernent au fait de mesnage_.
Ses poésies, moins difficiles à entendre que la prose, sont empreintes d'une sensibilité et d'une mélancolie qui vont au cœur. Elles ne sont pas dénuées de philosophie. Quelques-unes chantent l'amour chevaleresque, parce qu'elles se vendaient mieux que les tristes[14], et, pour subvenir aux besoins des siens, elle faisait taire sa douleur et s'efforçait d'être gaie, ainsi qu'elle le répète souvent dans ses vers.
[14] Jean de Berry payait 200 écus, en 1413, l'épître sur le Roman de la Rose.
Rondeau XI
De triste cuer, chanter joyeusement, Et rire en dueil, c'est chose fort à faire; De son penser monstrer tout le contraire, N'yssir doulz ris de doulent sentement.
Ainsi me fault faire communement Et me convient, pour celer mon affaire, De triste cuer chanter joyeusement.
Car en mon cuer porte couvertement Le dueil qui soit qui plus me puet desplaire, Et si me fault, pour les gens faire taire, Rire en plorant, et très amerement De triste cuer chanter joyeusement.
Ballade XVIII
Aucunes gens ne me finent de dire Pour quoy je suis si malencolieuse, Et plus chanter ne me voyent ne rire, Mais plus simple qu'une religieuse Qui estre sueil si gaye et si joyeuse; Mais a bon droit se je ne chante mais, Car trop grief dueil est en mon cuer remais.
Et tant à fait Fortune, Dieu lui mire! Qu'elle a changié en vie doloreuse Mes jeux, mes ris, et ce m'a fait eslire, Dueil pour soulas, et vie trop greveuse; Si ay raison d'estre morne et songeuse, Ne n'ay espoir que j'aye mieulx jamais, Car trop grief dueil est en mon cuer remais.
Merveilles n'est se ma leesce empire; Car en moy n'a pensée gracieuse, N'autre plaisir qui a joye me tire; Pour ce me tient rude et maugracieuse Le desplaisir de ma vie anuieuse. Et se je suis triste, je n'en puis mais, Car trop grief dueil est en mon cuer remais.
Ballade XI
Seulete suy et seulete veuil estre, Seulete m'a mon doulz ami laissiée, Seulete suy sans compagnon ne maistre, Seulete suy dolente et courrouciée, Seulete suy en langueur mesaisiée[15], Seulete suy plus que nulle esgarée, Seulete suy sans amis demourée.
[15] Mal à l'aise.
Virelay XII
Se pris et los estoit à departir Et à donner, selon mon jugement, J'en sçay aucuns qui bien petitement Y devroient à mon avis partir.
Et, non obstant qu'ilz cuident bien avoir Assez beauté, gentillece et proece, Et que chascun cuide un prince valoir, A leurs beaulx faix appert leur grant noblece.
Mais puis qu'on voit, qui qu'il soit, consentir A villains faits et parler laidement, Pas nobles n'est; ains deust on rudement D'entre les bons si faitte gens sortir Se pris et los estoit à departir.
Ne en leurs dis, il n'a nul mot de voir Grans vanteurs, sonts n'il n'est si grant maistrece Qu'ilz n'osent bien dire que leur vouloir En ont tout fait, hé Dieux! quel gentillece.
Comme il siet mal à noble homme à mentir Et mesdire de femme et vrayement! Telle gent sont drois villains purement, Et devroit-on leur renom amortir Se pris et los estoit à departir.
Jeux A Vendre[16]
Je vous vens la rose de may? Oncques en ma vie n'aimay Autant dame ne damoiselle Que je fais vous, gente femelle, Si me retenez a amy, Car tout avez le cœur de mi.
Je vous vens l'oiselet en gage? Si vous estes faulx, c'est dommage, Car vous estes et bel et doulx, Si n'ayez telle tache en vous, Et digne serez d'être aimé Bel et bon et bien renommé.
[16] Ces _jeux_, que l'on trouve au nombre de cent soixante dans les œuvres de Christine de Pisan, lui étaient demandés. Comme aujourd'hui, on faisait en société des _jeux d'esprit_, on posait des questions. Ceux-ci ont évidemment donné naissance à celui bien connu des enfants: Je vous vends mon corbillon.
Dicts Moraux A Son Fils
(Fragments)
Fils, je n'ai mie grand trésor Pour t'enrichir. Mais au lieu d'or, Aucuns renseignemens montrer Te veuil, si les veuilles noter.
Dés ta jeunesse pure et monde[17], Apprens à cognoistre le monde, Si que tu puisses par apprendre Garder en tous cas de mesprendre.
Se as bon maistre, sers-le bien, Dys bien de lui, garde le sien, Son secret scelles; quoi qu'il fasse, Soyes humble devant sa face.
Se tu es cappitaine de gent, N'ayes renom d'amer argent, Car à peine pourras trouver Bon gens d'armes si en veulx louer.
Se pays as à gouverner, Et longuement tu veulx régner, Tiens justice et cruel ne soyes, Ni de grever gens ne quiers voyes.
Se tu as estat ou office, Dont tu te meles de justice, Garde comment tu jugeras, Car devant le grant juge iras.
Ayes pitié des pauvres gens Que tu voys nuz et indigens, Et leur aydes quand tu porras; Souviengne-toi que tu morras.
Aymes qui te tient amy Et te gard de ton ennemy; Nul ne peut avoir trop d'amys, Il n'est nulz petits ennemys.
Ne soyes decepveur de femme, Honore-les, ne les diffame, Soffise-toi d'en amer une, Et ne prens cointance à chacune.
Se tu prens femme accorte et sage, Croy-la du fait de ton mesnage, Adjoutes foy à sa parolle, Mais ne te confesse à la folle.
Se tu sçayes qu'on te diffame Sans cause, et que tu ayes blasme, Ne t'en courrouce. Fais toujours bien, Car droit vaincra, je te dys bien.
D'aucun parle à toy bien prends garde La fin que le parlant regarde, Et, se cest requeste ou semonce, Pense ung petit avant responce.
Ne laisse pas que Dieu servir Pour au monde trop asservir, Car biens mondains sont à défin Et l'âme durera sans fin.
[17] Nette.
Clotilde De Surville
(Marguerite-éLéOnore-Clotilde De Vallon-Chalys)
(1405-1494)
L'origine des délicates poésies connues de Clotilde de Surville est contestée, par le motif qu'on n'en mentionne nulle trace dans les ouvrages du temps. On les attribue au marquis de Surville, capitaine au premier régiment de France, fusillé en 1798, lequel n'aurait fait que pasticher les rondeaux de Charles d'Orléans, en assurant qu'il les avait trouvées dans des papiers de son aïeule. La famille Millet, descendante des Surville, vivant aujourd'hui, proteste énergiquement, avec documents à l'appui; malheureusement elle ne peut produire les manuscrits mêmes, qui ont été égarés.
Suivant le précepte «dans le doute abstiens-toi», nous croyons devoir soumettre néanmoins ici quelques pièces au jugement du lecteur, et il dira comme nous:
_Se non è vero, è bene trovato._
D'abord, les _Verselets à mon premier-né_[18] mis en musique et tant chantés vers 1805:
O cher enfantelet, vrai pourtraict de ton pere, Dors sur le seyn que ta bousche a pressé! Dors, petiot, cloz, amy, sur le seyn de ta mere, Tien doulx œillet par le somme oppressé.
Bel amy, cher petiot, que ta pupille tendre Gouste ung sommeil qui plus n'est fait pour moy! Je veille pour te veoir, te nourrir, te défendre; Ainz qu'il m'est doulx ne veiller que pour toi...
Et un triolet extrait de la pastorale héroïque de _Rosalyre_:
Tant au loing du roy de mon cœur C'est trop, hélaz! languir seulette! N'ay plus ny parler, ny couleur, Tant au loing du roy de mon cœur! N'a donc pitié de ma langueur, Lui qui n'oyoit que sa poulette? Tant au loing du roy de mon cœur C'est trop, hélaz! languir seulette!
[18] Les _Poésies de Clotilde de Surville_ ont été publiées par M. Ch. de Vanderbourg, membre de l'Académie française, en 1803. Un des motifs faisant croire à une supercherie littéraire, c'est qu'il est parlé dans ces poésies des satellites de Saturne, dont le premier ne fut découvert par Huygens qu'en 1655. Ensuite, on n'alternait pas encore à cette époque les rimes masculines et féminines, quoique M. de Vanderbourg en donne des exemples dans des prédécesseurs de Clotilde, mais que les bibliographes récusent également.
Marie De CLèVes
(1426-1487)
Fille du duc de Clèves Adolphe IV, mariée à l'âge de quinze ans au duc Charles d'Orléans, qui avait vingt-cinq ans de plus qu'elle, elle protégea les arts et les lettres.
Elle tenait au château de Blois une cour très luxueuse, ce qui ne l'empêchait pas d'étendre ses prodigalités aux Universités de Paris, de Caen et d'Orléans, payant la pension des jeunes clercs, fournissant des locaux, et, à la mort de son mari, elle épousa Jean de Rabodange, gentilhomme de l'Artois, beaucoup plus jeune qu'elle; en son honneur, elle fit fabriquer des tapisseries représentant ses armoiries parlantes, des _rabots_ et des _anges_, avec cette devise: _Encore n'est-il que Rabot d'Ange._ Elle a laissé quelques poésies.
Rondel
En la forest de Longue attente Entrée suis en une sente, Dont oster je ne puis mon cœur. Pourquoi je viz en grant douleur, Par fortune qui me tourmente. . . . . . . . . . . . Ay-je donc tort si me garmente Plus que nulle qui soit vivante? Par Dieu, nenni! Veu mon malheur: Car ainsi m'aist mon Créateur Qu'il n'est peine que je ne sente En la forest de Longue attente.
CLéMence Isaure
(NéE A Toulouse Vers 1450)
De toi l'on ne sait rien, noble dame...--et qu'importe? Que sait-on de l'étoile en suspens dans l'azur, Hors cet éclat si doux que son rayon apporte, Et qui nous fait rêver de quelque éther plus pur? Sous la mousse des bois n'est-il pas d'humble source Dont les flots transparents couleraient ignorés, Si les myosotis ne trahissaient sa course Au travers des cailloux dorés?
Et tu fus, en ces temps, la source intarissable Dont un siècle altéré but à longs traits les pleurs, Alors qu'autour de toi, sur la ronce et le sable, L'herbe reverdissait en s'émaillant de fleurs; Tu fus l'étoile d'or, parmi toutes choisie, Qui, sous les cieux obscurs se laissant entrevoir, Vins guider de ses feux l'errante Poésie Vers le berceau du Gai Savoir[19].
[19] _Le Verger d'Isaure_, par M. Stéphen Liégeard.
Il est vrai qu'on a voulu nous arracher Clémence Isaure, comme on veut démolir notre héroïque Jeanne d'Arc, en traitant de légende tout ce qui est souvenir! Il y en a qui prétendent que Clémence Isaure n'a jamais existé, mais les historiens ont remonté aux sources. M. Stéphen Liégeard examine à Toulouse même les documents relatifs à l'existence de la noble et poétique dame, et avec la certitude la plus éclairée nous renseigne.
Le voyageur allemand Jodocus Sincerus, qui visita la France vers 1610, rapporta la copie d'une inscription latine placée dans le Capitole, que M. Stéphen Liégeard a également vérifiée, et qui ne laisse aucun doute:
_Clémence Isaure, fille de Louis Isaure, de l'illustre famille des Isaure, s'étant vouée au célibat, comme l'état le plus parfait, et ayant vécu cinquante ans vierge, établit pour l'usage public de sa patrie les marchés au blé, au vin, au poisson et aux herbes, et les légua aux capitouls, à condition qu'ils célébreraient chaque année les jeux floraux dans l'Hôtel de ville qu'elle avait fait bâtir à ses dépens, qu'ils y donneraient un festin, et qu'ils porteraient des roses sur son tombeau; que, s'ils négligeaient d'exécuter sa volonté, le fisc s'emparerait, sous les mêmes charges, sans autre forme de procès, des biens légués. Elle a voulu qu'on lui érigeât, en ce lieu, un tombeau où elle repose en paix. Elle a fait cette inscription de son vivant._
«La poésie tombait un peu en désuétude quand une jeune et noble vierge de Toulouse, Clémence Isaure, qui vivait en ces temps de deuil, vit les autels de la patrie désertés, et prête à s'éteindre cette vive flamme de l'esprit qui avait projeté tant d'éclat sur sa patrie. Dès lors, elle n'eut plus qu'une pensée, remettre en honneur un culte dont elle devait être tout ensemble la prêtresse et la muse. Pour ce faire, elle rallia autour de sa bannière les débris épars du vénérable Collège...
«Tous ceux qui tenaient encore un luth, tous ceux qui n'avaient point désappris le rythme harmonieux de la «sirvente» et du «tenson», furent convoqués, chaque année, le 3 mai. C'était la date anniversaire de la fête de 1324, où Vidal, le premier, avait cueilli _la Violette_. A cette tige, unique récompense d'alors, Isaure, sous le nom de _Fleurs nouvelles_, en ajouta deux autres, _le Souci_ et _l'Églantine_...
«Peu de temps suffit à grouper les poètes dispersés au vent de l'orage. Bientôt, Bertrand de Roaix, par des vers pleins de grâce et de mélodie, conquiert la moderne Églantine, tandis que la dame de Villeneuve fait applaudir sa _canso_ adressée à Clémence Isaure. Elle-même, la patronne de ces solennités littéraires, ne dédaignait point de prendre parfois en main le luth d'ivoire. Alors, pareille à la jeune fille du conte des fées, elle laissait tomber de ses lèvres des roses et des diamants, des perles ou des saphirs.
«Les trois strophes qui suivent, en langue d'oc, donneront une idée de ses poésies; elles remontent à l'an 1499. Elles ont été retrouvées par le savant M. Dumège, dans un manuscrit de l'abbaye de Saint-Savin. Ce sont des larmes plutôt que des vers; c'est comme un chant du cygne, harmonieux et plaintif:
Ciutat de mos aujols, ô tan genta Tholosa! Al fis aymans uffris senhal d'onor; Sios a james digna de son lausor, Nobla coma totjorn, et totjorn poderosa!
Soèn à tort l'ergulhos en el pensa Qu'on drad sera tostems del aymadors; Mes io say ben que les joëns Trobadors Oblidaran la fama de Clamensa.
Tal en los cams la rosa primavera Floris gentil quan torna lo gay tems; Mes del vent de la nueg brancejado rabems, Moris, et per totjorn s'oblida de la terra[20].
[20] M. Stéphen Liégeard nous les traduit sur sa lyre d'or dans l'_Éloge de Clémence Isaure_, pièce de vers lue au Capitole en 1867:
_... Et, lorsque s'approchait l'heure mélancolique De quitter tes amis pour t'élancer vers Dieu, On entendit l'écho d'une harpe éolique Répéter ton dernier adieu: «Cité de mes aïeux,--disait-il,--ô Toulouse, «Que la gloire à jamais étincelle à ton front! «De l'hommage des preux reste toujours jalouse: «Quant à mon nom, hélas! je sais qu'ils l'oublieront. «Telle sourit la rose aux baisers de l'aurore; «Mais si, noir messager, le vent des nuits survient, «Il en est de la fleur comme il sera d'Isaure: «Elle meurt... et qui s'en souvient?»_
«Nous voilà bien loin de la ballade de Florian:
A Toulouse il fut une belle, Clémence Isaure était son nom; Le beau Lautrec brûla pour elle, Et de sa foi reçut le don... . . . . . . . . . . .
«Ni par le fond, ni par la forme, cette fiction de l'auteur d'_Estelle_ n'est digne de la noble Toulousaine.
«Cependant, l'ère des temps modernes était ouverte: l'institution durait toujours. Le prince à l'œil duquel aucune gloire n'échappait, Louis XIV, voulut l'ériger en Académie; c'est ce qu'il fit par lettres patentes datées de Fontainebleau, 1694. Du même trait de plume, il créait une quatrième fleur, _l'Amarante d'or_, prix de l'ode; ce fut désormais la plus haute récompense à laquelle put prétendre le chantre inspiré. Le commencement du siècle dernier vit fleurir _le Lis_, dédié à la Vierge. Enfin, sous une date beaucoup moins reculée, se place l'éclosion de _la Primevère_ et de _l'Œillet_, qui vinrent grossir la gerbe et compléter le bouquet.»
Depuis que cette éloquente étude, empruntée au livre déjà cité du poète des _Grands Cœurs_ et de l'auteur de _la Côte d'azur_, et dont nous regrettons de ne pouvoir donner qu'une partie, a été écrite, Mme la marquise de Blocqueville a fondé _le Jasmin_, une de ses fleurs préférées. (Voir sa biographie dans la troisième période, écrivains du XIXe siècle.)
Marguerite D'AngoulêMe
(1492-1549)
Fille du duc d'Angoulême et sœur de François Ier, Marguerite naquit à Angoulême; elle épousa en premières noces le duc d'Alençon, et en secondes noces Henri d'Albret, roi de Navarre; sa fille, Jeanne d'Albret, eut pour fils Henri IV. Dès l'âge de sept ans, elle composait des vers latins et entendait le grec et l'hébreu; à cette époque, la langue latine était encore employée dans les lettres, et surtout à la cour. Elle tenait un salon de beaux esprits, dont firent partie Calvin, Clément Marot, son poète en titre, et Dolet. Elle protégea Amyot et fonda huit chaires à la Sorbonne. Elle écrivait dans un excellent style. Son principal ouvrage est l'_Heptaméron_, recueil de contes libres, imité du _Décaméron_ de Boccace; elle a laissé en plus des _Lettres_ et des _Poésies_, les _Marguerites de la Marguerite_, dont nous donnons ci-après quelques fragments, après avoir terminé cette courte biographie par le jugement de Littré sur cette savante princesse.
«Il faut, à côté de la conteuse spirituelle moitié gaie, moitié sérieuse des _Nouvelles_, voir en elle la femme pleine de cœur et de sens qui se montre dans les lettres la protectrice éclairée des savants, la princesse tolérante en matière de religion en un temps où il n'y avait pas de tolérance, enfin celle qui, entourée de toutes grandeurs, a dit d'elle-même qu'_elle avoit porté plus que son faix de l'ennui commun à toute créature bien née_.»
PORTRAIT DE FRANÇOIS Ier, SON FRÈRE
De sa beaulté il est blanc et vermeil, Les cheveulx bruns, de grande et belle taille; En terre il est comme au ciel le soleil, Hardi, vaillant, sage et preux en bataille, Fort et puissant, qui ne peut avoir peur. Que prince nul, tant soit-il grand l'assaille, Il est bégnin, doux, humble en sa grandeur, Fort et constant et plein de patience, Soit en prison, en tristesse ou malheur. Il a de Dieu la parfaicte science Que doit avoir ung roy tout plein de foy, Bon jugement et bonne conscience.
Satyres Et Nymphes De La Reine De Navarre
Un jour très clair que le soleil luisait, Et moins ardent un chacun induisait Chercher au loin les campagnes fleuries, Sombres forêts et riantes prairies... . . . . . . . . . . . . . Ainsi parlant, pensant toute seule être, Je vois de loin trois dames apparaître, Saillant d'un bois, haut, feuillé et épais, Dont un ruisseau très clair pour mettre frais Entre le bois et le pré se mettait, Portant le noir, et l'une et l'autre était... . . . . . . . . . . . . .
MARGUERITE DE NAVARRE A FRANÇOIS Ier
(Tolède, 1525.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Monseigneur, suis contraincte d'attendre encore samedy, mais je vous envoye quelqu'un qui bien au long vous contera ce que demain et tous ces jours aura esté faict, afin que ayant passé plus avant il vous plaise entendre les bons tours qu'ils vous font, et si sçay bien qu'ils ont grand peur que je m'en ennuye, car je leur donne à entendre que, s'ils ne font mieux, je m'en veux retourner..._
Paule De Viguier
(Baronne De Fontenille)
(1519-1605)
Née à Toulouse, issue par sa mère de la très illustre famille de Lancefoc, surnommée la Belle Paule par François Ier, en 1533, lors du passage de ce roi à Toulouse, où elle fut chargée de lui lire des stances charmantes qu'elle avait composées pour cette occasion, et qui malheureusement n'ont pas été conservées.
Le roi lui répondit: «Vous serez, gente demoiselle, connue et renommée parmi dames tant de Languedoc que de France et autres pays fort lointains comme la plus belle et la mieux versée en tous arts et poésie; et moi je garderai bonne souvenance de notre _Belle Paule_ que telle on surnommera.--Et vous, Messieurs, merci! ajouta le roi en se tournant vers les capitouls; j'aurai garde d'oublier votre bonne et fidèle ville de Tolose.»
Le chevalier Minut, son cousin et son admirateur malheureux, qui a fait un livre tout consacré aux beautés de Paule, _la Paulographie_, s'est complu longuement dans la description de sa chevelure, qu'elle portait tressée et entremêlée de perles, rejetée en arrière. Elle n'était pas précisément cendrée, mais elle avait des reflets argentins qui prêtaient à ses ondulations un soyeux d'une inexprimable mollesse. C'est ce ton particulier dans les beaux cheveux blonds qu'un artiste italien désignait par le mot _morbidezza_. Elle s'en couvrait tout entière quand elle les dénouait. Dans ses traits, dans sa taille légère, dans son port de reine ou de déesse, rien ne rompait le charme exquis de la perfection.
Elle reçut aussi un autre surnom aussi mérité: _la Vénus chrétienne_; à quinze ans ses parents la marièrent contre son gré à Bénaquet, que, malgré les tristesses de son âme, elle rendit parfaitement heureux pendant dix ans. Quand il mourut, la laissant veuve à vingt-cinq ans, elle put choisir alors l'élu de son cœur, le baron de Fontenille, qui lui était resté fidèle.
Paule ne connut pas l'existence sereine que tout semblait lui présager. La perte de son unique enfant, à un âge où il se montrait déjà sous les traits charmants de sa mère et doué de toutes ses qualités, la plongea dans une tristesse que rien ne devait plus enlever. Pleine de sa douleur et se complaisant dans son amertume, elle se retira du monde d'une manière si absolue qu'elle ne sortait plus de chez elle et se rendait même invisible aux amis de sa maison.
Il ne suffit pas à Paule d'avoir le don de la beauté parfaite, sa beauté se couronnait et s'illuminait de toutes les vertus et de tous les talents. Dans son isolement, elle avait demandé à la poésie un adoucissement à ses maux. L'Académie des Jeux floraux voulut, à son tour, forcer sa retraite en l'invitant à venir recevoir dans ses concours un _Souci funèbre_ offert à l'harmonieuse expression de sa douleur. Paule ne résista pas à ce touchant témoignage des regrets publics; elle se rendit au milieu d'une de ces fêtes brillantes, couverte de vêtements noirs et le crêpe au front. D'une voix pleine de sanglots, elle consentit à divulguer ses regrets. Elle chanta l'amour maternel dans ses joies et dans ses tristesses.
Le dernier soupir de cette élégie se trouve entre nos mains, nous le donnons ici. Elle peut rivaliser avec _l'Enfantelet_ de Clotilde de Surville:
Le tendre corps de mon fils moult chéry Gist maintenant dessoubs la froide lame; Dans les cieuls clairs doit triompher son âme, Car en vertu tousjours il fut nourry. Las! j'ai perdu mon beau rosier fleury, De mon vieux temps l'orgueil et l'espérance; La seule mort peut donner allégeance Au mal cruel qui mon cœur a meurtry. Or, adieu donc, mon enfant moult chéry, De toi mon cœur gardera souvenance!
En 1564, âgée de quarante-cinq ans, elle fut encore proclamée la plus belle dame de France par Charles IX et Catherine de Médicis, qui voulurent la voir à leur passage à Toulouse.
Malgré ses chagrins, et après avoir perdu son mari bien-aimé, elle resta belle, nous assure Brantôme, alors qu'elle fût octogénaire; elle mourut à quatre-vingt-sept ans, ayant conservé toute la grâce du plus aimable esprit[21].
[21] Nous avons emprunté ces détails à une notice de M. Jules Toussy.
Louise Labé
(1526-1566)
Née à Lyon, Louise Charley, ou Charlin, ou encore Charlieu, a écrit sous le pseudonyme de Louise Labé, et fut surnommée _la Belle Cordière_ parce que son père était marchand cordier et que son mari, Ennemond Perrin, avait la même profession. Ses vers respirent la grâce, la facilité et le sentiment par-dessus tout, le sentiment si fin, si délicat de la passion tendre et féminine que l'on retrouve dans notre siècle chez Mme Desbordes-Valmore. Il a été conservé d'elle vingt-quatre sonnets, trois élégies, une épître et un dialogue en prose. Il ne fallait pas alors un bagage littéraire plus complet pour appartenir aux lettres. Un seul sonnet ne suffit-il pas à une gloire poétique?
Déjà à cette époque se tenaient des salons de beaux esprits, et chez _la Belle Cordière_ de Lyon se réunissaient les amateurs de littérature et de beaux-arts de la ville. Sainte-Beuve estime très haut la prose de Louise Labé, et un de ses contemporains, Paradin, le doyen de Beaujeu, nous la dépeint ainsi dans ses _Mémoires de l'histoire de Lyon_, publiés en 1573:
«Elle avoit la face plus angélique qu'humaine, mais ce n'estoit rien à la comparaison de son esprit tant chaste, tant vertueux, tant poétique, tant rare en savoir, qu'il sembloit qu'il eust esté créé de Dieu pour estre admiré comme un grand prodige entre les humains.»
Sonnets
I
Je vis, je meurs, je me brusle et me noye, J'ai chaut extresme en endurant froidure, La vie m'est et trop molle et trop dure; J'ai grans ennuis entremeslez de joye.
Tout à un coup je ris et me larmoye, Et en plaisir maint grief tourment j'endure; Mon bien s'en va, et à jamais il dure; Tout en un coup je seiche et je verdoye.
Ainsi amour inconstamment me meine; Et quand je pense avoir plus de douleur, Sans y penser je me treuve hors de peine.
Puis, quand je croy ma joye estre certaine Et estre en haut de mon désiré heur, Il me remet en mon premier malheur.
II
Tant que mes yeux pourront larmes espandre A l'heur passé avec toy regretter, Et qu'aux sanglots et soupirs résister Pourra ma voix, et un peu faire entendre;
Tant que ma main pourra les cordes tendre Du mignart luth pour tes grâces chanter, Tant que l'esprit se voudra contenter De ne vouloir rien fors que toy comprendre,
Je ne souhaitte encore point mourir; Mais quand mes yeus je sentiray tarir, Ma voix cassée et ma main impuissante,
Et mon esprit, en ce mortel séjour, Ne pouvant plus monstrer signe d'amante, Priray la mort noircir mon plus cler jour.
éLéGie
Vous qui lisez, ô dames lionnoises... . . . . . . . . . . . . . . Ne veuillez point condamner ma simplesse Et jeune erreur de ma folle jeunesse, Si c'est erreur; mais qui, dessous les cieus, Se peut vanter de n'estre vicieus? L'un n'est content de sa sorte de vie, Et tousjours porte à ses voisins envie; L'un, forcenant de voir la paix en terre, Par tous moyens tasche y mettre la guerre; L'autre, croyant povreté estre vice, A autre Dieu qu'Or ne fait sacrifice; L'autre sa foy parjure il emploira A decevoir quelcun qui le croira; L'un, en mentant de sa langue lézarde, Mile brocars sur l'un et l'autre darde. Je ne suis point sous ces planetes née Qui m'ussent pu tant faire infortunée. Oncques ne fut mon œil marri de voir Chez mon voisin mieux que chez moi pleuvoir. Oncq ne mis noise ou discord entre amis; A faire gain jamais ne me soumis; Mentir, tromper et abuser autrui, Tant m'a desplu que mesdire de lui. . . . . . . . . . . . . . .
A Mlle CLÉMENCE DE BOURGES[22], LYONNAISE
(Sur L'Instruction Des Femmes)
_Estant le temps venu, Mademoiselle, que les severes lois des hommes n'empeschent plus les femmes de s'appliquer aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui en ont la commodité doivent employer cette honneste liberté, que nostre sexe a autrefois tant desirée, a icelles apprendre et montrer aux hommes le tort qu'ils nous fesoient en nous privant du bien et de l'honneur qui nous en pouvoit venir; et si quelcune parvient en tel degré que de pouvoir mettre ses concepcions par escrit, le faire songneusement, et non desdaigner la gloire, et s'en parer plustot que de chaisnes, anneaux et somptueux habits..._
_Je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses dames d'eslever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenoilles et fuseaux et s'employer à faire entendre au monde que, si nous ne sommes faites pour commander, si ne devons-nous estre desdaignées pour compagnes, tant es affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent et se font obéir. En outre la reputacion que notre sexe en recevra, nous aurons valu au public que les hommes mettront plus de peine et d'estude aux sciences vertueuses, de peur qu'ils n'ayent honte de voir precéder celles desquelles ils ont prétendu estre toujours supérieurs quasi en tout. S'il y a quelque chose recommandable apres la gloire et l'honneur, le plaisir que l'estude des lettres a accoutumé donner nous y doit chacune inciter; qui est autre que les autres recréations, desquelles quand on en a pris tant que l'on veut on ne se peut vanter d'autre chose que d'avoir passé le temps. Mais celle de l'estude laisse un contentement de soy qui nous demeure plus longuement. Car le passé nous réjouit et sert plus que le présent..._
De Lyon, ce 24 juillet 1555.
[22] _Clémence de Bourges_, amie de _la Belle Cordière_, qui lui dédia le _Débat de folie et amour_, dialogue en vers, n'a pas eu ses œuvres éditées ni conservées.
Pernette Du Quillet
(Morte A Lyon En 1546)
A fait partie de la pléiade de dames lyonnaises littéraires, de la société de Louise Labé et de Clémence de Bourges, avec Anne de Marquets, Anne Séguier, dame de Vergnes, etc.
PoéSies ImpriméEs En 1545
Sans cognoissance aucune en mon printemps j'estois Libre sans liberté, car rien ne regrettois En ma vague pensée, De mols et vains desirs follement dispensée.
Las! amour, tout jaloux du commun bien des dieux, Me vint escarmoucher par faux allarmes d'yeux; Mais je vis sa fallace, Par quoi me retirai et lui quittai la place.
Dames Des Roches MèRe Et Fille
De Lyon (1550 Environ)
Ont laissé un grand nombre de lettres charmantes et très sages, ainsi que des poésies, mais dont il n'a pas été beaucoup parlé.
Si mes escrits n'ont gravé sur la face Le sacré nom de l'immortalité, Je ne l'ai quis non plus que merité, Si je ne l'ai de faveur ou de grace. . . . . . . . . . . . . .
[Illustration]
. . . . . . . . . . . . . . . Quenouille, mon souci, je vous promets et jure De vous aimer toujours, et jamais ne changer Votre honneur domestic pour un bien étranger Qui seme inconstamment et fort peu de temps dure.
éLisèNe De Crenne
SurnomméE La Belle HéLisenne
A eu des ouvrages en prose imprimés en 1538, d'après M. de Juvigny; ils n'ont pas laissé d'autre trace.
Marseille D'Altouvins
(NéE A Marseille En 1550)
A joui en Provence d'une grande réputation; on a d'elle de fort jolis vers, malheureusement bien oubliés.
Nul n'aura dans le ciel partage S'il n'a chanté par l'univers Le rare phœnix de notre âge, Paul et Belcand unis en vers[23].
[23] Louis Belcand de la Belcandière, né à Grasse, et Pierre-Paul, né à Marseille, restaurateurs de la poésie provençale.
Catherine LarchevêQue De Parthenay
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Elle épousa en 1568 le baron de Pont; ce mariage fut annulé et elle se remaria en 1575 à René, vicomte de Rohan, mort en 1586. Elle cultivait les belles-lettres avec succès et fit imprimer en 1572 des _Poésies_; elle écrivit aussi une tragédie d'_Holopherne_ non imprimée; puis une _Apologie pour le roi Henri IV envers ceux qui le blâment de ce qu'il gratifie plus ses ennemis que ses serviteurs_. Mme de Rohan, calviniste, s'enferma pendant le siège de La Rochelle, et vécut avec sa fille trois mois de viande de cheval et de quatre onces de pain; elle sut élever son fils, le célèbre Henri de Rohan, dans ce courage indomptable qui le distingua, et aussi sa fille Anne, mariée au duc de Deux-Ponts. C'est elle qui répondit à Henri IV: «J'ai trop peu de bien pour être votre femme, et je suis de trop bonne maison pour être votre maîtresse[24].»
[24] Michaud.
Marie De Romieu
(1550 Environ A 1600)
Les dates de sa naissance et de sa mort ne sont pas connues avec précision. On sait seulement qu'elle est née à Viviers, dans le Vivarais, et que ses _Premières œuvres poétiques_ furent éditées en 1580.
Son œuvre principale, et qui mériterait, autant par l'excellente langue dans laquelle elle est écrite que pour les idées qu'elle agite, d'être connue _in extenso_, est son _Discours_ pour la défense des femmes, qui lui valut maintes félicitations de plusieurs poètes du temps, entre autres celles de Jan Édouard de Morin, qui débutent avec entrain:
Ce mâle vers en fat de ta verve femelle Me faict prodigieus sonner en la poictrine Un vœu de m'enfemmer . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ces poésies en son honneur sont réunies aux siennes dans un tout petit volume que nous avons eu entre les mains à la Bibliothèque nationale, et qui est intitulé ainsi qu'il suit:
_Œuvres poétiques de Mme Marie Romieu, contenant un brief Discours, que l'excellence de la femme surpasse celle de l'homme, non moins recréatif que plein de beaux exemples. Le tout à trés haute et trés illustre princesse ma dame Marguerite de Lorraine, duchesse de Joyeuse. A Paris,_ 1581, _pour Lucas Breger, tenant sa boutique au second pillier de la grand'salle du Palais._
Discours
Nous avons bien souvent à mespris une chose, Ignorans la vertu qui est en elle enclose, Faute de rechercher diligemment le pris Qui pouvoit estonner en après nos esprits: Car, comme un coq qui treuve une perle perdue, Ne sçachant la valeur de la chose incognue, Ainsi, ne peu s'en faut, l'homme ignare ne sçait Quel est entre les deux sexes le plus parfait. Il me plais bien de voir des hommes le courage, Des hommes le sçavoir, le pouvoir, l'avantage, Il me plais bien de voir des hommes la grandeur; Mais, puis si nous venons à priser la valleur, Le courage, l'esprit et la magnificence, L'honneur et la vertu et toute l'excellence Qu'on voit luire toujours au sexe feminin, A bon droit nous dirons que c'est le plus divin. . . . . . . . . . . . . . . . . . Allons donc plus avant, venons à la douceur Et sainte humanité dont est remply leur cueur. S'est-il treuvé quelqu'un qui n'eut l'âme saisie De semblable bonté, faveur et courtoisie? . . . . . . . . . . . . . . . . . Pleurez, mes yeux, pleurez, et ores de vos pleurs Faites sortir un ruisseau de douleur, Et toy, mon cœur, fend toy d'une douleur profonde, Fay que mon mort se suive en l'autre monde.
Hymne A La Rose Pouvant Servir D'éPitaphe
. . . . . . . . . . . . . . . Celle qui gist ici sous cette froide cendre, Toute sa vie aima la rose fraische et tendre, Et l'aima tellement qu'après que le trespas L'eut poussée à son gré aux ondes de là-bas Voulut que son cercueil fût entouré de roses, Comme ce qu'elle aimoit par-dessus toutes choses.
Marguerite De France[25]
(1553-1615)
Fille de Henri II et de Catherine de Médicis, sœur de Charles IX et de Henri III, première femme de Henri IV, répudiée en 1599, Marguerite de Valois eut une vie privée aussi irrégulière et aussi joyeuse que celle de son mari.
Elle écrivit pendant son exil au château d'Usson des _Poésies_ et des _Mémoires_ comprenant, de 1569 à 1582, une période de pas moins de treize années, qu'elle comparait dans la préface de cet ouvrage adressée à Brantôme «à de petits oursons qui vont vers l'historien, en masse lourde et difforme pour y recevoir leur formation».
Ces mémoires furent écrits par elle dans le but de justifier sa conduite. Ils sont aussi peu possibles à lire par tous les yeux que les _Contes_ de la reine de Navarre, sa grand'belle-mère.
Son style clair, précis, délicat, sympathique et naïf en même temps, lui vaut cet éloge de Bacon dans son _Histoire de la littérature française jusqu'au XVIe siècle_, «qu'elle sert de transition entre Christine de Pisan et Mme de Sévigné». De goût élégant, elle supprima le hennin et imagina de se coiffer avec ses cheveux.
MéMoires[26]
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'allois en une lictiere faicte à pilliers doublez de velours incarnadin d'Espagne, en broderie d'or et de serge nuée, à devise; cette lictiere toute vitrée, et les vitres toutes faictes à devises, y ayant ou à la doublure ou aux vitres quarante devises toutes différentes, avec les mots en espaignol et italien, sur le soleil et ses effects. Laquelle estoit suivie de la lictiere de Mme de la Roche-sur-Yon et de celle de Mme de Tournon, ma dame d'honneur, et dix filles à cheval avec leur gouvernante, et de six carrosses ou chariots où alloit le reste des dames et filles d'elles et de moy. Je passay par la Picardie, où les villes avoient commandement du roy de me recepvoir selon que j'avois cet honneur de lui estre, qui, en passant, me firent tout l'honneur que j'eusse peu desirer. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Partant[27] de Cambray, j'allay coucher à Valenciennes, terre de Flandre, où M. le comte de Lalain, M. de Montigny, sa femme et sa belle-sœur, Mme d'Aurec, et toutes les plus apparentes et galantes dames de ce pays-là, m'attendoient pour me recepvoir.....
Le comte de Lalain, se disant estre parent du roy mon mary, ne pouvoit assez faire de démonstration de l'aise qu'il avoit de me voir là, et quand son prince naturel y eust esté, il ne l'eust pu recepvoir avec plus d'honneur, de bien veuillance et d'affection. Arrivant à nous, à la maison du comte de Lalain, où il me fist loger, je trouvay à la cour la comtesse de Lalain, sa femme (Marguerite de Ligne), avec bien quatre-vingts ou cent dames du païs ou de la ville, de qui je fus reçeue non comme princesse estrangere, mais comme si j'eusse esté leur naturelle dame, le naturel des Flamandes estant d'estre privées, familieres et joyeuses.
La comtesse de Lalain tenant de ce naturel, mais ayant davantage un esprit grand et eslevé, de quoy elle ne ressembloit moins à vostre cousine que du visage et de la façon, cela me donna soudain asseurance qu'il me seroit aisé de faire amitié estroite avec elle, ce qui pourroit apporter de l'utilité à l'avancement du dessein de mon frere...
L'heure du soupper venue, nous allons au festin et au bal, que le comte de Lalain continua tant que je fus à Mons, qui fut plus que je ne pensois estimant debvoir partir dés le lendemain. Mais cette honneste femme me contraingnist de passer une sepmaine avec eux, ce que je ne voulois faire, craingnant de les incommoder. Mais il ne me feust jamais possible de le persuader à son mary ni à elle, qu'encore à toute force me laisserent partir au bout de huict jours. Vivant avec une telle privauté avec elle, elle demeura à mon coucher fort tard, et y eust demeuré davantage; mais elle faisoit chose peu commune à personne de telle qualité, qui toutes fois tesmoingne une nature accompagnée d'une grande bonté. Elle nourrissoit son petit fils de son lait, de sorte qu'estant le lendemain au festin, assise tout auprès de moy à la table qui est le lieu où ceux de ce païs-là se communiquent avec le plus de franchise, n'ayant l'esprit bandé qu'à mon but, qui n'estoit que d'advancer le dessein de mon frere, elle parée et toute couverte de pierreries et de broderies, avec une robille à l'espagnole de toille d'or noire, avec des bandes de broderie de canetille d'or et d'argent, et un pourpoint de toille d'argent blanche en broderie d'or avec des gros boutons de diamant (habit approprié à l'office de nourrice), l'on luy apporta à la table son petit fils emmaillotté aussi richement qu'estoit vestue la nourrice, pour lui donner à taicter.
Elle le met entre nous deux sur la table, et librement se desboutonne, baillant son tétin à son petit, ce qui eust esté tenu à incivilité à quelque autre; mais elle le faisoit avec tant de grâce et de naifveté, comme toutes ses actions en estoient accompaignées, qu'elle en reçeust autant de louange que la compagnie de plaisir.....
Les tables levées, le bal commença en la salle mesme où nous estions, qui estoit grande et belle.....
[25] On confond quelquefois Marguerite de Valois, dont il est question en ce moment, avec Marguerite d'Angoulême, sœur de François Ier, grand'belle-mère de celle-ci. Nous avons publié la biographie de Marguerite d'Angoulême de Navarre, ainsi que des extraits de ses poésies (p. 29). Marguerite de Valois est appelée aussi Marguerite de Navarre par quelques chroniqueurs, parce que Henri IV était de Navarre avant d'être roi de France. Le nom Marguerite de France fut déjà porté par la fille de Marguerite de Castille, comtesse de Vexin, morte en 1158, et par la fille de saint Louis, mariée en 1270 à Jean le Victorieux.
[26] _Mémoires de la royne Marguerite_, publiés à l'_Image de sainte Barbe_, chez _Charles Chapelain, en_ 1628.
[27] Il fut décidé qu'elle irait aux eaux de Spa avec la princesse de la Roche-sur-Yon, à l'occasion des intérêts de son frère, le duc d'Alençon, que l'on voulait voir régner dans les Pays-Bas. Cette narration de son voyage, dont nous élaguons les réflexions politiques fastidieuses, nous a paru intéressante au point de vue des mœurs de l'époque et du pays.
Anne De Rohan
(1580-1646)
Fille de René de Rohan et de Catherine de Parthenay[28], Anne de Rohan était d'un esprit très supérieur, comme celui de sa mère. Elle lisait couramment l'hébreu et écrivait de fort beaux vers. On lui attribue même une grande influence sur le poète Malherbe, au sujet de règles de la versification qu'elle le décida à adopter.
Sonnet
Nature avoit encore un beau chef-d'œuvre à faire Quand elle fist au jour naistre tes blonds cheveux, Et dont la splendeur rend tous les cœurs furieux; De celuy qui son trait allonge pour y voir,
En vain viendroit Cérès au combat de ta gloire, Pour emporter le prix entre tes blonds cheveux, Car sa divinité n'a rien plus précieux Pour imprimer dessus le tableau de mémoire.
Plustôt desmêlerait l'antre dédalien, Mon cœur banny de soy, qu'il rompe le lien Qui le tient enserré dans cette tresse blonde,
N'ayant rien de plus beau ny de plus lumineux Aux flambeaux allumés sur le lambris des cieux, Au point que leur clarté éclaire tout le monde.
[28] Voir page 42.
Mlle DE GOURNAY (MARIE DE JARS)
(1566-1645)
On l'appelait la _fille d'alliance_ de Montaigne, dont elle a édité les œuvres en 1595, avec une «extrême superstition», selon ses propres paroles; il semble que la piété légendaire qu'elle avait pour son père adoptif soit son principal titre à passer à la postérité. Les biographies donnent peu de détails sur elle, et si l'on interroge Staaf sur son livre intitulé _l'Ombre_, il vous répond: «Un livre de poésies.» Eh bien! non, il y a confusion. Désireuse de lire ces poésies en vieux langage, j'ai demandé à la Bibliothèque nationale ce volume de Mlle de Gournay, et ce ne sont nullement des poésies, mais bel et bien de la prose et des conseils moraux, excellents à lire.
Ce volume, édité par _Libert, rue Saint-Jean-de-Latran_, en MDCXXVI, a pour épigraphe, et comme pour justifier son nom:
_L'homme est l'ombre d'un songe Et son œuvre est son ombre._
Voici quelques titres de chapitres que j'ai relevés.
--_Si la vengeance est licite..._
--_Antipathie des âmes basses et hautes..._
--_Abrégé d'institution pour le prince souverain_, où je copie ces lignes bien dignes d'être méditées:
Tu ne te peux rendre trop souple et soubmis à ceux qui te seront donnez, pour t'apprendre à soubmettre après toy-mesme et les choses à toy; et ne crois pas y soubmettre jamais les choses à ton poinct qu'en travaillant à te rendre aimable et desirable partout où tu te voudras rendre puissant.....
Nos esprits hument les esprits qui leur sont familiers ny plus ny moins que nos corps hument l'air un instant et s'en nourrissent. Des maux faicts avec plaisir, le plaisir passe et le mal demeure, et des biens faicts avec peine, le bien demeure et le mal passe...
[Illustration]
De La MéDisance
_A Madame la marquise de Guercheville_
Dame d'honneur de la reyne-mère du roy.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Lorsque Momus reprocha la faute de Prométhée de n'avoir pas fait une fenestre au sein de l'homme afin que l'œil penétrast ce que son cœur donneroit de contraire à sa parole, je m'esbahis comme il ne le reprit aussi pour avoir manqué d'apposer quelque ferme arrest
Et plusieurs freins avec plusieurs timons
à sa langue et à son oreille, parties si glissantes à l'abus, et dont l'abus est si coulpable. Il arrive que nous exposons tous les jours les biens pour la vie, la vie pour une parcelle de l'honneur, qu'Aristote appelle aussi le plus grand des biens externes, comme il qualifie la honte le plus grand des maux de cette condition...
Fin De La PremièRe PéRiode
[Illustration]
[Illustration]
DeuxièMe PéRiode
XVIIe-XVIIIe SIÈCLE
UNE cinquantaine d'années s'est écoulée. La Renaissance a fait son œuvre. Malherbe a épuré le vieux langage. Le français est arrivé à son apogée. Nul ne peut se flatter de dépasser comme clarté et comme syntaxe Corneille, La Bruyère, Voltaire et Diderot. Avec Mlle de Scudéry commence cette célèbre pléiade, unique au monde, de femmes françaises écrivains. Dans le XVIIe siècle nous trouvons de fertiles romancières, de plus rares poètes, quelques moralistes et savantes. Le XVIIIe siècle est celui des Correspondances et Mémoires. Toute femme spirituelle, mondaine, enjouée, est facilement maîtresse dans le style épistolaire, qui doit rester familier et antipédantesque. Nous avons hésité à considérer les correspondantes comme auteurs. Aux Mémoires, infiniment utiles au point de vue de l'histoire et des mœurs, il ne faut demander non plus des conceptions de haut vol ni le souffle littéraire indispensable aux œuvres d'imagination. Il est difficile de déployer une grande science de rhétorique pour répéter dix fois dans la même feuille: «Je suis entrée chez la reine, etc.» Aussi avons-nous choisi comme citations, quand nous l'avons pu, des réflexions et commentaires appartenant en propre à l'auteur ou à un de ses ouvrages littéraires, plutôt que des fragments de mémoires ou de lettres.
La Révolution ayant mis un point d'arrêt dans la vie sociale, et étant en même temps un point de départ d'autres mœurs et d'autres idées, nous avons arrêté cette seconde période à Mme d'Antremont, qui a correspondu avec Voltaire âgé et nous conduit jusqu'à 1789.
[Illustration]
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Madeleine De ScudéRy
(1607-1701)
MADELEINE de Scudéry est sans contredit une des plus grandes figures de femmes littéraires; notre époque l'a qualifiée bien à tort de pédante, se rapportant à la satire de Boileau, mais la postérité lui rendra justice, comme on la rend à ces colossales statues qui, vues de près, choquent le vulgaire appréciateur, mais que l'éloignement remet à leur point.
Madeleine de Scudéry, dès sa première jeunesse, fut l'orgueil et l'oracle de sa ville natale, le _Havre-de-Grâce_; elle vint à Paris, à l'âge de quinze ans, se présenter dans cet hôtel de Rambouillet, rendez-vous des illustrations du siècle.
Mlle de Scudéry a embrassé la carrière de femme de lettres par besoin, pour subvenir à la vie quotidienne de sa famille et d'elle-même. Ce fut en dissimulant son nom et sous la signature de son frère qu'elle publia ses premiers ouvrages: _Les Aventures de Baisa_, _Harangues de femmes illustres_, _Cyrus_, et les premiers volumes de _Clélie_. Pendant la publication de cet ouvrage son secret fut divulgué. Elle écrivit alors sans signer _Célinte_, _Mathilde_, la _Promenade de Versailles_, deux volumes de _Conversations_, des vers et des lettres.
On lui reproche, défaut propre à bien des écrivains qui sont obligés de produire trop vite, de ne pas assez soigner ses écrits. Cependant, elle n'en remporta pas moins le prix d'éloquence à l'Académie, sur le sujet de _la Gloire_. La sienne était alors à son apogée. Le roi Louis XIV assistait à la réunion, où elle fut acclamée par la cour et par le public. Dès lors, ses ouvrages furent traduits dans toutes les langues et aucun genre de célébrité ne lui fit défaut, car elle était aussi charitable et vertueuse que spirituelle.
Elle mourut à quatre-vingt-quatorze ans, après avoir continué jusqu'au dernier moment, quoique valétudinaire, à être l'âme et l'esprit de l'hôtel de Rambouillet, et après avoir, hélas! vu mourir tous ses amis, y compris Pellisson, si renommé par sa laideur, et qui l'était à peine autant qu'elle: Mlle de Scudéry n'était point belle et ne connut pas la puissance du charme féminin dont elle parlait dans ses romans, d'ailleurs tous très moraux, d'après l'avis des hommes les plus austères.
«L'occupation de mon automne, écrivait Mascaron, est la lecture de _Cyrus_, de _Clélie_ et d'_Ibrahim_; je ne fais point de difficultés à vous avouer que, dans les sermons que je prépare pour l'avenir, ils seront souvent cités à côté de saint Augustin et de saint Bernard.»
Le savant Fléchier, «après avoir lu les dix volumes de _Conversations_, veut distribuer ce livre aux fidèles de son diocèse pour leur apprendre la morale et leur donner de bons modèles»;--et le Père Lacroix parle de l'auteur en ces termes: «Elle sut si bien mêler la simplicité de l'histoire et la richesse des inventions, l'élégance et la facilité du style, la légèreté des conversations, la bienséance des mœurs, la noblesse et la variété des caractères, la grandeur et la pureté des sentiments, qu'on peut dire que c'est une école ouverte pour former les jeunes gens, et où le cœur et l'esprit, loin d'être en danger de se corrompre, n'ont d'autres risques à courir que de ne pouvoir atteindre à la hauteur et à la perfection des modèles que l'on y prépare.»
Les _Portraits_ de Mlle de Scudéry sont recommandés comme les meilleurs morceaux de ses ouvrages.
Elle maniait aussi bien le vers, quoiqu'elle ait plus particulièrement écrit en prose.
Portrait De PhéRéCyde[29]
... Il faut que vous sachiez qu'il étoit non seulement d'une taille avantageuse, mais encore extrêmement beau; mais d'une beauté de son sexe, qui n'avoit rien que de grand et de noble. Il avoit pourtant le teint délicat, les yeux bleus et fins, le tour du visage agréable; mais avec tout cela il n'avoit rien qui ressemblast à la beauté des femmes. Au contraire, sa mine étoit haute; et quoy qu'il eust une douceur inconcevable dans l'air du visage, il y avoit pourtant je ne sçay quelle fierté douce qui lui donnoit une espèce d'audace respectueuse qui le rendoit plus aimable. Au reste, il avoit la plus belle teste du monde: car ses cheveux faisoient mille anneaux sans artifice, et estoient du plus beau brun possible qu'il estoit possible de voir. Phérécyde estant donc tel que je viens de vous le représenter, c'est-à-dire ayant tout l'agrément de la beauté et tout l'enjouement de la jeunesse, n'en avoit pourtant ny le décontenancement, ny l'inconsidération: et l'on eust dit qu'il estoit venu au monde en sçachant le monde, tant il agissoit sagement et galamment tout ensemble. Le son de sa voix estoit infiniment aimable; et il avoit cet avantage d'avoir en toutes ses actions un agrément inexpliquable, que la seule nature peut donner. Au reste, il avoit l'âme si noble, les inclinations si belles, le cœur si tendre pour ses amis, et si remply de zèle et de chaleur pour eux, qu'il en méritoit beaucoup de loüange. De plus, il avoit naturellement l'esprit fort éclairé; et il faisoit des vers si beaux, si touchans et si passionnez, qu'il estoit aisé de voir qu'il n'avoit pas l'âme différente; et ceux du grand Therpandre, son oncle[30], qui a tant eu de réputation, n'estoient pas plus beaux que les siens. Aussi suis-je persuadé que jamais personne n'a eu le cœur si tendre à l'amitié, ny si ardent à l'amour que Phérécyde: car, pour l'ordinaire, ceux qui ont cette passion fort vive ont une amitié plus modérée; et, au contraire, ceux qui sont capables d'une amitié fort ardente ne le sont pas si souvent d'un fort violent amour. Mais, pour Phérécyde, il aimoit ses amies et ses amis avec des ardeurs démesurées, qui ne se destruisoient point les unes et les autres dans son cœur. Au reste, il avoit un talent particulier, dans les heures de son enjouement, qui estoit de contrefaire si admirablement et si plaisamment tout ensemble tous ceux qu'il vouloit représenter, qu'il devenoit presque ce qu'estoient ceux qu'il imitoit. Mais pour avoir ce plaisir-là, il faloit estre au palais de Cléomire ou chez Élise, et y estre mesme en petite compagnie. De plus, jamais homme n'a esté si propre que Phérécyde à une véritable galanterie, et mesme à une feinte passion, ny n'a sçeu soupirer plus à propos ny d'une manière plus propre à faire écouter ses soupirs sans colère: car il avoit si bien sçeu trouver l'art de faire un mélange de respect et de hardiesse, en sa façon d'agir avec celles qu'il aimoit effectivement ou qu'il feignoit d'aimer, qu'il n'estoit pas aisé qu'il fust maltraité. Enfin, Madame, je pense pouvoir dire qu'il n'estoit pas possible de trouver un plus aimable galand que celui-là, ny un plus agréable amy; et je pense pouvoir assurer que, s'il eust vécu plus longtemps, il eust été un aussi honneste homme qu'il y en ait jamais eu en Phénicie. Mais la mort le ravit à tous ses amis à l'âge que je vous ai dit: ayant eu la gloire d'estre pleuré par les plus beaux yeux du monde et par les plus illustres personnes de toute nostre cour.
Portrait De Sapho[31]
Sapho a eu l'avantage que son père et sa mère avoient tous deux beaucoup d'esprit et beaucoup de vertu, mais elle eust le malheur de les perdre de si bonne heure qu'elle ne put recevoir d'eux que les premières inclinations au bien, car elle n'avoit que six ans lorsqu'ils moururent... Elle n'avoit que douze ans quand on commença de parler d'elle comme d'une personne dont la beauté, l'esprit et le jugement estoient déjà formez et donnoient de l'admiration à tout le monde. Je vous dirai seulement qu'on n'a jamais remarqué en qui que ce soit des inclinations plus nobles, ny une facilité plus grande à apprendre tout ce qu'elle a voulu savoir. Encore que vous m'entendiez parler de Sapho comme de la plus merveilleuse et de la plus charmante personne de toute la Grèce, il ne faut pourtant pas vous imaginer que sa beauté soit une de ces grandes beautés en qui l'envie même ne sauroit trouver aucun défaut... Elle est pourtant capable d'inspirer de plus grandes passions que les plus grandes beautés de la terre... Pour le teint, elle ne l'a pas de la dernière blancheur, il a toutefois un si bel éclat qu'on peut dire qu'elle l'a beau; mais ce que Sapho a de souverainement agréable, c'est qu'elle a les yeux si beaux, si vifs, si amoureux et si pleins d'esprit, qu'on ne peut ni en soutenir l'éclat, ni en détacher ses regards... Les charmes de son esprit surpassent de beaucoup ceux de sa beauté. Elle a une telle disposition à apprendre que, sans que l'on ait presque jamais ouï dire que Sapho ait rien appris, elle sçait pourtant toutes choses... mais elle songe tellement à demeurer dans la bienséance de son sexe qu'elle ne parle que des choses que les femmes doivent parler.
A Propos De L'Instruction Des Femmes
Encore que je sois ennemie déclarée de toutes les femmes qui font les savans, je ne laisse pas de trouver l'autre extrémité fort condamnable, et d'estre souvent épouvantée de voir tant de femmes de qualité avec une ignorance si grossière que, selon moi, elles déshonorent notre sexe. En effet, la difficulté de sçavoir quelque chose avec bienséance ne vient pas tant à une femme de ce qu'elle sçait que de ce que les autres ne sçavent pas, et c'est sans doute la singularité qui fait qu'il est très difficile d'être comme les autres ne sont point, sans s'exposer à estre blasmée... Je ne sçache rien de plus injurieux à notre sexe que de dire qu'une femme n'est point obligée de rien apprendre...
La TubéReuse
. . . . . . . . . . . . . . Des bords de l'Orient je suis originaire; Le soleil proprement peut se dire mon père; Le printemps ne m'est rien, je ne le connois pas, Et ce n'est point à lui que je dois mes appas. Je l'appelle en raillant le père des fleurettes, Du fragile muguet, des simples violettes, Et de cent autres fleurs qui naissent tour à tour, Mais de qui les beautés durent à peine un jour. Voyez-moi seulement, je suis la plus parfaite: J'ai le teint fort uni, la taille haute et droite, Des roses et du lis j'ai le brillant éclat. Et du plus beau jasmin le lustre délicat. Je surpasse en odeur et la jonquille et l'ambre, Et les plus grands des rois me souffrent dans leur chambre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La Beauté, L'Esprit Et La Vertu
La fleur que vous avez vu naistre, Et qui va bientôt disparoistre, C'est la beauté qu'on vante tant; L'une brille quelques journées, L'autre dure quelques années, Et diminue à chaque instant.
L'esprit dure un peu davantage, Mais à la fin il s'affoiblit; Et s'il se forme d'âge en âge, Il brille moins plus il vieillit.
La vertu, seul bien véritable, Nous suit au delà du trépas; Mais ce bien solide et durable, Hélas! on ne le cherche pas.
[29] L'original du portrait de Phérécyde est Éléazar de Chandeville, neveu de Malherbe.
[30] Malherbe.
[31] On prétend que Mlle de Scudéry s'est dépeint elle-même.
Sablé (Madeleine-Rouvre, Marquise De)
(1598-1678)
Mme de Sablé était une des assidues de l'hôtel de Rambouillet. M. Cousin, dans ses études sur les femmes du XVIIe siècle, en a parlé comme une des femmes les plus distinguées de son siècle.
Un portrait finement tracé nous en est resté, écrit par Mlle de Montpensier, parlant en même temps de la comtesse de Maure, sous les noms de princesse Parthénie et de reine de Misnie; elle dit:
..... C'étoient des personnes par les mains desquelles le secret de tout le monde avait à passer. La princesse de Penthièvre (Mme de Sablé) avait le goût aussi délicat que l'esprit; rien n'égaloit la magnificence des festins qu'elle faisoit, tous les mets en étoient exquis, et sa propreté a été au delà de tout ce que l'on peut imaginer. C'est de leur temps que l'écriture a été mise en usage; auparavant on n'écrivoit que les contrats de mariage, et des lettres on n'en entendoit pas parler.
Son salon était un des plus spirituels; très liée avec le duc de La Rochefoucauld, ses Maximes furent imprimées en 1708, à la fin du livre des _Maximes_ de l'illustre moraliste.
Maximes
-- Être trop mécontent de soi est une faiblesse; être trop content de soi est une sottise.
-- Il y a un certain empire dans la manière de parler et dans les actions qui se fait faire place partout et qui gagne par avance la considération et le respect.
-- Une méchante manière gâte tout, même la justice et la raison. Le _comment_ fait la meilleure partie des choses, et l'air qu'on leur donne dore, accommode et adoucit les plus fâcheuses.
-- Dans la connaissance des choses humaines, notre esprit ne doit jamais se rendre esclave en s'assujettissant aux fantaisies d'autrui. Il faut étendre la liberté de son jugement et ne rien mettre dans sa tête par aucune autorité purement humaine. Quand on nous propose la diversité des opinions, il faut choisir, s'il y a lieu; sinon, il faut rester dans le doute.
-- Il n'y a rien qui n'ait quelque perfection: c'est le bonheur du bon goût de le trouver en chaque chose; mais la malignité naturelle fait découvrir un vice entre plusieurs vertus pour le relever et le publier, ce qui est plutôt une marque du mauvais naturel qu'un avantage du discernement; et c'est bien mal passer sa vie que de se nourrir toujours des imperfections d'autrui.
Mlle DE CALAGES
(1610 A 1658 Environ)
Marie Pech de Calages, contemporaine de Corneille, est surtout connue par un ouvrage important, le poème de _Judith, ou la Délivrance de Béthulie_, composé de huit livres, édité après la mort de l'auteur, en 1660, à Toulouse, par Mlle L'Héritier de Villandon, et dédié à la reine. Ce poème était terminé avant que _le Cid_ eût paru, alors que la langue poétique n'avait pas encore subi le perfectionnement que Corneille devait lui donner. Cependant il contient des morceaux de premier ordre. Mlle de Calages a remporté plusieurs fois des prix à l'Académie des Jeux floraux.
Judith, Ou La DéLivrance De BéThulie.
. . . . . . . . . . . . . . . Son courage redouble, un feu divin l'embrase. Ce n'est plus cet objet dont le charme vainqueur Du farouche Holopherne avoit séduit le cœur, Sa démarche et ses traits n'ont rien d'une mortelle. Une sombre fureur en ses yeux étincelle, Ses cheveux sur son front semblent se hérisser, Un pouvoir inconnu la force d'avancer. Elle voit sur le lit la redoutable épée Qui dans le sang hébreu devoit être trempée; Elle hâte ses pas et prend entre ses mains Le fer victorieux, la terreur des humains, Observe avec horreur ce conquérant du monde, S'applaudit en voyant son ivresse profonde, Puis soulève le fer, l'arrache du fourreau, Et, le cœur enflammé par un transport nouveau, Croit entendre la voix du Ciel qui l'encourage: «Tu le veux, Dieu puissant, achève ton ouvrage!» Elle dit, et d'un bras par Dieu même affermi Frappe d'un fer tranchant son superbe ennemi. . . . . . . . . . . . . . . .
DE LA SUZE (HENRIETTE DE COLIGNY, Ctesse)
(1618-1673)
Petite-fille de l'amiral de Coligny, elle épousa Thomas Hamilton, comte de Hadington. Devenue veuve, se remaria à Gaspard de Champagne, comte de la Suze; ne fut pas heureuse en ménage: le comte de la Suze, fort jaloux, l'emmena dans ses terres. Ne pouvant souffrir ni son mari ni la solitude, elle se sépara du comte, et de protestante se fit catholique, «afin, dit Christine de Suède, de ne rencontrer son mari ni dans ce monde ni dans l'autre».
Mme de la Suze était d'une grande beauté et possédait une physionomie charmante.
Ses poésies sont presque toutes rimées par Pellisson. Elles sont d'une douceur que l'on pourrait appeler fade; le monde littéraire qui constituait sa petite cour les admirait aveuglément.
Chanson
J'ai juré mille fois de ne jamais aimer, Et je ne croyais pas que rien pût me charmer; Mais alors que je fis ce dessein téméraire, Tircis, vous n'aviez pas entrepris de me plaire. Ma raison contre vous ne fait plus son devoir, Et de l'amour enfin je connais le pouvoir.
Hélas de mon erreur trop tard je m'aperçois; Je pensais que ce dieu ne rangeait sous ses lois Que ceux qui de ses traits savent mal se défendre, Mais je sens que mon cœur malgré moi va se rendre. Ma raison contre vous ne fait plus son devoir, Et de l'amour enfin je connais le pouvoir.
De BréGy (Charlotte Saumaise De Chazan)
(1619-1693)
Charlotte de Chazan fut élevée par son oncle, le célèbre Saumaize; elle avait tant d'esprit et d'agréments qu'elle sut charmer à quatorze ans le comte de Brégy, qui devint ambassadeur en Pologne et en Suède. Ce mariage ne fut pas très heureux; elle ne paraît pas avoir eu une sincère affection pour son mari. Très jolie, très séduisante, elle eut beaucoup de succès à la cour. On a d'elle un volume de _Lettres et Poésies_ édité à Leyde en 1666.
éPigramme
Ci-dessous gît un grand seigneur Qui tout couramment nous apprit Qu'un homme peut vivre sans cœur Et mourir sans rendre l'esprit.
Sonnet Sur Les Antiquitez De Rome
Vous que l'on vit jadis de splendeurs éclatans, Termes, cirques, palais, que partout on renomme, Si vous montrez encore la puissance de Rome, Vous montrez bien aussi la puissance du temps.
Autrefois l'on a vu loger des empereurs Où logent maintenant tous les oyseaux funestes; De ce que vous étiez vous n'êtes que le reste, Et la guerre a sur vous déployé ses fureurs.
Rome, qui sous ses lois rangea toute la terre, Ayant régné longtemps reperdit par la guerre Tout ce que sa puissance avait pu conquérir.
Sa ruine a du sort témoigné l'inconstance, L'autheur de son trépas le fut de sa naissance, Mars luy donna la vie et Mars la fit périr.
Anne De Bourbon
(1619-1677)
Fille de Henri II, prince de Condé, et de Marguerite de Montmorency, femme de Henri d'Orléans, duc de Longueville, Anne de Bourbon s'occupa de politique: sœur des princes de Conti et de Condé, elle usa de toute son influence pour les pousser dans le parti de la Fronde; on a d'elle un choix de lettres qui ne manquent pas d'originalité. Elle mourut aux Carmélites.
PenséE
Les beaux jours que donne le soleil ne sont que pour le peuple, la présence de ce que l'on aime fait les beaux jours des honnêtes gens.
Lettre
A Mme LA PRINCESSE LOUISE-MARIE DE GONZAGUE
Le 27 août 1645.
_Je vous suis très redevable de la bonté que vous avez eue de prendre part à la joie que le bonheur de Monsieur mon frère m'a donnée. C'est une marque très obligeante de l'honneur que vous me faites de m'aimer, que je n'ai point de paroles pour vous exprimer le ressentiment que j'en ai. Je crois que vous ne doutez pas de ma reconnaissance là-dessus; c'est pourquoi j'en quitterai le discours pour vous donner des nouvelles de M. le maréchal de Grammont, comme vous me l'ordonnez. Je vous dirai donc qu'il est prisonnier, mais pas blessé, à ce que l'on m'a assuré. On espère que sa prison ne sera pas longue. Car nous avons pris le général Glen, contre lequel on croit qu'on l'échangera promptement, les ennemis ayant grand besoin d'un homme de commandement parmi eux, et ayant perdu, par la mort de Mercy et par la prison de celui-ci, tous les plus considérables qu'ils eussent; ce qui fait croire qu'ils ne feront nulle difficulté de rendre M. le maréchal de Grammont contre Glen, qu'on leur devait offrir tout à l'heure. Voilà tout ce que j'en ai appris. La pauvre Mme de Montausier est fort affligée de Pisany, à ce qu'on m'a dit. Je suis ravie que Trie vous soit agréable et que le séjour ne vous en soit pas incommode. Je souhaite pourtant de tout mon cœur que vous le quittiez bientôt, afin qu'en vous voyant souvent on puisse profiter du temps qui reste à vous avoir encore ici..._
Mme DE MOTTEVILLE (FRANÇOISE BERTAUT)
(1621-1689)
Nièce de l'évêque de Séez, fille d'un gentilhomme de la chambre du roi; sa mère, d'origine espagnole, servant d'intermédiaire à la reine pour correspondre secrètement avec sa famille, Françoise Bertaut, dès l'âge de sept ans, fut attachée à la personne de la reine Anne d'Autriche; mais Richelieu, craignant déjà son influence, l'éloigna. Vers sa vingtième année, sa mère, qui l'avait conduite en Normandie, la maria à M. Langlois de Motteville, qui en avait quatre-vingts. Après la mort de Richelieu, elle revint près d'Anne d'Autriche, et fut pendant vingt-deux ans plutôt une amie de la reine qu'une femme de chambre, dont elle avait le titre. Mazarin la craignait aussi, mais ne fut point aussi rigoureux que son prédécesseur. Elle n'a laissé que des _Mémoires pour servir à l'histoire de la reine Anne d'Autriche_, écrits dans une langue simple et spirituelle. On y rencontre quelques observations assez véridiques:
Les rois ne voient jamais leurs maux qu'au travers de mille nuages. La Vérité, que les poètes et les peintres représentent toute nue, est toujours, devant eux, habillée de mille façons, et jamais mondaine n'a si souvent changé de mode que celle-là en change quand elle va dans les palais de roi.
JournéE Des Barricades
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sur le soir, le coadjuteur revint trouver la reine de la part du peuple, forcé de prendre cette commission pour lui demander encore une fois leur prisonnier, résolus, à ce qu'ils disaient, si on le leur refusait, à le ravoir par la force. Comme le cœur de la reine n'était pas susceptible de faiblesse, qu'il paraissait en elle un courage qui aurait pu faire honte aux plus vaillants, et que d'ailleurs le cardinal ne trouvait pas son avantage à être toujours battu, elle se moqua de cette harangue, et le coadjuteur s'en retourna sans réponse. Un de ses amis et un peu des miens qui, peut-être, aussi bien que lui, n'était pas dans son âme au désespoir des mauvaises aventures de la cour, et qui ne l'avait pas quitté de toute la journée, me dit à l'oreille que tout était perdu; qu'on ne s'amusât point à croire que ce n'était rien; que tout était à craindre de l'insolence du peuple; que déjà les rues étaient pleines de voix qui criaient contre la reine, et qu'il ne croyait pas que cela se pût apaiser aisément.
La nuit qui survint là-dessus les sépara tous, et confirma la reine dans sa créance que l'aventure du jour n'était nullement à craindre. Elle tourna la chose en raillerie, et me demanda au sortir du conseil, comme elle vint se déshabiller, si je n'avais pas eu grand'peur. Cette princesse me faisait une continuelle guerre de ma poltronnerie, si bien qu'elle me fit l'honneur de me dire gaiement qu'à midi, quand on était venu lui dire le bruit que le peuple commençait à faire, elle avait aussitôt pensé à moi et à la frayeur que j'aurais au moment que j'entendrais cette nouvelle si terrible, et ces grands mots de _chaînes tendues_ et de _barricades_.
Elle avait bien deviné, car j'avais pensé mourir d'étonnement quand on me vint dire que Paris était en armes, ne croyant pas que jamais dans ce Paris, le séjour des délices et des douceurs, on pût voir la guerre ni des barricades que dans l'histoire et la vie d'Henri III. Enfin cette plaisanterie dura tout le soir; et comme j'étais la moins vaillante de la compagnie, toute la honte de cette journée tomba sur moi. Je me moquai en moi-même, non seulement de ma frayeur, mais encore des avis que, deux heures auparavant, Laigues m'avait donnés si charitablement. Ce ne fut pas sans admirer comme les choses sont prises si diversement selon les différentes passions des hommes...
Marie D'OrléAns Longueville
Duchesse De Nemours
(1625-1707)
Femme de beaucoup d'esprit et d'une haute vertu, elle passa la majeure partie de son existence dans une espèce de retraite. Belle-fille de la bruyante duchesse de Longueville, elle avait en haine toute la famille des Condé et ne leur pardonna qu'à son lit de mort.
Elle a laissé un volume de _Mémoires_ spirituels et agréablement écrits, mais dont il faut mettre en doute l'impartialité.
Retour Des Princes A Paris AprèS Leur DéLivrance Par Mazarin
Le jeudy gras que les trois princes arrivèrent à Paris, on y fit des feux de joye de leur élargissement, comme on en avoit fait auparavant de leur prison. Mais à dire la vérité, les derniers ne se firent ni d'un si bon cœur, ni avec tant de gayté que les premiers: car le peuple est bien étrange dans ces divers mouvements, et il en avoit donné plusieurs marques au sujet des trois princes.
Monsieur le duc d'Orléans alla au-devant d'eux dans son carrosse, où le duc de Beaufort et le coadjuteur eurent l'honneur de l'accompagner.
Ce furent de grands embrassements et de grands compliments de part et d'autre. Mais voilà à quoi se borna entre eux toute la reconnoissance aussi bien que toute l'amitié.
Monsieur, qui n'avoit point vu la reine depuis leur brouillerie, vint lui présenter les trois princes, et de là il les mena souper au palais d'Orléans. Cette visite fut assez froide et le repas ne fut guère plus échauffé, et comme il n'y arriva rien de plus remarquable, on commença dès lors à se remettre de ce qu'on avoit tant appréhendé de ce retour de Monsieur le Prince. On jugea facilement, par cette retenue qu'on n'attendoit point de lui, qu'il n'avait ni de si grands ni de si violents desseins qu'on se les étoit figurez, et par un commencement si modéré et si peu prévu on jugea même encore de toute la suite de ses démarches...
Marquise De SéVigné
(Marie De Rabutin)
(1626-1696)
La vie de Mme de Sévigné est tellement sue qu'il semble superflu de répéter ce qui a été dit et redit partout. Elle n'a pas été une femme de lettres qui ait vécu de sa plume, ou nous ait laissé de nombreuses et savantes œuvres d'imagination ou de morale; c'était une aimable et spirituelle femme, ni précieuse, ni pédante, qui écrivit à sa famille et à ses amis des lettres pleines d'enjouement et de naturel. Ces amis les ont jugées dignes d'être publiées pour rester des modèles du genre. A cette époque, le style épistolaire n'était pas encore développé, et la marquise de Sévigné contribua probablement à encourager ses descendantes dans cette voie.
Aujourd'hui, les femmes qui écrivent de charmantes lettres ne sont plus rares; la «spirituelle marquise», ainsi qu'on l'appelle, est légèrement démodée.
Les méchantes langues assurent que les lettres de Mme de Sévigné ont été corrigées; on en donne pour preuve qu'il est avéré qu'elle écrivait sans orthographe, ce qui avait lieu assez souvent encore chez les gens de qualité; son mérite est néanmoins indiscutable, mais pas aussi exceptionnel aujourd'hui qu'alors.
Il est bon de remarquer que si des lettres comme celles de Mme de Sévigné demandent de l'expansion, de l'humour, de l'entrain, une certaine inclination à bavarder, il est autrement difficile et exige un tout autre genre de talent de mener à bien un long roman ou une étude philosophique.
Nous ne croyons pas devoir citer un trop grand nombre de ses lettres si connues, et surtout celle, si universellement répandue, à M. de Coulanges, surnommée _la Nouvelle incroyable_. On la trouve dans tous les recueils; elle commence ainsi:
_Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, etc..._
Et elle continue pendant une demi-page avant de dire que M. de Lauzun épouse Mademoiselle.
Nous l'aimons mieux dans son amour maternel. Presque toutes ses lettres sont adressées à Mme de Grignan, sa fille. C'est à elle qu'elle dit cette phrase mémorable et sublime: «_Je souffre à votre poitrine._»
Celle de la séparation d'avec sa fille exprime bien ce que plus d'une mère pense à cette occasion.
C'est plutôt la lettre d'une amie que d'une mère; on pourrait critiquer dans sa bouche cette dernière phrase: «_Aimez-moi toujours._» Une mère ne dit pas cela à sa fille[32].
Montélimar, le 5 octobre 1673.
_Voici un terrible jour, ma chère enfant, je vous avoue que je n'en puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais, et combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte nous puissions jamais nous rencontrer! Mon cœur est en repos quand il est auprès de vous; c'est son état naturel, et le seul qui peut lui plaire. Ce qui s'est passé ce matin me donne une douleur sensible et me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons: je les ai senties et les sentirai longtemps._
_J'ai le cœur et l'imagination tout remplis de vous; je n'y puis penser sans pleurer, et j'y pense toujours; de sorte que l'état où je suis n'est pas une chose soutenable: comme il est extrême, j'espère qu'il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours, et je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux, qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois, ne vous trouvent plus: le temps agréable qui est passé rend celui-ci douloureux, jusqu'à ce que j'y sois un peu accoutumée; mais ce ne sera jamais assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé; je sais ce que votre absence m'a fait souffrir; je serai encore plus à plaindre, parce que je me suis fait imprudemment une habitude de vous voir. Il me semble que je ne vous ai point assez embrassée en partant; qu'avais-je à ménager? Je ne vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse; je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan; je ne l'ai point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l'amitié qu'il a pour moi; j'en attendrai les effets sur tous les chapitres: il y en a où il a plus d'intérêt que moi, quoique j'en sois plus touchée que lui. Je suis déjà dévorée de curiosité; je n'espère de consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous: Dieu me fasse la grâce de l'aimer quelque jour comme je vous aime! Je songe aux Pichons; je suis toute pétrie des Grignan; je tiens partout. Jamais un voyage n'a été si triste que le nôtre; nous ne disons pas un mot. Adieu, ma chère enfant, aimez-moi toujours; nous revoilà dans les lettres._
[Illustration]
Je viens de recevoir le livre de l'abbé Nicole; je voudrais en faire un bouillon et l'avaler. Il est écrit pour bien du monde; mais je crois qu'il n'a eu véritablement que moi en vue. Ce qu'il dit de l'orgueil et de l'amour-propre qui se trouve dans toutes les disputes et que l'on recouvre du beau nom de vérité, c'est une chose qui me ravit. Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent: «Je suis trop vieux pour me corriger.» Je pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dire: «Je suis trop jeune.» La jeunesse est si aimable qu'il faudrait l'adorer, si l'âme et l'esprit étaient aussi parfaits que le corps. Mais quand on n'est plus jeune, c'est alors qu'il faut se perfectionner et tâcher de regagner par les bonnes qualités ce qu'on perd du côté des agréables. Il y a longtemps que je fais ces réflexions, et, par cette raison, _je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon cœur et à mes sentiments_; voilà de quoi je suis pleine.
Comme émules de Mme de Sévigné, on a publié les _Lettres de Mme de Grignan_, sa fille, et celles de Mme de Simiane, sa petite-fille, dont elle avait dit dans une lettre à sa fille: «_Je suis contente qu'elle ne soit pas parfaite, afin d'avoir le plaisir de la repétrir._» Mais il n'y a rien d'extraordinairement remarquable dans ces lettres comme littérature. De même de:
MARIE DUGUÉ-BAGNOLS, fille de l'intendant de Lyon, qui épousa M. Fustel de Coulanges, cousin germain de Mme de Sévigné. Quoique femme de beaucoup d'esprit, elle a dû surtout sa réputation à Mme de Sévigné, qui ne cesse de parler de «l'esprit de Mme de Coulanges, qui est une dignité à la cour».
On a recueilli les lettres de Mme de Coulanges à sa cousine; elles sont charmantes, mais sans éclat: un style aimable et beaucoup de grâce en font le principal charme; tout porte à croire qu'elle brillait surtout dans la conversation lorsqu'elle était excitée.
[32] Nous ne sommes pas les premiers à critiquer l'admiration un peu de convention décernée à Mme de Sévigné. Voir à ce sujet la biographie de Mlle du Sommery, page 163.
Mlle DE MONTPENSIER
(Jeanne-Marie-Louise D'OrléAns)
(1627-1693)
La personnalité historique de la Grande Mademoiselle est trop connue pour qu'il soit besoin d'esquisser ici sa biographie. Destinée d'abord à épouser son cousin, Louis XIV, quoiqu'elle eût onze ans de plus que lui, elle se maria, malgré les entraves à surmonter, avec le vicomte de Lauzun. On se figure difficilement l'illustre frondeuse la plume à la main pour écrire. C'est pendant son exil à Saint-Fargeau, de 1652 à 1657, qu'elle eut le temps de nous donner, outre ses Mémoires, un opuscule, _la Relation de l'Ile invisible, la Princesse de Paphagonie_, un roman et _Divers Portraits_. Néanmoins, elle n'est pas à ranger dans la catégorie des femmes de lettres proprement dites; on lui reproche des négligences de style.
Le portrait qu'elle a écrit de _Christine, reine de Suède_, est cependant bien amusant, et nous pensons que c'est un des plus intéressants extraits à donner de ses écrits:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'avais tant ouï parler de la manière bizarre de son habillement que je mourais de peur de rire en la voyant... Elle avait une jupe d'étoffe de soie grise avec de la dentelle d'or et d'argent, un justaucorps de camelot couleur de feu avec de la dentelle de même, et une petite tresse or, argent et noir; de même il y avait sur la jupe aussi un mouchoir noué de point de Gênes, avec un ruban couleur de feu; une perruque blonde, et derrière un rond comme les femmes en portent, un chapeau avec des plumes noires qu'elle tenait.
Elle est blanche, les yeux bleus; des moments elle les a doux, d'autres fort rudes; la bouche assez agréable, quoique grande, les dents belles, le nez assez grand et aquilin; fort petite, son justaucorps cache sa mauvaise taille. Enfin, à tout prendre, elle me parut un joli petit garçon...
Après le ballet, nous fûmes à la comédie. Là, elle me surprit, car, en louant les endroits qui lui plaisaient, elle jurait Dieu, elle se couchait dans sa chaise, jetait ses jambes d'un côté, les passait sur les bras, enfin elle faisait des postures que je n'avais vu faire qu'à Trioelet et à Dodelet, qui sont deux bouffons, l'un Italien, l'autre Français... Il lui prend des rêveries profondes, fait de grands soupirs, puis tout à coup elle revient comme une personne qui s'éveille en sursaut...
Mme DE LA FAYETTE
(Marie-Madeleine Pioche De La Vergne)
(1634-1693)
Mme de La Fayette est une des figures les plus intéressantes des femmes écrivains et bel esprit des XVIIe et XVIIIe siècles. Très jeune, elle fut présentée à l'hôtel de Rambouillet, où Mlle de Scudéry et Mme de Montausier la proclamèrent une «vraie merveille». Ses premiers maîtres avaient été Ménage et le Père Rapin. A l'hôtel de Rambouillet elle trouvait, en pleine jeunesse et à l'aurore de son talent, celui que l'on devait surnommer plus tard «l'aigle de Meaux». Modeste, belle à ravir, douce, vertueuse, elle ne tirait aucune vanité de ses fortes études classiques, où Virgile avait le premier pas. A vingt-deux ans, elle distingua le comte de La Fayette, qu'elle épousa; mariage tranquille et de raison. Le goût d'écrire et de produire ses écrits lui vint de son intimité avec Segrais, qu'elle accueillit dans sa maison quand Mlle de Montpensier le chassa par caprice, et plus encore de sa grande amitié avec le duc de La Rochefoucauld, qui eut une importante influence sur sa vie entière et dont elle disait: «M. de La Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mais j'ai reformé son cœur», pendant que lui créait pour elle cette éloquente et simple épithète de «vraie».
Segrais signa ses premiers ouvrages, _Mademoiselle de Montpensier_ et _Zaïde_. Peu après parut _la Princesse de Clèves_, que Taine définit avec tant de justesse dans une comparaison avec les _Mémoires de Saint-Simon_:
«Le petit livre de Mme de La Fayette est un écrin d'or où luisent les purs diamants dont se paraît l'aristocratie polie. Les _Mémoires de Saint-Simon_ sont un grand cabinet secret où gisent entassés sous une lumière vengeresse les défroques salies et menteuses dont s'affublait l'aristocratie servile. Après avoir ouvert le cabinet, il est à propos d'ouvrir l'écrin.
«Elle parle, mais en grande dame, avec le sentiment secret de sa dignité et de la dignité de ceux qui l'écoutent. Son style imite sa parole... Ce style est aussi mesuré que noble. Mme de La Fayette n'élève jamais la voix.
«D'un bout à l'autre de son livre brille une sérénité charmante, ses personnages semblent glisser au milieu d'un air limpide et lumineux...
«Elle se contient comme une grande dame et une femme du monde. Les sentiments sont d'accord avec le style; ses sensations sont aussi délicates que la manière de les dire... On sent une âme qui a été élevée par les plus nobles conseils et les plus grands exemples, qui respecte l'honneur non seulement comme une loi inviolable, mais aussi comme la plus chère et la plus précieuse partie de son trésor intérieur.»
Mme de La Fayette fut grande amie de Mme Scarron et de la marquise de Sévigné. Elle avait quarante-quatre ans quand elle écrivit _la Princesse de Clèves_, où l'on trouve le style épuré et délicat, ainsi que les sentiments élevés qu'elle possédait au suprême degré.
La vie fut pour elle sans attrait après la mort de son ami, le duc de La Rochefoucauld, l'auteur des _Maximes_. Elle lui survécut dix ans et mourut à l'âge de soixante ans. On a aussi d'elle _la Comtesse de Tende_, des _Mémoires de la cour de France_ pour 1688 et 1689, de nombreuses _Lettres_ et l'_Histoire_ de cette Henriette d'Angleterre, qu'elle avait tant aimée alors qu'elle était attachée à sa personne, et qu'elle regretta si sincèrement.
La Princesse De CLèVes
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mme de Chartres empira si considérablement que l'on commença à désespérer de sa vie; elle reçut ce que les médecins lui dirent du péril où elle était avec un courage digne de sa vertu et de sa piété. Après qu'ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde et appeler Mme de Clèves.
«Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle en lui tendant la main; le péril où je vous laisse et le besoin que vous avez de moi augmentent le déplaisir que j'ai de vous quitter. Vous avez de l'inclination pour M. de Nemours; je ne vous demande pas de me l'avouer: je ne suis plus en état de me servir de votre sincérité pour vous conduire. Il y a déjà longtemps que je me suis aperçue de cette inclination; mais je ne vous en ai pas voulu parler d'abord, de peur de vous en faire apercevoir vous-même. Vous ne la connaissez que trop présentement; vous êtes sur le bord du précipice; il vous faut de grands efforts et de grandes violences pour vous retenir. Songez ce que vous devez à votre mari, songez ce que vous devez à vous-même, et pensez que vous allez perdre cette réputation que vous vous êtes acquise, et que je vous ai tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille; retirez-vous de la cour; obligez votre mari de vous emmener; ne craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles; quelque affreux qu'ils vous paraissent d'abord, ils seront plus doux dans les suites que les malheurs d'une galanterie. Si d'autres raisons que celles de la vertu et de votre devoir vous pouvaient obliger à ce que je souhaite, je vous dirais que, si quelque chose était capable de troubler le bonheur que j'espère en sortant de ce monde, ce serait de vous voir tomber comme les autres femmes; mais si ce malheur vous doit arriver, je reçois la mort avec joie, pour n'en pas être le témoin.»
Mme de Clèves fondait en larmes sur la main de sa mère, qu'elle tenait serrée contre les siennes; et Mme de Chartres se sentant touchée elle-même:
«Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous attendrit trop l'une et l'autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de tout ce que je viens de vous dire.»
Elle se tourna de l'autre côté en achevant ces paroles et commanda à sa fille d'appeler ses femmes, sans vouloir l'écouter ni parler davantage. Mme de Clèves sortit de la chambre de sa mère en l'état qu'on peut s'imaginer, et Mme de Chartres ne songea plus qu'à se préparer à la mort. Elle vécut encore deux jours, pendant lesquels elle ne voulut plus revoir sa fille, qui était la seule chose à quoi elle se sentait attachée.
Mme de Clèves était dans une affliction extrême. Son mari ne la quittait point, et, sitôt que Mme de Chartres fut expirée, il l'emmena à la campagne pour l'éloigner d'un lieu qui ne faisait qu'aigrir sa douleur. On n'en a jamais vu de pareille. Quoique la tendresse et la reconnaissance y eussent la plus grande part, le besoin qu'elle sentait qu'elle avait de sa mère pour se défendre contre M. de Nemours ne laissait pas d'y en avoir beaucoup. Elle se trouvait malheureuse d'être abandonnée à elle-même dans un temps où elle était si peu maîtresse de ses sentiments, et où elle eût tant souhaité d'avoir quelqu'un qui pût la plaindre et lui donner de la force. La manière dont M. de Clèves en usait pour elle lui faisait souhaiter plus fortement que jamais de ne manquer à rien de ce qu'elle lui devait. Elle lui témoignait aussi plus d'amitié et plus de tendresse qu'elle n'avait encore fait; elle ne voulait point qu'il la quittât, et il lui semblait qu'à force de s'attacher à lui il la défendrait contre M. de Nemours.
Ce prince vint voir M. de Clèves à la campagne; il fit ce qu'il put pour rendre aussi une visite à Mme de Clèves, mais elle ne le voulut point recevoir; et, sentant bien qu'elle ne pouvait s'empêcher de le trouver aimable, elle avait fait une forte résolution de s'empêcher de le voir et d'en éviter toutes les occasions qui dépendraient d'elle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Marquise De Maintenon
(FrançOise D'Aubigné)
(1635-1719)
Petite-fille du célèbre Agrippa d'Aubigné, Mme de Maintenon, que le roi Louis XIV surnomma la Raison, eut une existence pénible dans ses commencements, et non dénuée d'épines dans sa dernière période, malgré son côté brillant.
Venue au monde dans la prison de Niort, où sa mère partageait la captivité de son mari, Constant d'Aubigné; emportée aussitôt née par sa tante, Mme de Villette, elle fut bientôt ramenée à la prison de Château-Trompette, dans le préau de laquelle elle fit ses premiers pas. De la Martinique, où son père fut envoyé (nous dirions aujourd'hui exporté) par suite de sa mauvaise conduite, après avoir été près d'être jetée à la mer comme morte pendant la traversée; ballottée en France et de nouveau à la Martinique; laissée, après la mort de son père, en otage à un créancier, qui finit par la mettre à la porte; rapatriée par le consul à l'âge de douze ans, toute seule; ballottée de nouveau entre sa grand'tante maternelle, qui faisait retomber sur elle l'animosité que la famille de Condillac avait vouée à sa mère pour son mariage contre leur gré; sa bonne tante de Villette, qui lui faisait embrasser le protestantisme; son autre parente, l'altière Mme de Neuillant, qui la contraignait à se convertir au catholicisme en lui faisant panser les chevaux et garder les dindons; enfin, revenue auprès de sa mère, obligée d'aller, s'enveloppant d'une mante, chercher la soupe distribuée à la porte d'un presbytère... sa mère morte, reprenant sa vie d'humiliations chez Mme de Neuillant, et, pour échapper à cette tutelle tyrannique, épousant, sans dot, le cul-de-jatte Scarron... Telle fut la première partie de l'existence de la future Mme de Maintenon. Le philosophe poète se dit qu'avec une telle femme il pourrait conjurer la pauvreté.
C'est à cette époque qu'en donnant à dîner chez son mari il lui arrivait de faire oublier à ses convives, par l'attrait de sa conversation, les plats qui manquaient. Après la mort du pauvre poète, envers lequel elle se conduisit avec dévouement, elle obtint une place de gouvernante des enfants du duc du Maine; Louis XIV put apprécier son bon sens et son tact parfait. Ici encore, sa vertu et son esprit la servirent; elle avait plus de cinquante ans quand le roi l'épousa secrètement. Elle utilisa le temps de son influence à de sages institutions. Elle fonda l'établissement d'éducation des demoiselles de Saint-Cyr, écrivit des _Lettres et Entretiens sur l'éducation_ qui sont fréquemment consultés dans les cours pédagogiques. C'est à ce titre qu'elle appartient à la littérature. «Elle avait fait, nous dit M. Gréard, membre de l'Académie française et vice-recteur de la Sorbonne, son _bréviaire_ de l'_Éducation des filles_, de Fénelon; elle fut la première à s'emparer de ce livre, qui devait être d'abord une consultation privée.»
Elle fut une moraliste. Obligée d'amuser un roi inamusable, il paraît qu'elle s'ennuyait fort elle-même, ce qui peut paraître surprenant chez une personne aussi raisonnable et qui avait tant d'occupations sérieuses.
LETTRE A Mme DE LA MAISON-FORT
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Que ne puis-je vous donner toute mon expérience! Que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine à imaginer, et qu'il n'y a que le secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber? J'ai été jeune et jolie; j'ai goûté des plaisirs; j'ai été aimée partout dans un âge un peu plus avancé; j'ai passé des années dans le commerce de l'esprit; je suis venue à la faveur, et je vous proteste, ma chère fille, que tous les états laissent un vide affreux, une inquiétude, une lassitude, une envie de connaître autre chose, parce qu'en tout cela rien ne satisfait entièrement. On n'est en repos que lorsqu'on s'est donné à Dieu, mais avec cette volonté déterminée dont je vous parle quelquefois; alors on sent qu'il n'y a rien à chercher et qu'on est arrivé à ce qui est bon sur la terre: on a des chagrins, mais on a aussi une solide consolation, et la paix au fond du cœur au milieu des plus grandes peines._
Lettre A Charles D'Aubigné, Son FrèRe
1676.
On n'est malheureux que par sa faute.--_Ce sera toujours mon texte et ma réponse à vos lamentations... Il y a dix ans, nous étions bien éloignés l'un et l'autre du point où nous en sommes aujourd'hui. Nos espérances étaient si peu de chose que nous bornions nos vœux à trois mille livres de rente: nous en avons quatre fois plus, et nos souhaits ne seraient pas encore remplis... Si les biens nous viennent, recevons-les de la main de Dieu, mais n'ayons pas de vues trop vastes. Nous avons le nécessaire et le commode, tout le reste n'est que cupidité. Tous ces désirs de grandeur partent du vide d'un cœur inquiet._
PenséE
L'économie nous met en état de faire l'aumône, et c'est là le motif qui nous la doit faire aimer.
L'IndiscréTion[33]
Une personne indiscrète fait tout mal à propos, elle entre à contre-temps, elle sort de même. Entrer mal à propos, c'est rendre visite à une personne quand elle est en affaire ou qu'elle est avec une autre qui lui est assez intime pour être bien aise de se trouver seule avec elle; on sort à contre-temps quand, après avoir fait cette indiscrétion, on fait sentir à la personne qu'on s'aperçoit qu'elle serait bien aise de se trouver seule avec son amie et qu'on sort sur-le-champ: c'est l'embarrasser et l'obliger à se défendre, car il n'y a personne qui ose convenir tout franchement qu'elle est de trop dans la conversation. Quand on a tant fait de faire une visite mal à propos, il faut faire comme si on ne s'apercevait pas de l'embarras qu'on cause, rendre sa visite très courte et chercher un prétexte pour en sortir honnêtement et le plus tôt qu'on peut, sans faire sentir que c'est parce qu'on s'aperçoit qu'on interrompt la conversation commencée avec l'autre personne, à moins que celle qu'on va voir ne fût en affaire: car, pour lors, il serait de la prudence de ne pas passer outre et de remettre la visite à un autre jour.
Une personne indiscrète n'entend point ce qu'on veut qu'elle sache et elle écoute ce qu'on ne veut pas qu'elle entende, parce que, dans le premier cas, au lieu d'écouter ceux qui parlent et d'entrer dans le sujet de la conversation, elle l'interrompt pour dire ce qui lui vient dans l'esprit; elle écoute ce qu'on ne veut pas qu'elle entende dans une conversation dont elle ne devait pas être, au lieu de se retirer prudemment. Rien ne rend si indiscrète que de n'être occupé que de soi, ne parlant que de soi, de ses maux, de ses affaires.
Pour éviter les indiscrétions, il faut être occupé des autres plus que de soi; penser, avant que de parler, si ce qu'on va dire ne fera de mal à personne, s'il n'aura pas de mauvaises suites. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Révéler un secret, cela passe l'indiscrétion: c'est une perfidie, c'est une infamie dont une personne d'honneur n'est pas capable.
Encore sont des indiscrétions qu'il faut tâcher d'éviter avec soin, si l'on ne veut pas être fort désagréable en société: choisir la place la plus commode, prendre ce qu'il y a de meilleur sur la table, interrompre ceux qui parlent, parler trop haut, etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
[33] _Conversations et entretiens de Madame de Maintenon avec les demoiselles de Saint-Cyr, rédigés par les maîtresses de classe et revus et corrigés par Madame de Maintenon_ (1716). Mme de Maintenon ayant demandé aux demoiselles de la classe jaune de Saint-Cyr sur quel sujet elles désiraient qu'elle leur fît l'instruction, Mlle de Chardon proposa l'_indiscrétion_.
Princesse Des Ursins
(1635-1722)
Anne-Marie de La Trémoïlle, fille du duc de Noirmoutier, épousa, en 1659, Adrien-Blaise de Talleyrand, prince de Chalais, qu'elle suivit dans son exil en Espagne et en Italie; il mourut en 1673; elle épousa alors le duc de Bracciano, prince des Ursins, et de là date son existence politique.
La princesse nourrissait une de ces ambitions vastes, fort au-dessus de son sexe et de l'ambition ordinaire des hommes[34]. Adroite, prudente, hardie, gracieuse de manières, d'un charme indéfinissable, fière, bienveillante, elle jouit d'une grande influence à raison d'une éloquence irrésistible; elle joua un grand rôle politique à la cour d'Espagne de Philippe V.
Quoique septuagénaire, on prétendit qu'elle aurait voulu, le roi étant devenu veuf, s'en faire épouser pour monter sur le trône, mais il n'avait que trente ans. Elle se décida à le remarier; sur un léger conseil d'étiquette qu'elle voulut donner, dès son arrivée, à la jeune reine (princesse Elisabeth Farnèse), probablement stylée en conséquence, la reine s'emporta (1714, décembre) et la fit jeter, en robe de gala, sans vêtement de dessus ni quoi que ce soit, en voiture et conduire à la frontière, après douze ans de pouvoir absolu. Mme de Maintenon et le roi lui battirent froid quand elle arriva à Paris. On a d'elle ses lettres au maréchal de Villeroi, et surtout celles à Mme de Maintenon et à la maréchale de Noailles.
Elle fut une femme politique célèbre plutôt qu'une femme écrivain de talent.
Lettre A La MaréChale De Noailles
Rome, 12 décembre 1699.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Je me donne l'honneur d'écrire à Mme de Maintenon sur la mort de Mme de Montchevreuil[35], et je vous adresse ma lettre, Madame, parce qu'elle vaudra quelque chose en passant par vos mains. Ce n'est qu'un simple compliment. J'ai eu besoin de votre conseil pour le hasarder, car je ne sais que trop le peu de temps que cette admirable personne a à donner à des choses aussi inutiles. Vous me donnez bien de la vanité quand vous m'assurez, Madame, qu'elle prendrait bien du plaisir à avoir un commerce réglé avec moi si elle en avait le loisir. C'est me dire proprement qu'elle m'estime et qu'elle m'honore de son amitié. Il suffirait que l'on sût en ce pays qu'elle me trouve digne de cette grâce pour que le Sacré Collège me regardât avec admiration. Jugez, Madame, de ce qui arriverait si, effectivement, j'étais en possession de cet avantage. Mme de Maintenon écrit d'une manière si noble, si spirituelle, que je ne sais si ses lettres ne me feraient pas encore plus de plaisir que d'honneur..._ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
[34] Saint-Simon.
[35] Très vieille amie de Mme de Maintenon d'avant son temps de grandeur.
Marquise De Caylus
(Marthe-Marguerite De Villette)
(1673-1729)
Elle était protestante, parente de Mme d'Aubigné, et raconte, dans ses _Souvenirs_, sa conversion dans les termes suivants:
Mme de Maintenon vint me chercher et m'emmena seule à Saint-Germain. Je pleurai d'abord beaucoup, mais je trouvai, le lendemain, la messe du roi si belle, que je consentis à me faire catholique à condition que je l'entendrais tous les jours.
Mme de Caylus traite spécialement dans ses _Mémoires_ de la cour de Louis XIV; nièce de Mme de Maintenon, elle y parle beaucoup de sa tante, de Mmes de Thianges et de Montespan. La belle duchesse n'est pas une moraliste dans l'acception du mot. Dans cet ouvrage, il n'y a pas à chercher des conseils de grande édification, mais plutôt des renseignements sur l'entourage du grand roi.
MéMoires
La ComéDie A Saint-Cyr
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mme de Brinon avait de l'esprit et une facilité incroyable d'écrire et de parler, car elle faisait aussi des espèces de sermons fort éloquents, et tous les dimanches, après la messe, elle expliquait l'Évangile comme aurait pu le faire M. Le Tourneur.
Mme de Maintenon voulut voir une des pièces de Mme de Brinon; elle la trouva telle qu'elle était, c'est-à-dire si mauvaise qu'elle la pria de n'en plus faire jouer de semblables, et de prendre plutôt quelques belles pièces de Corneille ou de Racine. Les petites filles représentèrent _Cinna_ assez passablement pour des enfants qui n'avaient été formées au théâtre que par une vieille religieuse. Elles jouèrent ensuite _Andromaque_, et, soit que les actrices en fussent mieux choisies, ou qu'elles commençassent à prendre des airs de la cour, cette pièce ne fut que trop bien représentée au gré de Mme de Maintenon, et lui fit appréhender que cet amusement ne leur insinuât des sentiments contraires à ceux qu'elle voulait leur inspirer.
Mme DESHOULIÈRES
(Antoinette Du Ligier De La Garde)
(1638-1694)
Mme Deshoulières eut une grande réputation, une grande influence, un grand crédit, qu'elle ne dut qu'à son talent, à ses qualités, aux agréments de son esprit, car elle était pauvre, et, quoique belle, elle se piqua de rester toujours honnête femme. Voltaire, qui n'avait pas connu la femme, goûtait fort le poète, et, dans la _liste des écrivains du règne de Louis XIV_, il a formulé ce jugement: «De toutes les dames françaises qui ont cultivé la poésie, c'est celle qui a le mieux réussi.» Lemontey a renchéri sur cet éloge en ne trouvant que Voltaire lui-même, dans le genre léger, supérieur à Mme Deshoulières.
Sa vie fut accidentée dans sa première partie, avant d'être dans la seconde tranquille, d'apparence au moins, sinon de réalité, vouée aux devoirs de la famille et consolée de plus d'un chagrin, dont l'amertume a mis un pli à son sourire, même dans ses rêveries les plus idylliques.
Elle épousa, à quatorze ans, un mari de trente ans. Elle avait reçu une éducation brillante et raffinée sous le rapport littéraire; elle avait appris non seulement l'espagnol et l'italien, mais encore le latin. Partie de la France pour fuir la pauvreté, car la disgrâce des proscrits les atteignait dans leurs biens, la jeune femme retrouvait la pauvreté en Belgique, mais compensée par les succès les plus brillants de beauté et d'esprit.
Après avoir été gardée huit mois prisonnière, en Belgique, par les Espagnols, pour avoir exprimé trop franchement sa manière de penser, et délivrée par son mari, cette courageuse et spirituelle femme, revenue à Paris, savoura la récompense de son dévouement en éloges et en succès de salon qui purent beaucoup contribuer à sa gloire et à son plaisir, mais peu à sa fortune et à son repos. Elle eut des amis illustres, qui applaudirent à ses vers et firent honneur à son salon. Sa vie, désormais sans aventure, s'écoula dans une médiocrité non dorée, sans autre plaisir que des plaisirs d'esprit, empoisonnés par des soucis domestiques et de précoces souffrances; elle mourut, âgée de cinquante-six ans seulement, après avoir langui onze ans dans les cruelles douleurs d'un cancer au sein. Les déceptions d'une vie longtemps agitée avaient laissé dans sa douceur un fond d'amertume et mis sur son enjouement comme un voile habituel de mélancolie. Cette femme, qui a composé tant d'idylles, de rondeaux, de chansons, de madrigaux, a su tirer de la même veine des réflexions morales d'une âpre éloquence de désabusement, des épîtres d'un ton sévère et satirique. Voilà en résumé ce que nous apprend la préface de M. de Lescure à une édition de ses œuvres publiées par Jouaust.
Sauf sa gracieuse bergerie allégorique adressée à ses enfants:
Dans ces prés fleuris Qu'arrose la Seine,
où elle recommande en forme de poétique requête à la protection du dieu Pan (Louis XIV) son troupeau, c'est-à-dire sa famille, on ne connaît guère ses poésies, cependant d'une importance plus sérieuse que la jolie idylle ne le ferait soupçonner.
éPitre Chagrine
. . . . . . . . . . . . . . . . . Quel espoir vous séduit? quel gloire vous tente? Quel caprice? à quoi pensez-vous? Vous voulez devenir savante: Hélas! du bel esprit savez-vous les dégoûts? Ce nom, jadis si beau, si révéré de tous, N'a plus rien, aimable Amarante, Ni d'honorable ni de doux, Sitôt que, par la voix commune, De ce titre odieux on se trouve chargé. De toutes les vertus n'en manquât-il pas une, Suffit qu'un bel esprit en nous ait érigé, Pour ne pouvoir prétendre à la moindre fortune. . . . . . . . . . . . . . . . . . Pourrez-vous toujours voir votre cabinet plein Et de pédants et de poètes, Qui vous fatigueront avec un front serein Des sottises qu'ils auront faites? Pourrez-vous supporter qu'un fat de qualité, Qui sait à peine lire et qu'un caprice guide, De tout vos ouvrages décide? Un esprit de malignité Dans le monde a su se répandre; On achète un bon livre afin de s'en moquer: C'est des plus longs travaux le fruit qu'il faut attendre, Personne ne lit pour apprendre, On ne lit que pour critiquer. Vous riez, vous croyez ma colère chimérique, L'amour-propre vous dit tout bas Que je vous fais grand tort, que vous ne devez pas Du plus rude censeur redouter la critique. Eh bien! considérez que dans chaque maison Où vous aura conduit un importun usage, Dès qu'un laquais aura prononcé votre nom: «C'est un bel esprit, dira-t-on, Changeons de voix et de langage.» Alors sur un précieux ton, Des plus grands mots faisant un assemblage, On ne vous parlera que d'ouvrages nouveaux, On vous demandera ce qu'il faut qu'on en pense. En face, on vous dira que les vôtres sont beaux, Et l'on poussera l'impudence Jusques à vous presser d'en dire des morceaux. Si tout votre discours n'est obscur, emphatique, On se dira tout bas: «C'est là ce bel esprit? Tout comme un autre elle s'explique, On entend tout ce qu'elle dit.» . . . . . . . . . . . . . . . . . Dès que la renommée aura semé le bruit Que vous savez toucher la lyre, Hommes, femmes, tout vous craindra, Hommes, femmes, tout vous fuira, Parce qu'ils ne sauront en mille ans que vous dire. . . . . . . . . . . . . . . . . . Ce que prête la fable à la haute éloquence, Ce que l'histoire a consacré, Ne vaut jamais rien à leur gré: _Ce qu'on sait plus qu'eux les offense._ On dirait, à les voir, de l'air présomptueux Dont ils s'empressent pour entendre Des vers qu'on ne lit point pour eux, Qu'à décider de tout ils ont droit de prétendre; Sur ce dehors trompeur, on ne doit pas compter. Bien souvent sans les écouter, Plus souvent sans y rien comprendre, On les voit les blâmer, on les voit les défendre. Quelques faux brillants bien placés: Toute la pièce est admirable; Un mot leur déplaît, c'est assez: Toute la pièce est détestable. . . . . . . . . . . . . . . . . . Ne cherchez plus une frivole gloire Qui cause tant de peine et si peu de plaisir. Je la connois, et vous pouvez m'en croire: Jamais dans Hippocrène on ne m'auroit vu boire Si le Ciel m'eût laissée en pouvoir de choisir. Mais, hélas! de son sort personne n'est le maître, Le penchant de nos cœurs est toujours violent; J'ai su faire des vers avant que de connoître Les chagrins attachés à ce maudit talent! Vous que le Ciel n'a point fait naître Avec ce talent que je hais, Croyez-en mes conseils, ne l'acquérez jamais.
Solitude
. . . . . . . . . . . . . . . . . Charmante et paisible retraite, Que de votre douceur je connois bien le prix, Et que je conçois de mépris Pour les vains embarras dont je me suis défaite! Que sous ces chênes verts je passe d'heureux jours! Dans ces lieux écartés que la nature est belle! Rien ne la défigure, elle y garde toujours La même autorité qu'avant qu'on eût contre elle Imaginé des lois l'inutile secours. Ici le cerf, l'agneau, le paon, la tourterelle, Pour la possession d'un champ ou d'un verger N'ont point ensemble de querelle; Nul bien ne leur est étranger; Nul n'exerce sur l'autre un pouvoir tyrannique, Et d'aïeux éclatants pas un d'eux ne se pique. . . . . . . . . . . . . . . . . . Avec étonnement j'y vois Que le plus petit des reptiles, Cent fois plus habile que moi, Trouve pour tous ses maux des remèdes utiles. Qui de nous, dans le temps de sa prospérité, A l'active fourmi ressemble? . . . . . . . . . . . . . . . . . Quels états sont mieux policés Que l'est une ruche d'abeilles? C'est là que les abus ne se sont point glissés Et que les volontés en tout temps sont pareilles. De leur roi qui les aime elles sont le soutien; On sent leur aiguillon dès qu'on cherche à leur nuire; Pour les châtier il n'a rien: Il n'est roi que pour les conduire Et que pour leur faire du bien. . . . . . . . . . . . . . . . . . Ah! n'avons-nous pas dû nous dire mille fois, En les voyant être heureux sans richesse, Habiles sans étude, équitables sans lois, Qu'ils possèdent seuls la sagesse? Il n'en est presque point dont l'homme n'ait reçu Des leçons qui l'ont fait rougir de sa faiblesse, Et, quoiqu'il s'applaudisse, il doit à leur adresse Plus d'un art que, sans eux, il n'aurait jamais su.
Le Bel Esprit
Le bel esprit, au siècle de Marot, Des dons du Ciel passoit pour le gros lot; Des grands seigneurs il donnoit accointance, Menoit parfois à noble jouissance, Et, qui plus est, faisoit bouillir le pot.
Or, est passé ce temps où d'un bon mot, Stance ou dizain, on payoit son écot: Plus n'en voyons qui prennent pour finance Le bel esprit.
A prix d'argent, l'auteur, comme le sot, Boit sa chopine et mange son gigot; Heureux encor d'en avoir suffisance! Maints ont le chef plus rempli que la panse. Dame Ignorance a fait enfin capot Le bel esprit.
[Illustration]
RéFlexions Diverses
I
Homme, contre la mort quoi que l'art te promette, Il ne sauroit te secourir. Prépares-y ton cœur; dis-toi: «C'est une dette Qu'en recevant le jour j'ai faite.» Nous ne naissons que pour mourir.
II
Esclaves que rien ne rebute, Vous qui, pour arriver au comble des honneurs, Aux caprices des grands êtes toujours en butte; Vous, de tous leurs défauts lâches adorateurs, Savez-vous le succès de tant de sacrifices? Quand, par les grands emplois, on aura satisfait A vos soins, à vos longs services, Hélas! pour vous qu'aura-t-on fait Que vous ouvrir des précipices?
III
Est-ce vivre? et peut-on, sans que l'esprit murmure, Se donner tout entière au soin de sa parure? Se peut-il qu'on arrive à cet instant fatal Qui termine les jours que le destin nous prête Sans avoir jamais eu d'autres soucis en tête Que de ce qui sied bien ou mal? Faire de sa beauté sa principale affaire Est le plus indigne des soins; Le dessein général de plaire Fait que nous plaisons beaucoup moins.
IV
Lorsque la mort moissonne, à la fleur de son âge, L'homme pleinement convaincu Que la foiblesse est son partage, Et qui contre les sens a mille fois vaincu, On ne doit point gémir du coup qui le délivre. Quelque jeune qu'on soit, quand on a su bien vivre, On a toujours assez vécu.
Marquise De Lambert
(Anne-ThéRèSe De Marquenat De Courcelles)
(1667-1733)
Les détails biographiques sur la marquise de Lambert ne font pas défaut, et nous n'avons qu'à puiser à bonne source: dans une réédition de ses œuvres par Jouaust.
M. de Lescure, dans une étude critique des plus intéressantes, fait ressortir toute la sagesse et toute la vigueur mordante qui éclatent dans ses ouvrages, dont les principales divisions: _Conseils à mon fils, Conseils à ma fille, De l'Amitié, Réflexions sur la femme_, forment un traité de morale et d'éducation des plus complets.
«La marquise de Lambert eut la première un salon dans ce XVIIIe siècle où les femmes régnèrent par les salons. La première elle fut une puissance sociale, littéraire, académique, dirigea la mode, régenta le goût, imposa le ton, fit de l'éventail le sceptre de la conversation, donna de ces dîners dont le billet d'invitation était un brevet de réputation et d'influence. Hâtons-nous de le dire: si Mme de Lambert fut une puissance, elle mérita de l'être. Son talent est resté pur comme sa vie, son influence fut noble comme son cœur. Elle exerça sur les mœurs de son temps un empire salutaire.
«Son histoire, qui est celle d'une femme sage et heureuse par la sagesse, est courte, comme celle des gens heureux et sages, et peut tenir en quelques lignes. Le drame de sa vie est tout intérieur.
«Enfant, elle se dérobait souvent aux plaisirs de son âge pour aller lire en son particulier, et elle s'accoutuma dès lors de son propre mouvement à faire de petits extraits de ce qui la frappait le plus.
«Sa mère s'était remariée à Bachaumont, qui fit l'éducation de la petite fille.
«Fontenelle, qui fut un de ses meilleurs amis, dit que «sa maison était la seule où l'on se trouvât pour se parler raisonnablement les uns aux autres, et même avec esprit selon l'occasion»...
«Le duc de Nevers lui avait cédé à titre viager une aile du palais Mazarin. Elle occupait l'extrémité de la galerie qui s'avance, vers la rue Colbert, sur la rue de Richelieu, au nº 12. Elle recevait le mardi et le mercredi de chaque semaine tous ceux qui avaient de l'esprit, sans regarder à la fortune et à la noblesse, quoiqu'elle réunissait les grands seigneurs aux beaux esprits.
Elle mourut à quatre-vingt-six ans.
Avis D'Une MèRe A Son Fils
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Voici, mon fils, quelques préceptes qui regardent les mœurs, lisez-les sans peine. Ce ne sont pas des leçons sèches, qui sentent l'autorité d'une mère: ce sont des avis que vous donne une amie, et qui parlent du cœur.
Quelques soins que l'on prenne de l'éducation des enfans, elle est toujours très imparfaite. Il faudroit, pour la rendre utile, avoir d'excellens gouverneurs, et où les prendre? A peine les princes peuvent-ils en avoir et se les conserver. Où trouve-t-on des hommes assez au-dessus des autres pour être dignes de les conduire? Cependant les premières années sont précieuses, puisqu'elles assurent le mérite des autres.
Il n'y a que deux temps dans la vie où la vérité se montre utilement à tous: dans la jeunesse pour nous instruire, dans la vieillesse pour nous consoler. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
On peut beaucoup déplaire avec beaucoup d'esprit, lorsqu'on ne s'applique qu'à chercher les défauts d'autrui et à les exposer au grand jour. Pour ces sortes de gens, qui n'ont d'esprit qu'aux dépens des autres, ils doivent penser qu'il n'y a point de vie assez pure pour avoir droit de censurer celle d'autrui.
Il faut, s'il est possible, mon fils, être content de son état. Rien de plus rare et de plus estimable que de trouver des personnes qui en soient satisfaites; c'est notre faute. Il n'y a point de condition si mauvaise qui n'ait un bon côté: chaque état a son point de vue, il faut savoir s'y met
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